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28/02/2017

Pas seuls

llop,josé carlos,parle-moi du troisième homme,roman,littérature espagnole,1949,franquisme,armée,famille,culture« Mon père et moi n’étions pas seuls parce que nous avions ma mère, mais parfois je doutais que notre famille fût une famille. Lorsque nous restions seuls à la maison, j’avais l’impression que nous étions deux fantasmagories silencieuses dont la vie aurait été en latence, et que cette vie n’acquerrait de sens qu’au moment où ma mère franchirait le seuil de la maison et où nous entendrions le tintement de ses clefs et le son de son parapluie dans le porte-parapluies de métal, le culot d’un obus d’une guerre ancienne et oubliée, les arbalètes et les heaumes de la tapisserie. Pendant les heures que durait son absence, chacun d’entre nous vivait au milieu de ses affaires comme un animal en état d’hibernation. »

José Carlos Llop, Parle-moi du troisième homme 

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Textes & prétextes,
9 ans

 

27/02/2017

Un garçon en hiver

Premier roman traduit en français de José Carlos Llop, Parle-moi du troisième homme (2001, traduit de l’espagnol par Edmond Railland, comme Le rapport Stein) est le récit d’un garçon, le fils du capitaine Eduardo Balmoral affecté durant l’hiver 1949 dans une garnison du Nord de l’Espagne. La première image qu’il en garde, c’est celle de ses parents dansant au milieu de la rue en revenant du cinéma où ils avaient vu Le troisième homme. « Depuis lors ma vie a été un long épilogue à la vie de Harry Lime. Depuis lors ma vie a été une suite d’accords de cithare à la poursuite de Harry Lime. »

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Ils ont d’abord habité à l’hôtel Bristol, d’où il pouvait voir, de la fenêtre de sa chambre, son père revenir de la batterie sur ses skis. « Toute vie s’appuie sur la mémoire et la mémoire est pure fantasmagorie. » Luis Duncan, le seul civil de l’hôtel – « Don Luis Duncan de Rivera » sur ses cartes de visite – fumait de gros cigares ; propriétaire du cinéma et du café Mundial, il était toujours au courant de tout à propos du gouvernement ou de Franco.

Dans la garnison dirigée par le colonel Montero, flanqué d’une épouse hautaine et de deux caniches, O’Callaghan, son ordonnance (poste refusé par Balmoral) élève seul ses trois filles, Leonor, Claudia et Irene. Quand les premières lettres anonymes contre Franco apparaissent, plus que d’éventuels maquisards, elles deviennent le premier souci dans la place, sauf pour l’épouse du commandant – « Moi, ma fille, c’est Balenciaga qui m’habille ou rien ».

Les mots anonymes se multiplient, circulent bientôt sur des billets de banque chinois. Madrid envoie deux hommes, dont le capitaine Alberto Horsch avec qui Eduardo Balmoral avait été au front, « et ensemble ils avaient connu ma mère à Madrid, au cours d’un voyage que mon grand-père lui avait promis lorsque la guerre serait finie. » On soupçonne Luis Duncan.

Parle-moi du troisième homme raconte cette affaire et surtout la vie de garnison, les familles des militaires, les rencontres troublantes – Claudia sera pour le narrateur « l’impératrice de l’hiver » – et les changements dus aux arrivées ou aux départs. Le garçon est seul avec sa mère à la villa Edelweiss, son père parti en manœuvres pour dix jours, lorsqu’arrive son oncle Jaime Doval, lieutenant d’infanterie, le mari de la sœur de sa mère. Celui-ci l’emmène avec lui en France dans une Duesenberg réquisitionnée.

L’adolescent a les yeux bien ouverts, qui enregistrent tout comme une caméra. Dans la boîte à gants, il voit le même carnet de moleskine noir que celui où son père prend des notes, un appareil photo, un pistolet. A la frontière française, l’autre passeport montré par son oncle et la croix de Lorraine qu’il épingle à sa veste. Au retour, surtout, il observe l’homme muet installé sur le siège devant lui, qu’il doit ramener à Barcelone – son oncle ne remarque pas qu’en lui touchant accidentellement la tête, son neveu l’a sentie froide comme la mort. Malaise.

