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16/03/2017

Le bal de Grannec

Quel roman foisonnant que Le bal mécanique de Yannick Grannec ! Il s’ouvre sur une équipe de télé-réalité américaine au travail, il se ferme sur la contemplation d’un paysage et entre-temps, sur plus de cinq cents pages, relate des séquences de vies. De Josh Schors, animateur de télévision à Chicago, à son père Carl, peintre à Saint-Paul-de-Vence, pour le présent. De Théodor Grenzberg, marchand d’art entre Allemagne et Suisse, à l’effervescence dune étudiante au Bauhaus, pour le passé. Qu’est-ce qui relie véritablement ces trois hommes ? C’est le fil conducteur du roman, où apparaissent de beaux personnages de femmes.

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Tisserandes, Dessau, Ecole du Bauhaus, 1927 | Photographe Lux Feininger

« Un siècle, une famille, l’art et le temps », annonce la quatrième de couverture. Le récit affiche sa mécanique romanesque : chaque séquence porte en titre trois éléments (prénom, lieu, année) et en épigraphe la légende d’une œuvre d’art (titre, artiste, année, technique). Tantôt à la première personne, tantôt à la troisième. Narration, dialogue, correspondance. Voilà pour le cadrage.

L’émission « Oh my Josh ! » propose à une famille candidate de vider sa maison et de la rénover en une semaine. Durant les travaux, ses habitants sont logés dans un hangar aménagé et interrogés sur leurs attentes : « Une famille qui postule à OMJ ! demande à être sauvée d’elle-même. » Cela fait huit ans que Josh fabrique ce programme avec sa femme Vikkie et son équipe, chaque émission est un défi : il faut préserver l’effet de surprise, prévoir et maîtriser les réactions des candidats, en tirer deux séquences télégéniques de trois quarts d’heure.

A Saint-Paul-de-Vence, Carl Schors, 85 ans, son père, vit dans une maison au décor minimaliste, où chaque objet est choisi. De la terrasse, il contemple la vue sur les collines et le cap d’Antibes. Il rouspète quand Aline, sa gouvernante, ne replace pas les pieds de son fauteuil exactement sur les marques au sol. Un article de magazine retient son attention : « Cornelius Gurlitt et le trésor nazi ». Dans la liste des œuvres spoliées pas encore restituées figure un portrait d’homme par Otto Dix, celui de Theodore Grenzberg : « Grenzberg », un nom qu’il n’a plus prononcé depuis longtemps, un nom qui « fut le sien ». Il va contacter son avocat à Chicago.

Considéré par son père comme « un opportuniste », voire « un escroc », Josh s’est inspiré pour son émission du catalogue Ikea. La maison des Carter où ils filment la première étape, « la Purge », révèle un intérieur vieillot, à part la chambre de Jane, leur fille, impatiente de « se tirer de cette baraque ». Vikkie est uniquement « la Voix » de l’émission, elle n’y apparaît pas. Psychologue de formation, elle a mis au point un schéma de psychogénéalogie qu’ils appellent le « Diagramme de Dickens » pour cerner les personnalités des candidats et les liens entre eux.

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Paul Klee, Blanc polyphoniquement serti, 1930,
plume et aquarelle
© Centre Paul Klee, Berne 

Josh Schors ne s’est guère intéressé à ses propres origines : son père Carl a été adopté par David et Ethel Schorsmann en 1940, à qui ses parents l’avaient confié « la mort dans l’âme ». Mais Vikkie est enceinte de trois mois et quand sa belle-mère Mina, toujours soucieuse de Carl malgré leur divorce, les appelle pour dire son inquiétude – Carl lui a téléphoné en pleine nuit, bouleversé –, elle désire en savoir davantage sur les ancêtres du futur bébé qu’ils appellent entre eux « la Chose ». Les recherches de l’avocat sur les Grenzberg font apparaître un nouveau nom : Magdalena Grenzberg. Qui est-elle ?

En studio, les Carter déçoivent, peu réactifs. L’équipe décide de déclencher une crise pour faire avancer les choses et Vikkie découvre que la mère a menti sur leurs motivations. En réalité, c’est leur fille qui voulait être sélectionnée, devenir célèbre grâce à l’émission et gagner assez d’argent pour se refaire le nez. Ce tournage compliqué leur donne du fil à retordre.

