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19/11/2016

Une paysagiste

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Marguerite Verboeckhoven,
Temps clair, 1913, huile sur toile, 49,5 x 65 cm.
Musée Charlier, Bruxelles, inv. I-418-1996. © Atelier de l’imagier

« Celles qui choisissent de se spécialiser dans le domaine du paysage – genre très coté au tournant du siècle – n’expriment-elles pas de manière éloquente ce besoin intense de respiration et de prise de distance pour se retrouver ? Leur soif d’indépendance n’échappe pas au public de l’époque ni à leur entourage. Comment une « dame » peut-elle sortir par tous les temps, tremper les pieds et le bas de sa robe dans la boue ? Comment peut-elle se retrouver isolée sur des chemins de traverse, aux prises avec l’inconnu ? Surveillées tant qu’elles sont en âge de se marier, les paysagistes circulent rarement seules. Louise Héger organise ses sorties en fonction des disponibilités de ses contacts, proches ou lointains ; elle joue les demoiselles de compagnie, un rôle qui lui impose de longs moments loin de ses pinceaux mais qui lui ouvre aussi des destinations rêvées. Parmi les nombreuses paysagistes encore à redécouvrir, Marguerite Verboeckhoven livre de fines notations symbolistes de bords de mer, œuvres qui nécessitent certainement de longues heures de travail en plein air, parfois même en nocturne. »

Alexia Creusen, Femme et artiste dans la Belgique du XIXe siècle

Catalogue Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914), Namur, Musée Félicien Rops, Silvana Editoriale, 2016.

17/11/2016

Peintresses belges

Quelle bonne surprise de retrouver à Namur, à l’entrée de Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914),  la grande toile (160 x 225 cm) de Dagmar De Furuhjelm, dont le titre exact est L’Atelier du peintre Blanc-Garin, découverte lors de la visite de l’Hôtel communal de Schaerbeek ! Elle fait aussi la couverture du catalogue qui complète heureusement la petite exposition du musée Rops qui contient quelques pépites, même si j’en espérais davantage.

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Dagmar De Furuhjelm, L'Atelier du peintre Blanc-Garin, c.1890, huile sur toile, 160 x 225 cm.
Commune de Schaerbeek, Bruxelles, inv. N264. © Atelier de l’imagier

A côté de « femme artiste », « femme peintre », au lieu de « peintre » tout court, ce terme de « peintresse » était péjoratif. Des féministes revendiquent à présent ce suffixe explicite pour marquer le genre, on se souvient des peintresses présentées par Euterpe sur son blog, mis en veilleuse mais toujours en ligne. Dans l’introduction « Naître femme, devenir artiste », Véronique Carpiaux et Denis Laoureux parlent d’un usage « explicitement sarcastique » du nom « peintresse » à la fin du XIXe siècle.

Quelles tactiques, quels choix de vie, quelles transgressions déploient alors ces femmes pour étudier et exercer leur art, exposer, se faire connaître, et sans se limiter pour autant aux genres dits féminins, c’est le sujet de cette exposition, approfondi dans le catalogue. Sur un beau buste en marbre par Juliette Blum (épouse du sculpteur Charles Samuel), Anna Boch esquisse un doux sourire : elle est sans doute la plus exemplaire des femmes artistes de cette époque, une vie consacrée à la peinture grâce à sa fortune personnelle et au célibat, en plus de son talent indéniable. Son cousin Octave Maus l’a introduite dans le milieu de l’art.

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Juliette Samuel-Blum, Anna Boch, peintre, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Les couples et familles d’artistes sont nombreux dans cette exposition, c’était une voie favorable pour une femme qui voulait continuer à créer après le mariage, mais pour certaines, cela marquait le point d’arrêt ou presque, comme pour Marthe Massin, l’épouse de Verhaeren. Un chef-d’œuvre d’Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder m’a fait découvrir ce couple : L’Automne, une broderie aux fils de soie (200 x 260 cm) prêtée par le Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles (ci-dessous). Sous l’œil d’un paon qui déploie ses couleurs, une jeune femme rousse, vêtue d’une robe aux motifs de feuillages, allaite son bébé, une fillette près d’elle. Une nature morte de raisin, de fruits et de gibier sur une table et d’autres emblèmes évoquent la saison des feuilles mortes – j’aimerais voir les trois autres. L’un peignant, l’autre brodant, c’est éblouissant de finesse et de nuances mordorées. 

