Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

02/12/2014

Accordés

Yourcenar folio.jpg

 

 

« Rien ne m’aura jamais semblé plus doux que ces stations immobiles assises ou étendues, auprès d’êtres diversement aimés – ou mêmement aimés –, au cours desquelles on ne se voit pas l’un l’autre, mais contemple les mêmes choses, le corps restant toujours, pour des raisons variées, suprêmement présent (je n’avais rien oublié, dans le cas dont il s’agit, des longues semaines d’hôpital), mais avec l’illusion de n’être pour un moment que deux regards accordés. »

 

Marguerite Yourcenar, « L’Italienne à Alger » (Le tour de la prison).

 

01/12/2014

Yourcenar au Japon

Marguerite Yourcenar (1903-1987) était une grande voyageuse, comme l’a bien montré Michèle Goslar dans Marguerite Yourcenar – Le bris des routines. En 1983, l’écrivaine confiait à son éditeur qu’elle comptait rassembler des récits de voyage sous un titre emprunté à Zénon : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » (L’Œuvre au noir)  

yourcenar,le tour de la prison,récits,voyages,essai,littérature française,amérique,japon,culture
Marguerite Yourcenar, Tôkyô, 1982

Le tour de la prison, quoique posthume (1991), se présente dans l’ordre qu’elle avait elle-même déterminé. Il s’agit principalement de voyages au Japon, à l’exception de trois des quatorze récits. On y a joint sa conférence de Tôkyô, « Voyages dans l’espace et voyages dans le temps » dont je vous ai cité la belle phrase finale précédemment.

 

Après avoir évoqué « Bashô sur la route », Yourcenar, guidée par un ami japonais dans la banlieue de Kyôtô vers « une des dernières étapes du poète » Rakushisha, « coquille à demi éclatée », la maisonnette d’un ami qui l’hébergea, préservée « grâce aux dons de quelques lettrés qui pourvoient à son entretien ». « Feutré de silence, c’est un lieu idéal pour la méditation. »

 

Apprenant que le train « qui traverse en quatre jours le continent », de Montréal à Vancouver, risque d’être supprimé, Marguerite Yourcenar le déplore : « Avec le transsibérien, ce train est le seul qui relie deux mondes » (« D’un océan à l’autre », de l’Atlantique au Pacifique). A peine cinq pages pour cette traversée, mais de belles observations, des souvenirs du même trajet fait antérieurement, « en filigrane ».

 

D’autres voyages en Amérique sont contés, et dans « Bleue, blanche, rose, gaie », ses impressions de San Francisco se mêlent à une réflexion sur la tolérance de plus en plus affirmée envers « le peuple gai », terme qu’elle écrit avec « i » et sous lequel elle voit réapparaître « la Gaya Scienza des troubadours occitaniens et des poètes de la cour de Frédéric II ».

 

Une croisière – « Dix-sept jours fluides entre San Francisco et Yokohama, dont seize sur l’eau pâle et lisse » – donne l’occasion d’observer les autres passagers, « cette bizarre classe de vagabonds riches » : yoga, piscine, bridge, mondanités, bars… D’une Anglaise, charmante, veuve, qui a choisi un jeune barman comme cavalier servant, elle note que « cette femme est royale, comme tout être qui ne nuit à personne et fait ce qui lui plaît ». Le chapitre débouche sur une superbe méditation à partir d’une « pierre de rêve » qui lui donne son titre : « L’air et l’eau éternels ».

 

A partir de là, c’est le Japon non des touristes mais d’une érudite dont le regard va et vient entre le pays d’aujourd’hui et celui d’hier : « Edo, Tôkyô superposés », avec le beau jardin d’un hôtel bâti à la place d’une vieille résidence princière où elle admire un petit temple bouddhique puis « les vrais dieux, les objets d’art véritables, chatoyants et sinueux, avivant ou modifiant à chaque pulsation leurs couleurs de pierres précieuses, (…) les carpes et les dorades de l’étang miniature, moins poissons qu’esprits des eaux. »

 

Marguerite Yourcenar fréquente les théâtres, assiste à des spectacles de kabuki – « le kabuki m’a rendu l’appétit perdu » –, de bunrak (marionnettes) et bien sûr de , « l’un des deux ou trois triomphes du théâtre universel ». Elle visite la maison de Mishima qui a fait l’éloge des Mémoires d’Hadrien. Se souvient d’un jeune homme, lors d’un entracte au théâtre, lui offrant trois chrysanthèmes (sans doute pris à une grande composition florale dans le foyer) pour la remercier d’avoir écrit sur le grand écrivain japonais.