Dans ses moments libres, Vikkie cherche sur internet des traces de Magdalena et finit par trouver une « Magda Grenz » étudiante au Bauhaus, photographiée avec d’autres étudiantes, « les Tisserandes » : elle a les mêmes yeux clairs que Josh. Magda devient son obsession, tandis que Josh prépare le retour des Carter dans leur « nouveau foyer » : « Ils feindront d’être surpris. Je feindrai d’être triomphant. La lumière sera belle. » Le triomphe de Vikkie, ce sera de découvrir que Grenzberg et Klee étaient amis, Klee était même le parrain de Magda. « Le bal mécanique », une toile qu’il a offerte à Théo, reste introuvable.

En seconde partie, Grannec remonte jusqu’en 1901, quand Théodore Grenzberg décide d’abandonner ses études de médecine pour l’histoire de l’art, quitte Munich pour Paris, et travaille pour Vollard. On découvre alors la destinée de ce marchand d’art, son mariage avec Luise, une riche héritière excentrique, sa rencontre avec Paul Klee, la naissance de Magdalena. Années 1910, 1920, 1930… Les années du Bauhaus se terminent avec la montée du nazisme et c’est à travers l’histoire de Magda Grenz que Yannick Grannec les raconte. Magda veut être libre, créer, être heureuse, y arrivera-t-elle ?

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Paul Klee et son chat Bimbo (source)

Le bal mécanique mêle si bien personnages réels et fictifs qu’on a l’impression qu’ils ont tous existé. Le découpage du récit en séquences semble parfois forcé, les deux parties sont très différentes, d'ailleurs intitulées Livre I (Un coeur imparfait, Karl et Josh) et Livre II (La matrice de métal, Théo et Magda). Quand il revient au présent, tous les liens entre les personnages auront été retissés, la romancière pourra conclure. On sort de ce roman avec le sentiment d’avoir participé à un grand jeu de construction où l’art, plus qu’un contexte pour des personnages en quête d’accomplissement, est en réalité son sujet principal.

11/03/2017

Tellement présents

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« Comme je me promène aussi dans les galeries devenues claires et vastes du musée des Beaux-Arts, en saluant des tableaux comme on salue de vieux parents morts et qui nous suivent dans la vie, invisibles dans notre dos mais tellement présents. Car eux ne m’ont jamais fait de peine, et jamais ne m’ont déçu, à l’inverse de ces amis qui étaient tout pour moi tandis que, sans le savoir, je n’étais rien pour eux. »

Philippe Claudel, Au revoir Monsieur Friant

 

Emile Friant, Autoportrait en gris clair (détail), huile sur toile, 1887,
Musée des beaux-arts de Nancy

09/03/2017

Peindre, dépeindre

Peindre, dépeindre, écrire comme on peint. Il est parfois difficile de donner un autre titre à un billet de lecture quand celui du livre sonne si juste : Au revoir Monsieur Friant. Ce texte court de Philippe Claudel, « paru pour la première fois, sous une autre forme, en 2001 », est à la fois intime et fraternel. Juste sous le titre, en bandeau, le regard d’Emile Friant nous fixe (Autoportrait de 1887). Une rétrospective vient de lui être consacrée au musée des Beaux-Arts de Nancy.

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Emile Friant, Les Buveurs ou le travail du lundi, huile sur toile, 1884, Musée des beaux-arts de Nancy

Philippe Claudel décrit le canal de Dombasle, le royaume de sa grand-mère, l’éclusière. « C’était une femme d’un temps où les gestes comptaient plus que les mots. Ses longs silences valaient de belles phrases. » Il la retrouvait dans sa maisonnette après l’école, ses parents venaient le reprendre après le travail. « Elle s’affairait toujours. « Il n’y a que les trimardeurs qui se reposent ! » » – l’enfant n’osait pas demander ce que c’était, un trimardeur.

Emile Friant entre dans ce récit de souvenirs avec Les Buveurs, une toile où il semble au narrateur retrouver son arrière-grand-père, « mort fracassé à vingt-neuf ans par l’abus de fée verte et de picrate ». C’est le premier tableau que Philippe Claudel décrit du « plus convenu des romanceaux naturalistes ». Puis il raconte l’été des Canotiers de la Meurthe, une toile visible au musée de l’Ecole de Nancy.