Changement d’atmosphère : sa mère l’emmène chez elle pour Noël, c’est-à-dire dans la maison des grands-parents sur l’île (Majorque), « la maison des femmes ». Sa grand-mère Amélia, qui a vécu aux Indes, y dirige tout de son fauteuil, les tantes, l’oncle Ramón qui vit seul à l’entresol, le grand-père qui travaille à son encyclopédie de l’art militaire, Nani la servante et sa propre mère, si différente quand elle est dans cette maison.

« Tout le monde choisit pour vivre un endroit situé à mi-chemin entre ce qu’il sait et ce qu’il peut, c’est inévitable » lui avait dit son père. Ici, c’est sa grand-mère qui l’éduque : « apprends, plus tu apprendras tôt, mieux cela vaudra, comme ça tu pourras tout comprendre, et celui qui comprend tout pardonne tout et rien ne peut lui faire de mal. » Pour elle, il importe d’être craint et de garder les apparences.

Le dîner de Noël avancé à la veille de leur départ est l’occasion pour José Carlos Llop de peindre un grand tableau de famille, et la vision inoubliable qu’en gardera le narrateur, notamment de sa mère radieuse comme jamais il n’en a été témoin : « et je sus que ma vie serait une vie parmi les ombres, une vie à poursuivre des ombres ».

Le romancier a l’art de choisir pour ses chapitres des titres qui titillent l’imaginaire du lecteur, du premier, « Ascendance viennoise », au dernier, « Le sabre de mon père ». Différentes choses vont se préciser, parfois dramatiquement, au retour à la garnison : ce qui se passe entre ses parents, les rivalités politiques et militaires, sa relation avec Claudia, l’affaire des billets anonymes. Huit ans plus tard, le garçon devenu jeune homme choisira son camp.

Parle-moi du troisième homme est un roman d’atmosphère et une succession d’images vues ou réinventées. José Carlos Llop y déploie son talent de conteur, son œil, son sens du rythme. On y croise plus d’un trio, mais pour le jeune Balmoral, c’est dans le triangle familial que tout prend racine. Dans un entretien paru au Figaro en 2006, le romancier déclarait : « La famille est le vrai roman de l’individu. Aux chapitres qui se succèdent en lui répondront les chapitres de sa relation au monde. Et quand je dis monde, ici, je veux parler de la littérature. »

20/12/2016

Tirer

Carlos Llop couverture esp.jpg« J’ai commencé à tirer. J’ai tiré et tiré jusqu’à perdre le compte du nombre de coups de carabine que j’avais tirés et l’odeur de poudre m’excitait de plus en plus, jusqu’au moment où je me suis mis à pleurer. Jusqu’au moment où j’ai jeté la carabine par terre et je me suis mis à pleurer comme je n’avais jamais pleuré, enlaçant l’oncle Federico. Nous étions là, serrés l’un contre l’autre sous la pluie et les chênes, sachant l’un comme l’autre qu’il était impossible d’oublier tout ce que j’avais entendu. »

José Carlos Llop, Le Rapport Stein

19/12/2016

Le nouvel élève

« Guillermo Stein est arrivé au collège au beau milieu de l’année scolaire, à bicyclette. Aucun d’entre nous n’allait à bicyclette. » D’emblée, José Carlos Llop (né à Majorque en 1956), nous introduit dans un collège de Jésuites à Majorque, dans les années soixante, et dans la vie de Pablo Ridorsa, un garçon solitaire et sensible, élevé par ses grands-parents. Le Rapport Stein (El Informe Stein, 2000, traduit de l’espagnol par Edmond Raillard, 2008), en moins de cent pages, raconte leur amitié.

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José Carlos Llop donne un rythme très particulier à son récit – répétitions, explicitations, précisions : « On ne le voyait presque pas, le nouveau, Stein, sur sa bicyclette, n’eût été cet imperméable rouge qu’il portait sur les épaules, une pèlerine en plastique nouée autour du cou, sur laquelle la pluie dégoulinait jusqu’au sol. » En classe, Stein, avec ses pulls colorés, ses pantalons à poches, tranche avec eux tous habillés de gris ou de brun, « de la couleur des plumes de perdrix ».

