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06/05/2017

Doute

Tesson Folio.jpg« Nous étions trop peu couverts, les – 17° C me mordaient les rotules et des camions lettons, surgissant plein pot à notre faible poupe, nous frôlaient, maculant nos vestes de giclures de neige. Le doute s’immisçait en moi : que foutais-je dans cette Oural en plein mois de décembre avec deux zouaves embarqués, alors que ces engins du diable sont conçus pour convoyer de petites Ukrainiennes de quarante-six kilos par des après-midi d’été, de Yalta-plage à Simferopol ?

Autour de nous, la glace, les congères, les banlieues grises, les usines décrépites et les isbas de travers. Le paysage avait la gueule de bois. Même les arbres croissaient de guingois. Le ciel avait la teinte de la flanelle sale. Et cette boue salée que barattaient les roues des trente-trois tonnes nous mettait dans la bouche un goût de poisson pollué.

Un casque de moto est une cellule de méditation. Les idées, emprisonnées, y circulent mieux qu’à l’air libre. »                        

Sylvain Tesson, Berezina

04/05/2017

Tesson en side-car

La première chose que j’aie faite après avoir lu Berezina de Sylvain Tesson, c’est prendre des nouvelles de sa santé – dans un entretien récent à Libération, il semble « remis d’aplomb physiquement et mentalement » (après une chute grave en 2014) grâce à la marche (Sur les chemins noirs, 2017). Il fallait être en forme pour entreprendre avec ses complices le parcours de la Retraite de Russie en side-car, de Moscou à Paris, en plein hiver 2012 !

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Sylvain Tesson en décembre 2012, sur ce qui fut, deux siècles plus tôt, le champ de la bataille de Borodino,
la plus sanglante de la campagne de Russie. T. GOISQUE/SDP (Source : L'Express)

Dès le premier paragraphe, il définit un « vrai voyage » comme « une folie qui nous obsède », on y reconnaît son tempérament : « L’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur de ses actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille. »

Deux chapitres de préambule, puis le récit de treize journées : une façon originale de revisiter l’histoire de la déroute napoléonienne. Non pas pour « célébrer » les deux cents ans de cette campagne désastreuse de l’empereur, un fou pour certains, un génie pour d’autres, mais pour « saluer la mémoire de centaines de milliers de malheureux soldats », qui, pour la plupart, y ont laissé leur vie.

En se coiffant d’un bicorne pour l’aventure, Tesson arbore sa fascination pour « le petit Corse », partagée par Cédric Gras et leur ami Thomas Goisque, photographe « devenu russophile plus tardivement » qu’eux. Deux Russes les rejoindront, Vitaly et Vassili, enthousiastes et débrouillards. L’autre héroïne de cette virée historique, c’est l’Oural, « motocyclette à panier adjacent », « fleuron » de l’industrie soviétique, encore produite actuellement, sans électronique, facile à réparer. 80 km/heure maximum.

« Les livres seraient nos guides sur la route. » Les trois Français ont beaucoup lu pour préparer leur voyage : mémoires de barons d’Empire et d’officiers (Gras), du sergent Bourgogne (Goisque), de Caulaincourt, « grand écuyer de Napoléon » (Tesson). De Moscou à Borodino (3 décembre 2012), on lira donc en même temps que leurs premières péripéties en side-car une petite leçon d’histoire sur l’entêtement de Napoléon à Moscou, sur les ruses de Koutouzov.

« Ce voyage était certes une façon de rendre les honneurs aux mânes du sergent Bourgogne et du prince Eugène, mais aussi une occasion de se jeter de nids-de-poule en bistrots avec deux de nos frères de l’Est pour sceller l’amour de la Russie, des routes défoncées et des matins glacés lavant les nuits d’ivresse. » Wiazma, Smolensk, Borissov, Vilnius, Augustów, Varsovie, Pniewy, Berlin, Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, Paris, les étapes sont indiquées sur deux cartes au début du livre, celles de la campagne de Russie en 1812 et de leur itinéraire suivi deux cents ans plus tard.

