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25/10/2014

La fortunée

Sepulveda esp.jpg« – Si on considère que l’oiselle a eu la chance, la fortune, de tomber sous notre protection, je propose qu’on l’appelle Afortunada, la fortunée, déclara Colonello.

– Par les ouïes de la merlu ! C’est un joli nom. Il me fait penser à une charmante mouette que j’ai vue en mer Baltique. Elle s’appelait comme ça, Afortunada, et elle était toute blanche, miaula Vent-debout.

– Un jour elle fera quelque chose de remarquable, d’extraordinaire, et son nom sera dans le tome 1 de l’encyclopédie, assura Jesaitout.

Tous tombèrent d’accord sur le nom proposé par Colonello. Alors les cinq chats se mirent en rond autour de l’oiselle, se dressèrent sur leurs pattes de derrière en tendant les pattes de devant pour former un toit de griffes et miaulèrent le rituel de baptême des chats du port. »

 

Luis Sepúlveda, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler

23/10/2014

Apprendre à voler

C’est retrouver un peu de la magie d’enfance que d’ouvrir un livre illustré. Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996, traduit de l’espagnol par A.M. Métailié) de Luis Sepúlveda est devenu un classique (traduit en 26 langues, Prix Versele, Prix Sorcières, entre autres). L’histoire a aussi inspiré un dessin animé. Les illustrations sont de Miles Hyman. 

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Excellent conteur, Sepúlveda nous emmène immédiatement en plein ciel, au milieu de mouettes fatiguées par six heures de vol et guettant les bateaux « à l’embouchure de l’Elbe dans la Mer du Nord » pour profiter de la pêche aux harengs et se refaire des forces. Kengah, « une mouette aux plumes argentées », plonge pour attraper un quatrième poisson et n’entend pas le cri d’alarme des autres. Elle se retrouve seule sur l’océan, prise au piège d’une vague noire et mortelle.

 

« J’ai beaucoup de peine de te laisser tout seul, dit l’enfant en caressant le dos du chat noir et gros. » Zorbas, à la fenêtre, aime beaucoup le garçon qui l’a recueilli après qu’il s’est échappé du panier « dans lequel il vivait avec ses sept frères », le seul chaton né tout noir avec une petite tache blanche sous le menton, et qui l’a sauvé de l’appétit d’un pélican dans le port de Hambourg. 

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« Pendant deux mois il allait être le seigneur et maître de l’appartement », visité tous les jours par un ami de la famille qui s’occuperait de sa nourriture et de la litière. « C’est ce que pensait Zorbas, le chat grand, noir et gros, car il ne savait pas encore ce qui allait lui tomber dessus très bientôt. »

 

Vous l’avez deviné, quand enfin Kengah réussit à quitter la nappe de pétrole poisseuse, elle sait qu’elle entame son dernier vol, et rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu’à la terre ferme – c’est sur le balcon où Zorbas prend le frais qu’elle s’abat, sale, malodorante, épuisée. Le temps de lui expliquer qu’elle va pondre un œuf avant de mourir et de lui faire une triple demande : ne pas manger l’œuf, s’en occuper jusqu’à la naissance du poussin, et lui apprendre à voler. Zorbas promet, la mouette lâche un petit œuf blanc taché de bleu et pousse son dernier soupir. 

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Comment tenir cette promesse ? Zorbas aura besoin d’aide. Par le toit, il peut atteindre un marronnier, descendre dans la cour de l’immeuble et retrouver ses amis en prenant garde aux voitures, aux chiens vagabonds et aux chats voyous du voisinage. Nous allons donc faire la connaissance de ses amis, découvrir où ils vivent, comme Jesaitout, qui sait consulter l’encyclopédie, habite le Bazar du Port chez Harry, un vieux loup de mer, en compagnie de Matias le chimpanzé.

 

Zorbas s’est engagé, et nous allons le voir à l’œuvre, déployant mille ruses pour garder l’œuf au chaud et faire en sorte que son visiteur nourricier ne l’aperçoive pas, jusqu’à la naissance du poussin et aux autres problèmes qui en découlent – celui-ci ne veut pas de ses croquettes, par exemple. Je ne vous en dirai pas plus.

