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07/04/2012

Vent de Pâques

Pause en poésie / 8      

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Les foules du bleu m’environnent,

Leurs voix se détruisent sans trêve.

Qui les interroge ? Personne.

L’une commence et l’autre achève.

 

Et le chœur solaire élabore

Des villes sans murs et sans portes,

Folles de fenêtres sonores

Et de tours qu’un silence apporte.

 

 

Robert Vivier, Pas des saisons (Tracé par l’oubli, 1951).

05/04/2012

Maison du temps

Pause en poésie / 7      

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Où s’est-il caché, l’enfant siffleur

Qu’un bleu soleil bombardait d’oranges

Et qui dansait au bruit des couleurs

Comme dansent l’herbe et la mésange ?

 

Pour la maison qui touche à la nuit

Une main défunte pianote

Le début d’un songe, mais l’ennui

Fane en plein vol le bouquet des notes…

 

Tout s’est tu dans les chambres du Temps

Où l’hier et le demain s’embrouillent,

Où l’hôte brun s’arrête hésitant

Devant soi-même, aux miroirs de rouille.

 

Robert Vivier, Rites et fables (Tracé par l’oubli, 1951)

03/04/2012

Rite du vent

Pause en poésie / 6      

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Toute la nuit le vent souple se coule

De l’un à l’autre côté des choses

Comme un homme nu, couleur de feuilles.

 

Par les couloirs qu’il fore dans le sang

Plusieurs tribus ténébreuses s’engouffrent

Chaudes de souffles, de pas nombreux…

Peuples danseurs, vêtus de mélopées,

Vous m’entraînez aux rites somnambules

Où le ciel tangue, où des buissons titubent,

Où je déterre au hasard des paumes

Sous les broussailles cousues par l’ombre

Les étincelles du premier désir.

 

 

Robert Vivier, Rites et fables (Tracé par l’oubli, 1951)

02/04/2012

Il faudrait

Pause en poésie / 5      

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Il faudrait s’éveiller, et que ce soit la fête

Pour les oiseaux muets qui vivent sur les murs.

Depuis l’éternité les branches les arrêtent,

Mais j’ai toujours rêvé d’entendre leur murmure.

 

Les aras longs et bleus regardent à la vitre,

Et des duvets précis me touchent par moments.

– Je me souviens d’un singe au visage si triste,

Qui tournait l’orgue vite et trop distraitement.

 

La fête des oiseaux sera folle et timide.

Aux branches du silence ils n’attendent que l’heure…

Mais l’horloge invisible accapare le vide

Et fige les oiseaux dans leurs nids de couleurs.

 

 

Robert Vivier, Au bord du temps, 1936.

31/03/2012

Je ne veux pas

Pause en poésie / 4      

 

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 Henri Horace Roland Delaporte (1724-1793)

 

Je ne veux pas être philosophe

Mais vivre, mais couper du pain…

Tu peux entendre une parole

Dans la peau rugueuse des mains.

 

Mes semelles d’homme ont compris

Le chant électrique et sourd,

Le chant d’usure des pavés

Dans la riche longueur du jour.

 

 

Robert Vivier, Rien qu’aujourd’hui (Pour le sang et le murmure, 1954).

29/03/2012

Matinée

Pause en poésie / 3      

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Le pin, l’olivier, les veines de l’ombre,
Et quelque pensée trop nue à saisir…
Le vent, miel amer. Un caillou qui tombe.
Le cœur spacieux et sans désir.

 

 

Robert Vivier, Halte dans l’île, Corfou, 1936 (Tracé par l’oubli, 1951).

27/03/2012

La joie

Pause en poésie / 2      

Vivier oiseau sur ciel bleu.jpg

Connais-tu la joie ?

C’est un vol d’images

Que je n’ai jamais aperçues

Et dont j’adore les couleurs.

 

Peut-être bat-il en moi

Ce bond inespéré

D’oiseaux blancs et rouges,

Mais j’ignore comment éclate

La lucarne obscure.

 

Rien ne pèse

Sur la cloison du cœur

Comme ces ailes du miracle

Enfermé.

 

 

Robert Vivier, Le miracle enfermé, 1939.

26/03/2012

C'est peu de chose

Pause en poésie / 1 
 
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C’est peu de chose, la poésie :

 

Un air plus tiède,
L’arbre sans vent,
Le soir qui cesse d’approcher,
Les douces plantes qu’un remords
Ramène au jardin des anciens jours.

 

C’est peu de chose la poésie :
Un cœur irrésolu,
Tous les chemins qui recommencent…

 

Et la vie peut-elle autre chose
Que tendrement, avidement
Recommencer ?