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Émile Friant, Les Canotiers de la Meurthe, 1887, Huile sur toile, Musée de l’Ecole de Nancy

Des toiles du peintre aux souvenirs de l’écrivain, le chemin de l’enfance se trace sans peine. Le grand-père du Café de l’Excelsior, avoue Philippe Claudel, il l’a inventé « en pensant à Grand-Mère. » « Grand-Mère s’est installée dans les lignes tandis que j’écrivais, comme elle le faisait, dans son vieux fauteuil pour ravauder chaussettes et chemises, et que tout ainsi était pour le mieux. Ecrire est aussi un ravaudage, un ravaudage plus ou moins habile d’un vieux tissu troué de mensonges et de vérités que se passent les hommes entre eux depuis des millénaires. »

Un amour de jeunesse se faufile dans Jeune Nancéienne dans un paysage de neige. Et puis sa mère, le curé, la Toussaint – « Bien des gens trouvent cela triste, mais les cimetières jamais ne sont aussi joyeux. » Et La Toussaint de Friant permet de retrouver tout cela, « comme si le tableau en plus de contenir un monde me délivrait du mien ».

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Emile Friant, Jeune Nancéienne dans un paysage de neige, huile sur toile, 1887, Musée des beaux-arts de Nancy

Avançant ou revenant dans les pas d’antan, celui qui écrit, sentant grandir les malentendus – comme chez ce peintre de Nancy qui, après avoir donné le meilleur, n’exécutait plus que « des toiles gentilles », des portraits de commande – se dit qu’il finira par ne plus écrire. Il le pourrait, abandonner les mots, se contenter de musique et de vin.

Philippe Claudel mêle ici heureusement paysages et personnages, choses vues et choses dont on se souvient, vécues ou rêvées, peinture et écriture, portraits et autoportraits. Il est vrai que dans la vie ont lieu toutes sortes de rencontres – « La rencontre », c’était le premier titre de Bonjour Monsieur Courbet, on n’a pas manqué d’y penser en lisant ce titre-ci.

Merci à celle qui m’a envoyé ce petit livre de recueillement, pensant que je l’aimerais. Oui, Au revoir Monsieur Friant est de ces textes dont on n’oublie pas la petite musique, de jour ou de nuit. L’auteur, en quatrième de couverture, dit bien ce qu’il en est : « Dans ce roman, j’ai voulu parler de lui, et parler de moi à travers lui, lui mener en quelque sorte une conversation imaginaire et sincère. »

04/03/2017

Progression

Selasi Folio.jpg« En fin de compte, il ne cherchait qu’à inventer son histoire, à être Kweku par-delà la pauvreté. Il avait scindé sa petite histoire des autres, plus vastes, celles du Pays, de la Pauvreté et de la Guerre qui avaient englouti les histoires des gens de son entourage, les recrachant, villageois anonymes, rouages ; il s’était échappé sur la petite embarcation Sai, s’était ainsi affranchi pour les hauts et les bas d’une vie à l’abri du besoin : les victoires et les défaites dérisoires d’un individu (profession, famille) opposées à l’Etat (travail pénible, guerre civile) – oui, cela aurait amplement suffi, pense Kweku. Né dans la poussière, mort dans l’herbe. Une progression. L’abordage sur une rive lointaine. » 

Taiye Selasi, Le ravissement des innocents

02/03/2017

Kweku et les siens

« Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. » Une première phrase suffit parfois à faire entrer dans le tempo d’une lecture. Pour Le ravissement des innocents de Taiye Selasi (Ghana must go, 2013, traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter), cette phrase m’aidera, j’espère, à restituer un peu de ce roman bouleversant et si riche qu’il faudrait le relire aussitôt pour mieux en parler.

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Le Ghana a disparu du titre français, dommage, mais celui-ci convient bien à cette histoire d’un couple désuni malgré l’amour, celui de Kweku Sai et Folásadé Savage, et de leurs quatre enfants, le récit de l’innocence perdue. Première partie : « Le retour ». Ama, la deuxième épouse de Kweku Sai, dort encore « comme une enfant » quand celui-ci se tient ce dimanche-là « sur le seuil entre la véranda et le jardin » de sa résidence de plain-pied, une maison fonctionnelle, élégante, qu’il a fait construire vingt ans après l’avoir dessinée sur un bout de papier, dans la cafétéria de l’hôpital (à 31 ans, en troisième année d’internat aux Etats-Unis). Dans un quartier résidentiel délabré d’Accra, la capitale du Ghana.

A des kilomètres de là, quand son fils aîné Olu, médecin comme lui, apprend que son père, « un chirurgien-chef incomparable » est mort à 57 ans d’une crise cardiaque sans avoir « rien fait », il ne peut y croire. Il se souvient de sa petite sœur Sadie, née prématurée, à Boston en 1989, puis placée en incubateur avec un pronostic défavorable – « C’était trop tôt ». Folá, sa mère, dévastée, refusait de l’admettre. Olu avait accompagné son père pour voir le bébé dont la survie était « peu probable » et, comme sa mère, il était convaincu que Kweku pouvait la sauver. Il l’avait sauvée.

