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30/12/2017

Comme un arbre

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« Mais chaque livre naît avec sa forme tout à fait particulière, un petit peu comme un arbre. Une expérience transplantée dans un livre emporte avec elle les mousses, les fleurs sauvages qui l’entourent dans cette espèce de boule de terre où ses racines sont prises. Chaque pensée qui fait naître un livre emporte avec soi toute une série de circonstances, tout un complexe d’émotions et d’idées qui ne sera jamais pareil dans un autre livre. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

 

Spilliaert, Arbre en hiver

28/12/2017

Ouvrir les yeux

Empruntés à la bibliothèque de ma mère (je vois encore le volume posé sur le côté de la cheminée du salon, dans la maison où j’ai grandi, avec ce beau regard sur la photo de couverture), Les yeux ouverts de Marguerite Yourcenar accompagnent parfaitement ce temps de Noël. Ces entretiens abordent tant de sujets, littéraires ou non, qu’ils nous rendent proche cette grande dame des lettres françaises qui cultivait l’art de vivre simplement et en harmonie sur l’île des Monts-Déserts, même si elle fut aussi une grande voyageuse.

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Jan Van Kessel (1626-1679), L'arbre aux oiseaux © Musée des Beaux-Arts, Rennes

Elle pour qui tous les êtres humains sont solitaires devant la naissance, devant la mort, devant la maladie, au travail – même entourés – ne considère pas « que l’écrivain soit plus seul qu’un autre. » Elle ajoute : « C’est à chacun de nous de faire le geste qui tend les bras, et en même temps de ne jamais contraindre les êtres. » Les morts, les départs de ceux qui nous sont chers font souffrir, mais cela vaut mieux « que de ne pas avoir connu la présence de ces personnes quand elles existaient. »

Dans la séquence intitulée « Des écrivains et des sages », Yourcenar cite l’Autobiographie de Gandhi comme le livre qu’elle a le plus souvent relu, et Proust, « sept ou huit fois », entre autres grands noms qu’elle commente. Elle se rebiffe lorsqu’on la rapproche du XIXe siècle ou du classicisme. Elle place à l’avant-garde ceux qui, minoritaires en France à l’époque, luttent contre l’explosion démographique, la pollution, les atteintes à la biodiversité.

Aussi ai-je envie de m’attarder avec vous sur les derniers chapitres où Matthieu Galey l’interroge sur ces thèmes qui la préoccupaient fort et continuent à nous préoccuper. « Un écrivain dans le siècle » s’ouvre sur le problème de l’écologie. Marguerite Yourcenar rappelle d’abord que Tchekhov, déjà, dénonçait la destruction de la forêt russe et que Franz Schrader, à la fin de son Atlas de géographie historique, en 1911, constatait les déséquilibres provoqués par l’exploitation effrénée des richesses naturelles dans un monde « grisé de ses puissances nouvelles et occupé à se détruire lui-même. »

Yourcenar fait l’inventaire des désastres sur la terre, dans les mers et dans l’air, des espèces animales exterminées, des « fruits de l’incurie et de l’avidité ». Elle note aussi « quelques signes de changement » encourageants, effets de la protestation et de la contestation, de la persuasion qui amène, par exemple, de jeunes fermiers à renouer avec des pratiques traditionnelles moins néfastes. « Il faudra chauffer moins, diminuer la hauteur des plafonds, la taille des pièces, revenir aux petites maisons modestes d’autrefois. »

« Les Anciens se trompaient comme nous. Ils condamnaient néanmoins ce qu’ils appelaient « la démesure ». Les Indiens d’Amérique la redoutaient aussi, semblables en cela à la plupart des primitifs. » Retraçant l’évolution du monde, elle dénonce « la croissance démesurée des villes », « une culture trop intensive », « l’abus de l’eau » et aussi la surpopulation : « Il n’y a pas seulement pour l’humanité la menace de disparaître sur une planète morte, il faut aussi que chaque homme, pour vivre humainement, ait l’air nécessaire, une surface viable, une éducation, un certain sens de son utilité. »

Quand Galey remarque que l’action individuelle paraît dérisoire, elle répond : « Tout part de l’homme. C’est toujours un homme seul qui fait tout, qui commence tout : Dunant et Florence Nightingale pour la fondation de la Croix-Rouge, Rachel Carson pour la lutte contre les pesticides, Margaret Sangers pour le planning familial. » La place des écrivains ? « Les écrivains véritables sont nécessaires : ils expriment ce que d’autres ressentent sans pouvoir lui donner forme et c’est pourquoi toutes les tyrannies les bâillonnent. » Ils nous aident à ouvrir les yeux.

