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14/02/2017

Géométrique

Mallet-Stevens (86).JPG

 

« L’architecture est un art essentiellement géométrique. Le Cube est la base de l’architecture, l’angle droit étant nécessaire. »

Rob Mallet-Stevens, Bulletin de la vie artistique, décembre 1924

 

Photo prise à la Fondation Civa :
Double étagère provenant du domicile de Mallet-Stevens, ca. 1928,
en bois laqué et métal nickelé © Collection particulière

 

13/02/2017

Rob Mallet-Stevens

L’exposition « Rob Mallet-Stevens » vient de fermer ses portes à la Fondation Civa (qui avait présenté la joyeuse « Flora’s Feast » l’an dernier), en collaboration avec la villa Noailles. Elle rassemblait de nombreux documents, photos, revues et objets pour retracer la carrière de cet architecte moderne. J’étais curieuse de la découvrir après quelques passages à la villa d’Hyères et la visite de la villa Cavrois près de Lille, l’an dernier. En voici un aperçu.

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L’arbre qui présente sa généalogie prestigieuse permet de le situer dans une famille propice à une vocation artistique. Son père français, Maurice Mallet, était marchand et expert en tableaux ; sa mère belge, Juliette Stevens, était la fille d’un critique d’art et marchand de tableaux, Arthur Stevens, « découvreur de Corot, défenseur de Courbet, soutien de Millet et ami de Whistler et de Baudelaire » (toutes citations lues à l’exposition), dont les deux frères étaient peintres (Alfred et Joseph) et collectionnaient les estampes japonaises.

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Jacques-Emile Blanche, Portrait de Robert Mallet-Stevens, 1933, Musée des années 30, Boulogne-Billancourt
« Je vois sourire son fin et mince visage dont on dit volontiers – et justement d’ailleurs –
qu’il est très français quand on ignore que ce Parisien est à demi brabançon. » (Francis Jourdain)

Adolphe Stoclet y apparaît également et la construction du magnifique Palais Stoclet sur l’avenue de Tervueren, « rectiligne comme un mastaba, mais l’on pénétrait dans l’enchantement d’une basilique ravennate » (Edmond de Bruyn), a influencé le jeune architecte à qui certains reprocheront en 1912 de trop copier les « Munichois ». Au noir et blanc de la Sécession succède alors un intérêt pour le style Directoire, sa sobriété et ses couleurs primaires éclatantes.

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Sous les plans et dessins accrochés au mur, de nombreuses revues d’architecture et de décoration illustrent tout au long de l’exposition l’évolution de Rob Mallet-Stevens (1886-1945), tant pour la construction que pour la décoration intérieure, le mobilier, les luminaires. En agrandissant la photo ci-dessus, vous pouvez voir que les projets de villa sont encore « sous influence ».

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Dans un bel ensemble de dessins pour « Une cité moderne », moins de décor, une seule couleur vive rehausse un élément (porte, vitrail, ornement) : Mallet-Stevens dessine une école, une église, un garage, un magasin, un bureau de poste, une bibliothèque..., place chaque fois un peu de végétation à proximité. Une deuxième série réalisée plus tard montre à quel point il continue à simplifier volumes et dessins.

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Des sièges (dont le transat conçu pour la villa Noailles, en tube de tôle laquée et toile), du mobilier, une maquette, des tapis, quelques objets offrent un peu de variété au regard. Par exemple, une fonte en bronze d’un curieux « arbre en ciment armé » qu’il avait conçu avec Jan & Joël Martel pour accompagner des « murs en plantes » dans des jardins. Près des photos de leur atelier, j’ai aimé leur bel Accordéoniste, dans une niche éclairée, près d’un Oiseau volant (bouchon de radiateur d’automobile). 

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 © Jan & Joël Martel, L'accordéoniste, bronze, 1925 (Collection particulière)

Mallet-Stevens a décoré de nombreux magasins parisiens. Pour l’exposition universelle de 1937, il a redessiné les luminaires de l’avenue Président Wilson, toujours en service. Pour lui, tout était concerné par la modernité, le commerce et la publicité étaient aussi des objets d’étude, pas seulement les maisons et les musées. On peut le considérer comme un véritable designer.