Un autoportrait d’Emma De Vigne (fille de sculpteur, épouse de peintre), un Portrait de femme par Marguerite Holeman sont de belle facture. Toutes les artistes portent ici leur nom de jeune fille ; ainsi Henriette Ronner, connue pour son art de peindre les chats, figure ici sous le nom de Henriette Knip. Sa fille, Alice Ronner, est également représentée à l’exposition, entre autres avec une grande nature morte originale, Harpe avec fleurs.

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Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder, L'Automne, 1905, broderie aux fils de soie, 200 x 260 cm.
Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles

Il ne manque pas de citations, affichées tout au long de l’exposition, pour rappeler le mépris dont on faisait preuve à l’égard de ces peintres même dans la revue L’Art Moderne (« Les femmes ne peuvent peindre que des choses qui n’exigent ni pensée profonde, ni grand sentiment, ni large virtuosité »). J’ai aimé plusieurs passages de la correspondance de Louise Héger avec son père : « Pour moi, qui n’ai ni frère, ni cousin, ni oncle, ni Père qui soit peintre […] il faut bien que je m’arrange comme je puis et que je m’arme de courage. » « Etre traitée d'égale à égale avec respect et affection par des peintres sérieux et de grand talent, me rehausse à mes propres yeux et me ravive. »

Intérieur d’Anna Boch montre un grand bouquet champêtre dans son salon, au mur on reconnaît une de ses toiles, sur la table un livre, et partout la lumière qui pénètre par la fenêtre. Maurice Jean Lefèbvre a peint un charmant petit portrait d’elle peignant dans son jardin. Quelques signatures masculines sur le parcours, sous des photos ou portraits de ces peintres-peintresses. Celui de Berthe Art par Roger Parent, aux couleurs fauves, côtoie certains écrits d’une misogynie incroyable, prêtant aux artistes femmes tantôt une allure hommasse, tantôt des mœurs douteuses ! 

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Anna Boch, Intérieur, 1891, Musées de Verviers

A l’affiche, Dans l’eau ! de Virginie Breton, fille de Jules Breton, deux peintres français que j’avais remarqués au musée des Beaux-Arts de Lille : une très grande toile où elle a peint une jeune femme près de la mer, qui emmène deux enfants nus au bord de l’eau. Elle en tient un sur le bras et de l’autre, tire un petit garçon qui préférerait aussi être porté et vers qui son visage se tourne. C’est une œuvre vigoureuse, pleine de mouvement, dans la gamme des bruns et des gris chers aux peintres réalistes. (Je me suis interrogée sur ce choix pour annoncer une exposition sur des artistes belges : la mère de Virginie Breton était belge, son père ayant épousé Elodie De Vigne, fille du peintre gantois Felix De Vigne, d’où ses liens avec la Belgique. Un renseignement trouvé sur le site du Matrimoine, Wikipedia ne citant pas le nom de sa mère. De plus, Virginie Demont-Breton s’est engagée résolument pour la reconnaissance des femmes artistes.)

Mane Becube, d’Yvonne Serruys, n’est pas daté non plus ; c’est souvent le cas pour les toiles de ces peintres trop méconnues. Ici, une femme plus âgée porte une fillette aux pieds nus sur le dos. Toutes deux portent un bonnet de dentelle blanche. A l’arrière-plan, une haie conduit le regard vers un groupe de maisons. Une œuvre néo-impressionniste très lumineuse. On verra plus loin un joli bronze de cette artiste, Echo.

