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21/04/2018

Frontière

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« Le Rhin fut la première frontière qu’il m’ait été donné de connaître. Une frontière sans cesse présente. Elle m’aura enseigné l’ici et le là-bas. Elle opposait à « notre » rive, avec ses fabriques, ses baraquements, ses trains de marchandises et sa rusticité villageoise qui se désagrégeait inexorablement, un au-delà où le soleil se couchait. »

Esther Kinsky, La rivière

* * *

Une expo, une lecture, ce seront les sujets suivants.
En passe de franchir les frontières pour un séjour dans le Midi,
je ne pourrai répondre à vos commentaires.
Prenez bien soin de vous.

Tania

 

19/04/2018

A la rivière

C’est un récit tout en descriptions, ses chapitres ont des lieux pour titres, parfois précédés d’une photographie. Lire La rivière d’Esther Kinsky (Am Fluss, 2014, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay), c’est l’accompagner sur les berges, celles de la rivière Lea près de laquelle elle s’est installée, au nord de Londres, celles du Rhin de son enfance, du Saint-Laurent, du Gange même ou d’un ruisseau de Tel-Aviv, au cours de ses pérégrinations.

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« La langue de ce livre est un phénomène », selon Die Zeit, cité en quatrième de couverture. Dans la traduction française aussi. Esther Kinsky déploie une vision, des paysages, le spectacle du monde dans un style éminemment visuel. Un peu chamane, la narratrice réussit en quelques pages – lisez l’incipit – à faire épouser son regard sur les choses, les gens, l’espace ; elle envoûte.

Les couleurs – « un demi-jour turquoise », « un bleu profond et vaporeux », « un vert irisé de bleu » –, les mouvements – « surgi », « déployé », « effleuré » –, les détails d’une tenue, d’une coiffure, tout est nommé avec justesse. Où peut-on s’envelopper ainsi dans une écharpe de mots qui déroule la saison, le passage des heures, les arbres et les rues, les passants, les bruits d’un quartier qu’on traverse ? Oui, comme vous, je pense à Marcel Proust : Esther Kinsky, à sa propre manière, entremêle à sa vision du monde des émotions intimes.

Sur les photographies, une dizaine de paysages en tout, personne – ce sont des lieux comme abandonnés, parfois des constructions humaines y apparaissent en arrière-plan ; sur une seule figure l’ombre tronquée de la photographe. Dans le récit, certains personnages sont parfois mis en avant, rarement elle-même. Le plus souvent, ils se fondent dans le décor.

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Incipit à lire en ligne.

Je m’attarde sur des impressions, au lieu de raconter. Reprenons. « J’ai rencontré le Roi dans les derniers temps de mon séjour à Londres. » Une femme solitaire vit dans un quartier de juifs pieux, en face d’une épicerie, installée « dans le provisoire, en un lieu où je ne connaissais personne dans le voisinage, où les noms des rues, les odeurs, les vues et les visages m’étaient inconnus, dans un appartement sommairement agencé où j’allais poser ma vie pour un temps. »

« Quand je dormais, je rêvais des morts ; de mon père, de mes grands-parents, de certaines connaissances. » Au fil des saisons, elle observe tous les détails « dans la cour, dans le jardin, au sein de la petite portion de rue qui s’ouvrait entre deux maisons. Et j’apprenais la lumière. » Elle se promène dans les environs, découvre Springfield Park où des femmes africaines circulent dans leurs robes « chamarrées », puis par-delà ces espaces entretenus, au pied du versant, « des arbres, la rivière au cours étroit que bordaient lointainement des roseaux, des marais, des prairies, des saules. »

La rivière Lea, sa source, sa course jusqu’à la Tamise : son regard s’attarde sur « un petit cours d’eau peuplé de cygnes ». Un village de péniches. Un bois d’aulnes « à demi sauvage où les brumes se concentraient, les jours de grand froid. » De petits territoires qui l’attirent, où écouter les oiseaux en revoyant sa grand-mère à sa fenêtre imitant leurs chants, où marcher et observer : « la marche et l’observation seules savaient puiser aux eaux résurgentes de la mémoire, parmi les alluvions d’images et de sons, dans la toile des mots anciens entremêlés. » Elle y emporte un vieil appareil polaroïd.

