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24/09/2016

Trois pièces

Colette dans son appartement.jpg« Le petit appartement que j’occupais à cette époque faisait l’envie de mes rares visiteurs. Mais je connus vite qu’il ne me retiendrait pas longtemps. Non que ses trois pièces – disons deux pièces et demie – fussent incommodes, mais elles mettaient en évidence des objets impairs qui, sous d’autres lambris, avaient été pairs. Je ne possédais plus qu’une des deux potiches rouges, montée en lampe. Le second fauteuil Louis XV, absent, il tendait ailleurs ses maigres bras à un repos qui n’était pas le mien. Ma bibliothèque plate attendait vainement l’autre bibliothèque plate, et l’attend encore. »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 62. 

Colette (1873-1954) dans son appartement du Palais-Royal, à Paris, 1935. © Albert Harlingue / Roger-Viollet

 

22/09/2016

Abandonner mes mains

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Colette (1873-1954) en mai 1948
© Boris Lipnitzki / Roger-Viollet
(Paris en Images)

« Mais auprès de mes sibylles à dix et vingt francs, je n’avais fait que me divertir, écouter la richesse étroite de vieux vocables exclusifs, abandonner mes mains à des mains tellement étrangères, tellement poncées par le contact des mains humaines, que je bénéficiais d’elles un moment, comme j’eusse fait d’un bain de foule, d’un récit insignifiant et volubile, d’un analgésique, enfin, à l’usage des enfants… »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 60.

 

20/09/2016

Contredanse

colette,la lune de pluie,nouvelle,littérature française,extrait,cultureCependant, je suivais les trottoirs, où la présence des concierges sur leurs chaises, les jeux des enfants et les trajectoires des balles obligeaient le passant, dès juin, à une sorte de contredanse, deux pas en avant, deux pas en arrière, effacez-vous et tournez. L’odeur de l’évier bouché, en juin, se rend maîtresse des beaux crépuscules roses. Par contraste j’aimai mon quartier de l’ouest et sa sonorité de corridor vide. Une autre surprise m’y attendait, sous la forme d’un télégramme : Sido, ma mère, arrivait le lendemain, pour trois jours, à Paris. Elle ne fit, après celui-là, qu’un dernier voyage hors de son petit pays. »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 51.

Photo de Sido : http://www.desfemmes.fr/auteur/sido/

 

19/09/2016

Ce qui est neuf

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« Que faisais-je, dans ce désert ? Ce n’était pas un désert. Je délaissais, chez moi, trois pièces étroites et closes, mes livres, le parfum que je vaporisais, ma lampe… Mais on ne vit pas d’une lampe, d’un parfum, de pages lues et relues. J’avais ailleurs des amis, des camarades, Annie de Pène meilleure que les meilleurs. Mais, pas plus que la chère fine ne vous épargne la fringale de cervelas, l’amitié éprouvée et délicate ne vous ôte le goût de ce qui est neuf et douteux. »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 45.

 

17/09/2016

Manifestations étranges

colette,la lune de pluie,nouvelle,littérature française,extrait,culture« Nos péchés sont moins de facilité que de prédilection. Secourir avec passion une personne inconnue, fonder sur elle des espoirs que décourageraient la sagesse et l’amitié de nos pairs, adopter furieusement un enfant qui n’est pas le nôtre, nous ruiner, d’une manière obstinée, pour un homme que probablement nous haïssons, ce sont là des manifestations étranges d’une lutte contre nous-mêmes, qui a nom tantôt désintéressement, tantôt esprit de contradiction. »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 41.

Ernest Moulines, Portrait de femme

15/09/2016

A travers la vitre

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« Mais au moment de la quitter, à travers la vitre grossière d’une de ses fenêtres, une soufflure de verre touchée par le soleil projeta, sur la paroi opposée, le petit halo d’arc-en-ciel que je nommais, autrefois, la « lune de pluie ». L’apparition de l’astre illusoire me précipita si rudement dans le passé que j’en restai sur place, immobile, enchantée… »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 22.

13/09/2016

Belles pages

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« Le langage de l’imprimerie, qui n’y voit pas malice, nomme « les belles pages » ces clairières blanches où le texte, refoulé, ne commence qu’à mi-feuillet. J’ai bien envie – il est vrai que c’est sur le tard – d’appeler « beaux jours » les jours où le travail, la flânerie, l’amitié se faisaient la part large, au détriment de l’amour. »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 20.

12/09/2016

Tentation du passé

Avez-vous lu La lune de pluie de Colette (1873-1954) ? Publié en 1940 dans Chambre d’hôtel, ce récit entre dans « le cercle des grandes nouvelles » inauguré avec Bella-Vista (1937). Je ne vous en dirai rien d’autre. Voici le premier des extraits choisis, régalez-vous.

Colette couverture 1001 nuits.jpg

« A mes dépens, j’ai eu le temps d’éprouver que la tentation du passé est chez moi plus véhémente que la soif de connaître l’avenir. La rupture avec le présent, le retour en arrière et, brusquement, l’apparition d’un pan de passé frais, inédit, qu’ils me soient donnés par le hasard ou par la patience, s’accompagnent d’un heurt auquel rien ne se compare, et duquel je ne saurais donner aucune définition sensée. Haletant d’asthme parmi la nue bleuâtre des fumigations et le vol des pages une à une détachées de lui, Marcel Proust pourchassait un temps révolu. Ce n’est guère le rôle des écrivains, ni leur facilité, que d’aimer l’avenir. Ils ont assez à faire avec l’obligation de constamment inventer celui de leurs héros, qu’ils puisent d’ailleurs dans leur propre passé. Le mien, si j’y plonge, quel vertige ! »

Colette, La lune de pluie, Mille et une nuits, 2000, page 14.