Son arrivée coïncide avec la mort du père Azcárate, que les élèves de onze à seize ans, organisés par sections, doivent veiller dans la crypte de demi-heure en demi-heure, une coutume du collège pour leur tremper le caractère. Pablo est « consul d’histoire » et son groupe hérite du premier tour, suivi par celui de Palou, « consul de mathématiques » et « capitaine de la classe ». Pendant l’étude, Pablo surveille le nouveau, qui range ses affaires dans son pupitre, « pour avoir quelque chose à raconter à Palou quand il remonterait de la crypte ».

Tout les intrigue chez Stein, et en particulier la plaque ovale sur sa bicyclette, marquée des lettres « C. D. » et d’un blason « avec une devise en latin, des licornes et des fleurs de lis ». Rien qui ressemble à aucun drapeau de leur Atlas universel. Palou a décrété que c’était « un type bizarre ». Quand Stein referme son pupitre, il sourit à Pablo, qui lui sourit en retour.

A la maison, il raconte l’arrivée de Stein à ses grands-parents chez qui il vit, ses parents étant toujours en voyage : « Mes parents étaient des cartes postales couleur d’ambre (…) » postées à Nice ou à Marseille, au Caire ou à Tanger, remplies de formules creuses. Ses grands-parents échangent un drôle de regard quand il prononce le nom de Stein – « et Stein, pour la première fois, m’a paru être le sifflement d’un cobra, le son d’une balle avant qu’elle atteigne la cible. » Mais ils ne disent rien.

Blond aux yeux bleus, le nouveau sidère ses camarades de classe curieux en lâchant sans sourciller que son père « a été l’ami du comte Ciano » et que lui est « un agent secret de Sa Sainteté ». Alors les garçons décident de s’adresser à Planas, leur condisciple spécialiste de la Deuxième Guerre mondiale, dont un oncle a combattu dans la división Azul. Planas sait que Ciano avait imaginé d’italianiser Majorque, d’en faire « une base militaire et un lieu de repos pour les chefs du Fascio », mais il doute que Stein soit un espion, « aspirant camerlingue, tout au plus ». Et aucun n’ose lui demander ce que le mot veut dire. Alors Palou commande à Planas « un rapport écrit sur la famille de Stein ».

Puis la routine scolaire reprend le dessus, avec les faits et gestes des professeurs plus typés les uns que les autres, souvent brutaux ou de parti-pris. Stein invite Pablo à passer un dimanche après-midi chez lui et son grand-père ne dit pas non, mais « Méfie-toi de ce que tu ne connais pas et sois à la maison à huit heures ». La maison lumineuse de Guillermo Stein, située dans un quartier aux jardins luxuriants, est très différente de ce que connaît Pablo : « on voyait la mer depuis toutes les fenêtres ». Il est ébloui par la vue sur le port et sur la ville de Palma, « étalée en éventail sur la baie argentée », avec au centre le « fantastique vaisseau de pierre ocre » de la cathédrale.

Ce n’est pas le seul sujet d’étonnement pour Pablo, et cette après-midi chez les Stein va nourrir ses rêves pour longtemps. Mais sa grand-mère, lui dit son grand-père, n’aime pas qu’il aille là-bas – « Moi, ça m’est égal, dans cette vie tout ce qui doit arriver finit toujours par arriver. » Il rôde bien des secrets autour de Stein, le nouvel ami de Pablo Ridorsa.

L’arrivée d’un nouvel élève fascinant, les débuts d’une amitié hors du commun : de grands noms de la littérature ont traité ce sujet. Le Rapport Stein de José Carlos Llop, « comparé par la critique au Grand Meaulnes et aux Désarrois de l’èlève Törless » (quatrième de couverture) est un récit hanté par les histoires de guerre et les secrets de famille. Ce premier roman qu’on n’oubliera pas (merci, V.) donne envie de lire plus avant cet écrivain, « un Modiano majorquin » (selon Olivier Mony dans Le Figaro) pour qui la littérature la plus intéressante s’appuie sur la mémoire et sur le temps.

