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13/01/2015

Destin

neuhuys,paul,on a beau dire,poésie,destin,anthologie,littérature française de belgique,écrivain belge,cultureNous avons tous notre destin

Que laisserai-je à mes enfants
                   et à mes frères ?
Que laisserai-je du festin
que fut ma vie ? Un vieux carquois
qui servit à je ne sais quoi
                   de téméraire
deux exemplaires défraîchis
d'anciens poètes d'aujourd'hui
                   
le mal d'écrire
et le tourment d'avoir aimé
tant pour de bon que pour de rire 
                   le monde entier

Paul Neuhuys, Octavie (1977)

Portrait de Paul Neuhuys, gravure xylographique de Luc Boudens (2000) d'après un dessin de Floris Jespers (1921)





 

12/01/2015

Neuhuys à nouveau

Beaucoup d’entre vous ont aimé les poèmes de Paul Neuhuys que j’avais tirés du recueil On a beau dire en novembre dernier. Pour traverser ces jours sombres, je laisse à nouveau la parole au poète belge : une prière, cette fois, et puis des couleurs – à la vie, à la mort. 

Marie de Bièvre Roses (2).jpg
Marie de Bièvre (1865-1940),
Roses
 

SEIGNEUR

 

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Ils ont déplacé les frontières de l’esprit

Il y a beaucoup de poètes, en ce moment, à Paris

Leur esprit est orné comme un arbre de Noël.

L’âme de l’homme flotte comme du liège

l’âme de l’homme brille comme du sel.

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Le bruit des voix a remplacé le sens des mots.

Le samovar bout dans l’isba du moujik.

Les jeunes ne vivront plus selon les vieilles lois

Ils peignent des formes neuves avec des couleurs fraîches
Ils étaient las d’attendre et si las d’espérer

Et de regarder la vie à travers un vitrail décoloré.

 

Paul Neuhuys, Le canari et la cerise (1921)

 

            ~   ~   ~   ~   ~   ~   ~

 

BOITE A COULEURS

 

Marronnier, carrousel d'oiseau

Boire le thé
avec des jeunes filles de qualité

Pactole, Léthé

Extraire l'opium de la vie

Tirer le radium de l'esprit

Rotation des zones

Poésie, aliment complet

coup d'œil à l'atterrissage

Ah, mes petits lapins et mes petites chèvres

Mourir, ne plus être

dire qu'on ne peut rien contre ça

Décor violemment colorié

un ibis rouge dans le micocoulier

 

Paul Neuhuys, Le zèbre handicapé (1923)

~   ~   ~   ~   ~   ~   ~

 

CLAIR-OBSCUR

 

Mi-ombre, mi-lumière,

muy hombre, muy mujer,

sourde rose assombrie

dont le goût de folie,

de folie et de mort,

n'a décidément rien

de pareil sur la terre.

 

Je songe qu'elle seule,

soleil de pauvreté,

corolle de clarté

et rose épanouie

de mon coeur vieillissant

me donne encore envie,

envie d'être vivant. 

Paul Neuhuys, Septentrion (1967)

11/11/2014

Style

Percuteur  caillou  nucléaire
expression  juste  de la pensée
le style  coupé  de  La Bruyère
le style  tranchant,  le style  zéro
neuhuys,paul,on a beau dire,poésie,anthologie,littérature française de belgique,écrivain belge,culturele parler  coquillard  du curé de Meudon
le charabia  des cachots

le style  qui sévit,  après Sévigné

le style  roche tarpéienne
près du style  Capitole
le style  « allo qui est à l’appareil »
le style  « je ne supporterai pas
d’être  tripotée par cet homme »
le style  inondation
océanique,  bilboquet
haletant,  constipé
le style  cliquetis de pivert
le style  cavalcade historique
le style  phylactère
photographique,  automatique
pied de nez,  poum par terre
La poésie  oblige  à ramasser son style
style de vie,  style de rien
un style  en  mille  morceaux

 

Paul Neuhuys, La Draisienne de l’Incroyable, 1959 (On a beau dire)

10/11/2014

On a beau dire

ART POETIQUE

 

Ecrire en vaut-il la peine

Des mots, des mots

Pourtant il ne faut pas dire : Hippocrène

je ne boirai plus de ton eau.

 

La poésie,

je la rencontre parfois à l’improviste

Elle est seule sous un saule

et recoud ma vie déchirée.

 

Ecoute le son de la pluie dans les gouttières de zinc

Aime les formes brèves et les couleurs vives

Foin des natures mortes et des tableaux vivants

Fous-toi de la rime

Que la tour d’ivoire devienne une maison de verre

et se brise.