Sylvain Tesson sait très bien que leurs ennuis sur la route, le froid, la neige, la boue, les camions, les pannes, ne sont rien à côté de ce qu’ont souffert ces milliers d’hommes qui ont donné leur vie en Russie en suivant Napoléon, morts au combat ou de faim ou de froid… Il leur rend hommage en s’arrêtant sur leurs traces et s’interroge sur le sacrifice collectif de ces hommes, si éloigné de la mentalité contemporaine en Occident.

Une occasion de pratiquer l’ironie, voire l’autodérision : « Et puis, nous étions devenus des individus. Et, dans notre monde, l’individu n’acceptait le sacrifice que pour d’autres individus de son choix : les siens, ses proches – quelques amis, peut-être. Les seules guerres envisageables consistaient à défendre nos biens. » (Certains jugent ces réflexions méprisantes pour le commun des mortels, agacés par un auteur qui « se met en scène », par ses « vannes » sur les Français, son goût de l’héroïsme – voir le débat sur le site du Nouvel Obs.)

On découvrira donc avec la petite bande la Berezina, rivière biélorusse qui a donné son nom à la célèbre bataille, un « haut lieu » au sens que lui donne Cédric Gras : « un arpent de géographie fécondé par les larmes de l’Histoire, un morceau de territoire sacralisé par un geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d’irradier l’écho des souffrances tues ou des gloires passées. »

Dans sa « chambre froide à roulettes » ou son « cercueil de zinc », Sylvain Tesson réfléchit alors à une typologie des hauts lieux : tragiques, spirituels, géographiques, du souvenir, de la création, héraclitéens... J’ai aimé retrouver dans ces deux dernières catégories « les murs de la bastide de Nicolas de Staël, les salles silencieuses de l’appartement d’Anna Akhmatova » et « les parois des Calanques de Cassis » (Le cinquième jour)

Berezina, en convoquant l’histoire et la géographie, parle aussi de l’amitié, des rencontres, de la Russie, de Tolstoï bien sûr (Guerre et Paix), de ce qui donne un sens à la vie. Sylvain Tesson a trouvé le ton juste pour rendre compte sans lourdeur de cette équipée « en side-car avec Napoléon ». Deux cents pages bien rythmées que la critique a parfois jugées sévèrement ; pour ma part, comme Dominique et Keisha, j’ai apprécié la compagnie de ces fans d’Oural et de Russie, une « fine équipe ».

11/04/2017

Il y a eu la vie ici

choplin,antoine,la nuit tombée,roman,littérature française,russie,tchernobyl,culture« Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter à ceux qui reviendront
Les enfants enlaçaient les arbres
Et les femmes de grands paniers de fruits
On marchait sur les routes
On avait à faire
Au soir
Les liqueurs gonflaient les sangs
Et les colères insignifiantes
On moquait les torses bombés
Et l’oreille rouge des amoureux
On trouvait du bonheur au coin des cabanes
Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter
Et s’en souvenir nous autres en allés »

Antoine Choplin, La nuit tombée

10/04/2017

Le voyage de Gouri

On a le cœur serré en lisant La nuit tombée d’Antoine Choplin (2012), le récit court d’une nuit très noire, celle de Tchernobyl – le nom n’apparaît pas. Gouri quitte Kiev à moto, une remorque bricolée à l’arrière, pour se rendre dans « la zone ». Cela fait deux ans qu’il ne s’est plus rendu à Chevtchenko, chez ses amis Iakov et Vera. Presque toutes les maisons du village sont vides, « tout le monde est parti » ou presque.

