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23/12/2014

Tapie

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« Dans les familles de par le monde, en diverses langues, cette phrase finit tôt ou tard par être prononcée : « Je ne te reconnais plus. » Elle était toujours là, tapie dans un coin retirée de la maison, attendant son heure. Empilée avec les tasses ou coincée entre les DVD ou derrière quelque autre appareil électro-ménager : « Je ne te reconnais plus ! »

 

Zadie Smith, Ceux du Nord-Ouest

22/12/2014

Celles du Nord-Ouest

Etonnant roman de Zadie Smith, Ceux du Nord-Ouest (NW, 2012, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson), propose une immersion dans un quartier au NO de Londres, la cité de Caldwell où ont grandi ses personnages, et en particulier dans la vie de deux amies d’enfance, Leah et Keisha, d’où le féminin pour intituler ce billet. 

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« Apparition », première des cinq parties, montre Leah étendue à l’ombre dans le hamac du jardin de son immeuble, à l’écoute de la radio où une phrase prononcée lui semble valoir la peine d’être notée : « je suis le seul auteur d’un dictionnaire qui me définit ». C’est alors qu’on sonne en insistant à sa porte. Derrière la vitre, quelqu’un hurle : « S’IL VOUS PLAIT, oh mon Dieu, aidez-moi, s’il vous plaît… »

 

Une fille aux ongles sales s’engouffre dans l’ouverture de la porte malgré la chaîne de sécurité : elle tombe, supplie, elle s’appelle Shar, elle a besoin d’aide, sa mère a été transportée à l’hôpital, elle ne sait comment y aller, n’a pas d’argent... Leah la fait entrer, lui offre du thé, appelle un taxi. L’inconnue la reconnaît, elles ont toutes deux fréquenté le lycée Brayton. Shar s’en va, reconnaissante, avec la promesse de rembourser bientôt.

 

Michel, d’origine africaine, le mari coiffeur de Leah, la juge très naïve d’avoir ainsi donné trente livres. Leah, trente-cinq ans, ne lui dit pas ce qui pourtant le rendrait heureux, à savoir qu’elle se sait enceinte depuis peu. La première fois que c’est arrivé, avant leur mariage, elle a avorté. Un jour où ils se promènent ensemble avec Olive, leur chienne, Leah aperçoit Shar dans un magasin et Michel la traite de voleuse avant qu’elle ne s’enfuie. Leah a épousé un homme bon, travailleur, « plein d’espoir ». Elle travaille dans l’aide sociale, un emploi où exercer ses facultés d’empathie dans ce que Zadie Smith appelle le « multivers ».

 

Natalie et Frank, leurs amis les plus proches, ont deux enfants ; tout chez eux respire la réussite, sur tous les plans. Leah se demande comment Natalie, nouveau prénom de son amie Keisha, a fait pour devenir à ce point « adulte ». Elle les trouve embourgeoisés, condescendants vis-à-vis de Michel. Soucieuse d’envoyer ses enfants dans une bonne école, Natalie demande à Leah de l’accompagner à la vieille église que fréquente sa mère pour se renseigner, elles finissent par la découvrir dans un quartier improbable, et aussi une « Vierge en bois de tilleul couleur de jais » avec son bébé emmailloté, qui émeut Leah.

 

Après un coup de téléphone menaçant, une voix d’homme sous laquelle Leah pense reconnaître la voix de Nathan, un dealer connu, lui intimant de laisser Shar tranquille, Leah et Michel vont apercevoir celui-ci dans une cabine : les deux hommes se bagarrent, la chienne reçoit de violents coups de pied… Leur histoire fait sensation le soir auprès des invités au dîner donné par Natalie, Leah et Michel en sortent accablés par la conversation des « bobos ». Le lendemain matin, leur chienne est morte. Bref, la tension monte, entre eux aussi puisque Leah a de nouveau avorté et cache à Michel qu’elle prend la pilule, tandis que celui-ci envisage de recourir à l’insémination artificielle.

 

La deuxième partie (« convive ») est axée sur d’autres habitants du quartier : Felix, de passage chez son père qu’il ne voit quasi plus, un voisin blanc « toujours du côté du peuple » prenant des nouvelles de son petit frère (en prison) et de ses sœurs, des souvenirs de défonce aggravée avec les années qui passent, un marchandage autour d’une vieille MG rouge, une visite à une ancienne maîtresse…

 

185 séquences numérotées composent la troisième partie – « hôte » : la vie de Keisha / Natalie, la meilleure amie de Leah, s’appliquant à étudier, devenant une avocate reconnue, l’épouse de Frank, la mère de Naomi et Spike. Derrière son parcours apparemment parfait, Natalie a soigneusement caché son moi profond, ses désirs, ses frustrations. Mais elle est au bord de l’explosion, comme on le lira dans la partie suivante – « traversée ».