 

Epitaphe :

 

Encor qu’il naquit malhabile

Il ne resta point immobile

Et disparut chez les Kabyles

D’un accident d’automobile.

 

Paul Neuhuys, Le Canari et la Cerise, 1921. 

Plumes rangées.JPG

Parmi les poètes belges, c’est un de ceux à qui je reviens régulièrement, je sais qu’il me fera sourire à coup sûr. On a beau dire de Paul Neuhuys (1897-1984) est un volume de la collection Espace Nord, une anthologie qui rassemble des poèmes de 1921 (Le Canari et la Cerise) à 1984 (L’Agenda d’Agenor).  

Que vous dire de cet Anversois épris de langage et de liberté et de liberté du langage poétique ? Le blog de la Fondation Ca ira ! le présente comme « le principal animateur du groupe et de la revue Ça ira, éditeur attentif et persévérant, poète témoin tour à tour optimiste et pessimiste, de son siècle (…) » Paul Neuhuys était l’ami de Max Elskamp, de Ghelderode, de Hellens, de Norge, entre autres. Il a publié discrètement, à des tirages limités, « des recueils où il affiche une superbe liberté de ton. » (Paul Emond)

 

Dans cette précieuse anthologie tissée de fils de différentes couleurs, aux motifs de fantaisie, je déroule tantôt l’un, tantôt l’autre : la ville, la poésie, l’amour, les fleurs, le voyage, la fête… Un seul mot, souvent, suffit à titrer ses poèmes : « Histoire », « Palmarès », « Lobélie »… Des textes courts, rythmés, et savoureusement imprévisibles. Pour vous, aujourd’hui, j’ai tiré sur le fil de la poésie. 

Plume irisée.JPG 

ART POETIQUE

 

Cent fois, j’ai déposé mon crayon sur la table,
et cent fois remisé mon cochon à l’étable,
pour que passe en mes vers un souffle délectable.

O poète local, ô poète vocal,

On dira que tes jeux de style sont factices

que de plaire en parole et d’aimer en peinture
fut ta seule façon de goûter la nature,

Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices,

que le temps balaiera un si frêle édifice.
Mais l’art des vers est, comme l’amour, disparate.

C’est à vouloir viser trop haut que l’on se rate.

 

Paul Neuhuys, La Fontaine de Jouvence, 1936.

06/07/2010

Hors saison

 

Cloches de Pâques

 

 

 

La ville est belle, c’est dimanche

le soleil filtre entre les branches

 

Les tramways, peints en jaune, glissent

En crépitant sur le rail lisse

 

Un pigeon blanc sur le toit bleu

est un spectacle agréable

 

Ce jeune homme est élégant

il ne boutonne pas ses gants

 

« Au Zèbre du Zanzibar »

la belle enseigne pour un bar

 

Près de son père une Antigone

passe, souriante, en tea gown

 

Les marronniers sortent de terre

corrects comme des notaires

 

Ces vers, mesdames,  je les veux

taillés courts comme vos cheveux

 

 

 

Paul Neuhuys, L’arbre de Noël (1927) in

On a beau dire, Labor, Bruxelles, 1984.

 

 

 

05/10/2009

Rond-point

Florilège d’automne / Poésie

Mon amie, je t’aime
et nous irons en Mésopotamie
broder sur ce thème.

Godward John William Dolce far niente.jpg
Godward John William,  Dolce farniente

Ne restons pas ici, la vue est trop bornée.
Allons vers les contrées lumineuses,
nous chasserons le jabiru dans les palétuviers,
nous écouterons la musique verte des fleuves.
Je te conduirai sur une montagne taillée à pic ;
de là, tous les détails se perdront dans l’ensemble
tu donneras tes lèvres rouges au soleil d’or,
et nous redescendrons en courant.

Dites oui
et nous danserons des danses inédites
au son d’un orchestre inouï.

Nous visiterons les musées ;
nous présenterons des condoléances au gardien ;
nous irons dans les magasins de nouveauté,
acheter des rubans de soie et des pantoufles de couleur.
Au jardin zoologique proche
nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill
et en revenant par les petites rues désertes
nous tirerons aux sonnettes des maisons.

Je chanterai : ma mie, ô gué…
tu m’appelleras : vaurien, artiste,
et quand nous serons fatigués d’être gais
nous serons contents d’être tristes.

 

Paul Neuhuys, Le canari et la cerise (1921)
(On a beau dire, Labor, Bruxelles, 1984 – anthologie)