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Virginie Breton, Dans l’eau !, s.d., huile, 182,1 x 122,5 cm. Musée des Beaux-Arts, Anvers.
KMSKA © www.lukasweb.be - Art in Flanders vzw, photo Hugo Maertens

Intérieurs, jardins, portraits sont des sujets plus accessibles aux peintres qui, d’une part, aiment à représenter la vie quotidienne, et d’autre part, ne peuvent pas toujours se déplacer à la recherche de nouveaux paysages. Cécile Douard innove en se tournant vers les ouvrières des charbonnages, comme cette Hiercheuse au repos ; Louise De Hem, en peignant Indigence.

A l’étage, près d’un portrait de Verhaeren écrivant par Marthe Massin, son épouse, on a placé un buste du poète, en métal coulé, de Jenny Lorrain. Revoici Euphrosine Beernaert (autre prêt schaerbeekois) et d’autres beaux paysages : Vue des dunes (Louise Héger), Rosée (Marie Collart), Marais en Hollande – Matin (Anna Boch), plus impressionniste, un des prêts du musée d’Ixelles. 

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Louise De Hem,
Le Chat noir, c. 1902, pastel sur papier collé sur toile, 60 x 74,5 cm.
Stedelijk museum Ieper, Ypres

Je pensais ne pas connaître Anna Cogen dont on montre de belles toiles comme Mon vieux jardinier et Le bel automne : elle n’est autre qu’Anna De Weert, dont les toiles sont bien cotées en salle de ventes. Avec Jenny Montigny (La récréation à l’école de Deurle, Le goûter), elle a été l’élève d’Emile Claus et membre du cercle Vie et Lumière, de ces peintres belges appelés luministes. Un coup de cœur encore : Le Chat noir, un pastel de Louise De Hem, félinophilie aidant.

Il faut ensuite monter aux salles permanentes du musée Rops pour découvrir d’autres domaines où les femmes artistes ont réalisé de belles choses au tournant du XXe siècle : la gravure, l’illustration, la reliure (notamment de Juliette Trullemans, soit Juliette Wytsman – une peinture de Richir la montre servant le thé à son mari Rodolphe Wytsman – j’aurais préféré les voir à l’atelier.)

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Elisabeth Wesmael, Paysage, s. d., eau-forte, Bibliothèque royale de Belgique
(détail, désolée pour les reflets)

De belles eaux-fortes d’Elisabeth Wesmael, de Louise et Marie Danse précèdent une série d’œuvres de Claire Duluc (techniques diverses, un beau coup de crayon) qui a publié sous divers pseudonymes masculins pour éviter les préjugés sexistes. C’est là qu’on peut admirer le fameux portrait pointilliste de Claude Demolder-Duluc par Van Rysselberghe : l’épouse d’Eugène Demolder était la fille illégitime de Rops et d’Aurélie Duluc (représentée avec sa sœur Léontine au bord de la mer dans une toile connue de Rops, avec qui elles faisaient ménage à trois).

Voilà tout de même, malgré mon goût de trop peu, de bonnes raisons d’aller saluer ces « peintresses » belges, non ? Vous y verrez d’autres noms encore – j’aurais dû citer celui de Ketty Gilsoul-Hoppe dont on voit de belles œuvres – comme ceux de « dames artistes », appellation réservée aux dames de la noblesse belge pour qui la peinture était un loisir, parfois avec grand talent. 

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Berthe Art, Chrysanthèmes blancs, s.d., huile sur toile, 102,5 x 65 cm. Stedelijke Musea Kortrijk, Courtrai

Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914) : le musée Rops à Namur propose cette exposition jusqu’au 8 janvier 2017. Si vous vous intéressez à la place des femmes dans l’histoire de l’art, si vous aimez vous promener dans le vieux Namur, si vous admirez l’art de Félicien Rops, si vous allez à Antica-Namur, quel que soit le prétexte, je vous conseille le détour par la rue Fumal.