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Mario Sironi, Motociclista, 1924

Iakov ne va pas bien, il souffre beaucoup – « Tu vas le trouver changé, tu sais. » Un verre de vodka en guise d’accueil. Gouri en a apporté aussi, « de la bonne ». Piotr, « le gamin aux chats », est presque toujours fourré chez eux, sa mère a disparu, jamais remise de la mort d’Alexeï, « un des premiers » à mourir durant l’été 1986. Vera le met en garde : « Et tu crois vraiment que c’est possible d’aller jusqu’à Pripiat ? Il paraît que toutes les routes sont surveillées. La zone, c’est plus comme avant, on n’y rentre plus comme ça. »

Gouri veut revoir la ville, son quartier, leur appartement, « récupérer deux ou trois choses », même si on dit que tout a été pillé. Il n’en a rien dit à Tereza, sa femme, trop inquiète depuis que leur fille Ksenia est malade. Sur son lit, Iakov est méconnaissable, mais il est content de partager ses souvenirs avec Gouri. Deux ans plus tôt, ils avaient passé une nuit au pont à chanter, avec les autres. Puis Gouri était parti, on lui avait donné un travail d’écrivain public à Kiev – il s’en est souvent voulu d’être parti. Il aimerait savoir ce qui s’est passé pour eux après cette nuit-là.

Iakov raconte l’arrivée des camions militaires, une quinzaine de gars engagés pour faire leur devoir de citoyen en nettoyant la zone. Les animaux tués, par mesure de précaution. Piotr bouleversé de retrouver ses deux chats en bouillie. Des mois de travail entrecoupés de retours au village, « juste le temps de tout bien laver comme il faut et aussi de dormir tout notre saoul ». Entre Pripiat et la centrale, « certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer ». Les évacuations forcées.

Deux vieux, Leonti et Svetlana, se joignent à eux pour le repas du soir, plutôt méfiants envers Gouri parce qu’il vient de la ville. Mais Svetlana lui montrera les pierres sur lesquelles elle peint des fleurs et lui en offrira une. Et aussi leur ami Kouzma, qui raconte ce qu’il a vécu de son côté et l’avertit : dans son village, les pelleteuses ont tout changé, il n’y avait plus rien à récupérer.

Mais quand Gouri remonte sur sa moto, il lui propose de l’accompagner : il connaît les bonnes routes, les rondes des gardes. Pourquoi Kouzma veut retourner dans la zone et ce que Gouri va trouver là où c’était chez lui, Antoine Choplin le raconte dans la dernière partie de La nuit tombée. Un roman prenant, plein de retours à la ligne comme des silences pour souligner l’impensable. Dans un style minimaliste, comme l’écrit Aifelle qui m’a fait découvrir cet auteur, il dit « en peu de pages les ravages profonds causés aux êtres humains balayés par les grandes catastrophes. »

14/11/2015

Attention au monde

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« Ma propre définition de l’écrivain : un état plutôt qu’une action, une forme aiguë d’attention au monde, de vigilance. Comme celui d’un chat la nuit dans un jardin. »

Danièle Sallenave,
Sibir. Moscou-Vladivostok

 

 

A vous qui me lisez à Paris, en France,
à Bruxelles, en Belgique,
en Europe, dans le monde,
une bougie allumée contre la haine.

 

 

12/11/2015

Sallenave en Sibérie

Danièle Sallenave raconte dans Sibir son voyage en 2010 avec d’autres écrivains français sur le Transsibérien, où elle a partagé son compartiment avec Maylis de Karengal (pendant un temps – ils ne sont que trois sur quinze à avoir parcouru tout le trajet). « Sibir », c’est le nom russe de la Sibérie, « syllabes étranges » répétées par les roues du « train mythique » : « sibir ! sibir ! » Treize millions de kilomètres carrés, neuf fuseaux horaires à traverser.

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Sibir, c’est son journal de bord tenu de Moscou à Vladivostok, complété de lectures et de recherches. Il commence par cette phrase : « A cause de son passé, de son histoire, de mon histoire, la Russie n’a jamais été et ne sera jamais pour moi une destination ordinaire. » Le ton est donné : excitation, terreur et joie devant ces trois semaines à rouler vers l’est.

La première des petites photos en noir et blanc insérées dans le texte montre une plaque de marbre où sont indiquées les villes principales de la ligne, de Москва à Владивосток, « terminus du Transsibérien sur la mer du Japon ». Comme beaucoup, Danièle Sallenave pensait que l’Europe s’arrête à l’Oural, certitude que le voyage va « ébranler ». Au bout du compte, elle affirmera que « la Russie est de part en part un pays européen. »

Cette question traverse son récit, et beaucoup d’autres : quelles sont ici les traces de l’histoire ? qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’on voit ? comment vit-on aujourd’hui en Russie ? quel avenir s’y prépare ? quelle place y garde la littérature ? Ses souvenirs « ineffaçables » d’un voyage au temps de l’URSS affleurent souvent. « Un voyage se dédouble toujours entre le voyage vécu qui éveille la curiosité, réveille la mémoire, et le voyage raconté qui tente d’y répondre. »

Déception, le premier soir, sur la place Rouge à Moscou. Le Goum et le musée d’Histoire sont décorés de guirlandes d’ampoules, le mausolée de Lenine n’attire plus le regard, l’espace n’a plus rien à voir avec celui découvert alors, « exaltant, lourd de sens et dangereux ». Serait-ce qu’elle rêve encore d’utopie ?

Très vite, en lisant Sibir, on comprend que Sallenave à qui importe tant la transmission partage ici un art de voyager : « un parcours d’attention et d’éveil, de sollicitations constantes, d’où naît une forme de compassion pour les choses et les êtres des temps révolus, une sollicitude… » Aujourd’hui convoque hier.

A la bibliothèque de langue étrangère où se tient une conférence de presse, elle parcourt le livre de Tomasz Kizny sur le goulag, recopie une citation de Chalamov et frémit en regardant la carte des camps sur tout le territoire de l’URSS – beaucoup seront sur leur trajet – « c’est là qu’ont achoppé nos discours et nos illusions sur le communisme réel ».

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Source : Espace transsibérien

Pendant longtemps, on ne traversait la Russie que du nord au sud sur la Volga, ou d’est en ouest, sur la piste des caravanes. La construction du Transsibérien est « une nouveauté radicale, un projet pharaonique » (en moins de vingt-cinq ans, et des milliers de morts). Le chemin de fer a modernisé l’Europe, désenclavé les régions isolées. Plus de 9000 km de voie relient les deux extrémités de l’empire russe.

Si ses premières impressions souffrent de ses souvenirs, une fois installée dans son compartiment (minuscule, un peu spartiate, ce qui ne lui déplaît pas), Danièle Sallenave retrouve son allant pour convoquer les lectures qui l’accompagnent : Alexandre Dumas, Jules Verne (Michel Strogoff) qui écrivait « le Volga » comme on disait au XIXe siècle – « Ô beauté du monde reflétée dans les livres ! » – et la littérature russe.

Sibir. Moscou-Vladivostok est le journal d’une intellectuelle. Bien sûr, elle note les détails pratiques de la vie dans le Transsibérien (horaires, repas, cachets pour dormir…), mais on peut compter sur elle pour décrire les paysages printaniers, les grands fleuves, les gares et les villes étapes, les rencontres, les conférences, et aussi aller plus loin, rappeler l’histoire, s’interroger sur les noms, les choses, ce qui est dit ou tu.

Trois semaines en train, arrêts à Nijni Novgorod, Kazan, Ekaterinbourg, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk, Oulan-Oude, Vladivostok. A chaque arrivée, sur le quai, un orchestre accueille les voyageurs, on leur présente le pain et le sel. Sallenave a lu pour préparer son voyage, elle continue à lire et à chercher à comprendre ce qui se présente à eux.