 

 

Robert Vivier, Cahier d’un printemps (Pour le sang et le murmure, 1954)

in Poésie 1924-1959, Editions universitaires, Paris, 1964.

24/03/2012

Lessive

« Elle descendait au jardin, son panier sur la hanche. Les oiseaux s’élevaient du sol et allaient se poser un peu plus loin sur une clôture ou dans la haie du jardin de la villa. Antonia tirait chaque pièce du panier, l’étalait bien, la secouait entre ses deux mains pour chasser les plis, puis se tendait sur la pointe des pieds pour accrocher le linge à l’aide de pinces de bois qu’elle prenait à mesure dans la poche de son tablier.

Barbalala, La Lessive (Decogalerie).jpg

 Barbalala, La lessive © Decogalerie

 

A demi détournée, elle expliquait à l’une ou l’autre voisine : « Oh ! C’est que j’ai peur qu’il ne pleuve tout à l’heure. Alors je me suis dépêchée. »
Car il ne fallait pas blesser l’amour-propre des gens.
« Vous êtes la première », lui criait Alice, descendant à son tour. Et parfois Alice était avant elle dans son jardin, occupée à suspendre les larges chemises de Nicolas.

Peu à peu tous les jardins se pavoisaient. C’était un étrange peuple qui surgissait là. Les jambes des caleçons rayés se gonflaient de vent, et des bonshommes raides et soufflés se tendaient sur les cordes comme s’ils voulaient atteindre quelque chose. Ce jour-là, chaque ménage devait bien montrer ce qu’il avait, sans fausse honte. On aurait pu voir sans peine quelles dames avaient des dentelles à leurs combinaisons et lesquelles portaient des pantalons ouverts, et quels messieurs dormaient en pyjama. Mais personne ne regardait à cela : c’était du linge qu’on lavait, – et n’était-on pas tous des gens de la cité ? »

Robert Vivier, Folle qui s’ennuie

 

***

 

A partir de lundi, le poète Robert Vivier vous tiendra compagnie en mon absence. Je vous souhaite un début de printemps en douceur.

 

Tania

 

22/03/2012

Folle Antonia

« C’était chaque fois la même chose : quand la nuit tombait, elle se cachait dans les coins, hors d’haleine, les pommettes en feu, voulant encore jouer, tandis qu’on s’égosillait après elle. » Quand Antonia se souvient de son enfance, elle revoit sa mère qui l’appelle, la réprimande, la retient. Mais Antonia s’échappe, réussit avec ses amies à grimper sur la palissade « au bout de l’impasse de Vieux-Paradis » pour y contempler « l’autre côté », respirer l’odeur d’un seringa, chanter « de se trouver là en l’air ». Des garçons viennent la faire tomber, elle se bat souvent. Un jour, « le méchant Jules Dubois » lui fait même un œil poché. « Toute chaude de honte et de colère », elle rentre à la maison mais en chemin, s’imagine en grande personne portant un lorgnon noir et se redresse, toute à son rôle.

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Cité-jardin du Logis à Boisfort

Folle qui s’ennuie (1933), le plus connu des romans de Robert Vivier (1894-1984), relate les apprentissages d’Antonia. Le jour de sa première communion, la fillette donne la main à Jules Dubois, l’air « pâle et distingué » en veston noir et cravate blanche, on les admire. Plus tard, Jules vient jouer à la balle avec elle sur la pelouse, lui reproche de ne pas savoir jouer. Pleurs, bouderies. Antonia se console en prenant dans ses bras la poupée qu’elle a appelée comme elle : « Antonia, Antonia, mon amour, qu’est-ce que vous ferez quand vous serez grande ? »

 

Que la vie lui semble longue avant d’avoir quinze ans ! Elle suit des cours de sténo-dactylo, espère une rencontre « qui changera tout », un « coup de foudre ». Ce qui arrive, c’est la guerre. Antonia se réjouit d’abord de cette rupture dans les jours ordinaires, des soldats qui s’installent dans leur maison. Mais leurs regards sur elle la mettent mal à l’aise. Par la lucarne du grenier, elle suit avec son père les tumultes des combats. La guerre se prolonge, « on s’habitue à ne pas beaucoup sortir, à se taire ». Les parents vieillissent. Le fils Dubois sonne à la porte, c’est un gars instruit qui cause avec le père Delfosse de ce qu’il a lu dans un journal interdit par les Allemands, avec un sourire dans les yeux quand il les tourne vers elle. « Jadis, en temps de paix, être jeune fille, c’était le meilleur de la vie. Et juste au moment où arrivait le tour d’Antonia, voilà la guerre… »

 

La guerre finie, Jules part au service militaire, et le père d’Antonia, qui travaille aux chemins de fer, est nommé à Bruxelles. Le père de Jules, un employé des postes, aussi. Pour Antonia, même une mansarde à la capitale vaut mieux qu’un château à Romainchamps. Ils habitaient une maison, il leur faut s’habituer à vivre en appartement, plus à l’étroit, dans un quartier assez éloigné du centre. Antonia aimerait la compagnie d’une bête, mais sa mère n’en veut pas – « vous ferez à votre façon quand vous serez dans votre ménage ».

 

Un an plus tard, son père rentre un soir en compagnie de Jules Dubois, dont la mère vient de mourir. Pendant que le jeune homme fait la conversation, Antonia observe ses mains soignées, sa tenue nette – « un garçon bien comme il faut », dira sa mère. Il leur rend visite le dimanche matin, emmène Antonia en promenade. Puis, un soir, au cinéma. Antonia et Jules deviennent un de ces couples qui s’en vont le dimanche soir au long des rues. Un jour, il lui offre une petite bague ornée de turquoises. Ils se marient en juin. Pour son voyage de noces, Antonia rêve de Paris, une « idée folle ». Jules, lui, propose un petit séjour à Romainchamps – « cela lui paraissait plus raisonnable » – mais ce sera comme elle voudra, « Jules était bon. »

 

Paris l’étonne, Antonia est heureuse. Au retour, ils s’installent chez les parents d’Antonia, c’est trop petit chez le père Dubois. Jules travaille au ministère, Antonia aide sa mère pour le ménage. Le soir, quand il rentre, le mari pose un baiser sur le front de sa femme. Quand ils passent une soirée au théâtre de La Monnaie, les parents désapprouvent la dépense, sans rien dire. Antonia rêve d’avoir un enfant, les jours se ressemblent : « Jules, ses parents, et toujours les mêmes murailles. »

 

Tout renaît quand Jules, un soir, annonce qu’on lui a parlé d’habitations en construction dans une cité-jardin, « pas bien loin de Bruxelles » et pas trop chères. Les parents d’Antonia pourraient profiter de la retraite à Romainchamps où ils rêvent de retourner, et son père à lui viendrait vivre avec eux, les aiderait en payant un petit loyer. Antonia est ravie. Ils achètent une maison qui fait bloc avec une maison voisine et déménagent en mai.

 

Le vieux Jean-Pierre Dubois n’est pas difficile, c’est un excellent bricoleur et jardinier, ravi de leur faire un potager. Le couple d’à côté, Alice et Nicolas Lauvaux, est sympathique. Antonia se plaît à la vie ménagère, aux causettes entre voisines. Chaque jour de la semaine, Alice et elle suivent à peu près le même programme. Le lundi est jour de lessive dans toute la cité. Quand ils sont bien ancrés dans leurs nouvelles habitudes, Antonia décide d’aller saluer ses parents. A Romainchamps, elle goûte « la paix de la province » et retrouve les parfums d’enfance. Dans le train du retour, une parole de sa mère à propos de Jules lui trotte en tête : « Mais a-t-il assez d’amitié ? » Elle n’a pas répondu.

 

Dans la cité-jardin, Antonia commence à s’ennuyer, espère une visite inattendue, subit la mauvaise humeur de Jules qui critique la maison trop petite, mal finie, puis annonce son élection dans un comité, la création d’une section littéraire, et donc des retours tardifs. « Et dans le cœur d’Antonia un vide étonné et triste grandissait aussi haut et aussi large que la maison. » Elle s’intéresse de plus en plus à ses voisins, apprécie la présence d’Alice, celle de Nicolas aussi.  Cet homme qui connaît le nom des arbres et des oiseaux la trouble, quand son regard l’enveloppe, dans une discrète connivence.

 

« Antonia épluche les pommes de terre pour le repas de midi. Elle n’est pas tranquille. Qu’est-ce qu’il y a donc ? S’est-il passé quelque chose ? Rien n’est changé. A quoi penses-tu, Antonia ? Folle qui s’ennuie dans son ménage. » Dans ce « roman d’un poète » (Jean Muno), Vivier décrit avec justesse la vie simple et douce et son revers, l’ennui. Il excelle à rendre la vie commune dans cette-cité jardin où se cultive aussi l’art d’être ensemble, avec amabilité et modestie. « Femme au foyer » d’autrefois, Antonia n’est qu’attente, traversée de désirs qu’elle tait, absorbée dans les silences d’une vie conjugale souvent monotone. Rêvera-t-elle toujours d’autre chose, cèdera-t-elle à quelque folie ou saura-t-elle aimer la vie comme elle vient ?