Yourcenar n’avait pas de télévision et lisait peu les journaux, « trop souvent un miroir faussé », préférant les rapports et les comptes rendus qui éclairent le dessous des cartes. Elle faisait partie d’une association de ménagères, Homemakers Associations, militant contre la fraude alimentaire. Végétarienne « à quatre-vingt-quinze pour cent » (du poisson deux fois par semaine), elle ressentait un « profond sentiment d’attachement et de respect pour l’animal ». Elle avait refusé de manger de la viande dès la petite enfance, changé d’avis vers quinze ans, avant de se raviser à la quarantaine.

Elle s’est engagée contre le massacre des phoques nouveau-nés, des animaux tués pour leur fourrure, leurs plumes ou leurs défenses, contre la chasse : « J’appartiens à l’une des sociétés qui achètent des terres pour créer des réserves d’air et d’eau impolluées et de vie tant végétale qu’animale. » – « Il ne sera jamais trop tard pour tenter de bien faire, tant qu’il y aura sur terre un arbre, une bête ou un homme. » J’ai repensé à ces paroles en suivant, dans la superbe série « Histoires d’arbres » diffusée sur Arte, le combat de Julia Butterfly qui a vécu 738 jours dans un sequoia géant de 1500 ans pour préserver cette partie de la forêt californienne de la surexploitation forestière (visible sur le site d’Arte jusqu’au 6 janvier 2018).

Dans « La sympathie par l’intelligence », Marguerite Yourcenar explicite son intérêt pour les animaux, « cet aspect bouleversant de l’animal qui ne possède rien, sauf sa vie, que si souvent nous lui prenons ». La souffrance des animaux la touche, comme la souffrance des enfants : « j’y vois l’horreur toute particulière d’engager dans nos erreurs, dans nos folies, des êtres qui en sont totalement innocents ». Elle refuse qu’on considère cela comme de l’anthropomorphisme, la bonté devant s’exercer envers tout ce qui vit.

Cela rejoint ce qu’elle écrivait dans sa préface de La petite sirène, une pièce inspirée d’Andersen (elle considère les préfaces de ses pièces comme « la part la plus autobiographique de son œuvre », il faudra lire son théâtre un jour) : cette préface « a représenté le partage des eaux entre [sa] vie d’avant 1940, centrée surtout sur l’humain, et celle d’après, où l’être humain est senti comme un objet qui bouge sur l’arrière-plan du tout. »

Education de l’enfant, amitié, voyage, écriture, traduction, solitude, mort, Les yeux ouverts sont riches de son expérience personnelle et de sa quête de la sagesse. Elle se reconnaît inspirée par le bouddhisme mais pas seulement : « J’ai plusieurs religions, comme j’ai plusieurs patries, si bien qu’en un sens je n’appartiens peut-être à aucune. »

Dans une page émouvante, que je vous copierai peut-être un jour, Marguerite Yourcenar énumère en vrac ce qu’elle aimerait revoir s’il est vrai, comme le lui a raconté un ami sauvé de la noyade, qu’on revoit avant de mourir toute sa vie, « de façon fulgurante ». « Tout vient de plus loin et va plus loin que nous. Autrement dit, tout nous dépasse, et on se sent humble et émerveillé d’avoir été ainsi traversé et dépassé. »

26/12/2017

Du hasard

En poursuivant la lecture des entretiens de Marguerite Yourcenar avec Matthieu Galey, Les yeux ouverts, je suis frappée par un petit détail d’édition judicieux (Le Centurion, 1980) : si le haut de la page de gauche reprend le titre du chapitre, chaque page de droite présente en guise de titre ou de repère un extrait du texte de la page même.

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Marguerite Yourcenar (1903-1987)
photo De Grendel Bernhard en 1982 à Bailleul

Ainsi page 57, « J’aurais vécu parmi d’autres êtres » : Yourcenar insiste sur le rôle du hasard dans une vie. Elle aurait pu, dans sa jeunesse, répondre à l’invitation de Rabindranath Tagore qu’elle admirait et à qui elle avait envoyé ses poèmes Jardin des chimères et Icare. « Et Tagore m’a écrit une belle lettre amicale qui me proposait de venir à son université de Santiniketan, aux Indes. Mais à cette époque-là, quand on avait dix-sept ans, on ne quittait pas sa famille pour les Indes. Ce n’était pas encore le temps des autobus de hippies roulant vers le Népal. Seulement je suis très sensible au fait que chaque action, même la plus petite, ouvre et ferme une porte, si bien que je l’ai parfois regretté. Il se serait passé autre chose ; j’aurais vécu parmi d’autres êtres. Serais-je ou ne serais-je pas arrivée au même point ? C’est à voir… »

Des entretiens sont souvent propices à des remarques inattendues. Par exemple, à propos des différentes façons d’aimer, Marguerite Yourcenar se refère à « un personnage de Flaubert très dédaigné, et à sa façon très émouvant : Monsieur Bovary. » Un peu plus loin, elle relate un échange de lettres avec Mme Servan-Schreiber : F Magazine avait republié une de ses Nouvelles orientales, « Le dernier amour du prince Genghi », ce qui l’avait étonnée (trouvant son héroïne peu féministe). Interrogée sur ses rêves, Yourcenar confie qu’ils sont rarement angoissés : « Ce sont surtout des paysages d’une beauté extraordinaire » qu’elle rêve dans des couleurs « extrêmement intenses ».

Elle a toujours aimé les îles – l’Eubée, Egine, Capri – avant de s’installer sur une île du Maine, l’île des Monts-Déserts. Là encore, le hasard a joué. En 1942, à New York, elle attendait « le moment de repartir pour l’Europe » quand un ami américain les a invitées, Grace Frick et elle, à passer quelques semaines d’été sur cette île qu’elle ne connaissait pas. Ce qui l’a séduite ? La nature très belle. « Et puis la vie. On la voit ici à son plus dépouillé, sous la forme la plus dénuée de littérature. » Un pays « très vieux, dans ses opinions et dans ses coutumes », parfois hostile aux « gens de l’été » mais qui a fini par l’adopter.

Dans la création littéraire aussi, le hasard joue son rôle. Pour L’œuvre au noir, elle n’avait au début « aucun schéma précis ». « En général, je ne sais que très peu de chose, quand je commence un livre. J’ai tout le temps vérifié ce qui était possible, ce qui était impossible à Zénon, ce qu’on pouvait dire, et ce qu’on ne pouvait pas dire. Mais quant à la manière dont le hasard prendra forme, pour cela il fallait laisser le hasard jouer, et le hasard est considérable, s’il s’agit d’une assez longue vie. »

« Je l’ai dit, et je l’ai redit dans Archives du Nord, je vous l’ai répété : les gens n’aiment pas découvrir combien leur vie dépend du hasard ; cela les embarrasse. Ils aiment avoir une vie plus ou moins contrôlée par eux, ou sinon par eux, par leurs passions, par leurs amours, même par leurs erreurs. Ils trouvent cela plus beau et plus intéressant. Mais que cela ait dépendu simplement de l’autobus qu’on a pris… »

25/12/2017

Dîner de Noël

« Quand on accueille beaucoup les êtres, on n’est jamais ce qui s’appelle seul. La classe (mot détestable, que je voudrais voir disparaître comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle « la classe », mais les êtres sans cesse le transcendent.