25/10/2014

La fortunée

Sepulveda esp.jpg« – Si on considère que l’oiselle a eu la chance, la fortune, de tomber sous notre protection, je propose qu’on l’appelle Afortunada, la fortunée, déclara Colonello.

– Par les ouïes de la merlu ! C’est un joli nom. Il me fait penser à une charmante mouette que j’ai vue en mer Baltique. Elle s’appelait comme ça, Afortunada, et elle était toute blanche, miaula Vent-debout.

– Un jour elle fera quelque chose de remarquable, d’extraordinaire, et son nom sera dans le tome 1 de l’encyclopédie, assura Jesaitout.

Tous tombèrent d’accord sur le nom proposé par Colonello. Alors les cinq chats se mirent en rond autour de l’oiselle, se dressèrent sur leurs pattes de derrière en tendant les pattes de devant pour former un toit de griffes et miaulèrent le rituel de baptême des chats du port. »

 

Luis Sepúlveda, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler

23/10/2014

Apprendre à voler

C’est retrouver un peu de la magie d’enfance que d’ouvrir un livre illustré. Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996, traduit de l’espagnol par A.M. Métailié) de Luis Sepúlveda est devenu un classique (traduit en 26 langues, Prix Versele, Prix Sorcières, entre autres). L’histoire a aussi inspiré un dessin animé. Les illustrations sont de Miles Hyman. 

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Excellent conteur, Sepúlveda nous emmène immédiatement en plein ciel, au milieu de mouettes fatiguées par six heures de vol et guettant les bateaux « à l’embouchure de l’Elbe dans la Mer du Nord » pour profiter de la pêche aux harengs et se refaire des forces. Kengah, « une mouette aux plumes argentées », plonge pour attraper un quatrième poisson et n’entend pas le cri d’alarme des autres. Elle se retrouve seule sur l’océan, prise au piège d’une vague noire et mortelle.

 

« J’ai beaucoup de peine de te laisser tout seul, dit l’enfant en caressant le dos du chat noir et gros. » Zorbas, à la fenêtre, aime beaucoup le garçon qui l’a recueilli après qu’il s’est échappé du panier « dans lequel il vivait avec ses sept frères », le seul chaton né tout noir avec une petite tache blanche sous le menton, et qui l’a sauvé de l’appétit d’un pélican dans le port de Hambourg. 

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« Pendant deux mois il allait être le seigneur et maître de l’appartement », visité tous les jours par un ami de la famille qui s’occuperait de sa nourriture et de la litière. « C’est ce que pensait Zorbas, le chat grand, noir et gros, car il ne savait pas encore ce qui allait lui tomber dessus très bientôt. »

 

Vous l’avez deviné, quand enfin Kengah réussit à quitter la nappe de pétrole poisseuse, elle sait qu’elle entame son dernier vol, et rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu’à la terre ferme – c’est sur le balcon où Zorbas prend le frais qu’elle s’abat, sale, malodorante, épuisée. Le temps de lui expliquer qu’elle va pondre un œuf avant de mourir et de lui faire une triple demande : ne pas manger l’œuf, s’en occuper jusqu’à la naissance du poussin, et lui apprendre à voler. Zorbas promet, la mouette lâche un petit œuf blanc taché de bleu et pousse son dernier soupir. 

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Comment tenir cette promesse ? Zorbas aura besoin d’aide. Par le toit, il peut atteindre un marronnier, descendre dans la cour de l’immeuble et retrouver ses amis en prenant garde aux voitures, aux chiens vagabonds et aux chats voyous du voisinage. Nous allons donc faire la connaissance de ses amis, découvrir où ils vivent, comme Jesaitout, qui sait consulter l’encyclopédie, habite le Bazar du Port chez Harry, un vieux loup de mer, en compagnie de Matias le chimpanzé.

 

Zorbas s’est engagé, et nous allons le voir à l’œuvre, déployant mille ruses pour garder l’œuf au chaud et faire en sorte que son visiteur nourricier ne l’aperçoive pas, jusqu’à la naissance du poussin et aux autres problèmes qui en découlent – celui-ci ne veut pas de ses croquettes, par exemple. Je ne vous en dirai pas plus.