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« Rhin », le chapitre trois, raconte le fleuve de son enfance : « Dans un monde épris d’ordre, le fleuve n’était que mouvement, surprise et chaos. » Son père y était très attaché, « ne manquait pas une occasion de prendre le bac ». Le Rhin coule à l’arrière-plan de certains portraits de famille, son père aimait photographier ses enfants « sur le bac ou au bord de la rive ». Les deux chapitres suivants s’intitulent « Marche » et « Chambre noire ».

Puis ce seront les marécages de Walthamstow Marshes, l’unique visite de son père à Londres, leur promenade sur les quais de la Tamise, sa mort l’été suivant. Elle avait alors un emploi provisoire de traductrice (du russe, du serbo-croate) au sein du Jewish Refugee Committee. A Londres, elle a vécu d’abord dans un petit pavillon, une rue « bordée de maisonnettes semblables, érigées là un siècle plus tôt et si fragiles qu’il leur avait fallu apprendre à se serrer les coudes. » Elle marchait seule dans la ville, photographiant des riens, ou le long du fleuve.

Esther Kinsky tisse les fils de ses promenades, de ses souvenirs, de ses observations dans un récit tout en mouvement. Elle voyage au Canada, mentionne son enfant avec qui elle dort dans le wigwam d’une amie décidée à vivre dans la forêt. Plus tard en Israël, en Inde. Elle se souvient de la Pologne, de l’Oder. Une blanchisserie à Londres, « le petit théâtre d’ombres nocturne » à une fenêtre, un incendie dans sa rue prennent place dans le récit aussi naturellement que le cours de la rivière Lea à laquelle elle revient toujours.

Ce ne sont là que quelques repères dans cette « errance poétique » où la narratrice se souvient de son enfance et de son père, où elle croise d’autres déracinés qui s’arrangent comme ils peuvent avec un monde où ils ne sont que de passage. Dans Télérama, Aurélien Ferenczi nous apprend qu’Esther Kinsky, née en 1956, a traduit entre autres « Thoreau, compagnon de route de la vie au grand air. » La rivière, vous l’avez compris, est un texte rare, sans intrigue, un récit où la précision n’enlève rien au mystère, une œuvre mobile et contemplative.

30/09/2017

Prairies

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Cela vaut aussi pour les prairies de l’imagination : le temps à leur consacrer n’est pas du temps de travail, mais sa suppression attriste l’esprit, le rend stérile, domestiqué. Le combat pour les espaces où marcher (espaces naturels ou espaces publics) doit s’accompagner de la défense du temps libre, seul disponible pour leur exploration. A défaut, l’imagination sera anéantie par le rouleau compresseur des débouchés offerts à l’appétit de consommation, de la fascination pour les crimes affreux et les scandales croustillants »

Rebecca Solnit, L’art de marcher

28/09/2017

Du temps libre

« Le succès des marches ou des promenades collectives peut certes surprendre, tant ceux qui aiment aller à pied mettent en avant le désir d’indépendance, l’amour de la solitude, le sentiment de liberté dû à l’absence de structures et d’embrigadement. Le plaisir d’arpenter le monde à pied repose toutefois sur trois conditions préalables : il faut avoir du temps libre, un endroit où aller, un corps que ni la maladie ni les codes sociaux ne handicapent.

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Ces libertés fondamentales furent l’objet de luttes innombrables, et il était parfaitement logique que les organisations ouvrières qui se battaient pour ramener la journée de travail à dix, puis huit heures, la semaine de travail à cinq jours, se préoccupent également des espaces où jouir de ce temps libre durement gagné. Ce combat ne se résume d’ailleurs pas, comme pourraient le laisser penser les pages qui précèdent, à l’espace naturel et rural ; l’aménagement des parcs urbains a aussi derrière lui une longue histoire, liée à l’ambition démocratique et romantique d’offrir les vertus de la vie campagnarde aux citadins qui n’avaient pas les moyens de s’échapper des villes. » 

