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29/10/2016

Rester fortes

Toranian affiche expo.jpg« Toute la nuit, Aravni reste au chevet de sa mère. Quand son corps commence à refroidir, elle se blottit contre elle, comme une petite fille. Au matin, Méliné la relève doucement et la prend dans ses bras.
– Si j’étais morte à la place de Maral, maman serait restée en vie, murmure Aravni, fixant l’aube violette qui s’étire à l’horizon.
– Je t’interdis de dire ça. Ta mère est morte d’épuisement et de chagrin. Les vivants ne doivent pas se reprocher d’être vivants. Sinon les Turcs nous auront tout pris. La vie et la raison. Le convoi est plein de femmes à moitié folles. Ecoute-moi bien, Aravni, nous allons rester en vie et rester fortes.
Elle ajoute, par pure superstition :
– Si Dieu le veut. Et elle crache en l’air.
Pour que le mauvais œil comprenne à qui il a affaire. »

Valérie Toranian, L’étrangère

27/10/2016

Nani d'Arménie

Un bandeau au bas de la couverture : « Ma grand-mère s’appelait Aravni et ne parlait jamais de son passé. » L’étrangère de Valérie Toranian, son premier roman, rend hommage à cette grand-mère et brise le silence autour du génocide arménien. La mère de son père, elle (la narratrice) la voyait comme une femme pas belle mais respectable à qui elle ressemblait, et non à sa mère blonde aux yeux bleus : « Je suis de la lignée des boucles drues, des yeux sombres et des paupières qui tombent. » Sa sœur aînée a les cheveux lisses, son frère aussi. « Je me reconnais dans le camp des bouclés par dépit, mais je reconnais qu’il a du panache. »

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Valérie s’appelle Astrig en arménien, « petite étoile ». Elle cherche à séduire son père, plutôt sévère, et perçoit des tensions dans l’histoire familiale liée à sa grand-mère arménienne, « rescapée du génocide ». Comme celle-ci ne parle que sa langue, même si elle prononce « quelques phrases rudimentaires » en français, elles ne se comprennent pas. Mais, installée dans l’appartement parisien au-dessus du leur, sa grand-mère a « l’obsession orientale du gavage d’enfant » et l’attire par la gourmandise : elle fabrique de délicieux « tire-bouchons », des biscuits salés en forme de tresse que son frère et elle ont baptisés ainsi à cause de leur forme.

« Amassia. Juillet 1915 » : le jour de Varvatar, « la fête de l’eau », pas de messe, le prêtre a été arrêté, et tous les hommes entre 18 et 50 ans, le père et le mari d’Aravni aussi. Sa mère, l’élégante Anna Messerlian (leur mercerie est un des plus beaux magasins de la ville), a décidé de quitter la maison avec ses deux filles, Aravni, seize ans, mariée à un cousin éloigné, « un homme raffiné, instruit, passionné par les progrès de la science, doué pour le piano », et Maral, dix ans. Alors qu’elles terminent d’emballer leurs affaires, le jardinier turc, sa femme et leur fille, sont déjà dans la maison à vider leur penderie – « Bientôt, toutes les maisons arméniennes seront pillées, livrées aux vautours. » Parmi les documents éparpillés, Aravni aperçoit le diplôme de son mari, le plie et le glisse contre son ventre. Elles seront du premier convoi, avec la tante Méliné, qui leur a annoncé qu’elles ne reverront plus ni père, ni mari. « D’ici dix jours, Amassia sera vidée de ses treize mille sujets arméniens. »

Alternant avec la vie au présent à Paris, le récit des démêlés familiaux, Valérie Toranian raconte le terrible exode de sa grand-mère dans le convoi d’Amassia. Après quelques jours, les réserves de nourriture et d’eau sont épuisées ; dans les villages traversés, l’afflux de réfugiés arméniens encourage le marché noir, et malheureusement les rapines. Des Kurdes, des Turcs, des Tcherkesses font main basse sur le contenu des chariots et, pire, « les convois sont devenus d’immenses foires aux esclaves ». Femmes et enfants sont emmenés pour devenir des domestiques, voire des épouses « éduquées, vaillantes » ; seules les familles qui ont de quoi payer y échappent. Les bijoux cachés dans des pochettes cousues à l’intérieur des vêtements ne feront pas long feu lors des fouilles au corps, jusque dans les parties intimes. La petite Maral et Anna, sa mère, n’y survivront pas – Aravni, « si Dieu le veut ».

Valérie aime sa grand-mère mais a honte de cette femme « trop grosse, trop bizarre, trop étrangère, trop susceptible, trop paranoïaque, trop tout. » Elles regardent la télévision ensemble, adorent suivre les mimiques de « Ma Sorcière bien-aimée ». Aravni, pour sa petite-fille, c’est « Nani » ; « Mamie », c’est la mère de sa mère, « l’exact opposé » de celle de son père. Elle ignore encore comment Aravni a échappé aux enlèvements, grâce aux conseils de sa marraine Méliné : prendre un air abruti, se mettre de la terre sur la figure, se pisser dessus pour sentir mauvais… Celle-ci la prétendra très malade lors d’une épidémie de dysenterie pour éloigner un de ces prédateurs.

Avec son physique, son nom exotique et aux sonorités malheureuses autant que ses initiales (V. C.), sa jupe tricotée par sa grand-mère, Valérie est le bouc émissaire de ses camarades de classe. Ce qui la sauve, c’est l’un ou l’autre professeur attentif et la lecture. Dès six ans, elle est une dévoreuse de livres. « La lecture ne comble pas ma solitude, elle me bouleverse. J’accède à l’immense famille humaine. » Les Misérables deviennent le livre de sa vie, Victor Hugo, le « maître vénéré » dont un alexandrin l’a pétrifiée, au début de L’enfant, lu en classe : « Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil. »

En quelque deux cents pages, Valérie Toranian réussit à nous captiver et pour ce qu’a vécu Aravni, survivante du génocide arménien, avant d’arriver à Paris (convoi d’Amassia, Alep, Constantinople, Marseille) et pour sa propre enfance au croisement des cultures paternelle et maternelle. « L’histoire d’Aravni est une reconstitution romancée » à partir des notes que l’auteure a prises auprès de sa grand-mère à la fin de sa vie, précise-t-elle au début de ses remerciements, suivis d’une importante bibliographie. Un roman de reconnaissance.