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Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler est un conte plein d’aventures et de drôlerie, de quoi sourire tout du long. Sepúlveda y intègre des observations sur le comportement des humains, sur la vie en communauté, et des critiques sur les dérives du monde d’aujourd’hui. En adoptant le point de vue des chats, le romancier chilien offre ici une belle leçon de solidarité sans faire de morale, avec poésie et « humanité » féline.

 

Il l’a écrite pour consoler un peu ses enfants de la mort de leur chat, et pour ses petits-enfants, il a raconté récemment une autre vie de chat dans Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis, un nouvel hommage à l’amitié qui se joue des différences, d’après le billet de Lire & merveilles (rencontre avec Sepúlveda au Salon du Livre en 2013). Deux belles histoires à mettre entre toutes les mains.

 

***

 

P.-S. Une poule aussi rêve de voler, lui a-t-on raconté l’histoire de la mouette et du chat de Sepúlveda ?
Un lien envoyé par Colo, en espagnol, et un second, la présentation française du conte de Sun-mi Hwang (Corée) et du dessin animé qu’il a inspiré. (27/10/2014)

12/07/2014

Cette voix

GGM L'amour (poche).jpg« La seule chose que je vous demande c’est d’accepter une lettre », lui dit-il.
Ce n’était pas la voix que Fermina Daza attendait : elle était nette et révélait une maîtrise qui n’avait rien à voir avec la langueur des manières. Sans lever les yeux de l’ouvrage, elle répondit : « Je ne peux l’accepter sans la permission de mon père. » Florentino Ariza trembla d’émotion en entendant la chaleur de cette voix dont le timbre étouffé resterait gravé dans sa mémoire jusqu’à la fin de sa vie. Mais il tint bon et répliqua sans plus attendre : « Obtenez-la. » Puis il adoucit son ordre d’une supplique : « C’est une question de vie ou de mort. » Fermina Daza ne le regarda pas, elle n’interrompit pas sa broderie, mais sa décision entrebâilla une porte, par où pouvait passer le monde entier.
« Revenez tous les après-midi, lui dit-elle, et attendez que je change de chaise. »

Gabriel García Márquez, L’amour aux temps du choléra

 

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Dès lundi, une pause en photos :
elles vous inspireront peut-être ? 

Un souvenir, une histoire, un mot -
libre à vous si l'envie vous en vient,
de commenter l'une ou l'autre.

Bel été
&
à bientôt.

Tania.

 

10/07/2014

L'amour aux Caraïbes

L’amour aux temps du choléra (1985, traduit de l’espagnol (Colombie) par Annie Morvan) est un roman splendide (merci, Colo, pour la recommandation). Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature 1982, y conte les destins croisés, dans une petite ville des Caraïbes, du Dr Juvenal Urbino, de son épouse Fermina Daza, et d’un autre homme qui l’aime à la folie, Florentino Ariza. 

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Leur histoire commence dans « l’odeur des amandes amères » que reconnaît le médecin appelé auprès du cadavre de Jeremiah de Saint-Amour, un réfugié antillais photographe devenu avec les années « son adversaire le plus charitable aux échecs » et son ami : le suicide ne fait aucun doute pour « le médecin le plus ancien et le plus éclairé de la ville en même temps que le plus distingué de ses citoyens ». L’homme lui a laissé une lettre et malgré ses quatre-vingts ans, le Dr Urbino s’aventure « dans le remugle du vieux quartier des esclaves » pour y saluer la femme que Jeremiah aimait et à qui il a tout laissé.

Le docteur et son épouse habitent « de l’autre côté de la baie, dans le quartier résidentiel de la Manga » une maison « grande et fraîche » très bien tenue où seul un perroquet est encore admis après les dégâts terribles causés par les innombrables animaux domestiques que collectionnait Fermina Daza – elle a pris son mari au mot quand il a décrété alors que « dans cette maison, qui ne parle pas n’entre pas ».

A 72 ans, de façon inopinée, la femme du docteur devient veuve. Le dernier à la quitter après l’enterrement de son mari est l’homme qu’elle a effacé de sa vie depuis longtemps. Elle n’en croit pas ses oreilles quand Florentino Ariza, 76 ans, lui déclare sur-le-champ : « Fermina, j’ai attendu cette occasion pendant plus d’un demi-siècle pour vous réitérer une fois encore mon serment de fidélité éternelle et mon amour à jamais. » Après l’avoir mis dehors, furieuse de son impudence, elle peut enfin pleurer « la mort de son époux, sa solitude et sa rage ».

Le récit remonte aux temps de leur jeunesse, quand Florentino est tombé amoureux de la fille unique de Lorenzo Daza, elle n’avait encore que treize ans : comme Fermina n’avait plus sa mère, c’est sa tante Escolástica qui s’occupait d’elle et veillait à ce que rien ne la distraie de ses études dans un collège fréquenté par la bonne société. Pour les voir passer, le jeune homme s’asseyait seul sur un banc à l’écart, avec un livre, et bientôt il s’était mis à lui écrire des billets qu’il ne pouvait lui remettre.

Quand enfin l’occasion s’était présentée, Fermina avait pris la lettre de Florentino en lui demandant de ne plus revenir sans un signe de sa part. Dans l’exaltation des échanges épistolaires, leur amour se développait en secret, avec la complicité de la tante. Mais un jour le père de Fermina y avait mis fin brutalement en emmenant sa fille chez ses cousines pour l’éloigner de ce piètre prétendant et lui faire épouser « le plus apprécié des célibataires », l’élégant et savant docteur Juvénal Urbino.

Si l’histoire du trio est romanesque à souhait, c’est d’abord par le génie du conteur : Gabriel García Márquez a l’art de donner une intensité rare aux faits et gestes, aussi quotidiens voire triviaux soient-ils, ou au contraire extraordinaires. Il étoffe son récit de saveurs et de senteurs, assure la tension à chaque page avec des portraits, des descriptions, des répliques qui donnent une aura fabuleuse à tout ce qui s’y déroule, drôlerie et gravité mêlées. 

Le climat des Caraïbes, les mœurs de la fin du XIXe siècle offrent un cadre flamboyant aux personnages de L’amour aux temps du choléra. Dans cette histoire qui n’a rien de la mièvrerie des romans d’amour et où la passion se joue de l’âge, on verra jusqu’à quel point Florentino Ariza, passionné de l’amour, des femmes et des mots, pourra reconquérir celle qu’il n’a jamais cessé d’adorer.

16/07/2011

Chaque jour

« C’est l’automne déjà. Et, après les dernières battues des gardes civils et le retour vers le sud des troupeaux transhumants, tout retrouve son ordre et son calme autour de nous : les provisions et le bois pour le feu accumulés tout au long de l’été, le cochon mis à fumer au fond de notre caverne – et de certaines cuisines anonymes de Pontedo et de La Llánava –, les sons de la vallée et des montagnes, la ronde monotone du soleil et de la lune, celle des relèves de la garde civile et notre interminable et ennuyeuse surveillance. Tout sauf nous, chaque jour plus seuls et plus désespérés, chaque jour plus hantés par l’hiver qui s’annonce, comme à l’accoutumée, interminable et féroce et qui, à nouveau, changera ce trou humide en une tanière infecte tout juste bonne pour des bêtes pestiférées. »

 

Julio Llamazares, Lune de loups 

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14/07/2011

Comme les loups

De 1937 à 1946, Lune de loups (Luna de lobos, 1985, traduit de l’espagnol par Raphaël Carrasco et Claire Decaëns) nous fait revivre des années douloureuses pour l’Espagne sous Franco. Julio Llamazares raconte comment ceux qui avaient fui dans la montagne après la chute du front républicain des Asturies ont dû y rester pendant des années pour échapper à la traque des gardes civils, y survivre, s’en échapper parfois ou y mourir, à moins de réussir à passer la frontière et s’exiler. 

 

 

Ils sont quatre à monter en automne vers le col d’Amarza : Ramiro et son frère Juan, Gildo et Ángel, le narrateur. Dans la vallée, au versant sud, une lumière s’allume dans une maison. « Bientôt il fera clair et pour lors il nous faudra être cachés. La lumière du soleil n’est pas bonne pour les morts. » Sous la menace de leurs armes, ils se font ouvrir la porte et donner à manger, ils n’ont plus rien avalé depuis cinq jours. « Le lait est chaud et épais. Il descend comme une flamme dans ma gorge. » Puis ils reprennent la marche à travers les montagnes, pour rejoindre leur contrée quittée un an plus tôt.

 

Au-dessus des toitures de La Llánava, Ramiro signale une tache jaune sur un chemin : la sœur d’Ángel porte le foulard jaune offert par son frère pour mener les vaches au pré. Celui-ci descend lui annoncer leur arrivée cette nuit, mais cela l’effraie : « Ils vont te tuer. » Dans l’obscurité, ils s’introduisent dans la grange, apprennent que les gardes civils ont emmené le père. Même si sa sœur Juana le conjure de s’en aller, Ángel décide de rester, la grange a déjà été fouillée, mais les autres retournent dans la montagne. Quand son père revient, maigri, vieilli, il lui donne de l’argent pour passer dans l’autre zone, c’est trop dangereux par ici : « Ils recherchent tous ceux qui étaient aux Asturies »

 

Le groupe décide alors de se cacher dans une mine abandonnée. Ramiro y a travaillé douze ans, de quinze à vingt-sept ans, avant la guerre civile. A la bergerie, ils emportent des fromages et une brebis, qu’Ángel paie au berger dont ils ont aussi pris la carabine. Gildo tue la bête, la vide, Juan sort les viscères puis donne l’alerte : quelqu’un là-haut l’a vu ! C’est un gamin de Vegavieja qui cherche une chèvre et les accuse de l’avoir volée avant de s’enfuir. Bientôt les gardes civils arrivent avec des soldats pour fouiller la mine, poussant deux prisonniers devant eux, qu’ils abattent. Les fuyards se sont réfugiés dans une grotte humide et glacée – « avant le printemps, nous ne pourrons pas nous échapper d’ici. »

 

Deux ans plus tard, Ángel et ses compagnons arrêtent au col un autocar qui va au marché de León. A l’abri de leurs passe-montagnes, ils prennent l’argent des passagers sous la menace de leurs mitraillettes. Ángel passe deux jours et deux nuits chez son amie María ; de la fenêtre de sa chambre, il surveille un tablier à carreaux bleus pendu dans le jardin, qui signale la présence de gardes civils autour de la maison familiale. « Tu sens les bois, tu sens comme les loups », lui dit la jeune femme. A cinq heures du matin, le tablier a disparu, il peut se glisser chez lui. Sa sœur a été battue par les gardes civils, elle remet du sang. Ángel : « comment lui dire que je souffre davantage pour eux que pour moi. Sans savoir comment mettre un terme à ce cercle sanglant et interminable. »

 

Son père lui avait dit un soir en rentrant chez eux : « Regarde, mon fils, regarde la lune ; c’est le soleil des morts. » Et c’est ainsi que se sentent les fugitifs, comme des morts, comme des loups. Toujours sur la défensive, toujours prêts à fuir ailleurs, à tuer pour ne pas être tués. Se déplaçant au clair de lune. La possibilité d’un retour s’éloigne chaque jour, y compris pour Gildo qu’attendent une femme et un fils. Des échappatoires se révèlent souvent des pièges meurtriers, et il faut beaucoup d’argent pour passer à l’étranger. Les villageois sont partagés entre la compassion – certains les aident – et « la peur, chaque jour plus grande, des représailles ». Connaîtront-ils tous les quatre, l’un après l’autre, le sort des loups traqués et abattus ?

Nous suivons jusqu’en 1946 les pas d’Ángel, l’ex-instituteur de La Llera, qui d’année en année, à travers des hivers terribles, se sent devenir une véritable bête qui effraie les gens, et même les siens. Dans Lune de loups, Julio Llamazares décrit avec une intensité remarquable le destin de ces maquisards condamnés à épouser la montagne dans toute sa rigueur et toute sa beauté intransigeante. Toujours à deux doigts de la mort. Vivant comme des loups.