 

De belles surprises nous attendent dans « Le tour de la prison » : l’endroit improbable où Yourcenar est conviée dans « une maison de thé japonaise du style le plus pur », une soirée dans les boîtes de nuit, un coup de cœur dans une boutique de vêtements, l’art du jardin japonais… 

yourcenar,le tour de la prison,récits,voyages,essai,littérature française,amérique,japon,culture
Tombe de Marguerie Tourcenar, Mount Desert
Photo le mani d'oro / Sur les traces de Marguerite Yourcenar - On Marguerite Yourcenar's path

En Yourcenar la conteuse réside aussi une philosophe pour qui même une chambre banale peut abriter un miracle, une grâce : « non pas un instant de bonheur, car le bonheur ne se compte pas par instants, mais la soudaine conscience que le bonheur nous habite. »

01/08/2009

On voyage

« On voyage : plaisir dispendieux, parfois corvée, devenu d’ailleurs, sous sa forme authentique, de plus en plus rare. On voyage pour s’instruire – ce cliché dit tout – ; pour remplacer la routine immobile par une routine qui bouge, pour s’éprouver à la pierre de touche d’une terre et d’un ciel différents, d’autres animaux et d’autres hommes, pour réviser ou pour enrichir l’image qu’on s’était faite d’eux. On voyage pour mourir un peu moins ignorant de la planète sur laquelle on vit. Le tournis des tours organisés est autre chose. »

 

Marguerite Yourcenar (Inédit, s.d., cité dans Le Bris des routines) 

Cosmos.jpg

30/07/2009

Hors d'Europe

Au milieu de Marguerite Yourcenar – Le bris des routines, Michèle Goslar aborde les excursions hors d’Europe de la première femme écrivain à l’Académie française. D’abord l’Amérique du Nord, où elle se rend pour la première fois en 1937, avec Grace Frick. Quand elle y retourne deux ans plus tard, elle se heurte à la nécessité de travailler comme professeur de littérature et d’art, dans la banlieue de New York, et à un mode de vie « plus rude et plus factice qu’en Europe » (M. G.), jusqu’à ce que l’acquisition de Petite Plaisance, « sa maison de Northeast Harbor », ramène une
vie plus paisible et plus propice à l’écriture.
 

Yourcenar Petite Plaisance.jpg

Petite Plaisance, une photographie de Pierre Mackay sur Panoramio et Google Earth

 

La personnalité de Father Divine, un « thaumaturge alors célèbre, objet d’un culte passionné pour une bonne partie des Noirs de Harlem, couvert par ses fidèles, presque toujours misérables, de dollars qu’il redistribuait à de plus pauvres encore » nourrira dans L’œuvre au Noir « l’extraordinaire figure de Hans Bockhold, le comédien visionnaire, charlatan et Dieu-Roi » (Blues et gospels).

 

Des Indiens d’Amérique, elle admire un mode de vie à l’opposé de notre « civilisation du gâchage » : « Ils avaient le sentiment qu’il fallait passer sur terre en laissant le moins possible de traces. Ne pas peser sur la terre. Tout est là. » (Entretien pour Marie-Claire, 1978). Dans Le cheval noir à tête blanche, des contes pour enfants, Yourcenar rend hommage aux Abenakis : « Ils n’en portent pas moins le beau nom commun à toutes les tribus huronnes établies à l’est du Maine, les Abenakis, le peuple de l’aurore. » 

 

« Je croyais la connaître, la vie, mais c’est le jour où je l’ai rencontrée dans l’anonymat total des grandes villes américaines, dans une civilisation alors pour moi sentie comme très différente de celle de l’Europe, plus tard sur les routes du Sud ou du Nouveau-Mexique, et enfin dans la région que j’habite ici, explique-t-elle à Matthieu Galey venu l’interviewer à Petite Plaisance en 1979, que j’ai appris le peu qu’on est dans l’immense foule humaine et combien chacun est obsédé de
ses propres soucis et combien, au fond, nous nous ressemblons tous. Cela m’a été très utile. »

