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10/08/2013

Une compagne

« Qu’est-ce que la solitude ? Une compagne qui sert à tout.

Elle est un baume appliqué sur les blessures. Elle fait caisse de résonance : les impressions sont décuplées quand on est seul à les faire surgir. Elle impose une responsabilité : je suis l’ambassadeur du genre humain dans la forêt vide d’hommes. Je dois jouir de ce spectacle pour ceux qui en sont privés. Elle génère des pensées puisque la seule conversation possible se tient avec soi-même. Elle lave de tous les bavardages, permet le coup de sonde en soi. Elle convoque à la mémoire le souvenir des gens aimés. Elle lie l’ermite d’amitié avec les plantes et les bêtes et parfois un petit dieu qui passerait par là. » (25 mars)

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

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08/08/2013

Sa cabane en Sibérie

Je préfère laisser passer du temps avant d’aborder un livre dont on a beaucoup parlé, et à lire Sylvain Tesson, je me découvre en phase avec un de ses principes : « Je pratique un exercice qui consiste à se plonger dans des lectures dont la couleur propulse aux exacts  antipodes de ma vie présente. » Dans les forêts de Sibérie, prix Médicis essai 2011, c’est l’expérience de la cabane, six mois de vie d’ermite au bord du lac Baïkal (de février à juillet 2010), l’ivresse de la solitude – avec ses gueules de bois, au sens littéral (vodka) et au sens figuré. 

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© Olivier Desvaux, Sylvain Tesson dans sa cabane en Sibérie

Sa cabane, un ancien abri de géologue dans une clairière de cèdres, mesure trois mètres sur trois. Pour parler avec un voisin, il faut marcher au moins cinq heures vers le nord (Volodia) ou vers le sud (un autre Volodia). Sept ans plus tôt, l’écrivain-voyageur avait découvert ces cabanes régulièrement espacées au bord du lac et avait rêvé d’y séjourner « seul, dans le silence » avant ses quarante ans.

Avec la yourte et l’igloo, la cabane est « une des plus belles réponses humaines à l’adversité du milieu ». Un ami qui l’a accompagné jusque-là l’aide à arracher le lino, le coffrage en carton des murs, à mettre à nu les rondins et un parquet jaune pâle – Volodia en est consterné et voilà le Français surpris en flagrant délit d’esthétisme bourgeois. Après quelques jours, ses compagnons le quittent. Sylvain Tesson a beaucoup voyagé, dans l’immobilité il cherche à présent « la paix ». « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure. »

« La moindre des choses quand on s’invite dans les bois est de connaître le nom de ses hôtes », d’où une série de guides naturalistes dans sa caisse de livres, en plus d’une soixantaine de « lectures idéales » d’après sa liste dressée à Paris (où ne figurent que trois écrivaines : Ingrid Astier (auteure de polars), Yourcenar et Blixen). Sur place, il regrettera de ne pas avoir emporté « un beau livre d’histoire de la peinture pour contempler, de temps en temps, un visage. » 

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Photo Thomas Goisque / Le Figaro magazine

La vie dans la nature et la vie en ville, la solitude et les contacts humains, le progrès et l’écologie, ce sont les principaux axes de réflexion qui reviennent dans les notes de Sylvain Tesson, mais il s’agit aussi d’une mise au point sur ses choix de vie : fuite ? jeu ? quête ? Il voit l’ermitage volontaire, la vie ralentie, comme un « champ expérimental ». Une expérience de liberté d’abord, puisque lui seul décide de ses activités, des heures attribuées à la lecture, à l’écriture, à l’entretien, à la promenade, à la contemplation, au sommeil, etc. « L’homme libre possède le temps. »

En mars, il note ceci : « Pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane. » Vérité universelle ou personnelle ? Aurait-il dû écrire : « Il me faut… » ? En tout cas, il tient quotidiennement son journal intime, « supplétif à la mémoire ». Archiver les heures, tenir son journal « féconde l’existence. »

Les autres, la famille, la femme aimée, les amis, ne sont pas oubliés. Une date rappelle un anniversaire. L’ennui ne l’effraie pas – « Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. » Mais certains jours, il s’accuse de lâcheté : « Le courage serait de regarder les choses en face : ma vie, mon époque et les autres. » 

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Perov, Les chasseurs à la halte (toile commentée par Tesson) 

"Les Russes ont le génie de créer dans l'instant les conditions d'un festin."