 

Les gens du Nord-Ouest ont leurs codes, leurs lignes de métro, leurs habitudes, certains vivent dans l’insécurité permanente. Zadie Smith rend compte des croisements entre vies faciles ou précaires, fait entrer dans la danse l’alcool, la drogue et la violence, le tout mêlé à des questions sur le sens à donner à sa vie, sur les rapports avec les autres, sur la famille, le couple, les enfants, la ville, la nature… L’amitié entre Leah, rousse d’origine irlandaise, et Natalie, jamaïquaine et sexy, semble leur vrai point d’ancrage, malgré les non-dits.

 

La langue originale permet sans doute de mieux apprécier la diversité des tons, des voix, des langages dans ce roman où l’écriture et la structure offrent de multiples variations (le nombre « 37 » y joue un rôle particulier). « Zadie Smith s’infiltre dans les pensées, les souvenirs de ses personnages, pour dresser un portrait impressionniste du quartier de son enfance, à la manière d’une Virginia Woolf du XXIe siècle », peut-on lire en quatrième de couverture. En effet, le monologue intérieur est roi dans Ceux du Nord-Ouest, mais le récit présente aussi un versant plus réaliste, comme le souligne Zenga Longmore, dans The Daily Telegraph, qui la rapproche de Dickens.

22/04/2014

Micromanagement

« Je suis une adepte du micromanagement. Je commence avec la première phrase d’un roman, et je finis avec la dernière. L’idée ne me viendrait jamais de choisir entre trois dénouements différents, car je ne sais pas comment s’achève mon roman avant d’arriver à la fin – ce qui ne surprendra pas mes lecteurs. 

Borremans The House of Opportunity.jpg
© Michaël Borremans The House of Opportunity (Im Rhönlandshaft) 2004
Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Ghent Courtesy Zeno X Gallery Antwerp
 

Les adeptes du macroplanning ont déjà pour ainsi dire achevé la construction de leur maison dès le premier jour ; ainsi, leur obsession est interne : ils changent sans cesse le mobilier de place. Ils mettront une chaise dans la chambre, dans le salon, dans la cuisine, puis à nouveau dans la chambre. Les adeptes du micromanagement construisent leur maison étage par étage, discrètement et dans sa globalité. Chaque étage doit être solide, entièrement décoré, avec tout le mobilier bien en place avant de procéder à l’étage suivant. Il y a du papier peint sur les murs du couloir, même si les escaliers ne mènent nulle part. » 

Zadie Smith, Mille fois sur le métier (Changer d’avis)

21/04/2014

Changer d'avis

De Zadie Smith (De la beauté, vous vous souvenez de ce roman ?), le titre d’un recueil d’essais – des conférences, des chroniques – a piqué ma curiosité : Changer d’avis (Changing my mind, 2009, traduit de l’anglais par Philippe Aronson). Née en 1975 d’un père anglais et d’une mère jamaïcaine, l’auteure y a mis cette épigraphe en premier : « Je vais vous dire quand on peut porter un jugement définitif sur les gens : jamais ! » 

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Dès l’avant-propos, Zadie Smith éclaire le titre choisi pour ces « essais ponctuels » où elle voit son opinion évoluer au fil des ans : « Lorsque vous publiez jeune, votre écriture grandit avec vous – et devant témoins. » Douée pour « le doute et l'interrogation » voire « l’incohérence idéologique », elle a rassemblé ses textes en cinq parties : « Lire », « Etre », « Voir », « Sentir » et « Se souvenir ».

Quand elle a eu quatorze ans, sa mère lui a offert le roman de Zora Neale Hurston, Une femme noire (étrange traduction de Their Eyes Were Watching God), convaincue que le livre lui plairait. Mais Zadie résistait : devait-elle l’aimer parce qu’elle était noire ? Plutôt méfiante a priori, elle découvre en lisant ce roman ses qualités, la force de caractère de l’héroïne, et reconnaît à cette écrivaine une vertu à laquelle les blancs ont tendance à s’identifier, « l’universel ». 

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Zadie Smith écrit sur « E. M. Forster ou la voie médiane » en présentant un recueil de ses chroniques à la BBC. C’est une véritable défense de cet écrivain britannique considéré comme « mineur ». Elle loue sa modestie et son empathie par rapport au grand public auquel il s’adressait à la radio. 

Loin des réserves d’Henry James à l’égard de George Eliot, dans « Middlemarch et nous », elle analyse la composition de ce roman « prolixe » écrit à 55 ans, qualifie l’effet éliotien d’équivalent narratif du « son surround ». Le souci qu’a la romancière de rendre à chaque personnage son intégrité est une des raisons qui font de Middlemarch le roman préféré des Anglais. Zadie Smith aborde aussi Barthes, Nabokov, Kafka, entre autres. 

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La deuxième partie, « Etre », porte d’abord sur sa propre pratique d’écrivain, qu’elle décrit très concrètement et avec une bonne dose d’autodérision dans une conférence donnée en 2008, « Mille fois sur le métier ». Dans « Glossolalie », lécrivaine métisse reconnaît que son ancienne voix a fini par disparaître sous sa voix actuelle, le ton de Cambridge, et rend hommage à Obama qui a su garder « une double voix ». Entre ces deux textes, « Une semaine au Liberia », pays où elle s’est rendue pour Oxfam en 2006, est une observation sans concession de la situation des habitants dans la désastreuse « république de Firestone ».

Katharine Hepburn dans Indiscrétions (film de George Cukor) ! Zadie Smith admire entre toutes l’actrice « impérieuse, royale et rousse », son caractère et sa ténacité, son amour pour Spencer Tracy. (C’est elle, dans le rôle de Tracy Lord, qui prononce la phrase citée en épigraphe à propos du jugement.) « Hepburn et Garbo » ouvre magnifiquement la troisième série d’essais, « Voir ». Elle y fait également un beau portrait d’Anna Magnani dans Bellissima de Visconti et des observations désopilantes sur un week-end à la cérémonie des Oscars. 

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Cary Grant et Katharine Hepburn dans Indiscrétions de G. Cukor (Allociné)

Après une évocation de « Noël chez les Smith », fête dont sa mère était la gardienne des rituels incontournables, Zadie Smith consacre deux textes touchants à son père, Harvey Smith, à qui son recueil est dédié : « Héros accidentel » sur son engagement volontaire en 1943 – il a participé à la guerre avec « une bonne étoile au-dessus de sa tête » – et « Le dernier rire » sur son goût pour les comiques, si bien communiqué à ses enfants que Ben, le frère de Zadie, en fera sa profession. 

Cet arrière-plan personnel de l’écrivaine, ses remarques sur l’écriture et la lecture, voilà ce qui m’a le plus intéressée dans Changer d’avis, mais lire les fines observations de Zadie Smith même sur des sujets qu’on ne connaît pas, comme Brefs entretiens avec des hommes hideux de David Foster Wallace, à la fin du recueil – elle lui emprunte sa seconde épigraphe : « C’est à vous de décider en quoi vous croyez » –, permet d’apprécier sa voix singulière dans la littérature anglaise contemporaine.

13/06/2009

Ensemble

« Harry voulait simplement qu’Howard se rassoie, qu’ils puissent recommencer. Il restait quatre heures de programmes de qualité avant d’aller se coucher – des émissions sur les antiquités, l’immobilier, les voyages, des jeux – qu’il se serait fait une joie de partager avec son fils en bonne camaraderie, avec un commentaire de temps à autre sur les dents proéminentes de tel présentateur, les petites mains ou la sexualité de tel autre. Et ce serait une façon de dire : ça fait plaisir de te voir. Ca fait trop longtemps. Nous sommes de la même famille. Mais Howard ne pouvait pas le faire quand il avait seize ans et ne le pouvait toujours pas à présent. Il ne croyait tout simplement pas, à l’encontre de son père, que l’amour se mesure en temps passé ensemble. Et donc, pour éviter une conversation sur une actrice australienne de télé, Howard alla dans la cuisine laver sa tasse et les deux ou trois autres choses dans l’évier. Dix minutes plus tard, il partait. »

 

Zadie Smith, De la beauté (traduit de l’anglais par Philippe Aronson) 

Hay, Bernard Portrait of an old beardy gentleman 1864 Florence.jpg

11/06/2009

Beauté et vérité

Zadie Smith, née en 1975, a publié De la beauté en 2005. Chapeau. Cette Londonienne de mère jamaïcaine et de père anglais y raconte une de ces histoires à décor universitaire dont les Anglo-Saxons ont le secret, où les rivalités professorales ne sont qu’un thème parmi d’autres : les liens qui se font ou se défont dans une famille ; le désir de beauté et le désir de vérité, leur antagonisme ; les rapports entre hommes et femmes, entre groupes sociaux, entre blancs, noirs et métis, par exemple.