Bonheur – « Oh ! que ce voyage dure toujours ! » Couleurs pastel, statues, inscriptions. La Russie vient à leur rencontre, avec la « mémoire du temps révolu ». Elle regarde, engrange, même ce qu’elle ne comprend pas. Des maisons anciennes, en bois, vont bientôt laisser place à un golf : « Douceur du temps présent : mortelle douceur qui cache une destruction irrévocable, prévue ou déjà en route, ou en cours d’achèvement. »

Sallenave rêve de se rapprocher du lieu où vit la dernière survivante d’une famille de vieux-croyants exilés, Agafia Karpovna, « l’ermite de la taïga ». Quelqu’un crie lorsqu’ils passent à Krasnoïarsk : « Agafia, Danièle arrive ! » On lui apporte « des pommes de cèdre, sa principale nourriture ». C’est le paradoxe des voyages : « ce qu’on voit est indéniable, irréfutable, irremplaçable, aucune lecture ne saurait le remplacer, et jamais cependant on n’en sait assez pour profiter pleinement de ce qu’on voit. » Au temps du voyage vécu succédera le temps du voyage dans les livres.

On croise beaucoup de gens dans le récit de Danièle Sallenave, on entend avec elle, à Oulan-Oude, cette voix qui dit : « Tout est difficile aujourd’hui, pas seulement au niveau matériel mais au niveau humain. » Dans nos pays développés, s’interroge l’auteure, ne perdons-nous pas, nous aussi, ces « capteurs d’humanité » dont les hommes ont besoin pour survivre ?

Sibir, récit de voyage, est aussi approfondissement des connaissances, interrogation sur le sens, sur les valeurs. En Russie, l’intelligentsia ne désigne pas forcément les intellectuels « mais, de façon beaucoup plus large, le choix d’une vie faisant une grande place à la culture, aux livres, aux conversations, à la musique… » Aujourd’hui, peut-on encore vivre ainsi en Russie, en Europe ?

04/07/2015

Mon art

Chagall Ma vie couverture.jpg« Mais mon art, pensais-je, est peut-être un art insensé, un mercure flamboyant, une âme bleue, jaillissant sur mes toiles.

Et je songeais : « A bas le naturalisme, l’impressionnisme et le cubisme réaliste ! »

Ils me rendent triste et contraint.

Toutes les questions – volume, perspective, Cézanne, la plastique nègre – sont ramenées sur le tapis.

Où allons-nous ? Qu’est-ce que cette époque, qui chante des hymnes à l’art technique, qui divinise le formalisme ?

Que notre folie soit la bienvenue !

Un bain expiatoire. Une révolution du fond, non seulement de la surface.

Ne m’appelez pas fantasque ! Au contraire, je suis réaliste. J’aime la terre. »

 

Marc Chagall, Ma vie

02/07/2015

Sa vie par Chagall

Je vous ai déjà parlé de Chagall cette année, de la rétrospective bruxelloise qui vient de fermer ses portes, de son catalogue, du musée de Nice. En 1922, à Moscou, le peintre achevait d’écrire Ma vie, l’autobiographie de ses années russes. Bella, sa femme, a traduit en français ce texte qu’accompagnent une trentaine de dessins. 

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Pages de l'édition 1931 de "Ma Vie"

Marc Chagall est né en 1887 à Vitebsk, « ville triste et joyeuse ! », le jour d’un grand incendie dans le quartier des pauvres juifs : « Je n’ai pas voulu vivre. Imaginez une bulle blanche qui ne veut pas vivre. Comme si elle s’était bourrée de tableaux de Chagall. On l’a piqué avec des épingles, on l’a plongé dans un seau d’eau. Enfin, il rend un faible piaulement. Pour l’essentiel, je suis mort-né. » 

 

Son père a travaillé comme ouvrier pendant trente-deux ans dans un dépôt de harengs. « Le soir entrait avec lui. » La mère de Chagall n’a pas eu la vie facile, il la revoit frappant la toile cirée de la table, sans « personne avec qui causer. » Elle aimait tant parler – « Mon fils, cause avec moi. »

 

Chagall se souvient du grand-père barbu, « précepteur religieux », et de l’autre, boucher, et de l’indifférence des siens pour son art. Un oncle a peur de lui tendre la main – « Si je me mettais à le dessiner ? Dieu ne le permet pas. Péché. » Un autre, excellent coiffeur, le seul à être fier de son neveu dans tout le voisinage, refuse pourtant son portrait.