Taiye Selasi raconte l’histoire de la maison de Kweku Sai et de son jardin, l’œuvre d’un charpentier qui « travaillait remarquablement bien et seul », M. Lamptey, « le vieux qui dort au bord de l’océan ». Deux enfants, une fillette et son frère, avaient conduit Kweku jusqu’à lui, et devant le sourire radieux du gamin, Kweku s’était rappelé celui de sa sœur cadette, « morte à onze ans au village d’une tuberculose curable ». « Plus jeune, il avait pris cela pour de la sottise, le ravissement des innocents. » Au moment de mourir, il comprend s’être trompé sur « la qualité de cette gaieté » chez sa sœur mourante.

Taiwo, sa fille (entre Olu et Sadie, il y a les jumeaux, la belle Taiwo et son frère Kehinde), se demande où étaient, en ce dimanche fatal, les pantoufles de Kweku qu’il ne quittait jamais et dont il avait l’obsession. Chez eux, il y avait toujours une corbeille de pantoufles à l’entrée. A douze ans, une nuit, elle avait surpris son père endormi, encore en tenue d’hôpital, avachi sur le canapé, et découvert les lésions à la plante de ses pieds. Elle ne connaissait pas son enfance d’enfant pauvre qui allait pieds nus ; ni leur père ni leur mère ne parlaient jamais du passé.

La vie de cette famille bascule en 1993. Sur l’insistance du directeur, Kweku Sai, le meilleur chirurgien de l’hôpital Beth Israël de Boston, a accepté une opération de la dernière chance pour une patiente – d’une famille de donateurs. Mais c’était vraiment trop tard. Contre toute attente, à la suite du décès, sous la pression de cette famille et malgré l’appui de ses collègues, l’hôpital le licencie sans raison valable et onze mois de débats au tribunal n’y changeront rien.

Pendant tout ce temps, Kweku n’a rien dit chez lui, s’est absenté tous les jours, et lorsque Kehinde, pensant que son père a oublié de venir le chercher après son cours au Museum of Fine Arts, arrive à l’hôpital, il assiste à l’impensable : son père traîné dehors comme un fou par deux agents de sécurité, après avoir fait irruption dans le bureau de la direction. Son père : « Je suis désolé que tu aies vu ça. » Le fils : « La vue est subjective. Nous l’avons appris en cours. » Ce jour-là, Kehinde lui montre une toile qu’il a peinte, très belle, et la lui offre.

La réussite du brillant chirurgien a fait vivre toute sa famille jusque-là et Kweku ressent alors un sentiment d’échec insupportable par rapport à Folá qui a sacrifié son propre rêve pour vivre le sien. Sans rien expliquer (Kehinde a promis de se taire), Kweku la quitte sans dire au revoir, la laisse seule avec les enfants. Quand il revient dix semaines plus tard, ils sont tous partis, la maison est en vente. Folá ne veut plus le revoir.

Dans la deuxième partie, « Le voyage », Taiye Selasi éclaire le passé de Folá Savage. Un ancien collègue de Kweku la retrouve au Ghana où elle a hérité d’une maison de quatre pièces et lui annonce sa mort. S’ensuit la succession des annonces. De Folá à Olu : en deuxième année d’orthopédie à Boston, il vit avec Ling, la fille du Dr Wei qui ne lui a pas donné sa bénédiction – il juge les pères africains sans morale familiale, mais Olu est fier de ressembler à son père.

D’Olu à Taiwo, la belle étudiante en dreadlocks, la coiffure des noires qui fréquentent les facs blanches. De Taiwo à Sadie, qui fête ses vingt ans avec son amie blanche Philae et aime fréquenter sa famille, une vraie famille par rapport à la leur, dispersée. Des deux sœurs à Kehinde, qui peint à New York et cultive « l’art de ne pas être là ». Folá les attend au Ghana pour les funérailles de Kweku Sai. Mais sont-ils encore une famille ? Vont-ils enfin se dire tout ce qu’ils ne se sont jamais dit ? Chacun porte ses blessures et les cache à sa manière. Troisième partie : « Le départ ».