Les intrusions de pêcheurs ou de voyageurs amènent un rituel immuable : couper du saucisson en lamelles, ouvrir une bouteille de vodka, se saouler ensemble. Rares sont ceux qui s’y refusent, comme Volodia T., qui s’est réveillé un jour sans sa femme ni ses enfants, partis – « La famille, c’est mieux que l’alcool. » Ses visiteurs traitent le Français d’«Allemand » à cause de la propreté dans sa cabane bien tenue. Tesson rencontre de temps à autre, chez eux ou chez lui, d’autres personnes qui ont fait le choix de vivre seules ou en couple au bord du lac.

Un ermite se retire, prend congé de ses semblables – les sociétés n’aiment pas ce qui « souille le contrat social ». Sans contacts avec les autres, l’esprit ralentit, perd la vivacité des conversations mondaines, il n’est plus nécessaire de trouver toujours quelque chose à dire. « Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. »  L’écrivain allume une bougie devant l’icône de Séraphin de Sarov qu’il emporte partout, il porte au cou une petite croix orthodoxe, par amour du Christ, non de la religion, « tripatouillage de la parole évangélique ».

Bien à l’abri du froid, Sylvain Tesson redécouvre des choses simples : comment les objets familiers deviennent chers – le couteau, la théière, la lampe – et comme une fenêtre ouvre à la beauté du monde. Les mésanges lui offrent bientôt leur amitié : « Au carreau ce soir, la mésange, mon ange. » Le matin, leurs coups de bec contre la vitre le réveillent. « Côtoyer les bêtes est une jouvence. » Le 28 avril, de passage à Zavarotnoe au retour d’un déplacement pour raisons administratives (extension de visa), il se voit confier deux chiots de quatre mois, Aïka et Bêk, qui aboieront si un ours approche de sa cabane. Leur compagnie, sur place ou en randonnée, lui sera précieuse, voire salvatrice. 

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A feuilleter sur le site de Gallimard

La peinture revient sous sa plume pour dire la beauté des choses : « L’or des branches, le bleu du lac, le blanc des fractures de glace : palette d’Hokusai. » (3 mars) « Au matin, l’air est aussi joyeux qu’un tableau de Dufy. » (6 juin) Il a tenté un soir de photographier l’éclat de la neige quand le soleil perce, « mais l’image ne rend rien du rayonnement » : « Aucun objectif photographique ne captera les réminiscences qu’un paysage déploie dans nos cœurs. » (17 mars) « Penser qu’il faudrait le prendre en photo est le meilleur moyen de tuer l’intensité d’un moment. » (15 mai) Paradoxe : Sylvain Tesson a filmé son séjour et en a tiré un documentaire co-réalisé avec Florence Tran : « Six mois de cabane au Baïkal ».

« Habiter l’instant » est nécessaire à la santé mentale d’un anachorète – « Le présent, camisole de protection contre les sirènes de l’avenir. » Mi-juin, « tout s’écroule » à cause de cinq lignes sur le téléphone satellite qu’il réserve aux urgences : « La femme que j’aime me signifie mon congé. » L’arrivée de deux amis peintres quelques jours plus tard l’aide à « rester en vie ». Le 25 juillet, peu avant de se séparer des chiens, l’auteur dresse le bilan de ces six mois de vie, « pas trop loin du bonheur de vivre ». C’est l’adieu au lac : « Ici, j’ai demandé au génie d’un lieu de m’aider à faire la paix avec le temps. »

Bien qu’à l’opposé de Rumiz et de ses déplacements le long de la frontière européenne, Dans les forêts de Sibérie, expérience d’immobilité, tient aussi ses promesses de dépaysement : de nombreuses pages racontent l’exploration des environs, les conditions climatiques, le passage des saisons. Au contact des Russes, Tesson prend quelques leçons de philosophie, ce qui ne l’empêche pas d’être critique devant l’arrogance ou la destruction gratuite comme l’abandon des déchets ou la chasse par plaisir. Mais à ces aventures du dehors, à ces conversations passagères, l’exploration du dedans se mêle sans cesse, et donne au récit sa part d’humanité.