 

« Au-dessus de la ville » (ci-dessous) montre ce que Chagall voyait du grenier, d’où il aimait observer les allées et venues des habitants, les oiseaux, le ciel, l’agitation quand survenait un incendie. Un temps, il prend des leçons de chant chez un chantre qu’il assiste à la synagogue. Il rêve d’entrer au Conservatoire, d’apprendre le violon ou de devenir danseur, poète…

 

« Cependant les années s’avançaient. Il fallait commencer à imiter les autres, leur ressembler. » Sa mère l’envoie étudier la Bible chez un rabi, dont le vieux chien roux l’effraye. Un jour, l’animal le mord au bras et à la jambe, avant d’être abattu – il avait la rage. Le médecin ne laisse au garçon que quelques jours à vivre, on l’envoie à Pétersbourg. Lui se sent un héros, l’hôpital lui plaît – « coucher seul dans un lit blanc », du bouillon et un œuf pour déjeuner.  

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Marc Chagall, Au-dessus de la ville

Guéri, il rentre à la maison. A treize ans, Marc Chagall est triste, il craint l’âge adulte. A l’école, il se sent devenir « encore plus bête », se met à bégayer. Un camarade regarde ses dessins au mur de la chambre : « Ecoute, tu es donc un vrai artiste ? » Le mot entre en lui, il ne sera jamais commis, comptable ou photographe, comme l’a imaginé sa mère. Elle finit par accepter de l’inscrire à l’Ecole de peinture de M. Pènne, qui lui trouve « des dispositions ».

 

La vie ordinaire charrie ses malheurs : sa petite sœur Rachel meurt, puis un voisin, veillées, cimetière... Un élève de Pènne, fils d’un gros marchand, devient son ami, et lui laisse « espérer valoir plus que l’humble gosse de la rue de Pokrawskaja ». Ils projettent de poursuivre leurs études artistiques à Pétersbourg. Son père lui jette alors vingt-sept roubles sous la table (« Je lui pardonne, c’était sa manière de donner »), les seuls jamais reçus de lui. 

 

« L’essentiel, c’est l’art, la peinture, une peinture différente de celle que tout le monde fait. » Où trouver de l’argent et surtout, comment obtenir l’autorisation ? « Je suis israélite. Or, le tzar a fixé une certaine zone de résidence dont les Juifs n’ont pas le droit de sortir. » En 1907, à vingt ans, il s’en va « vers une vie nouvelle, dans une ville nouvelle ».

 

Tourmenté par les filles – Nina, Aniouta, Olga, Théa –, il finit par oser les approcher, les embrasser. Puis Chagall rencontre Bella : « Je sentis que c’était elle, ma femme. » Il cherche une chambre où elle puisse venir le voir, poser pour lui. Subventionné quelques mois par un ami des arts, il travaille ensuite comme domestique chez un avocat, puis, après avoir été arrêté, s’engage chez un peintre d’enseignes pour pouvoir habiter la capitale.

 

L’Ecole d’art lui semble du temps perdu, son maître trop négatif. Chagall entre alors à l’Ecole de Bakst chez qui passe « un souffle européen ». Mais de là aussi, il s’en va frustré – est-il incapable de s’instruire ? Trois mois plus tard, Bakst apprécie enfin une toile de lui et l’accroche au mur. Espoir. Le jeune peintre voudrait suivre Bakst à Paris, ses parents refusent de l’accompagner : il doit partir pourtant, écrit-il, même pour vivre seul dans une cage. 