P.-S. Prolongation 29/01/2017

23/07/2013

Bains publics

« La plage de Jambes rappellera d’agréables souvenirs à ceux qui l’ont fréquentée dans les années 60… « La plage », comme on l’appelle, est un établissement de bains publics fondé à la fin du XIXe siècle. Par beau temps, les Namurois et les Jambois profitent de ses infrastructures : une lingerie, un buffet et un magasin d’accessoires. Une caisse à l’entrée et un local pour les surveillants complètent l’aménagement. Les 50 cabines couvertes de tôle ondulée offrent un accès direct à la Meuse. Les soldats de la garnison disposent d’un grand local séparé. Au début du XXe siècle, il existe deux catégories d’entrées. La première, réservée à la bourgeoisie, fournit deux essuies, une paire d’espadrilles et un costume de bain. Les ouvriers et les soldats se contentent de la seconde catégorie. Il existe aussi un « bassin des dames », qu’un treillis cache à la vue des autres nageurs. Avec la démocratisation des loisirs, certaines infrastructures sont réaménagées.  

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© Renée Prinz (1883-1973), Les bains publics près du pont de Jambes (détail)

Depuis la rive droite, Renée Prinz nous montre cette vue en amont du pont de Jambes avec la citadelle. Le ponton permet de plonger dans une zone balisée par des bouées. La Plage offre ses services de mai à septembre. A la fin de la saison, les infrastructures en bois sont démontées pour l’hivernage. (…) »

Fabien De Roose, Namur vue par les peintres

22/07/2013

Balades namuroises

Vous vous souvenez de Bruxelles vue par les peintres, ce beau livre de « promenades au cœur de la ville » ? Fabien De Roose continue sa collection avec Namur vue par les peintres, cinq parcours dans la capitale de la Wallonie. Rappelons le principe : chaque promenade compte au moins dix « arrêts sur images » avec les explications du guide pour éclairer d’une part la peinture du lieu représenté et d’autre part son histoire, son évolution qu’on peut aussi observer sur la photographie actuelle, une vue du même endroit prise sous le même angle.

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« Autour de la cathédrale », « Au cœur de la vieille ville », « Les rives de la Sambre », « Au fil de la Meuse », « La vallée mosane, de Namur à Profondeville », voilà le programme de cet ouvrage à lire tranquillement chez soi ou sur place. Comme pour Bruxelles, des indications pratiques et un plan très clair en font un véritable guide pour une approche historique et picturale de cette ville « ancrée à la confluence de la Meuse et de la Sambre ». Nouveauté : de petits encadrés en bas de page pour signaler une bonne maison, une fresque, un musée, un estaminet, une histoire locale…

Parmi la soixantaine de tableaux qui jalonnent ces promenades, ceux d’Albert Dandoy (1885-1977) sont les plus nombreux, et à ma première lecture de Namur vue par les peintres, c’est lui qui m’a intéressée d’abord. Fils du peintre Auguste Dandoy – il a été son élève et deviendra comme lui professeur à l’académie des beaux-arts de Namur – Albert Dandoy représentait surtout des sites urbains et les paysages de la proche banlieue qu’il aimait.

« Rue Chenil » (1950) est un véritable « instantané de la vie namuroise » : la façade d’angle de la maison Montjoie occupe la gauche du tableau, avec ses courbes et ses volets peints, tandis qu’à droite, en perspective, l’œil plonge vers l’actuelle rue Lelièvre, avec les arbres de la place du Palais de Justice et sa tour d’angle, puis au fond, l’ancien Lycée royal, aujourd’hui Haute Ecole (Albert Jacquard). Des passants animent la composition peinte avec une touche légère, impressionniste.

La présence de personnages – trois ecclésiastiques en soutane (« Namur, rue Bruno »), deux hommes poussant leur charrette (« Le carillon »), des silhouettes sous les parapluies (« L’église Saint-Loup ») – égaie les dessins et toiles d’Albert Dandoy. On reconnaît ses toiles à leur cadrage original, aux couleurs, elles ont quelque chose de joyeux qui l’a rendu très populaire dans sa région. Chrysanthèmes du marché de la Toussaint, combats d’échasseurs (échassiers), bouquets déposés un Vendredi Saint à la petite chapelle du « Bon Dieu de Pitié », joutes nautiques, il a peint des traditions chères aux Namurois. 

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Rops, Le rocher des grands malades, 1876 (Musée des Beaux-Arts de Liège)

Namur vue par les peintres offre une vision particulière du patrimoine – cathédrale, églises, chapelles, hôtel de ville, théâtre, écoles – et de ce qui fait le charme d’une cité traversée par l’eau, ici Sambre ou Meuse – quais, rives et ponts –, sans oublier la citadelle et le paysage environnant, comme le fait Félicien Rops (qui a son musée à Namur) en peignant Le rocher des grands malades.

En couverture, De Roose a repris une belle Vue du pont de Jambes et de la Citadelle signée Mecislas de Rakowiski (1882-1947), un Polonais arrivé dans les années vingt en Belgique et qui s’est installé à Namur pendant la Seconde Guerre mondiale. Des toiles de Rakowiski circulent de temps à autre dans les salles de ventes bruxelloises et j’ai retrouvé avec plaisir les bleus gris délicats de sa peinture dans ce tableau et aussi dans « Namur, rue de Fer ».

Parfait pour visiter la ville « autrement », Namur vue par les peintres donne envie de mettre ses pas dans ceux des artistes, une trentaine, nés presque tous au XIXe ou au XXe siècle, qui ont pris le temps de fixer sur la toile des vues anciennes ou modernes. Accompagné d’une invitation à la balade d’amis chers de cette belle région, c’est un livre qui prendra l’air en leur compagnie et qui promet bien du plaisir.

10/03/2012

Si beau la nuit

« Il fait si beau la nuit, beau comme votre âme, mystérieuse et solitaire. »

 

Juliette Massin à son mari.

 

(Catalogue de l’exposition Degouve de Nuncques, maître du mystère, Namur, 2012).

Degouve de Nuncques, Effet de nuit.jpg

Degouve de Nuncques, Effet de nuit

 

08/03/2012

Maître du mystère

Le bleu du rêve. Le silence de la neige. La musique des brumes. C’est l’univers de William Degouve de Nuncques, maître du mystère (1867-1935), présenté au Musée Rops à Namur jusqu’au 6 mai 2012. Le Musée Kröller-Müller d’Otterlo (Pays-Bas), dont la collection compte 27 œuvres du peintre, accueillera ensuite cette exposition, de mai à septembre.

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Couverture du catalogue (Fonds Mercator)

Méconnu aujourd’hui, Degouve était l’ami de Jan Toorop, qui a fait de lui un beau portrait au pastel qu’on découvre dans la première salle, et d’Henry de Groux qu’il a peint de profil, en béret de velours, une écharpe blanche autour du cou, assis face au chevalet – une composition très intéressante. Le futur gendre de Rops, Eugène Demolder, écrivain et avocat belge, était le témoin de Degouve de Nuncques à son mariage avec la peintre Juliette Massin, la sœur de Marthe, l’épouse de Verhaeren. (Que peignait-elle ? Autre mystère.)

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Musée Rops, rue Fumal 212, Namur

Mais Degouve est surtout un paysagiste : hameau sous la neige, grotte aux stalactites, rêve de voyage, autant d’invitations à regarder la nature dans ses métamorphoses. A part, un Paysage bruxellois (Degouve a habité une maison-atelier au 202 de la rue des Coteaux) qui fait un peu penser à Laermans, deux femmes en sombre sur les pavés, des maisons en enfilade, un clocher – la figure humaine est rare dans les paysages de Degouve de Nuncques. C’est un amoureux résolu des campagnes, du calme et de la paix loin de l’agitation des villes.

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Degouve de Nuncques, Paysage bruxellois

Après quelques tableaux « mystiques » (Degouve n’est pas croyant), dont le plus étonnant est sans doute Les anges de la nuit, d’inquiétantes peintures de forêt sans lumière – La forêt lépreuse où les racines verdâtres sont presque phosphorescentes, le peintre y a mélangé aux pigments une matière cireuse. 

Mon premier coup de cœur va au Canal, une longue toile horizontale (42,4 x 122,5, magnifiquement rendue par l’excellent catalogue publié au Fonds Mercator, sur toute sa longueur si l’on déplie les rabats de la couverture). Des arbres dénudés à l’avant-plan font face, de l’autre côté du canal où flotte une barque, à un bâtiment abandonné, dont les multiples fenêtres en plein cintre ont toutes leurs vitres brisées.

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Degouve de Nuncques, Nocturne au Parc Royal de Bruxelles (Paris, Musée d’Orsay)

Ensuite, les « nocturnes bleus », délicats comme des Nocturnes en musique, qui nous font entrer de plain-pied dans l’univers symboliste des Maeterlinck, Verhaeren et Rodenbach dont Degouve se sentait si proche : Parc de Milan, où les fleurs de marronniers brillent doucement, La Forêt et son mystère, et le fantastique pastel Nocturne au Parc Royal de Bruxelles, où l’on suit une allée oblique entre des pelouses rectilignes vers un bosquet, dans la clarté lunaire de réverbères invisibles.  

Crépuscule au lac de Côme, un grand format, révèle une nuit grandiose comme une cape qui enveloppe les montagnes de son silence, dans de subtils dégradés de bleu nuit ; les maisons ponctuent le rivage de grains blancs minuscules, sauf la plus proche, très éclairée, au bord du lac où elle se reflète. Que dire des vues de Venise ? La nuit transfigure le réel. Il faut s’attarder devant ces pastels, « poussière lumineuse » (Denis Laoureux) que le peintre préférait à l’huile, pour s’habituer à leur clarté assourdie et apprécier les variations de couleur.

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Degouve préfère la lune au soleil « indiscret », le soir au jour, pour laisser opérer la magie. Ainsi ce très beau Jardin mystérieux où les fleurs et les champignons dans l’herbe, les arbres, les arbustes et les haies mènent l’œil vers une maison blanche où deux colombes, sur le toit, font chanter la toile. Sur le même mur, Mon jardin, une vue d’automne, et entre les deux, la célèbre Maison aveugle déjà présentée ici.

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Degouve de Nuncques, L’arbre aux corbeaux

De salle en salle, dans les vitrines, des photos et des lettres, et aussi la boîte de pastel du peintre et, sur le palier du premier étage, sa boite à pinceaux dont le couvercle ouvert révèle une marine. Mais en montant l’escalier, vous n’aurez d’yeux que pour la grande toile claire qui vous accueille en haut : L’arbre aux corbeaux, un magnifique paysage hivernal où l’arbre nu, recourbé, sert de perchoir aux oiseaux noirs devant un vaste panorama dans toute la gamme des blancs, des gris et des bleus, de la terre jusque dans le ciel.

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Degouve de Nuncques, Côte aux Baléares (Majorque, Cala San Vicente)

Quel contraste avec les vues des Baléares, où Degouve de Nuncques et sa femme ont séjourné de 1899 à 1902 et que le peintre décrit dans une lettre comme une « terre africaine aux multiples beautés qu’un soleil fort et permanent éclaire et poétise ». Ces paysages-là sont les plus déconcertants. Que ce soit vers le cap Formentor, devant la baie de Pollensa ou ailleurs sur la côte Nord, Degouve, à l’inverse des réalistes ou des impressionnistes, déréalise le paysage, le voile d’une atmosphère feutrée, très douce, pour créer « un sentiment cosmique et panthéiste » (Elisée Trenc).

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Degouve de Nuncques, Barque sous la neige (Otterlo, Kröller-Müller Museum)

Aux Pays-Bas où le peintre a trouvé refuge pendant la première guerre mondiale ou en Belgique, Degouve de Nuncques, misanthrope avoué, s’enfonce dans les campagnes, trouve un gîte chez les paysans, peint parfois l’été (Un été en Brabant) mais surtout ces paysages de neige harmonieux pour lesquels il est réputé, dans des tonalités délicates et variées. Meules de foin, arbres, clôtures, rivières et maisons composent un monde silencieux, serein, immobile, le monde d’un peintre contemplatif au regard de poète.