Née à Londres en 1979, d’une mère nigériane et d’un père ghanéen, Taye Selasi appartient à une famille de médecins. En 2005 a paru son essai Bye-Bye, Babar ou Qu’est-ce qu’un Afropolitain ? Si vous avez envie d’en lire davantage à son propos, voici quelques articles glanés dans Le Monde, La Libre, Elle, et un entretien dans le BibliObs.

Le ravissement des innocents parle d’une famille entre Etats-Unis et Afrique, de la guerre et de la paix, des racines, de l’honneur, de la honte, de la solitude. Pour cette fratrie en deuil, le voyage au Ghana agira comme un révélateur. Chacun des personnages émeut dans ce premier roman magnifique. Je souscris à ce qu’en dit Marine Landrot dans Télérama : « voici un texte vivant qui vous prend dans ses bras pour ne plus vous lâcher ».

28/02/2017

Pas seuls

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José Carlos Llop, Parle-moi du troisième homme 

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Textes & prétextes,
9 ans

 

27/02/2017

Un garçon en hiver

Premier roman traduit en français de José Carlos Llop, Parle-moi du troisième homme (2001, traduit de l’espagnol par Edmond Railland, comme Le rapport Stein) est le récit d’un garçon, le fils du capitaine Eduardo Balmoral affecté durant l’hiver 1949 dans une garnison du Nord de l’Espagne. La première image qu’il en garde, c’est celle de ses parents dansant au milieu de la rue en revenant du cinéma où ils avaient vu Le troisième homme. « Depuis lors ma vie a été un long épilogue à la vie de Harry Lime. Depuis lors ma vie a été une suite d’accords de cithare à la poursuite de Harry Lime. »

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Ils ont d’abord habité à l’hôtel Bristol, d’où il pouvait voir, de la fenêtre de sa chambre, son père revenir de la batterie sur ses skis. « Toute vie s’appuie sur la mémoire et la mémoire est pure fantasmagorie. » Luis Duncan, le seul civil de l’hôtel – « Don Luis Duncan de Rivera » sur ses cartes de visite – fumait de gros cigares ; propriétaire du cinéma et du café Mundial, il était toujours au courant de tout à propos du gouvernement ou de Franco.

Dans la garnison dirigée par le colonel Montero, flanqué d’une épouse hautaine et de deux caniches, O’Callaghan, son ordonnance (poste refusé par Balmoral) élève seul ses trois filles, Leonor, Claudia et Irene. Quand les premières lettres anonymes contre Franco apparaissent, plus que d’éventuels maquisards, elles deviennent le premier souci dans la place, sauf pour l’épouse du commandant – « Moi, ma fille, c’est Balenciaga qui m’habille ou rien ».

Les mots anonymes se multiplient, circulent bientôt sur des billets de banque chinois. Madrid envoie deux hommes, dont le capitaine Alberto Horsch avec qui Eduardo Balmoral avait été au front, « et ensemble ils avaient connu ma mère à Madrid, au cours d’un voyage que mon grand-père lui avait promis lorsque la guerre serait finie. » On soupçonne Luis Duncan.

Parle-moi du troisième homme raconte cette affaire et surtout la vie de garnison, les familles des militaires, les rencontres troublantes – Claudia sera pour le narrateur « l’impératrice de l’hiver » – et les changements dus aux arrivées ou aux départs. Le garçon est seul avec sa mère à la villa Edelweiss, son père parti en manœuvres pour dix jours, lorsqu’arrive son oncle Jaime Doval, lieutenant d’infanterie, le mari de la sœur de sa mère. Celui-ci l’emmène avec lui en France dans une Duesenberg réquisitionnée.

L’adolescent a les yeux bien ouverts, qui enregistrent tout comme une caméra. Dans la boîte à gants, il voit le même carnet de moleskine noir que celui où son père prend des notes, un appareil photo, un pistolet. A la frontière française, l’autre passeport montré par son oncle et la croix de Lorraine qu’il épingle à sa veste. Au retour, surtout, il observe l’homme muet installé sur le siège devant lui, qu’il doit ramener à Barcelone – son oncle ne remarque pas qu’en lui touchant accidentellement la tête, son neveu l’a sentie froide comme la mort. Malaise.

Changement d’atmosphère : sa mère l’emmène chez elle pour Noël, c’est-à-dire dans la maison des grands-parents sur l’île (Majorque), « la maison des femmes ». Sa grand-mère Amélia, qui a vécu aux Indes, y dirige tout de son fauteuil, les tantes, l’oncle Ramón qui vit seul à l’entresol, le grand-père qui travaille à son encyclopédie de l’art militaire, Nani la servante et sa propre mère, si différente quand elle est dans cette maison.