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A l'avant-plan, Rob Mallet-Stevens & frères Martel, Arbre en ciment armé,
fonte en bronze d'après la maquette d'origine

Bien sûr, un pan de l’exposition est consacré au projet de la villa Noailles et un autre à la villa Cavrois. Il est amusant de lire ce que le vicomte de Noailles écrit à son architecte en 1925 : « Nous voilà installés dans la petite maison et je tiens tout de suite à venir vous dire combien elle est réussie et combien nous en sommes enchantés. C’est un triomphe. » Quand on visite la villa Noailles aujourd’hui, on y découvre des pièces plus modestes quà la villa Cavrois ; elle est néanmoins dotée de multiples commodités nouvelles, piscine, gymnase, terrasses, annexes… et d’une vue magnifique !

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Rob Mallet-Stevens a conçu de nombreux immeubles à appartements aux lignes pures, sans ornements, un modernisme dont l’architecture contemporaine reste largement l’héritière. On entre à l’exposition entre de grandes photos prises dans la fameuse rue Mallet-Stevens à Paris, bordée d’immeubles modernistes, dont l’Hôtel Jan & Joël Martel avec leur atelier et son propre Hôtel particulier construit en 1925-1926 (toute l’œuvre est présentée sur le site de la Fondation des amis de Mallet-Stevens).

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© Josette Briau-Martel, Vue de la rue Mallet-Stevens, vers 1930 (Collection particulière) / détail

« L’architecte moderne peut faire autre chose qu’un bloc compact fait de pierre, de bois, de fer, de zinc, de fonte, de staff, de marbre, de stuc, de briques, de plomb ; il peut « jouer » avec une succession de cubes monolithes. La décoration rapportée n’a plus de raison d’être. Ce ne sont plus que quelques moulures gravées dans une façade qui accrocheront la lumière, c’est la façade entière. L’architecte sculpte un bloc énorme : la maison. Les saillies, les décrochements rectilignes formeront de grands plans d’ombres et de lumière. Un cartouche, une guirlande de feuillages laisseront la place à des surfaces unies butant contre d’autres surfaces unies. L’architecture devient monumentale. » (Mallet-Stevens, 1924)

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Une petite exposition parallèle était consacrée à « Charles de Noailles et les jardins – Jalons d’un parcours entre art et botanique ». J’y ai découvert les beaux jardins de la Villa Croisset à Grasse, résidence de la mère de Marie-Laure de Noailles, un domaine aménagé par Ferdinand Bac. Charles de Noailles s’installera à Grasse après la seconde guerre mondiale, à l’Ermitage de Saint-François, une ancienne bastide sur les hauteurs, pourvue d’une source pour arroser les jardins et alimenter des fontaines.

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Ferdinand Bac, Projets pour la villa Croisset à Grasse, 1913-1917 © Coll. Musée d’Art et d’Histoire de Provence, Grasse

On y montre aussi les jardins de l’Hôtel Noailles à Paris, le jardin moderniste d’Hyères. Le vicomte était passionné de plantes méditerranéennes, sur lesquelles il a écrit un ouvrage. Une dédicace illustre son amitié avec René Pechère, architecte paysagiste belge. Et des photos du « Fenouillet » que ce dernier avait fait construire à Hyères, une habitation sans étage avec un patio intérieur, dotée d’un « jardin romain » en neuf carrés identiques, au milieu d’un maquis sec et sauvage.