Ciel étoilé.jpg

Non que l’indifférence, la méfiance, l’hostilité n’existent pas ici, ou alors cette île [l’île des Monts-Déserts] serait véritablement le « Paradis du cœur », ce à quoi elle ne peut prétendre. Mais ces états de choses se rencontrent certainement un peu moins qu’à New York ou à Paris. Je n’en donnerai qu’un exemple : durant les dernières années de sa vie, l’amie que je viens de perdre [Grace Frick] « sortait » relativement peu, mais il était convenu qu’elle assisterait avec moi au dîner de Noël chez des amis résidents de l’île, couple fort à l’aise (je suis obligée de donner ce détail pour qu’on comprenne mieux ce qui va suivre), sans d’ailleurs être richissime, possédant au bord de la mer de beaux bois où s’abritent les oiseaux et les bêtes sauvages qu’ils nourrissent par temps de gel et de neige. Pour les situer complètement, j’ajoute qu’ils sont irlandais et catholiques. Il y a deux ans (ce devait être, pour l’amie disparue depuis, son dernier Noël) il était arrangé que nous dînerions ensemble tous les quatre, sans autres invités, pour ne pas fatiguer la malade. Le matin de Noël, j’ai entendu au téléphone la voix de Mrs. G. : « J’ai rencontré ce matin au village l’éboueur. Comme chacun sait, sa femme vient ces jours-ci de l’abandonner, avec leur fils de quatorze ans. Je les ai invités tous les deux : j’espère que vous m’approuvez et qu’ils ne fatigueront pas G. » Bien entendu, nous approuvions, et nous avons eu ce soir-là un beau repas de Noël au coin du feu entre six personnes qui se sentaient amies. Je suis même presque embarrassée de souligner la chose, qui devrait aller de soi. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

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Joyeux Noël
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« Paix aux hommes de bonne volonté »

Tania

 

19/12/2017

Le passé

Yourcenar Les yeux ouverts.jpg« Quand on parle de l’amour du passé, il faut faire attention, c’est de l’amour de la vie qu’il s’agit ; la vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel. Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe, ou brutal, ou seulement quelconque. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

18/12/2017

Ecouter Yourcenar

La voix de Marguerite Yourcenar à la radio ces jours-ci – sur Musiq3 dans « La pensée du jour » – m’a donné envie de relire les entretiens avec Matthieu Galey publiés en 1980 sous le titre Les yeux ouverts.

Yourcenar enfant.jpg

Marguerite (Antoinette Jeanne Marie Ghislaine) Cleenewerck de Crayencour au Mont-Noir (source)

Sur l’enfance au Mont-Noir, « demeure d’été » où elle est arrivée vers l’âge de six semaines (sa mère est morte dix jours après sa naissance d’une « fièvre puerpérale », son père vend peu de temps après la maison de Bruxelles achetée selon son désir pour qu’elle puisse accoucher près de ses sœurs), elle garde des souvenirs forts. 

Ecoutons : « j’ai appris là à aimer tout ce que j’aime encore : l’herbe et les fleurs sauvages mêlées à l’herbe ; les vergers, les arbres, les sapinières, les chevaux, et les vaches dans les grandes prairies ; ma chèvre, à qui mon père avait doré les cornes ; l’ânesse Martine et l’ânon Printemps, mes montures (…) ; mon mouton qui aimait se rouler dans l’herbe, les libres lapins jouant dans les sous-bois (…), le vieux chien dont j’ai entendu un matin la fin annoncée par un coup de feu, et ce fut mon premier et immense chagrin (j’avais huit ans). »

De son père, Yourcenar fait le portrait d’un homme « infiniment libre » et « totalement insoucieux du lendemain ». Elle se souvient de sa formule si quelque chose allait mal, « probablement apprise à l’armée » : « Ça ne fait rien, on s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain ».

C’est avec son père qu’elle jouait aux anagrammes de « Crayencour ». Quand ils sont tombés sur « Yourcenar », elle l’a adopté comme nom d’écrivain. « J’aime beaucoup l’Y, c’est une très belle lettre. Louis Pauwels ou Julius Evola vous diraient que cela signifie toutes espèces de choses, scandinaves ou celtiques, comme la croisée des chemins, ou un arbre, car c’est surtout un arbre, aux bras ouverts. Alors nous nous sommes dit : « Très bien. Va pour l’Y. » Un pseudonyme que j’ai toujours gardé, finalement, à travers beaucoup de vicissitudes. C’est même devenu mon nom légal. »

Nous parlions il y a peu, sur ce blog, des pseudos et des noms des femmes. Marguerite Yourcenar n’a pas changé de prénom. « Non, parce que le prénom, c’est très moi. Je ne sais pourquoi ; on s’imagine mal avec un autre prénom. »

« Marguerite me plaisait assez ; c’est un nom de fleur, et à travers le grec, qui l’a emprunté au vieil iranien, cela veut dire « perle ». C’est un prénom mystique. (…) C’est un nom qui me plaît, parce qu’il n’est d’aucune époque et d’aucune classe. C’était un nom de reine, c’est aussi un nom de paysanne. Cela m’ennuierait de m’appeler Chantal, par exemple ; c’est aussi un nom de sainte, mais il fait trop XVIe arrondissement. »

(A suivre)

02/12/2014

Accordés

Yourcenar folio.jpg

 

 

« Rien ne m’aura jamais semblé plus doux que ces stations immobiles assises ou étendues, auprès d’êtres diversement aimés – ou mêmement aimés –, au cours desquelles on ne se voit pas l’un l’autre, mais contemple les mêmes choses, le corps restant toujours, pour des raisons variées, suprêmement présent (je n’avais rien oublié, dans le cas dont il s’agit, des longues semaines d’hôpital), mais avec l’illusion de n’être pour un moment que deux regards accordés. »

 

Marguerite Yourcenar, « L’Italienne à Alger » (Le tour de la prison).

 

01/12/2014

Yourcenar au Japon

Marguerite Yourcenar (1903-1987) était une grande voyageuse, comme l’a bien montré Michèle Goslar dans Marguerite Yourcenar – Le bris des routines. En 1983, l’écrivaine confiait à son éditeur qu’elle comptait rassembler des récits de voyage sous un titre emprunté à Zénon : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » (L’Œuvre au noir)  

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Marguerite Yourcenar, Tôkyô, 1982

Le tour de la prison, quoique posthume (1991), se présente dans l’ordre qu’elle avait elle-même déterminé. Il s’agit principalement de voyages au Japon, à l’exception de trois des quatorze récits. On y a joint sa conférence de Tôkyô, « Voyages dans l’espace et voyages dans le temps » dont je vous ai cité la belle phrase finale précédemment.

 

Après avoir évoqué « Bashô sur la route », Yourcenar, guidée par un ami japonais dans la banlieue de Kyôtô vers « une des dernières étapes du poète » Rakushisha, « coquille à demi éclatée », la maisonnette d’un ami qui l’hébergea, préservée « grâce aux dons de quelques lettrés qui pourvoient à son entretien ». « Feutré de silence, c’est un lieu idéal pour la méditation. »

 

Apprenant que le train « qui traverse en quatre jours le continent », de Montréal à Vancouver, risque d’être supprimé, Marguerite Yourcenar le déplore : « Avec le transsibérien, ce train est le seul qui relie deux mondes » (« D’un océan à l’autre », de l’Atlantique au Pacifique). A peine cinq pages pour cette traversée, mais de belles observations, des souvenirs du même trajet fait antérieurement, « en filigrane ».

 

D’autres voyages en Amérique sont contés, et dans « Bleue, blanche, rose, gaie », ses impressions de San Francisco se mêlent à une réflexion sur la tolérance de plus en plus affirmée envers « le peuple gai », terme qu’elle écrit avec « i » et sous lequel elle voit réapparaître « la Gaya Scienza des troubadours occitaniens et des poètes de la cour de Frédéric II ».

 

Une croisière – « Dix-sept jours fluides entre San Francisco et Yokohama, dont seize sur l’eau pâle et lisse » – donne l’occasion d’observer les autres passagers, « cette bizarre classe de vagabonds riches » : yoga, piscine, bridge, mondanités, bars… D’une Anglaise, charmante, veuve, qui a choisi un jeune barman comme cavalier servant, elle note que « cette femme est royale, comme tout être qui ne nuit à personne et fait ce qui lui plaît ». Le chapitre débouche sur une superbe méditation à partir d’une « pierre de rêve » qui lui donne son titre : « L’air et l’eau éternels ».