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Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler est un conte plein d’aventures et de drôlerie, de quoi sourire tout du long. Sepúlveda y intègre des observations sur le comportement des humains, sur la vie en communauté, et des critiques sur les dérives du monde d’aujourd’hui. En adoptant le point de vue des chats, le romancier chilien offre ici une belle leçon de solidarité sans faire de morale, avec poésie et « humanité » féline.

 

Il l’a écrite pour consoler un peu ses enfants de la mort de leur chat, et pour ses petits-enfants, il a raconté récemment une autre vie de chat dans Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis, un nouvel hommage à l’amitié qui se joue des différences, d’après le billet de Lire & merveilles (rencontre avec Sepúlveda au Salon du Livre en 2013). Deux belles histoires à mettre entre toutes les mains.

 

***

 

P.-S. Une poule aussi rêve de voler, lui a-t-on raconté l’histoire de la mouette et du chat de Sepúlveda ?
Un lien envoyé par Colo, en espagnol, et un second, la présentation française du conte de Sun-mi Hwang (Corée) et du dessin animé qu’il a inspiré. (27/10/2014)

28/08/2010

Nouer et dénouer

« L’unique passagère du wagon tricotait d’un air absent, elle ignorait peut-être la taille du propriétaire de ce pull-over, ou ne s’en souciait pas, mais elle tricotait comme si son travail était la chose la plus nécessaire du monde. De la même façon, nouer et dénouer mes souvenirs était pour moi la plus urgente des nécessités. »

Luis Sepúlveda, L’île (La lampe d’Aladino et autres histoires pour vaincre l’oubli)

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26/08/2010

Vaincre l'oubli

De La reconstruction de la cathédrale à La petite flamme têtue de la chance,
La lampe d’Aladino et autres histoires pour vaincre l’oubli propose douze nouvelles de Sepúlveda que je répartirais en deux catégories : les récits d’aventures et les histoires sentimentales. La première, dédiée à ses « amies et amis des Asturies », ce qui rappelle la dédicace de L’ombre de ce que nous avons été, et la deuxième racontent des voyages non sans risques, d’abord dans la forêt amazonienne, puis à Tres fronteras, « là où, dans l’indifférence générale, se côtoient les frontières illusoires entre le Pérou, la Colombie et le Brésil », dans un hôtel où la forêt « lentement, prend possession des chambres » (Hôtel Z).

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« Le vent sableux du désert s’était arrêté au crépuscule et la vieille
Méditerranée a mêlé son odeur saline au parfum subtil des magnolias. C’était le meilleur moment pour quitter la maison musée de Kavafis, aussi pauvre que digne, et aller se promener dans les ruelles d’Alexandrie avant de rentrer à l’hôtel. »
L’incipit de Café Miramar a touché davantage mon imagination. Du balcon de sa chambre d’hôtel, le narrateur entend soudain chanter une voix de femme à l’accent berlinois, et entame une conversation avec sa voisine. Ensemble ils boivent un verre en regardant la mer et elle lui donne rendez-vous le lendemain au Café Miramar. A la fin de la journée suivante, quand il se renseigne sur le lieu de rendez-vous, il apprend que celui-ci n’existe plus depuis des années et, plus troublant encore, que la chambre voisine de la sienne n’est jamais occupée – « on y rangeait les meubles de l’ancienne propriétaire, une Allemande qui… »

Comment vaincre l’oubli ? Dans Un dîner en compagnie de poètes morts, des amis se retrouvent dans un restaurant bohême de Santiago et parlent de ceux qui ne sont plus là, trop tôt enlevés à la vie. En particulier de Hugo Araya et de la manière fabuleuse dont il avait su consoler un petit cireur de chaussures à qui on avait volé son attirail. « Il était comme ça Hugo, le Sauvage, dit quelqu’un. – Non. Il est comme ça, le Sauvage, car tant que nous prononcerons leur nom et raconterons leurs histoires, nos morts ne mourront jamais, a ajouté un autre. »