Rebecca Solnit, L’art de marcher

26/09/2017

Dans la rue

Solnit couverture ville.jpg« A un journaliste qui lui demandait comment elle se préparait à affronter son public, la chanteuse Patti Smith répondit : « Je vais me balader une heure ou deux dans la rue. » En quelques mots, elle résumait ainsi son romantisme rebelle et la manière dont ce genre de flânerie arme et affûte la sensibilité, plonge dans un isolement capable d’inspirer des chansons assez farouches, des mots assez violents pour rompre le silence de la songerie. Patti Smith parlait en New-Yorkaise. Virginia Woolf la Londonienne écrivit en 1930 « Au hasard des rues », un texte sur la beauté de l’anonymat des villes. Fille du grand alpiniste Leslie Stephen, elle expliquait à une amie : « Comment les montagnes et l’escalade pourraient-elles me paraître romantiques ? Dans ma chambre d’enfant, il y avait des alpenstocks et une carte en relief des Alpes montrant tous les sommets escaladés par mon père. Aussi je n’aime rien tant que Londres et les marécages, bien sûr. » »

Rebecca Solnit, L’art de marcher

25/09/2017

La marche en ville

« A bien des égards, pourtant, la marche en ville présente plus de points communs avec la chasse et la cueillette primitives que la promenade en pleine nature. Pour la plupart d’entre nous, en effet, les espaces dits naturels sont des lieux à traverser en marchant, mais nous n’y faisons pas grand-chose d’autre qu’en repaître nos sens et nous n’y prélevons rien (le Sierra Club avait ce commandement : « Tu ne prendras que des photographies, tu ne laisseras que des empreintes »).

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Il en va tout autrement en ville. Comme le chasseur-cueilleur s’arrête devant un chêne dont les glands arriveront à maturité d’ici quelques mois ou inspecte une oseraie prometteuse, le piéton citadin note que cette épicerie reste ouverte tard, qu’il peut faire ressemeler ses chaussures dans cette boutique, que cette petite rue transversale mène à la poste. Par ailleurs, le marcheur des champs (ou le randonneur, le montagnard) a généralement une vue d’ensemble – sur le panorama, la beauté du paysage –, alors que le marcheur des villes est à l’affût des détails, des occasions, et autant pour le premier les changements de perspective sont progressifs, autant ils sont abrupts pour le second. »

Rebecca Solnit, L’art de marcher

23/09/2017

Voyage

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Rebecca Solnit, L’art de marcher

21/09/2017

Trace du corps

« Non seulement marcher restitue ses limites naturelles au corps en le rendant en quelque sorte souple, sensible, vulnérable, mais la marche elle-même étend le corps au monde, à l’instar des outils qui le prolongent. Le chemin est un prolongement du marcheur, les endroits réservés aux balades sont les monuments dédiés à son avancée, et marcher est autant une manière de fabriquer le monde que de l’habiter.

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On trouve donc trace du corps qui marche dans les lieux qu’il a créés ; chemins, jardins, trottoirs témoignent de la mise en œuvre de l’imagination et du désir ; cannes, chaussures, cartes, gourdes et sacs à dos sont d’autres concrétisations de ce désir. Comme agir et travailler, marcher exige un engagement, corps et âme dans le monde, c’est une façon de connaître le monde à partir du corps, et le corps à partir du monde. »

Rebecca Solnit, L’art de marcher

19/09/2017

Balade

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« Une simple balade dans les rues du quartier s’avère parfois aussi propice aux surprises, aux libérations, aux clarifications du voyage qu’un périple autour du monde ; marcher, c’est aller tout près et très loin à la fois. » 

Rebecca Solnit, L’art de marcher

18/09/2017

Sur ses deux pieds

Dans L’art de marcher, Rebecca Solnit réfléchit sur le goût, la pratique de la marche et relate son histoire, comme l’indique le titre original, Wanderlust : A History of Walking (traduit de l’américain par Oristelle Bonis, Actes Sud, 2002). J’y ai choisi quelques extraits à partager avec vous pendant cette seconde quinzaine de septembre.

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« (…) Je ne savais pas, ce jour-là, si j’arrivais trop tôt ou trop tard pour les lupins violets dont la floraison est si spectaculaire, sur ce finistère Pacifique, mais les stellaires qui poussaient sur le côté ombreux de la route menant au sentier me rappelaient les collines de mon enfance où, chaque année, ces fleurs blanches étaient les premières à fleurir à profusion. Les papillons noirs qui voletaient alentour, ailes palpitantes dans le vent, convoquaient une autre époque de mon passé. Avancer sur ses deux pieds rend semble-t-il plus facile le déplacement dans le temps ; l’esprit passe aisément des projets aux souvenirs, de la mémoire à l’observation. »

Rebecca Solnit, L’art de marcher