13/08/2016

Le grand escalier

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« D’un dessin épuré, le grand escalier construit dans le belvédère est d’une simplicité remarquable. Traité en marbre noir et blanc et doté d’une rampe linéaire en marbre noir, il relève de l’esthétique dépouillée qu’affectionnait Mallet-Stevens. »

La Villa Cavrois, Editions du Patrimoine, Centre des Monuments nationaux, Paris, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11/08/2016

A la Villa Cavrois

Premier août : nous découvrons enfin le chef-d’œuvre de l’architecte Mallet-Stevens, la Villa Cavrois, à présent « monument historique » français, qu’on peut visiter depuis la fin de sa formidable restauration en juin 2015 (on peut en mesurer l’ampleur sur le blog des Amis de la Villa Cavrois). Après plusieurs passages à la Villa Noailles (Hyères), nous étions curieux de la comparer avec cette architecture moderniste située à Croix (Nord) près de Roubaix. Villa-château du XXe siècle, celle-ci fut construite de 1929 à 1932 pour Paul et Lucie Cavrois, et inaugurée au mariage de leur fille Geneviève.

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Dans un quartier résidentiel, encore campagnard à cette époque, la Villa Cavrois tranche avec les belles maisons des environs, de style néo-régionaliste. Son propriétaire, issu d’une famille enrichie dans l’industrie textile, voulait pour sa famille nombreuse (trois enfants du premier mariage de Lucie Vanoutryve avec Jean, le frère de Paul décédé en 1915, et quatre enfants de Lucie et Paul Cavrois) une vaste maison conçue pour un mode de vie moderne : air, santé, confort, lumière.

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La maison du gardien (accueil), à l’angle du domaine, illustre d’emblée le choix de l’horizontalité : le joint horizontal noir en creux souligne les briques de parement jaunes spécialement conçues pour la villa (le joint vertical, discret, reste dans le ton). J’ignorais que Mallet-Stevens, neveu d’Adolphe Stoclet, avait visité plusieurs fois le palais Stoclet en cours de construction sur l’avenue de Tervueren à Bruxelles. Inspiré par l’œuvre d’art totale de l’architecte autrichien Josef Hoffman, il a opté ici pour un revêtement de façade résolument moderne, une brique jaune comme à l’Hôtel de Ville d’Hilversum (Dudok).

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On découvre donc la façade nord de côté, en empruntant l’allée circulaire destinée aux automobiles qui déposaient les visiteurs devant l’entrée couverte, puis un deuxième cercle entoure une pelouse en creux, surmontée d’une belle dédicace de l’architecte. Même rondeur pour la constellation de verre dans l’auvent central et pour ses colonnes d’appui.

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En contournant la Villa par l’est (ci-dessus), voici la piscine rectangulaire en parallèle avec la bâtisse, parfaitement intégrée (profondeur non restituée). La plus belle façade est au sud, côté jardin : des horizontales soulignées par les garde-corps blancs des terrasses et des balcons, et la tour d’escalier menant au belvédère, verticale en partie arrondie qui assure l’équilibre et la beauté géométrique de l’ensemble. Plus on s’en éloigne, par les allées du jardin, plus son dessin se laisse admirer.

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Nous descendons quelques marches pour longer le bassin central au bout duquel s’offre la plus belle vue sur la villa, reflétée dans le miroir d’eau. Si on recule encore en empruntant l’allée derrière les rosiers, jusqu’au pied du grand hêtre pourpre qui clôt ce triangle de verdure, on trouve là deux bancs sur lesquels je vous invite à vous asseoir : la villa y apparaît juste entre les feuillages. Toutes les allées présentent des angles de vue intéressants.

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Et maintenant, entrons. La porte donne sur un vestibule en marbre blanc très graphique – bandes blanches et noires pour les appliques et les « boîtes à lumière » à l’entrée du hall-salon (à comparer avec les décors de Mallet-Stevens pour Le Vertige, film de Marcel L’Herbier, en 1926), bandes chromées des cache-radiateurs, miroirs qui épousent les angles droits. Nous verrons beaucoup de miroirs dans la Villa Cavrois, jouant avec les volumes et surtout avec la lumière, et bien sûr de grandes baies vitrées, rendues possibles par le chauffage central.

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Dans l’immense salon (92 m2, 6m75 sous plafond), une grande verrière donne sur le jardin juste dans l’axe du miroir d’eau. Le vert clair des murs est réchauffé par les bruns du parquet, des meubles en noyer et par le marbre jaune de Sienne autour de l’alcôve où l’on descend par quelques marches, sous un mur semi-cylindrique, pour s’asseoir près du feu ouvert. On retrouvera ces tons chauds dans le fumoir près du bureau de Paul Cavrois.