« Tout le monde choisit pour vivre un endroit situé à mi-chemin entre ce qu’il sait et ce qu’il peut, c’est inévitable » lui avait dit son père. Ici, c’est sa grand-mère qui l’éduque : « apprends, plus tu apprendras tôt, mieux cela vaudra, comme ça tu pourras tout comprendre, et celui qui comprend tout pardonne tout et rien ne peut lui faire de mal. » Pour elle, il importe d’être craint et de garder les apparences.

Le dîner de Noël avancé à la veille de leur départ est l’occasion pour José Carlos Llop de peindre un grand tableau de famille, et la vision inoubliable qu’en gardera le narrateur, notamment de sa mère radieuse comme jamais il n’en a été témoin : « et je sus que ma vie serait une vie parmi les ombres, une vie à poursuivre des ombres ».

Le romancier a l’art de choisir pour ses chapitres des titres qui titillent l’imaginaire du lecteur, du premier, « Ascendance viennoise », au dernier, « Le sabre de mon père ». Différentes choses vont se préciser, parfois dramatiquement, au retour à la garnison : ce qui se passe entre ses parents, les rivalités politiques et militaires, sa relation avec Claudia, l’affaire des billets anonymes. Huit ans plus tard, le garçon devenu jeune homme choisira son camp.

Parle-moi du troisième homme est un roman d’atmosphère et une succession d’images vues ou réinventées. José Carlos Llop y déploie son talent de conteur, son œil, son sens du rythme. On y croise plus d’un trio, mais pour le jeune Balmoral, c’est dans le triangle familial que tout prend racine. Dans un entretien paru au Figaro en 2006, le romancier déclarait : « La famille est le vrai roman de l’individu. Aux chapitres qui se succèdent en lui répondront les chapitres de sa relation au monde. Et quand je dis monde, ici, je veux parler de la littérature. »

21/02/2017

Toujours pareil

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Claire Keegan, Les trois lumières

20/02/2017

Lumières irlandaises

Les trois lumières de Claire Keegan (titre original : Foster, 2010), c’est un petit bijou de justesse et de sensibilité qu’on ne résume pas. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin, ce roman bref, cent pages à peine, raconte le séjour d’une fillette irlandaise chez les Kinsella. Sa mère attend un enfant, la vie est dure, l’argent manque.

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Quand son père la conduit dans cette maison inconnue, où il la laisse sans même lui laisser des affaires pour se changer, elle est impressionnée par la manière dont on l’accueille, par l’ordre et la propreté dans la maison, même si on y vit simplement.

Peu à peu, elle va se détendre, observer le mode de vie de ce couple sans enfant, découvrir la douceur inconnue des attentions envers elle. Quand une lettre arrive pour annoncer la naissance de son petit frère, il n’est pas encore question qu’elle rentre dans sa famille – ils peuvent la garder tant qu’ils veulent, a dit sa mère.

Claire Keegan recrée d’une manière étonnante la perception enfantine des choses et des gens. Si vous avez, dans votre enfance, passé du temps chez l’un ou l’autre parent ou ami de vos parents, vous aurez peut-être comme moi l’impression, en lisant Trois lumières, de replonger dans cet état d’esprit particulier où l’on s’étonne et où l’on apprend beaucoup, mine de rien, dans une autre maison que la sienne.

La vie des paysans irlandais, l’argent perdu à boire ou à jouer aux cartes, les voisins qui s’épient, les choses qui se disent et les choses qui ne se disent pas, tout cela aussi sonne juste, mais je retiendrai surtout de ce texte la qualité, la profondeur des silences. A ranger peut-être, même si le style est différent, du côté de Génie la folle d’Inès Cagnati ou de Ellen Foster de Kaye Gibbons.

24/01/2017

Jaloux

Tirtiaux couverture.jpg« Luise, ma Luise, que n’as-tu commencé une seule de tes lettres par « Mon amour » plutôt que par ce « Mon grand frère adoré » qui maintient entre nous cette distance dommageable à mon cœur ? Tu me libérerais d’un poids terrible.

Il y a un mot pour nommer ce sentiment, un mot qui me fait horreur parce qu’il rapporte tout à soi, qu’il juge et emprisonne l’autre, s’attribue ce qui ne nous appartient pas ; et ce mot n’est autre que « jalousie ». Je deviens jaloux de ton Daniel, de toi, de vous, d’un bonheur qui, dans ma petite tête, me revient de droit et qui m’est subtilisé. »

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre