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30/08/2014

Provocation

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« Jusque-là, chaque fois qu’elle me demandait l’impossible, elle acceptait docilement mes reproches ; maintenant, si quelque chose ne lui plaisait pas, aussitôt elle se renfrognait et se mettait à bouder ; dans ses sanglots même elle conservait de la grâce ; mais parfois, si rudes que fussent mes réprimandes, elle gardait les yeux secs, faisait jusqu’à la provocation semblant de n’avoir rien remarqué, ou bien son regard noir habituel levé vers moi me prenait dans sa ligne de mire… »

Junichirô Tanizaki, Un amour insensé

28/08/2014

Tanizaki, un conteur

« Romans, Nouvelles », les mille pages du Quarto Gallimard consacré à Junichirô Tanizaki reprennent treize récits de l’écrivain japonais, dont Le chat, son maître et ses deux maîtresses. « Tanizaki, ou l’avidité romanesque » : Anne Bayard-Sakai, dans la préface, rappelle que ses Œuvres complètes publiées au Japon en 1983 comptent trente volumes. 

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Tanizaki, premier Japonais publié dans La Pléiade, a écrit de 1910 à 1965. Connu pour ses romans et nouvelles, il est aussi l’auteur de pièces de théâtre, de scénarios, d’essais (Eloge de l’ombre), de poèmes, sans compter son travail de traducteur, y compris sa transcription en japonais moderne du Roman du Genji. En français, il est difficile de se rendre compte de l’inventivité littéraire de Tanizaki, qui n’est pas moins constante que sa thématique.

La première nouvelle, Le tatouage (1910), se situe « en un temps où les gens possédaient encore la vertu précieuse de faire, comme on dit, « des folies » – suffisamment du moins pour que les rouages du monde, à la différence d’aujourd’hui, ne grincent pas trop fort – (…) ». « C’était à qui serait le plus beau. Tous en venaient à se faire instiller l’encre du tatouage dans ce corps qui pourtant est un don du Ciel ; et somptueuses, voire puissamment odoriférantes, lignes et couleurs dansaient alors sur la peau des gens. » 

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© Yamamoto Takato

Seikichi, un jeune tatoueur « orfèvre en la matière », rêve de trouver une femme en qui « instiller toute son âme », n’en trouve aucune correspondant à son idéal lorsqu’un jour, « passant devant le restaurant Hirasei, à Fukagawa, il avisa soudain, dépassant du store en tiges de bambou d’un palanquin arrêté devant la porte, un pied nu de femme d’une blancheur de neige. »

Le secret (1911) raconte le goût d’un homme pour les déambulations en ville. Il se promène le soir en changeant souvent de vêtements, « pour éviter le plus possible d’être remarqué », et quand il aperçoit chez un fripier « un kimono de femme à fond indigo tacheté de petites lunes blanches », il ne résiste pas au désir de l’acheter et, plus tard, de se maquiller, de le revêtir, et de se mêler ainsi aux passants, certain que personne ne le reconnaîtra sous son déguisement féminin.  

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A la suite de Nostalgie de ma mère (1919), un récit de rêve publié par Tanizaki deux ans après l’avoir perdue, vient Un amour insensé (1924-1925), son premier roman important. Le terrible séisme qui a dévasté Tôkyô et Yokohama le premier septembre 1923 a effacé les quartiers et même le style de vie dépeints dans ce récit.

« Je me propose de raconter le plus honnêtement possible, sans rien déguiser, dans sa vérité nue, notre vie conjugale, dont le monde apparemment n’offre pas beaucoup d’exemples. » A vingt-huit ans, l’ingénieur Kawai, quelqu’un de sérieux et de travailleur, remarque pour la première fois une apprentie serveuse dans un café. La gamine de quinze ans s’appelle Naomi, prénom qui sonne occidental à ses oreilles, et il lui trouve une ressemblance avec l’actrice Mary Pickford. 

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Même si elle n’est pas la plus belle fille du monde, il lui vient alors l’idée de la prendre en charge, de lui fournir une éducation et, si les choses se passent bien, de l’épouser plus tard. Il en a assez de loger dans des pensions de famille mais il n’est pas encore prêt à se marier, aussi le projet lui paraît séduisant de s’installer avec Naomi dans une maison « à l’occidentale » et d’y vivre librement, autant que faire se peut. 

Vous pensez à L’Ecole des femmes ? Ce sera plutôt La femme et le pantin. L’attirance physique de Jôji pour la jeune femme l’aveugle ; quand elle se sentira assez sûre d’elle, Naomi le mènera par le bout du nez. Leur mode de vie hors des sentiers battus se révèle dispendieux – mais jusqu’où n’irait-il pas pour la fierté de s’afficher avec une telle beauté ? de la contempler dans l’intimité ? 

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Vêtements, repas, soirées, excursions, amis de Naomi de plus en plus envahissants, peu à peu l’ingénue va se muer en femme fatale. Devenue l’icône « d’une culture citadine joyeuse, occidentalisée et moderne », la Naomi de Tanizaki incarne le « tropisme occidental » de l’auteur, projeté ici sur Jôji, le narrateur, Pygmalion dépassé par sa création. 

« Conteur subtil, Tanizaki explora tout au long de sa vie d’écrivain l’empire des sens, les zones voluptueuses et troubles du désir humain, l’inextricable lien de la jouissance et de la souffrance. Il a conjugué une attirance pour la modernité occidentale et une fidélité au charme profond de la culture et de la tradition du Japon. » (Revue Europe) Dans un style à la fois visuel et sensuel, Un amour insensé donne véritablement vie aux personnages, à leur psychologie, leurs manières, leur langage, et illustre avec force le désir qu’ont les deux héros de s’émanciper des mœurs traditionnelles, quels qu’en soient les risques.

22/10/2011

Lune d'automne

« A propos d’Ishiyama, voici une autre histoire curieuse : au terme d’une longue hésitation sur le choix de l’endroit où j’irais, cette année, voir la lune d’automne, j’avais opté finalement pour le monastère d’Ishiyama ; or, la veille de la pleine lune, je découvris dans un journal une information selon laquelle, pour ajouter au plaisir des visiteurs qui viendraient au monastère le lendemain soir pour contempler la lune, on avait dispersé dans les bois des haut-parleurs qui diffuseraient un enregistrement de la Sonate au clair de lune. Cette lecture me fit sur-le-champ renoncer à mon excursion à Ishiyama. Un haut-parleur est un fléau en soi, mais j’étais persuadé que, si l’on en était là, on avait certainement fait bonne mesure et illuminé la montagne de lampes électriques artistiquement réparties pour créer l’ambiance. » 

Junichirô Tanizaki, Eloge de l’ombre  

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20/10/2011

Beauté de l'ombre

Lire avant le lever du soleil
Eloge de l’ombre (1933)
Livre culte
Junichirô Tanizaki (1886-1965)
 

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Suspension contemporaine, papier japonais © Archi Expo 

Le livre refermé
Eteindre
M’habituer à la pénombre
Observer

Dans les rectangles des fenêtres
Le lilas très pâle du ciel par-dessus les toits
A l’intérieur
Le nouveau visage des choses
Dans l’ombre naissent d'autres lueurs

Problème d’architecture
Comment concilier le pur style japonais 
Les calorimètres les luminaires les sanitaires
 
« Des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit »
A l’écart, à l’abri d’un bosquet, dans la pénombre
A
contempler le jardin  

Occident vs Japon  

« Dans l’art oratoire, nous évitons les éclats de voix, nous cultivons l’ellipse, et surtout nous attachons une importance extrême aux pauses » 

La tiédeur du papier japonais
Son contact « doux et légèrement humide, comme d’une feuille d’arbre »
 

L’objet étincelant déplaît 

Plutôt l’argent terni, l’étain noirci, les murs « sablés » 