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Des portes coulissantes ouvrent sur la salle à manger des parents, luxueuse, en marbre vert de Suède. Celle des enfants, juste à côté, est plus gaie. Des lattes horizontales en bois (zingana) strient les murs et encadrent un bas-relief sur le thème des loisirs : dominos, quilles, tourne-disques, mécano, raquettes…, je vous laisse découvrir sur la photo cette œuvre de Jan et Joël Martel refaite à l’identique. Puis vient le domaine des domestiques, au sol en damier noir et blanc (comme dans la plupart des sanitaires). La cuisine et ses annexes sont équipées d’un mobilier blanc fonctionnel en acier émaillé, les murs recouverts de faïence blanche jusqu’au plafond. Tout est pratique et lumineux.

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A la Villa Cavrois, les matériaux et la décoration même minimaliste sont raffinés : couleurs et marbres différents pour chaque pièce, parquet, bois précieux. Mallet-Stevens a dessiné le mobilier dans le même esprit géométrique que la demeure. Il a fait installer partout un éclairage indirect, des haut-parleurs derrière des découpes rondes dans les murs, des horloges intégrées qui donnent l’heure dans toute la maison, comme à Hyères. Le plan reçu à l’entrée permet de se situer – aile des parents, aile des enfants, pièces du personnel. On peut aussi se munir d’une tablette avec application 3D et d’écouteurs pour obtenir des explications ou visualiser des photos anciennes.

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Nous retraversons le vaste couloir pour découvrir dans une des chambres « de jeune homme », de l’autre côté du rez-de-chaussée, un jeu de couleurs et de lignes géométriques tout à fait dans l’esprit « De Stijl », alors qu’à l’étage, nous découvrirons de douces harmonies dans la chambre des parents. Leur salle de bains attenante est somptueuse. Mais je vous laisse la surprise des étages, des terrasses, je ne vais pas tout vous dévoiler, sauf ce coup de cœur  (ci-dessous) : le boudoir bleu de Lucie Cavrois, avec ses meubles blonds en sycomore, sa moquette d’un bleu plus soutenu et ses fauteuils de velours vert.

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Malgré l’heure tardive, après la visite, nous avons pu déjeuner non loin de là, au Bô Jardin dans le parc de Barbieux, aussi j’offre un peu de publicité au restaurateur : la vue sur le parc fleuri y est fort agréable, le menu aussi. Un beau cadre pour se promener avant de reprendre la route.

28/09/2013

En accéléré

« En l’espace de quatre-vingts ans, de 1923 à 2003, la Villa Noailles sera passée par tous les états possibles dans l’existence d’une maison : la construction, l’extension, l’effervescence, l’éclat, les malentendus, la guerre, les mondanités, le déclin, la vente, l’abandon, la ruine, la restauration, la réutilisation. (…) Aussi, avec l’avantage du raccourci et un peu comme un film en accéléré, la Villa Noailles offre un rare spectacle des aléas de la vie, et ouvre un champ d’interrogations qui intéressent l’architecture, l’art et la culture dans leur étrange rapport au temps et au monde. »

François Carrassan, Une petite maison dans le Midi in La Villa Noailles (l’yeuse, 2003) 

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To be contained. Aldo Bakker à Sèvres 

http://www.aldobakker.com/news

"Sèvres est entièrement dédiée à la porcelaine." "On peut lui donner presque toutes les formes qu'on souhaite, sans oublier les couleurs et les glaçures. Mais je ne veux pas que mes idées et mes formes soient sous le contrôle de la matière. Il faut laisser de la place à l'imagination."
(Design Parade 8, Hyères, 2013)

 

 


26/09/2013

A la Villa Noailles

Combien de fois, en passant par Hyères, avons-nous projeté de visiter la Villa Noailles ? Cette fois, nous avions l’adresse et la confirmation de l’ouverture l’après-midi, jusqu’à la fin de septembre. Sans en savoir grand-chose, sinon que son architecte, Rob. Mallet-Stevens, était belge, nous avons emprunté la Montée Noailles en haut de laquelle, première surprise, se dressent les murs d’enceinte d’un monastère disparu. C’est à l’emplacement du clos Saint-Bernard, un terrain sur les hauteurs offert par sa mère au comte Charles de Noailles pour son mariage avec Marie-Laure Bischoffsheim, en février 1923, que le jeune couple décide de faire construire « une petite maison intéressante à habiter ». 