 

Dans ses randonnées sur l’île des Monts-Déserts« en un sens, l’île d’Achille… », un beau texte est consacré à une visite des Jardins Rockfeller, Matinée de grâce (25 juillet 1973). En revanche, la période de chasse ruine l’harmonie, provoque en elle révolte et dégoût. Sa vision du Canada accumule aussi les connotations négatives : « Nulle part on n’a le sentiment d’un site humain enfonçant amicalement dans le sol ses racines, marié à lui comme les moindres villages d’Italie à leurs vignes, ou les fermes scandinaves à leurs labours bordés de sapinières. Personne n’a ornementé au-dehors les maisons pour le plaisir des yeux, ni fleuri les jardins, ni tracé de petits sentiers nonchalants à l’orée des bois. La dure vie dans un climat dur n’a conseillé à l’homme que l’agression et l’exploitation. » (Le Tour de la prison).

  

Lors d’une conférence à Québec intitulée « Si nous voulons encore essayer de sauver la terre », en 1987, Marguerite Yourcenar résume sa pensée : « La formule « Terre des hommes » est extrêmement dangereuse. La Terre appartient à tous les vivants et nous dépendons en somme de tous les vivants. Nous nous sauverons ou périrons avec eux et avec elle. »

 

En Afrique, qu’elle découvre avec Jerry Wilson, elle apprécie la « sauvage beauté » du Maroc. Sur l’Egypte, visitée une seule fois, elle n’écrit guère. En Asie, le Japon où elle voyage pendant trois mois en 1982 sera l’objet principal d’un recueil d’essais, Le Tour de la prison. On y trouve de très belles réflexions sur le sens du voyage et sur son altération par le tourisme de masse. « Mais ce qui s’impose peut-être le plus au cours des grandes et petites péripéties qui font de chaque vrai voyageur un aventurier, ce sont sans doute des visages. Que nous le voulions ou non, même chez les plus adonnés au spectacle naturel ou à la contemplation esthétique, même chez les plus accablés par le pullulement humain qui dévalorise l’homme, certains visages surimpressionnent tout. »

 

Usage du chapelet bouddhique, beauté des vêtements drapés sur les peaux lisses et nues en Thaïlande, magasin de soieries de Jim Thompson à Bangkok « avec ses murs tapissés, comme une bibliothèque l’est de livres, de centaines de rouleaux d’étoffes rangés par nuances », aux impressions de Yourcenar la voyageuse qui composent Le Bris des routines est jointe en annexe une conférence donnée à Tôkyô en 1982, Voyages dans l’espace et voyages dans le temps. Yourcenar la termine ainsi : « Nous sentons qu’en dépit de tout, nos voyages, comme nos lectures et comme nos rencontres avec nos semblables, sont des moyens d’enrichissement que nous ne pouvons pas refuser. »

28/07/2009

Gentiane

« Mais il n’est pas défendu de préférer la gentiane aux roses. »

 

Marguerite Yourcenar, Improvisation sur Innsbruck 
(in En pèlerin et en étranger, cité dans Le bris des routines)

 

Gentianes.JPG

27/07/2009

Voyages de Yourcenar

Marguerite Yourcenar – Le bris des routines, c’est le beau titre choisi par Michèle Goslar, qui dirige à Bruxelles le Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar, pour présenter des textes choisis dans son œuvre et surtout dans sa correspondance, ainsi que des inédits, publiés dans la collection Voyager avec… La formule est inspirée de son Hadrien : « Peu d’hommes aiment longtemps le voyage, ce bris de toutes les habitudes, cette secousse sans cesse donnée à tous les préjugés. » (Mémoires d’Hadrien)

 

Fille de Michel Cleenewerck de Crayencour, un Français, et de Fernande de Cartier de Marchiennes, une Belge devenue française par alliance, Marguerite Yourcenar fait dire aussi à Hadrien : « Mes premières patries ont été des livres. » Elle qui a beaucoup voyagé, née en Belgique en 1903 mais française, demande la nationalité américaine en 1947, sous le nom officiel de Yourcenar. Trois ans plus tard, elle s’installe à Petite Plaisance avec Grace Frick, sur l’Ile des Monts-Déserts dans le Maine. Elle y résidera près de quarante ans. 

Marguerite Yourcenar.jpg

 

« N’ayant pas fréquenté l’école, la jeune femme se forme par les livres, les visites de musées, les spectacles et les déambulations dans les villes fréquentées. (…) Le monde est, pour elle aussi, un livre qui bouge, un libre univers qui offre ses énigmes », écrit M. Goslar. Dès Alexis ou le vain combat, elle situe des faits contemporains « dans un cadre spatio-temporel passé », sans doute par volonté de distance romanesque. « Quel est le prisonnier qui consentirait à mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? » demande Zénon (L’œuvre au noir).

 

Yourcenar visite tout au long de sa vie une vingtaine de pays. Elle prend des notes dans ses carnets, avant ou après, livre ses impressions dans sa correspondance, se laisse guider sur place : « J’ai dû chacun de mes goûts à l’influence d’amis de rencontre, comme si je ne pouvais accepter le monde que par l’entremise de mains humaines. » (Feux) Mais elle retourne fréquemment dans une ville pour la découvrir seule, après une première visite accompagnée.

 

L’Europe, l’Amérique, l’Afrique, l’Asie : c’est l’ordre choisi dans cet ouvrage pour recenser les textes de la voyageuse. Sévère envers Bruxelles « où la passion d’acquérir et le snobisme du nom et du titre sévissent comme nulle part ailleurs », Yourcenar ne l’est pas moins pour la Belgique, selon elle « une fiction administrative de 1830 ». Après s’être souvenue de Baudelaire à l’église Saint-Loup à Namur, elle se rend pour la première fois sur la tombe de sa mère au cimetière de Suarlée en 1956 : « sa tombe ne m’attendrissait pas plus que celle d’une inconnue dont on m’eût par hasard et brièvement raconté la fin » (sa mère est décédée des suites de l’accouchement peu après sa naissance).

 

Les photographies d’enfance au Mont-Noir, où Yourcenar reconnaît ses animaux de compagnie (le basset Trier, l’ânesse Martine, l’ânon Printemps, la chèvre Esmé et son mouton lavé tous les samedis), lui rappellent de nombreux souvenirs qu’elle rapportera dans Quoi ? L’Eternité, le dernier tome inachevé de sa trilogie Le Labyrinthe du monde. Quand elle découvre le Midi de la France, elle trouve cela « très beau » : « ce que je trouvais très beau, c’étaient surtout les ruines, le sentiment du temps qui avait passé et qui permettait de juger, de décanter en quelque sorte les événements du passé. » (Les Yeux ouverts) Et en Angleterre, « L’avenir n’a pas d’ombres portées, sans quoi je saurais que je reviendrai vivre dans ce pays quelques instants inoubliables » (la rencontre de Grace Frick et celle de Jerry Wilson, son compagnon de voyage après la mort de Grace) (Quoi ? L’Eternité)

 

Plus que l’Italie et l’Espagne – elle relate sa visite à Viznar du site où Garcia Lorca a été fusillé, dans une lettre à la sœur du poète – c’est la Grèce qui la séduit, où elle aurait aimé se fixer. « Les collines calcinées de la Grèce – Le cap Sounion au couchant – Olympie, à midi – Des paysans sur une route de Delphes, offrant pour rien à l’étrangère les sonnailles de leur mule – La messe de la Résurrection, dans un village d’Eubée après une traversée nocturne, à pied, dans la montagne » : voilà, note-t-elle, ce qu’elle aimerait revoir au moment de mourir.
« La connaissance du monde est sans doute le seul bien qui soit inaliénable, puisque la vie ne peut que l’augmenter, et que la mort même ne nous l’enlèvera que lorsque nous ne serons plus. » (En Pèlerin et en étranger)

Impressions lumineuses de la Scandinavie, déception à Saint-Petersbourg, « une interminable ville façade », où le seul grand souvenir d’un trop court séjour est « le service du dimanche à la cathédrale Saint Nicolas ».  Dans mon prochain billet, je reviendrai sur les voyages de Yourcenar hors d’Europe. Il y a tant à lire et à relire dans Le Bris des routines, qu’illustrent de très belles photographies noir & blanc de Carlos Freire.