 

A partir de là, c’est le Japon non des touristes mais d’une érudite dont le regard va et vient entre le pays d’aujourd’hui et celui d’hier : « Edo, Tôkyô superposés », avec le beau jardin d’un hôtel bâti à la place d’une vieille résidence princière où elle admire un petit temple bouddhique puis « les vrais dieux, les objets d’art véritables, chatoyants et sinueux, avivant ou modifiant à chaque pulsation leurs couleurs de pierres précieuses, (…) les carpes et les dorades de l’étang miniature, moins poissons qu’esprits des eaux. »

 

Marguerite Yourcenar fréquente les théâtres, assiste à des spectacles de kabuki – « le kabuki m’a rendu l’appétit perdu » –, de bunrak (marionnettes) et bien sûr de , « l’un des deux ou trois triomphes du théâtre universel ». Elle visite la maison de Mishima qui a fait l’éloge des Mémoires d’Hadrien. Se souvient d’un jeune homme, lors d’un entracte au théâtre, lui offrant trois chrysanthèmes (sans doute pris à une grande composition florale dans le foyer) pour la remercier d’avoir écrit sur le grand écrivain japonais.

 

De belles surprises nous attendent dans « Le tour de la prison » : l’endroit improbable où Yourcenar est conviée dans « une maison de thé japonaise du style le plus pur », une soirée dans les boîtes de nuit, un coup de cœur dans une boutique de vêtements, l’art du jardin japonais… 

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Tombe de Marguerie Tourcenar, Mount Desert
Photo le mani d'oro / Sur les traces de Marguerite Yourcenar - On Marguerite Yourcenar's path

En Yourcenar la conteuse réside aussi une philosophe pour qui même une chambre banale peut abriter un miracle, une grâce : « non pas un instant de bonheur, car le bonheur ne se compte pas par instants, mais la soudaine conscience que le bonheur nous habite. »

01/08/2009

On voyage

« On voyage : plaisir dispendieux, parfois corvée, devenu d’ailleurs, sous sa forme authentique, de plus en plus rare. On voyage pour s’instruire – ce cliché dit tout – ; pour remplacer la routine immobile par une routine qui bouge, pour s’éprouver à la pierre de touche d’une terre et d’un ciel différents, d’autres animaux et d’autres hommes, pour réviser ou pour enrichir l’image qu’on s’était faite d’eux. On voyage pour mourir un peu moins ignorant de la planète sur laquelle on vit. Le tournis des tours organisés est autre chose. »

 

Marguerite Yourcenar (Inédit, s.d., cité dans Le Bris des routines) 

Cosmos.jpg

30/07/2009

Hors d'Europe

Au milieu de Marguerite Yourcenar – Le bris des routines, Michèle Goslar aborde les excursions hors d’Europe de la première femme écrivain à l’Académie française. D’abord l’Amérique du Nord, où elle se rend pour la première fois en 1937, avec Grace Frick. Quand elle y retourne deux ans plus tard, elle se heurte à la nécessité de travailler comme professeur de littérature et d’art, dans la banlieue de New York, et à un mode de vie « plus rude et plus factice qu’en Europe » (M. G.), jusqu’à ce que l’acquisition de Petite Plaisance, « sa maison de Northeast Harbor », ramène une
vie plus paisible et plus propice à l’écriture.
 

Yourcenar Petite Plaisance.jpg

Petite Plaisance, une photographie de Pierre Mackay sur Panoramio et Google Earth

 

La personnalité de Father Divine, un « thaumaturge alors célèbre, objet d’un culte passionné pour une bonne partie des Noirs de Harlem, couvert par ses fidèles, presque toujours misérables, de dollars qu’il redistribuait à de plus pauvres encore » nourrira dans L’œuvre au Noir « l’extraordinaire figure de Hans Bockhold, le comédien visionnaire, charlatan et Dieu-Roi » (Blues et gospels).