Ding dong ding dong ! Son las cosas del amor conte la merveilleuse histoire d’un garçon et d’une fille de quatorze ans qui se rencontrent pour la première fois au banquet de fin d’année du « cours de bonnes manières » au centre catalan de Santiago. Marly est une fille de la bourgeoisie, lui fréquente le lycée « réputé pour
le tempérament turbulent et gauchiste de ses élèves »
, mais tout se passe dans les règles à table, puis au bal, où on impose la valse à ces adolescents qui préféreraient
du rock. A la surprise générale, pour faire plaisir à sa petite-fille, son grand-père bouscule la tradition en demandant au disc-jockey de passer une chanson de Leonardo Favio, Ding dong ding dong, son las cosas del amor. Et les jeunes de s’étreindre, de s’unir, de se toucher enfin ! Si Marly n’est pas venue le lendemain ni la semaine suivante au rendez-vous convenu ce soir-là, le jeune homme ne l’a pas oubliée pour autant. Mais « leur chanson » reviendra, et les réunira bien plus tard, « car, que diable, c’est ainsi, ding dong ding dong, que sont les choses de l’amour. »

Autre histoire d’amour dans un pays où « les hommes s’appelaient Dirk, Jan, Jörg, Hark, et les femmes Anke, Elke, Silke. » L’une d’entre elles dira : « Les mains sont les seules parties du corps qui ne mentent pas. Chaleur, sueur, frémissement, et force. Voilà le langage des mains. » (L’île) Brève histoire d’un arbre, un vieux mélèze sur l’île Lenox (L’arbre). Et une autre histoire encore qui semble écrite pour un amoureux des îles lointaines, La lampe d’Aladino : « Le Turc savait que les îles sont des bateaux de pierre ; elles n’ont pas d’habitants mais des équipages qui arrivent, restent quelque temps et s’en vont. »

Je ne vous dirai rien du vétéran et de son chien Cachupín (La petite flamme têtue de la chance), si ce n’est que la dernière nouvelle du recueil vous convaincra définitivement du talent de conteur de de Sepúlveda. L’écrivain chilien a le don de nous faire voyager dans l’espace et dans le temps, mais aussi sur la carte du Tendre, avec plus de pudeur qu’il n’y paraît.

22/06/2010

Bavarder

« Ils burent, mangèrent, parlèrent de leur vie dans le bruit de la pluie battante qui ne semblait pas vouloir s’arrêter. Sans le dire, les trois hommes se sentaient bien là, près du feu. Ils parlaient, retrouvaient l’habitude oubliée de « bavarder autour d’un verre », se regardaient sans crainte car, plus gros ou plus maigres, chauves ou la barbe blanchie, ils gardaient une certitude : certains tigres ne se soucient pas d’avoir une rayure de plus ou de moins. Même l’histoire de Lucho Arancibia, avec ses deux frères engloutis dans la nuit dictatoriale, son passage par les salles de torture de la rue Londres et, plus tard, son internement dans le camp de concentration de Punchacaví d’où il était ressorti avec un fusible en moins, comme il le disait lui-même, n’était qu’une conversation de plus entre Chiliens, entre Sud-Américains, entre habitants de ce foutu sud du monde. »

 

Luis Sepúlveda, L’ombre de ce que nous avons été 

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Luis Sepúlveda a Sarzana per il Festival della Mente 2009 Ó Elena Torre
(Wikimedia Commons)

21/06/2010

Ombres chiliennes

« A mes camarades, ces hommes et ces femmes qui sont tombés, se sont relevés, ont soigné leurs blessures, conservé leurs rires, sauvé la joie et continué à marcher. » Cette dédicace en première page de L’ombre de ce que nous avons été (La sombra de lo que fuímos, 2009) donne le ton du récit de Luis Sepúlveda. Devenu célèbre avec Le vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman, l’écrivain chilien a reçu le prix Primavera 2009 en Espagne où il vit depuis 1996.

 

Affiche chilienne de 1971.jpg.jpg

"Le Chili met des pantalons longs. Maintenant, le cuivre est chilien"
(affiche de 1971)

 

Un vétéran se souvient de son grand-père qui a trinqué avec lui, quarante ans plus tôt, à la santé de Carlos Gardel, et s’est suicidé le lendemain avec un Smith & Wesson. Un calibre 38 spécial qu’il avait reçu en 1925 pour attaquer une banque de Santiago, non pour voler, mais pour faire « le bonheur des damnés de la terre », en
compagnie de trois autres « justiciers » – « Salut et anarchie ! ». Aujourd’hui, vêtu de noir, le « petit-fils d’un pionnier » se cale ce revolver sous l’aisselle et murmure avant de sortir : « Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. » Un certain Cacho Salinas, de son côté, achète six poulets « pour l’approvisionnement du groupe » dans une rôtisserie non-stop où il s’attarde, en attendant que la pluie cesse sur Santiago, à bavarder avec le vendeur, un ancien communiste rentré au Chili après dix ans passés en Suède.