 

D’abord deux clans se mettent en place : Jerome, étudiant à Londres, fils aîné d’Howard et Kiki Belsey, a accepté l’hospitalité des Kipps après la perte de son logement, malgré l’hostilité entre Monty Kipps, professeur très conservateur, et son père gauchiste, le professeur Belsey. Tous deux étudient Rembrandt – l'un en Angleterre, l'autre aux Etats-Unis – et Monty ne se prive pas de détruire publiquement les thèses subversives d’Howard en la matière. Mais Jerome est tombé sous le charme des Kipps. Leur maison, leur mode de vie, leurs conversations, tout lui plaît, et aussi Victoria, la très jolie fille du professeur Kipps, qu’il croit avoir séduite, confie-t-il à son père dans un courriel. Si Kiki refuse de prendre cette nouvelle trop au sérieux, Howard en est bouleversé, de même que leur fille Zora. Le frère de Jerome, Levi, déteste l’université et reste indifférent à ce qui agite sa famille. Passionné de musiques urbaines, il a d’autres préoccupations, et refuse même d’utiliser leur langage policé.

 

Maîtresse Erzulie par Hector Hyppolite.png

 

La fête que donnent les Belsey pour leurs trente ans de mariage catalyse toutes les tensions. Les invités sont surtout les collègues d'Howard à l’université de Wellington, près de Boston. Impossible finalement de ne pas y convier en dernière minute la famille Kipps qui a récemment emménagé dans le quartier, le professeur étant invité pour des conférences à l’université de son rival. Levi a de son côté invité Carl, un jeune slammeur qu’il connaît à peine, mais son père, qui n’en sait rien, ne le laisse pas entrer. Carlene Kipps, la femme de Monty, malade, n’accompagne pas son mari et ses enfants, à la grande déception de Kiki, qui a éprouvé d’emblée de la sympathie pour elle – ce qui se passe entre ces deux femmes est rendu avec une grande délicatesse. Zadie Smith, dans ses remerciements préliminaires, rend hommage à Forster, et plus d’une fois, en lisant De la beauté, j’ai pensé à Howards End, pour la qualité des échanges, d’une grande sensibilité. « On trouve refuge l’un dans l’autre », répétait Carlene en demandant à Kiki si elle aimait la poésie.

 

Pour le couple Belsey, cet anniversaire sonne le glas d’une complicité sans nuage. Un geste furtif trahit l’intimité d’Howard avec une collègue et Kiki découvre la part du mensonge qui s’est introduite dans leur vie – « l’explosion avait eu lieu, mais personne n’était mort – seulement des blessés à perte de vue ». Kiki, « reine noire » dont la beauté s'allie avec l’âge à un solide embonpoint, souffre énormément de cette infidélité – Claire Malcolm, anglaise et blanche comme Howard, est son contraire physique mais c’était aussi une amie. Leur fille Zora, étudiante brillante, se bat pourtant bec et ongles pour pouvoir assister au cours de la poétesse, tandis que Victoria Kipps s’inscrit à celui d’Howard et cherche à attirer son attention de toutes les manières.

 

« Les êtres beaux ne sont pas sans blessure », dit un poème (De la beauté de Nick Laird) au centre du roman. Pour Howard Belsey, la beauté n’est que le masque du pouvoir et l’esthétisme, le langage raffiné de l’exclusion. A ses étudiants, il présente l’art comme « un mythe occidental, qui nous permet à la fois de nous consoler et de nous construire ». De la beauté, sous les difficultés amoureuses ou personnelles des protagonistes, propose une réflexion sur le rôle de la culture dans la vie et dans la société. Peinture – notamment cette Maîtresse Erzulie signée Hector Hyppolite (Haïti) –, musique, littérature s’y glissent constamment dans l’appréhension de l’autre, de l’amitié, de l’amour, du sexe, qu’il s’agisse des jeunes ou des vieux.

Dans cette comédie « multiculturelle » Zadie Smith particularise merveilleusement la façon de parler de chacun de ses personnages, elle donne ainsi à son récit trépidant le rythme et les couleurs de la vie.