 

Des Indiens d’Amérique, elle admire un mode de vie à l’opposé de notre « civilisation du gâchage » : « Ils avaient le sentiment qu’il fallait passer sur terre en laissant le moins possible de traces. Ne pas peser sur la terre. Tout est là. » (Entretien pour Marie-Claire, 1978). Dans Le cheval noir à tête blanche, des contes pour enfants, Yourcenar rend hommage aux Abenakis : « Ils n’en portent pas moins le beau nom commun à toutes les tribus huronnes établies à l’est du Maine, les Abenakis, le peuple de l’aurore. » 

 

« Je croyais la connaître, la vie, mais c’est le jour où je l’ai rencontrée dans l’anonymat total des grandes villes américaines, dans une civilisation alors pour moi sentie comme très différente de celle de l’Europe, plus tard sur les routes du Sud ou du Nouveau-Mexique, et enfin dans la région que j’habite ici, explique-t-elle à Matthieu Galey venu l’interviewer à Petite Plaisance en 1979, que j’ai appris le peu qu’on est dans l’immense foule humaine et combien chacun est obsédé de
ses propres soucis et combien, au fond, nous nous ressemblons tous. Cela m’a été très utile. »

 

Dans ses randonnées sur l’île des Monts-Déserts« en un sens, l’île d’Achille… », un beau texte est consacré à une visite des Jardins Rockfeller, Matinée de grâce (25 juillet 1973). En revanche, la période de chasse ruine l’harmonie, provoque en elle révolte et dégoût. Sa vision du Canada accumule aussi les connotations négatives : « Nulle part on n’a le sentiment d’un site humain enfonçant amicalement dans le sol ses racines, marié à lui comme les moindres villages d’Italie à leurs vignes, ou les fermes scandinaves à leurs labours bordés de sapinières. Personne n’a ornementé au-dehors les maisons pour le plaisir des yeux, ni fleuri les jardins, ni tracé de petits sentiers nonchalants à l’orée des bois. La dure vie dans un climat dur n’a conseillé à l’homme que l’agression et l’exploitation. » (Le Tour de la prison).

  

Lors d’une conférence à Québec intitulée « Si nous voulons encore essayer de sauver la terre », en 1987, Marguerite Yourcenar résume sa pensée : « La formule « Terre des hommes » est extrêmement dangereuse. La Terre appartient à tous les vivants et nous dépendons en somme de tous les vivants. Nous nous sauverons ou périrons avec eux et avec elle. »

 

En Afrique, qu’elle découvre avec Jerry Wilson, elle apprécie la « sauvage beauté » du Maroc. Sur l’Egypte, visitée une seule fois, elle n’écrit guère. En Asie, le Japon où elle voyage pendant trois mois en 1982 sera l’objet principal d’un recueil d’essais, Le Tour de la prison. On y trouve de très belles réflexions sur le sens du voyage et sur son altération par le tourisme de masse. « Mais ce qui s’impose peut-être le plus au cours des grandes et petites péripéties qui font de chaque vrai voyageur un aventurier, ce sont sans doute des visages. Que nous le voulions ou non, même chez les plus adonnés au spectacle naturel ou à la contemplation esthétique, même chez les plus accablés par le pullulement humain qui dévalorise l’homme, certains visages surimpressionnent tout. »

 

Usage du chapelet bouddhique, beauté des vêtements drapés sur les peaux lisses et nues en Thaïlande, magasin de soieries de Jim Thompson à Bangkok « avec ses murs tapissés, comme une bibliothèque l’est de livres, de centaines de rouleaux d’étoffes rangés par nuances », aux impressions de Yourcenar la voyageuse qui composent Le Bris des routines est jointe en annexe une conférence donnée à Tôkyô en 1982, Voyages dans l’espace et voyages dans le temps. Yourcenar la termine ainsi : « Nous sentons qu’en dépit de tout, nos voyages, comme nos lectures et comme nos rencontres avec nos semblables, sont des moyens d’enrichissement que nous ne pouvons pas refuser. »