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Winawer, un député de la Douma, « presque un père », lui achète deux toiles (son premier acheteur !) et subventionne son séjour à Paris. Le Louvre l’éblouit, il lui semble tout découvrir, « surtout l’art du métier ». A la Ruche, il peint sur tout ce qu’il trouve, nappes, chemises, seul devant sa lampe à pétrole, affamé. Bakst qu’il revoit aux Ballets russes accepte de venir voir son travail : « Maintenant, vos couleurs chantent. » 

 

Chagall raconte ses débuts parisiens, les rencontres avec des artistes, des poètes. La vie est difficile, mais il s’écrie : « Paris, tu es mon second Vitebsk ! » Rentré en Russie pour le mariage de sa sœur, le jeune peintre y est retenu par la guerre : où aller ? Il épouse en 1915 Bella Rosenfeld, fille de bijoutiers. Elle préfère les grandes villes, lui la campagne. Son beau-frère lui trouve un emploi dans un bureau militaire, qu’il abandonne juste avant la révolution de février.

 

Son nom est proposé au Ministère des Arts, et malgré la méfiance de sa femme, Chagall accepte de diriger l’Ecole des Beaux-Arts à Vitebsk où il se démène pour obtenir des crédits, des professeurs, des élèves – « J’engendrais des dizaines de peintres. » Mais le costume de fonctionnaire soviétique ne lui va pas. Trahi par ses amis, il est expulsé de son école, repart à Moscou où on viendra pourtant le rechercher plus tard.

 

Sa belle-famille est ruinée – après les pogroms antijuifs viennent les pillages antibourgeois – et Chagall se rend compte que sa peinture n’a plus de place dans l’art prolétarien. Malgré la misère, il veut garder son âme. « Exaspéré, je me suis jeté avec acharnement sur le plafond et les murs du Théâtre de Moscou. » Il réclamera en vain d’être payé. Désespéré, Chagall décide de laisser tout ça pour Paris, les Russes n’ont pas besoin de lui. « Et peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie. »

31/07/2014

Paysagistes russes

Une bonne surprise nous attendait à Lausanne cet été : « Magie du paysage russe » au Musée cantonal des Beaux-Arts, une septantaine d’œuvres de la Galerie nationale Tretiakov (Moscou). Le Palais de Rumine qui abrite le musée (place Riponne, avec parking souterrain et Museum Café à proximité) a été construit grâce à un don de Catherine et Gabriel de Rumine, « mécènes russes qui demeuraient à Lausanne dans la seconde moitié du XIXe siècle » (toutes citations extraites du catalogue). 

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Ilia Repine, Dans un champ, V. Repina et ses enfants,, 1879 Galerie Tretiakov, Moscou

J’ignorais tout des liens entre les peintres suisses et russes au XIXe siècle, développés dans la seconde partie du catalogue par Catherine Lepdor, « De l’Oural au Léman. La peinture de paysage à l’Exposition universelle de 1878 ». Tatiana Karpova, commissaire de l’exposition, situe les paysages russes présentés (de 1820 à la Révolution d’octobre) « entre l’universel et le national ». Sous l’impulsion du courant réaliste, les paysagistes russes rompent avec le classicisme et peignent leur pays tel qu’ils le voient, tel qu’ils l’habitent. J’ai aimé la présentation thématique, annoncée simplement d’un mot à l’entrée de chaque salle, en français et en russe : forêt, mer, montagne, ciel, chemin, ville, nocturnes, et la succession des saisons. 

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Isaak Levitan, Le bois de bouleaux, 1889, Galerie Tretiakov, Moscou

Dans la forêt, les personnages semblent petits à l’échelle de la nature, à l’exception de la Petite fille dans l’herbe d’Olga Lagoda-Chichkina, avec son fichu rouge au milieu des ombellifères, près d’un enfant blond caché par la végétation, et de la jeune femme qui ramène un fagot sur le dos dans De retour de la forêt, signé Nikolaï Pimonenko. Mais dans cette première salle, c’est devant Le bois de bouleaux d’Isaak Lévitan que je m’attarde, subjuguée : un sous-bois où joue la lumière, rythmé par les troncs clairs, une toile horizontale où le regard plonge et capte le génie du lieu. 