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Passé l’enceinte, deux possibilités : à gauche, l’entrée du parc Saint-Bernard (les jardins en restanques, comme la maison, sont à présent domaine public et de libre accès) ; à droite, une rampe vers la Villa, dont on découvre d’abord le jardin en pointe, comme la proue d’un vaisseau, où les carrés plantés d’aloès alternent avec des rectangles d’émaux de couleurs. Il y manque « La joie de vivre », une sculpture de Lipchitz, qui tournait sur son socle.

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Le chemin d’entrée longe la façade du « château cubiste », comme on l’a appelé, et le regard est capté d’abord par le jardin qui lui fait face sur la gauche, pourvu de sièges baroques et colorés et de transats. Les larges baies dans le mur blanc qui le clôture s’ouvrent sur un paysage splendide, plein sud : la végétation, la vieille ville, au loin la mer et les îles d’Or.

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La villa initiale se voulait fonctionnelle avant tout. Le couple d’aristocrates amateurs d’art et de nouveauté s’est tourné vers un architecte d’intérieur décorateur aux conceptions d’avant-garde : « organiser une installation pratique, hygiénique, commode, où règne à profusion l’air et la lumière », tel est pour Mallet-Stevens le rôle de l’architecte moderne. Charles de Noailles veut que tout y soit fait « pour avoir le soleil » et refuse quoi que ce soit de « seulement architectural ». (Il fera détruire le belvédère conçu pour marquer verticalement l’axe central, il n’en reste qu’un escalier ne menant à rien.)

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Du hall d’entrée, on accède par quelques marches au « salon rose » ajouté après coup à l’arrière. Un défi, la pièce ne dispose d’aucune fenêtre. Mallet-Stevens y remédie grâce au vitrail du plafond, un agencement orthogonal de quatre sortes de verre cannelé. Dans le cadre de la huitième édition de « Design parade », festival international de design organisé dans la Villa Noailles centre d’art, on y expose des sièges de Marcel Breuer en tubes et cuir. Inspiré par le guidon de son nouveau vélo, ce « jeune maître » du Bauhaus dessine un mobilier tubulaire aux formes nouvelles. On y reconnaît des fauteuils devenus célèbres, bientôt imités en grande série.

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Un long couloir vers la droite mène à deux chambres d’amis au rez-de-jardin, chacune dotée d’un cabinet de toilette, comme toutes les autres (cinq au total, dans la première villa). Le mobilier d’origine manque, on y présente les plans de la maison, des photographies des lieux ainsi que des artistes célèbres qui y sont passés : Cocteau, ami d’enfance de la comtesse, Dali, Buñuel, Francis Poulenc, Braque, Giacometti... Mécènes très actifs, leurs hôtes soutenaient le cinéma, la littérature et l’art. Ils organisaient de nombreuses fêtes où se retrouvait toute l’avant-garde.

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Pour meubler leur intérieur, les Noailles se sont adressés à divers créateurs tantôt conseillés par l’architecte, tantôt repérés dans des Salons. Une horloge identique dans toutes les pièces donne la même heure grâce à un réglage centralisé : des aiguilles triangulaires et des chiffres (un cadran de Francis Jourdain) simplement apposés au mur. 

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De l’autre côté du hall, on accède à un salon de lecture puis à deux salles à manger séparées par des portes miroirs coulissantes. On y montre du mobilier design de l’entre-deux-guerres, comme cette belle lampe en spirale dont je n’ai pas noté l’auteur. Ce qui frappe, 90 ans plus tard, c’est la modernité, la simplicité dont font preuve ces précurseurs.