« L’obscurité est la condition indispensable pour apprécier la beauté d’un laque »

Décor à la poudre d’or aux « résonances inexprimables » 

Chandelles ou lampes à huile
« Monde de rêve à l’incertaine clarté »
Intérieurs obscurs
Profondeur, sobriété, intensité
 

« Vu du dehors, et cela est vrai non seulement pour les temples, mais aussi bien pour les palais et les demeures du commun des mortels, ce qui frappe d’abord le regard, c’est le toit immense, qu’il soit couvert de tuiles ou de roseaux, et l’ombre épaisse qui règne sous l’auvent. »
 

Le beau, « jeu sur le degré d’opacité de l’ombre » 

Poésie des reflets 

Costumes et maquillages de théâtre 

Beauté des femmes japonaises 

Inconvénients de l’éclairage abusif 

Couleurs et cuisine 

Sushis aux feuilles de kaki 

Bienfaits de la civilisation contemporaine

 

Eloge de l'ombre, traduit par René Sieffert

« Pour moi, j’aimerais tenter de faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d’ombre que nous sommes en train de dissiper. »

 

15/08/2009

Indifférence

« Car les chats ont tous une nature plus ou moins réservée et devant des tiers ne se montrent jamais tendres à l’égard de leur maître, mieux encore font exprès
de se comporter avec une extrême indifférence. »

Junichirô Tanizaki, Le chat, son maître et ses deux maîtresses

Chat couché.jpg

13/08/2009

Lily la chatte

Une chatte, un homme, deux femmes – tout de suite, on pense à La Chatte de Colette, délicieux roman de la jalousie. Junichirô Tanizaki (1886-1965), dans Le chat, son maître et ses deux maîtresses (1936), conte en une centaine de pages le sort de la chatte Lily, chère au cœur de Shozo, « homme aimé des femmes » avec l'air d’éternel gamin qu'il garde à trente ans.

 

Hasard de lecture, le récit débute ici aussi par une lettre. Shinako, l’ex-femme de Shozo renvoyée à la solitude d’une chambre modeste chez sa sœur, prie Fukuko, la nouvelle compagne de Shozo, de bien vouloir lui céder la chatte pour lui tenir compagnie. « Je vous rappelle qu’il m’a jetée dehors pour se mettre en ménage avec vous, parce qu’il ne me supportait plus. Or s’il avait besoin de sa Lily tant qu’il a vécu avec moi, qu’est-elle d’autre qu’un obstacle maintenant que vous êtes ensemble ? » 

Chat caché.JPG

 

Fukuko n’est pas insensible aux arguments de sa rivale. Sous ses yeux, Shozo joue avec la chatte qu’il nourrit de chinchards marinés, un plat préparé par Fukuko, qui les déteste, pour le seul plaisir de Shozo. Lui se contente d’en suçoter le vinaigre pour les abandonner à Lily dans un jeu bien rodé de part et d’autre. En complotant avec la mère de Shozo et quelques autres pour éjecter Shinako, Fukuko a feint d’aimer les chats. C’était facile avec Lily, « une chatte très jolie comme on n’en voyait guère dans les environs, tant par son pelage doux au toucher, le lustre de son poil, que par son minois et son allure ». Fuyant comme une anguille, Shozo ne prend pas sa compagne au sérieux quand elle lui demande de laisser Lily à Shinako, reste évasif. Or plus elle y pense, plus Fukuko tient à voir partir l’animal qui prend trop de place entre eux. La voilà qui pince « férocement » les fesses de Shozo pour obtenir une réponse claire et nette : Lily ou elle, qui veut-il garder ? Shozo cède et obtient tout de même une semaine de délai.

 

Une fois déjà, Shozo avait abandonné la chatte à un marchand de quatre-saisons, mais un mois plus tard, Lily était revenue par elle-même chez son maître, tout ému de cette preuve d’affection. Dix ans plus tôt, en apprentissage dans un restaurant, Shozo avait adopté le joli chaton écaille de tortue et depuis lors, n’avait cessé d’apprécier son caractère irrésistible et son intelligence – « il se disait en son for intérieur que quiconque n’avait pas durablement partagé comme lui la vie d’un chat ne peut rien comprendre à leur charme. » Ce n’est que pour la paix du ménage que Shozo fait enfin porter Lily chez Shinako, espérant que la chatte vieillissante y soit bien traitée.

 

La stratégie de sa première épouse repose évidemment sur l’affection entre le maître
et l’animal. Pour se venger des machinations qui l’ont séparée de son mari, Shinako espère voir Shozo revenir vers elle pour prendre des nouvelles de la chatte. En attendant, Lily reste prostrée dans sa nouvelle chambre, refuse de s’alimenter. A la première occasion, elle s’enfuit, mais réapparaît à la fenêtre trois jours plus tard. « Puis, chose inouïe, elle s’avança tout droit sur Shinako, assise sur sa couche,
et posa les pattes avant sur ses genoux. »
C’est au tour de Shinako de mettre le
nez « dans la fourrure enrobée de cette odeur de foin propre aux chats » et de s’exclamer « ma Lily ! » comme Shozo autrefois. Et l’on verra si le maître tombera
ou non dans le piège qui lui a été tendu.

 

Trois nouvelles suivent ce récit de Tanizaki : Le petit royaume (1918), Le professeur Rado (1925) et Le professeur Rado revisité (1928). Les deux dernières tournent autour de la visite que rend un journaliste à un éminent professeur dans sa villa pour un entretien. Très en retard et fort négligé, le professeur Rado s’ennuie visiblement, répond à peine aux questions. Ce n’est qu’en faisant le tour de la maison en partant, quand il aperçoit une scène très inattendue entre une adolescente et le professeur dans son bureau que le journaliste comprendra mieux ce qui intéresse son hôte. Quelques années plus tard, ils se rencontreront à nouveau dans un cabaret, et cette fois, curieux d’une belle danseuse qui le fascine, le professeur en dira davantage au journaliste.

 

Quant au Petit royaume, c’est l’histoire assez effrayante d’un instituteur sans le sou qui finit par s’installer à la campagne en espérant y faire vivre mieux sa femme et ses sept enfants. Professeur « compétent, dévoué et juste », Kaijima observe l’étrange manège de sa classe autour d’un nouvel élève, Numakura, qui leur tient tête à tous et devient rapidement un meneur respecté. Fort de son expérience, il convoque un jour
le « chef de bande » et le félicite pour ses qualités, tout en lui demandant de les mettre au service du bien et des bonnes manières. D’abord désorienté par ce pacte inattendu, l’intéressé sourit et devient le héros de sa classe, bientôt considérée comme « modèle » dans l’établissement. Le fils de Kaijima, qui est son condisciple et refuse absolument de moucharder, est tout de même forcé d’expliquer d’où viennent les sucreries et objets divers qu’il rapporte à la maison, de prétendus cadeaux qu’il n’a
pu se payer avec le maigre argent de poche dont il dispose. Kaijima découvre alors l’étendue du pouvoir de Numakura et comment il s’enrichit alors que son professeur court à la ruine – de quoi lui faire perdre la raison.

 

 

Tanizaki, avec Kawabata, « l’un des premiers écrivains japonais qui aient été lus et appréciés en Occident de leur vivant » (Encyclopedia Universalis), est l'auteur d'un essai fameux, Eloge de l’ombre, qui m' a été recommandé - un jour viendra. Dans ses nouvelles, l'auteur ne juge pas ses personnages. Il les décrit, ainsi que leurs conditions de vie, leurs obsessions, sans fioritures, attentif à ces moments où « une petite lueur de vie » s’allume dans leur regard. Comme l’écrit J.-J. Origas, « chaque récit de Tanizaki est un piège. »