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Ivan Aïvazovski, Mer agitée, 1868, Galerie Tretiakov, Moscou

« La Russie est un pays de forêts et de steppes, qui a longtemps rêvé de la mer. » La réputation des marines d’Ivan Aïvazoski a dépassé les frontières de la Russie, il a souvent peint la mer dans ses accès sauvages, comme dans Mer agitée où d’un voilier secoué par la houle, une chaloupe s’éloigne à grands coups de rames, sous un ciel de tempête où une trouée laisse voir au loin des sommets enneigés.  

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Nikolaï Kouznetsov, Jour de fête, 1879, Galerie Tretiakov, Moscou

Pour les paysages de montagne, les peintres choisissent souvent un format vertical, mais ce n’est pas le cas de Kisséliov dans une toile magistrale, L’ancien col de Sourami, où des nuages s’effilochent entre les roches et se mêlent à la fumée d’un petit train à vapeur. Nuages, c’est le titre d’une œuvre de Fiodor Vassiliev qui a mis la ligne d’horizon au plus bas de sa toile, nous livrant tout entier à la contemplation du ciel, comme cette jeune femme en tenue traditionnelle couchée dans l’herbe parmi les fleurs, dans Jour de fête (Kouznetsov). 

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Fiodor Vassiliev, Nuages, 1869-1871, Galerie Tretiakov, Moscou

La salle des « chemins » illustre très bien l’immensité du paysage russe – Chemin dans un champ de seigle, de Grigori Miassoïédov – et montre aussi la vie difficile des campagnards livrés à la boue du dégel, des rouliers menant leurs bœufs dans la gadoue, des paysans revenant d’un enterrement en hiver. Si vous avez visité Saint-Pétersbourg et Moscou, vous les retrouverez dans de belles vues de ville où l’on reconnaît le monastère Smolny, les colonnes rostrales ou le Kremlin avec ses cathédrales. 

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Alekseï Bogolioubov, Vue du monastère Smolny depuis la Bolchaïa Okhta, 1875, Galerie Tretiakov, Moscou

Je pourrais vous parler encore des magnifiques paysages d’hiver glacé (Le givre, de Vassili Bakchéïev), de printemps – Dans un champ, V. Répina et ses enfants d’Ilia Répine, la toile impressionniste choisie pour l’affiche de l’exposition –, d’été à l’ombre des arbres, mais je préfère terminer sur deux coups de cœur : L’or de l’automne de Lévitan, l’ami de Tchekhov, le génie des atmosphères silencieuses, et le luxuriant Joukovski, Un lac dans la forêt (début des années 1910). Pas d'illustration disponible pour ces deux-ci, à mon grand regret.

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Vassili Bakcheïev, Le givre, 1900, Galerie Tretiakov, Moscou

« Magie du paysage russe » : quarante-deux peintres sont représentés à Lausanne, dont les célèbres Chichkine et Kouïndji, et ceux qu’on appelait les « Ambulants », artistes membres d’une « Société des expositions artistiques ambulantes » créée en 1870 qui a dominé la vie artistique russe pendant une trentaine d’années. L’exposition dure jusqu’au 5 octobre.

14/06/2014

Injouable

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« Peu avant Irkoutsk, Hélène se réveille. Voyant Aliocha les yeux dans le vague, avachi, et occupant semble-t-il un volume d’espace accru, elle s’agace. Se dit qu’il est temps qu’il dégage. Maintenant elle en a marre : il prend de la place. Grands pieds, grandes mains, grandes jambes, le torse épais comme une carte à jouer mais l’impression qu’il se déplie comme un double mètre dès qu’il fait un geste. Eux deux jusqu’à Vladivostok, autrement dit trois jours et trois nuits de train, c’est injouable. »

Maylis de Kerangal, Tangente vers l’est