19/04/2011

Une crique

« - Là !

Tous les soirs, ils cherchaient une crique. Les voyages aux quatre vents rendent exigeant. Il leur fallait un mouillage calme et extrêmement sauvage. La moindre trace de présence humaine déconsidérait tout endroit. Rien ne les déprimait davantage qu’une colonne de fumée plantée dans le moutonnement des arbres. Pas question de partager un paysage avec qui que ce soit. Si une route desservait la plage où le vent les avait conduits, ils viraient de bord. Sur l’eau et dans la vie, le demi-tour garantit le bonheur. L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’éventualité qu’ils arrivent. »

Sylvain Tesson, La crique (Une vie à coucher dehors)

Voile à l'horizon.jpg

18/04/2011

Le sens de la chute

Lisez-vous souvent des nouvelles ? Une vie à coucher dehors (Prix Goncourt de la nouvelle, 2009) de Sylvain Tesson en rassemble quinze, où vous devriez trouver quelque bonheur de lecture, à défaut d'optimisme. L’asphalte, la première nouvelle du recueil, tourne autour de l’obsession d’Edolfius, un paysan de Tsalka, en Géorgie. Une piste caillouteuse traverse son village « au bord d’un lac à l’abri des ondulations de collines » et les nuages de poussière qui s’en élèvent le font tousser. Pourquoi ne couvre-t-on pas cette route d’asphalte pour « rabouter Tsalka à son siècle » ? Tract, pétition, contacts… Edolfius arrive à ses fins. Avec le ruban d’asphalte, les villageois découvrent la vitesse, la proximité de la ville, un nouveau mode de vie. Et le paysan son malheur. 

Voilier à l'entretien (La Seyne sur mer).jpg

Tesson, géographe et voyageur teinté d’un moraliste, plante sa plume ici ou là sur le planisphère : à lire la vraie vie d’un élevage de cochons dans le Dorset (Les porcs), pas sûr qu’on ait encore envie d’en manger. Qu’elles vivent au Népal ou au Texas, en Inde, en France ou au Mexique, les femmes savent comment se venger des hommes impossibles (Le bug). Et les ours de ceux qui les piègent (Le lac).

En Afghanistan, Zaher le démineur est excédé : sa femme vient d’accoucher d’une cinquième fille. En nettoyant les champs, l’équipe de déminage met régulièrement au jour des vestiges anciens, et cette fois Zaher tombe sur une gracieuse statuette. « Le génie grec féconda la mystique orientale. Un art nouveau naquit. Quinze siècles plus tard, les Talibans abattaient les canons de la beauté avec les canons de leur bêtise. La petite déesse enfouie devant Zaher était une alluvion de ces âges tumultueux. » Il décide de sauver l’objet, de lui substituer une pierre, y voit la promesse d’une nouvelle vie, d’un fils… Avec toute la prudence dont il est capable, réussira-t-il ? (La statuette)

Parmi quelques nouvelles maritimes – « Le bateau convient aux âmes fragiles que le chaos du monde rebute » (La crique) –, je vous recommande L’île, l’histoire d’un naufrage. Quelques rescapés échouent sur une petite île, avec assez de vivres pour subsister. Lothka, un professeur hongrois, va les sauver de l’ennui en leur racontant des histoires, quand vient la nuit. Ses compagnons d’infortune ignorent qu’il a récupéré sa malle pleine de livres et qu’elle est sa source d’inspiration. Leur réaction quand ils l’apprennent est une leçon de bêtise.

Sylvain Tesson a le sens de la chute, une loi du genre. En quatrième de couverture d’Une vie à coucher dehors, il annonce la couleur : « Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »