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07/12/2010

Disait l'autre

Gouweloos Plage.jpg

 

« Voyager disait l’autre voyager rajeunit

En quittant Bucarest j’ai retrouvé mon nid

 

tout neuf mes œufs rangés – poèmes en plan menus

projets – et Pénélope avec un homme nu

 

que je pris pour Ulysse et qui n’était   ô mère

que moi sale et barbu comme on revient de mer

 

bredouille ayant mangé sa faim d’air d’îles d’eau

et juré ses grands dieux de vivre sur le dos

 

les yeux rivés au ciel à brouter les nuages

qui vous allègent seuls   et de l’âtre et de l’âge. »

 

Guy Goffette, Blues du mur roumain – VII (Le pêcheur d’eau)

 

06/12/2010

Pêche aux vers

Pas encore repartie dans la lecture au long cours, j’ai pêché des vers chez Guy Goffette. Le pêcheur d’eau (Poésie/Gallimard, 2007), paru en 1995, recueille des textes assez mélancoliques de l’écrivain belge « brasseur de nuages » comme ses amis poètes. Il a étudié, enseigné, voyagé, vendu des livres, il vit à présent à Paris « comme passeur de livres en partance ».

 

Wytsman Juliette Tournesols sous la neige.jpg

 

« Que ce jour soit un jour simplement,

un jour donné, un jour de passage encore

Et qui traîne un peu les pieds dans ta vie 

où rien ne bouge dangereusement »

 

Cette strophe de Voilà (Tout un dimanche autour du cou) donne l’ambiance et le ton. Les poèmes de Goffette sont pleins d’herbe, de chiens, de vent, de lions et de chats, de bois, de filets d’eau, de roses et de pommiers, à toutes les saisons.

 

« Mais revoici la cuisine et son train 

d’ombres cassées par la fine lumière 

de mars. Le chat dort sur le frigo,

l’âme enfoncée jusqu’aux yeux

 

dans le gant du soleil... » (9 heures en mars)

 

Chantier de l’élégie se décline en six étapes, les vers deux par deux.


« A tondre l’herbe d’octobre – la dernière

avant la horde rousse et la poigne d’hiver,

 

le désespoir (ou quoi d’autre si demain

n’existe pas ?) vous prend à la gorge… »

 

Une question de bleu s’ouvre sur l’azur : « Le ciel est le plus précieux des biens dans l’existence. Le seul qu’on puisse perdre le soir et retrouver au matin, à sa place exacte, et lavé de frais. » Bleus à l’âme – « Il y a tant à faire et tout va se défait. / Le fil bleu de ta vie, dans quelle cuisine d’ombres / l’as-tu laissé se perdre, lui qui te menait doux… »

 

Poète du simple et des jours, du jour et des simples, Goffette rend hommage à d’autres passeurs de mots : Charles-Albert Cingria, Francis Jammes (Prière pour aller au paradis avec Jammes), Jules Supervielle, Claudel.
Prenons un début –
« S’il fait nuit noire et qu’on est en plein jour,
ne vous retournez pas trop vite : un chat

 

mal retourné peut devenir lion

surtout surtout s’il n’est pas vraiment gris »

 – et une fin :

« dans les jardins du rêve où nous avons

fleuri, avant d’errer sur les chemins

 

de l’homme, hagards et gris comme des chats

en plein jour, des lions de mélancolie. » (Jules Supervielle, I)

 

Mais assez de bouts rimés, pêchés çà et là toujours à tort. Un poème se livre en entier, je sais, que Goffette me pardonne. J’ai parlé ici de L’enfance lingère, je relirai son Elle, par bonheur et toujours nue sur Bonnard, son Verlaine d’ardoise et de pluie. Voici le premier temps d’une Fantaisie intitulée Blues du mur roumain.

 

« Avec l’âge nous viennent toutes sortes de choses

des maîtresses des varices ou la furonculose

 

qu’on prend sans rechigner et sans dire merci

n’ayant rien demandé  quand notre seul souci

 

est de pouvoir encore gravir un escalier

derrière une inconnue aux jambes déliées

 

et frémir doucement tout en serrant la rampe 
de ce reste d’été qui nous chauffe les tempes

 

comme à l’heure des amours qui n’en finissaient pas

de rallonger la route en dispersant nos pas »

01/12/2008

Le cul dans la soie

C’est un livre léger, et de ton et de sujet et de poids, à peine cent cinquante pages de souvenirs d’enfance. Ses courts chapitres tournent tous autour des mystères de la lingerie féminine, d’où le joli titre que lui a donné Guy Goffette : Une enfance lingère (Prix Rossel 2006). Un vrai plaisir de lecture.

 

Né en Gaume en 1947, Goffette est le fils aîné d’une famille ouvrière. Des soirs d’enfance, il lui reste moins les baisers de sa mère que la rituelle expression de son père en le mettant au lit : « Allez, ouste, le cul dans la soie ! » Variante, quand Simon répugne à l’effort : « Gamin, rappelle-toi que tu n’es pas né le cul dans la soie. » Plus tard, il découvrira que les savoureuses expressions paternelles prenaient bien des libertés avec les tournures populaires reprises dans le dictionnaire.

 

Soie.JPG

 

« A la sortie du village, où commençaient les prairies, les champs de seigle et d’épeautre et les talus à coquelicots, se dressait une bâtisse sans fenêtres flanquée d’un abreuvoir de schiste : le lavoir communal. C’était un carré parfait, à ciel ouvert, avec une espèce de préau autour du bassin pour abriter les lavandières. » C’est là qu’à deux, trois ans, tombé dans l’eau, Simon, tel Moïse, doit son salut au soutien-gorge de Germaine, son  « premier vrai contact avec la lingerie féminine ».

 

Se souvenir, pour Goffette, c’est d’abord retrouver les mots. « Chicon », par exemple. L’enfant le déteste - l’homme qu’il est devenu y résiste encore. La découverte du verbe « conchier », si proche, lui procure son insulte préférée, « le bijou de son répertoire » : « Et puis, je te conchie, espèce de chicon ! » Simon ne sait pas encore que le sens des mots, lui aussi, peut se lire à l’envers, comme quand on dit « l’enfer » pour « le paradis ». Je n’en dirai pas plus sur les circonstances inénarrables de la révélation : « à cinq ans déjà, j’avais touché la part des anges sous les jupes noires d’une sœur en cornette ».

 

Envoyé à neuf ans chez sa grand-mère devenue veuve, pour lui tenir un peu compagnie, Simon découvre un terrain de jeu inattendu, dans la grange au fond du verger. Là dort le corbillard que bichonnait son grand-père et que tirait Grisou, le cheval du voisin, aux grandes occasions. « Le corbillard était intact avec son dais de velours noir à festons, ses broderies à croix d’argent et ses quatre grandes roues cerclées de fer. » Le garçon y tient les rênes en se racontant des histoires de bandits, quand fait irruption une gamine de dix ans, « Calamity Jeanine ». Cette meneuse-née n’a pas sa langue en poche et devient une formidable camarade de jeu. Simon n’oubliera pas la petite culotte de satin bleu roi qu’elle lui dévoile sans façon.

 

Eveillé aux douceurs cachées, Simon va parfaire son éducation plus tard en compagnie de l’oncle Paul qui vend à domicile des articles de bonneterie, « le fin du fin pour les dames ». Depuis longtemps, il espère l’accompagner un jour dans ses livraisons, tenir les rênes du cheval bai qui tire son fourgon. Quand son rêve se réalise enfin, - « la semaine des quatre jeudis, elle existe » - le garçon ne se tient plus de joie. A leur seconde halte, pour le faire patienter pendant « les essayages », son oncle donne à Simon un carton de bas à trier par paires. Dans cette mousse beige, brune ou noire, ses mains plongent et caressent, s’exercent aux nuances surprenantes des textures. « Je compris d’un coup que le Far West était une vieille lune, les batailles de mes soldats de plomb voués à l’ensablement, mais que la bonneterie, voie aventureuse s’il en est, avait tout l’avenir devant elle. »