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Les Noailles aimaient le cinéma. Amusantes, ces images de Biceps et bijoux (Jacques Manuel, 1928, illustration ci-dessus), projetées dans une petite pièce près du hall, où l’on voit toute une bande en tenue rayée suivre un cours de gymnastique collectif sur le solarium près de la piscine. Ils ont permis à Cocteau de réaliser Le sang d’un poète. Après le tournage de Man Ray, Les mystères du Château du Dé (1929), Buñuel écrit en partie à la Villa Noailles le fameux Age d’or de 1930 : ce « film surréaliste parlant » produit par les Noailles provoquera un tel scandale qu’il sera interdit en France pendant un demi-siècle ! Et la réputation de ses mécènes en sera très affectée.

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A l’étage, également orientées au sud, la chambre de monsieur, agrémentée plus tard d’une chambre en plein air (on pouvait dormir dans cette petite pièce fermée par des vitres coulissantes). Dans la chambre de madame, des photos, de petites figures féminines de Giacometti, portraits de Marie-Laure de Noailles en pied ou en buste.

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Très vite, le couple manque d’espace pour recevoir, pour loger les domestiques. A la villa initiale s’ajouteront de 1925 à 1932 une annexe, des communs, la « petite villa » et puis une piscine, un gymnase, un squash. On ignore qui en sont les concepteurs, Mallet-Stevens n’intervenant que pour le « salon rose » en 1926. Au final, cela fera quelque 1800 mètres carrés habitables et 600 mètres carrés de terrasses.

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Bio Composite © Mugi Yamamoto, 2013 
http://www.mugiyamamoto.com/ 

Comme la plupart des espaces, actuellement (jusquau 29 septembre), les grandes salles voûtées donnant sur le « jardin cubiste », jadis utilisées pour les réceptions, abritent les œuvres des jeunes designers en concours. Mugi Yamamoto (suisse) présente ses différents essais pour aboutir à un matériau « bio-composite » écologique et recyclable à base de glaise locale (Lausanne) et d’éléments biodégradables, sans cuisson, le résultat final étant assez stable et résistant pour fabriquer des meubles à bon marché.

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Dyade, 2013 © Julie Richoz
 
http://www.julierichoz.ch/

C’est une Suissesse, Julie Richoz, qui a remporté l’édition précédente de « Design parade ». Elle signe un amusant dessin d’une table où plusieurs personnes occupent des chaises aux formes variées et accueillent la nouvelle venue par cette phrase : « Entre, dessine ta chaise et installe-toi ! » Il faut monter à l’étage de la piscine (la maison s’est agrandie sur le côté et par le haut, le long du terrain en pente) pour admirer quelques-unes de ses créations récentes, dont la plus géniale est sans doute cette lampe « Dyade » mobile, jouant sur le plein, le vide et le mouvement. 

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Avant de redescendre et d’aller vous promener dans le parc, arrêtez-vous un instant sur la grande terrasse solarium qui jouxte la piscine (aujourd’hui vide et recouverte de verre) pour rendre hommage au grand pin parasol qui lui fait face. Vous en verrez d’autres dans les jardins, mais d’ici, cette noble architecture naturelle complète magnifiquement le modernisme de la Villa Noailles.

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Dans un intéressant coffret de trois livrets édité par l’yeuse, La Villa Noailles (2003), François Carrassan donne un aperçu historique (illustré en noir et blanc) des étapes par lesquelles elle est passée : un bref âge d’or (1923-1933), un long déclin jusqu’à ce qu’elle soit achetée par la Ville d’Hyères, en 1973. Trente ans plus tard, sa restauration s’achevait grâce à la volonté de Léopold Ritondale : « C’est un autre paradoxe de l’aventure : quand le temps ne cessait d’aggraver la ruine, que tout était dans l’impasse, savoir que la Villa Noailles serait rendue à sa vérité perdue par le fils d’un jardinier du vicomte devenu maire de la Ville d’Hyères. » (François Carrassan, Une petite maison dans le Midi)