 

Mais la chute dans la rue d’un tourne-disque, suivi de quelques livres, provoque la mort d’un homme. Concepción García, furieuse de l’indifférence de son mari, Coco Aravena, lorsqu’elle lui annonce qu’ils sont mis à la porte de leur appartement pour retard récurrent dans le paiement du loyer – lui ne songe qu’à passer la soirée devant un bon film en buvant de la bière – s’est mise à tout jeter par la fenêtre. En bas, un homme habillé de noir gît inerte, il porte un revolver et dans sa poche, Coco trouve un papier avec un numéro de téléphone.

 

Dans le hangar d’un atelier de réparation automobile, Lucho Arancibia fait des mots croisés quand on frappe au portail. Il exige le mot de passe, mais Cacho Salinas l’a oublié, il doit le mettre sur la voie pour qu’il retrouve – « Nous sommes la jeune garde » – et Lucho de répondre « Qui forge l’avenir » avant de le laisser entrer. « Ils n’étaient plus la jeune garde. La jeunesse s’était éparpillée en cent lieux différents (…) et il n’en restait que des chants révolutionnaires mais plus personne ne les chantait car les maîtres du présent avaient décidé qu’il n’y avait jamais eu au Chili de jeunes comme eux, qu’on n’avait jamais chanté La jeune garde et que les lèvres des jeunes filles communistes n’avaient jamais eu la saveur de l’avenir. »

 

Les vieux camarades ne se sont plus vus depuis des années, ils se racontent leur vie : Salinas exclu par le Parti pour un désaccord concernant Che Guevara, puis exilé à Paris ; Lucho qui parle tout seul depuis que les militaires lui ont fait « sauter un fusible ». Souvenirs de l’extrême gauche après l’accès d’Allende à la présidence. Lolo est en retard, il devrait être là pour l’arrivée du Spécialiste. Ils attendent.
Pendant ce temps-là, à la police judiciaire, l’inspecteur Crespo est informé du décès d’un homme « trouvé sur la voie publique ». On l’a identifié : le casier judiciaire de Pedro Nolasco Gonzáles contient une « longue liste de plaintes et de condamnations légères pour des délits mineurs, bizarres, inhabituels », comme l’attaque d’un élevage de visons appartenant à un riche gendre de Pinochet. A la morgue, en examinant le cadavre retrouvé sans chaussures ni aucun objet auprès de lui, l’inspecteur trouve dans son oreille une aiguille de tourne-disque. Des voisins ont porté plainte pour vol, il ira les voir.

 

Au hangar, les retrouvailles de Lolo Garmendia et Cacho Salinas qui ne se sont plus rencontrés depuis 1973 ramènent toute une époque révolue. Il ne manque plus que le Spécialiste à leur réunion. L’homme qu’ils attendent en vain n’est autre que « L’Ombre », celui qui dérobait l’argent que des militaires corrompus voulaient envoyer à l’étranger pour le rendre à la banque centrale, et qui les a recontactés via une petite annonce sur internet. Ils vont récupérer son « assurance-vie », un magot dont personne n’a jamais trouvé la cachette, qu’il est seul à connaître. Pendant que Concepción se saoule et s’abreuve de nostalgie – elle rêve tout le temps de Berlin où elle a été heureuse –, son mari décide d’appeler le numéro de téléphone trouvé sur le mort, et puis rejoint les trois autres à l’atelier.

Comment les anciens révolutionnaires vont-ils s’y prendre ? Avec quel succès ? Que fera l’inspecteur de police qui connaît bien tous ces anarchistes et qui raconte leur histoire à sa jeune adjointe, une policière de la génération « qui a les mains propres » ? Sepúlveda présente une à une les pièces du puzzle, dans Santiago où le passé trouble encore le présent. L’écrivain chilien, que la section allemande
d’Amnesty International a libéré des prisons de Pinochet, a été un militant d’extrême gauche, une expérience qu’il évoque avec humour. « Ne fais jamais confiance à la mémoire, car elle est toujours de notre côté ; elle enjolive l’atrocité, adoucit l’amertume, met de la lumière là où régnaient les ombres. Elle a toujours une propension à la fiction. »