 

 

21/08/2008

Sagamore le Vif

Théâtre ? Visite guidée ? Performance ? Le Calvaire de Sagamore le Vif, qui se joue encore quelques semaines (jusqu’aux fêtes de Wallonie), échappe aux catégories. Cette visite-spectacle d’une énergie formidable vous garantit une soirée passionnante dans les rues de Namur (le dimanche à 19h, en semaine à 21h).

Rendez-vous était donc pris devant le Théâtre royal de Namur, après réservation (le nombre de participants étant limité). Arrive un drôle de bonhomme à la démarche irrégulière, qui lance ses invectives au nez et à la barbe des passants, surprend un automobiliste en traçant sur les pavés sa trajectoire fantasque, son manteau noir flottant derrière lui. Cette silhouette inquiétante – clochard, ivrogne ou fou errant ? – ne revient sur ses pas que pour interpeller son public et l’entraîner dans le récit des vieilles histoires de la ville.

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Tout commence en 1822, avec une exécution, celle de la pauvre Jeanne. Cris, confidences, révolte, sympathie, nous voilà pris dans un tourbillon d’impressions. Sagamore avance à grandes enjambées, s’arrête et prend les spectateurs à partie. Chaque fois, le patrimoine namurois se révèle : vieille tour, monument, porte ancienne, estaminet, pierre sculptée, parvis d’église... Sagamore fait parler les pierres mais pas seulement elles. Il convie aussi les traditions, prêche le vrai et le faux – on joue en wallon au « roi des menteurs » – et prend plaisir à nous raconter les conversations entre Félicien Rops, qu’il n’hésite pas à secouer sur son piédestal, et Charles Baudelaire, deux « maudits » hauts en couleur.

C’est du théâtre « en rue » et donc livré aux aléas d’un soir. A suivre Sagamore dans les ruelles de plus en plus sombres, on s’amuse à l’écouter, à observer ce diable d’homme à la voix de stentor dont tout le corps vibre de passion. Jamais il ne laisse retomber l’intensité de son propos ni la curiosité de son public. Bien sûr, il y a des rencontres inattendues : des touristes d’abord interloqués, puis intrigués ; des habitués sur les places et aux terrasses, qui se retournent à peine ; des complices qui au fil du temps – c’est la quatrième et sans doute dernière saison du spectacle – accueillent Sagamore avec un sourire, un bonjour, voire un verre de bière (mais rien de tout cela n’est arrangé, nous l’apprendrons après, ce sont des initiatives individuelles et forcément variables). Le vagabond au verbe haut doit composer aussi avec les moues de mépris, les regards hostiles, les vrais « égarés » qui se frottent à lui, et même des chiens qui aboient sur son passage.

Il faut une fameuse conviction pour porter ainsi le personnage de Sagamore et avec lui, toutes les figures du passé namurois qu’il convoque, gens connus et gens « de peu » pour qui la vie n’est pas facile. Ce sont de vieilles affaires, mais aussi des questions actuelles, sociales et autres. Rester à Namur ou partir à Bruxelles, à Paris ? Qu’est-ce qu’une vie d’artiste ? On rit, on s’étonne, on s’interroge, souvent on frissonne. Tout parle, chez Simon Fiasse : les bras, les mains jusqu’au bout des doigts, les jambes, le regard bien sûr, jusqu’à l’émouvante scène finale, au confluent de Meuse et Sambre. Ce n’est pas pour rien que Sagamore / Fiasse a été élu « Namurois de l’année 2007 ».

Derrière le comédien, toute une équipe a travaillé, celle de L’Isolat asbl (dont la charte mérite d'être lue), pour monter ce spectacle sur une idée de Didier Godin, avec Michaël Meurant à la mise en scène. Les spectateurs namurois prennent plaisir à se rafraîchir la mémoire, les autres découvrent l'atmosphère méconnue de la capitale francophone. Les adultes s’amusent autant que les enfants à presser le pas derrière ce Namurois d’hier et d’aujourd’hui qui invente, sans nul doute, sa propre légende.