Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

30/12/2017

Comme un arbre

yourcenar,marguerite,les yeux ouverts,entretiens,matthieu galey,littérature française,biographie,enfance,culture,écologie,surpopulation,sagesse

 

« Mais chaque livre naît avec sa forme tout à fait particulière, un petit peu comme un arbre. Une expérience transplantée dans un livre emporte avec elle les mousses, les fleurs sauvages qui l’entourent dans cette espèce de boule de terre où ses racines sont prises. Chaque pensée qui fait naître un livre emporte avec soi toute une série de circonstances, tout un complexe d’émotions et d’idées qui ne sera jamais pareil dans un autre livre. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

 

Spilliaert, Arbre en hiver

28/12/2017

Ouvrir les yeux

Empruntés à la bibliothèque de ma mère (je vois encore le volume posé sur le côté de la cheminée du salon, dans la maison où j’ai grandi, avec ce beau regard sur la photo de couverture), Les yeux ouverts de Marguerite Yourcenar accompagnent parfaitement ce temps de Noël. Ces entretiens abordent tant de sujets, littéraires ou non, qu’ils nous rendent proche cette grande dame des lettres françaises qui cultivait l’art de vivre simplement et en harmonie sur l’île des Monts-Déserts, même si elle fut aussi une grande voyageuse.

Yourcenar Van Kessel L'arbre aux oiseaux.jpg
Jan Van Kessel (1626-1679), L'arbre aux oiseaux © Musée des Beaux-Arts, Rennes

Elle pour qui tous les êtres humains sont solitaires devant la naissance, devant la mort, devant la maladie, au travail – même entourés – ne considère pas « que l’écrivain soit plus seul qu’un autre. » Elle ajoute : « C’est à chacun de nous de faire le geste qui tend les bras, et en même temps de ne jamais contraindre les êtres. » Les morts, les départs de ceux qui nous sont chers font souffrir, mais cela vaut mieux « que de ne pas avoir connu la présence de ces personnes quand elles existaient. »

Dans la séquence intitulée « Des écrivains et des sages », Yourcenar cite l’Autobiographie de Gandhi comme le livre qu’elle a le plus souvent relu, et Proust, « sept ou huit fois », entre autres grands noms qu’elle commente. Elle se rebiffe lorsqu’on la rapproche du XIXe siècle ou du classicisme. Elle place à l’avant-garde ceux qui, minoritaires en France à l’époque, luttent contre l’explosion démographique, la pollution, les atteintes à la biodiversité.

Aussi ai-je envie de m’attarder avec vous sur les derniers chapitres où Matthieu Galey l’interroge sur ces thèmes qui la préoccupaient fort et continuent à nous préoccuper. « Un écrivain dans le siècle » s’ouvre sur le problème de l’écologie. Marguerite Yourcenar rappelle d’abord que Tchekhov, déjà, dénonçait la destruction de la forêt russe et que Franz Schrader, à la fin de son Atlas de géographie historique, en 1911, constatait les déséquilibres provoqués par l’exploitation effrénée des richesses naturelles dans un monde « grisé de ses puissances nouvelles et occupé à se détruire lui-même. »

Yourcenar fait l’inventaire des désastres sur la terre, dans les mers et dans l’air, des espèces animales exterminées, des « fruits de l’incurie et de l’avidité ». Elle note aussi « quelques signes de changement » encourageants, effets de la protestation et de la contestation, de la persuasion qui amène, par exemple, de jeunes fermiers à renouer avec des pratiques traditionnelles moins néfastes. « Il faudra chauffer moins, diminuer la hauteur des plafonds, la taille des pièces, revenir aux petites maisons modestes d’autrefois. »

« Les Anciens se trompaient comme nous. Ils condamnaient néanmoins ce qu’ils appelaient « la démesure ». Les Indiens d’Amérique la redoutaient aussi, semblables en cela à la plupart des primitifs. » Retraçant l’évolution du monde, elle dénonce « la croissance démesurée des villes », « une culture trop intensive », « l’abus de l’eau » et aussi la surpopulation : « Il n’y a pas seulement pour l’humanité la menace de disparaître sur une planète morte, il faut aussi que chaque homme, pour vivre humainement, ait l’air nécessaire, une surface viable, une éducation, un certain sens de son utilité. »

Quand Galey remarque que l’action individuelle paraît dérisoire, elle répond : « Tout part de l’homme. C’est toujours un homme seul qui fait tout, qui commence tout : Dunant et Florence Nightingale pour la fondation de la Croix-Rouge, Rachel Carson pour la lutte contre les pesticides, Margaret Sangers pour le planning familial. » La place des écrivains ? « Les écrivains véritables sont nécessaires : ils expriment ce que d’autres ressentent sans pouvoir lui donner forme et c’est pourquoi toutes les tyrannies les bâillonnent. » Ils nous aident à ouvrir les yeux.

Yourcenar n’avait pas de télévision et lisait peu les journaux, « trop souvent un miroir faussé », préférant les rapports et les comptes rendus qui éclairent le dessous des cartes. Elle faisait partie d’une association de ménagères, Homemakers Associations, militant contre la fraude alimentaire. Végétarienne « à quatre-vingt-quinze pour cent » (du poisson deux fois par semaine), elle ressentait un « profond sentiment d’attachement et de respect pour l’animal ». Elle avait refusé de manger de la viande dès la petite enfance, changé d’avis vers quinze ans, avant de se raviser à la quarantaine.

Elle s’est engagée contre le massacre des phoques nouveau-nés, des animaux tués pour leur fourrure, leurs plumes ou leurs défenses, contre la chasse : « J’appartiens à l’une des sociétés qui achètent des terres pour créer des réserves d’air et d’eau impolluées et de vie tant végétale qu’animale. » – « Il ne sera jamais trop tard pour tenter de bien faire, tant qu’il y aura sur terre un arbre, une bête ou un homme. » J’ai repensé à ces paroles en suivant, dans la superbe série « Histoires d’arbres » diffusée sur Arte, le combat de Julia Butterfly qui a vécu 738 jours dans un sequoia géant de 1500 ans pour préserver cette partie de la forêt californienne de la surexploitation forestière (visible sur le site d’Arte jusqu’au 6 janvier 2018).

Dans « La sympathie par l’intelligence », Marguerite Yourcenar explicite son intérêt pour les animaux, « cet aspect bouleversant de l’animal qui ne possède rien, sauf sa vie, que si souvent nous lui prenons ». La souffrance des animaux la touche, comme la souffrance des enfants : « j’y vois l’horreur toute particulière d’engager dans nos erreurs, dans nos folies, des êtres qui en sont totalement innocents ». Elle refuse qu’on considère cela comme de l’anthropomorphisme, la bonté devant s’exercer envers tout ce qui vit.

Cela rejoint ce qu’elle écrivait dans sa préface de La petite sirène, une pièce inspirée d’Andersen (elle considère les préfaces de ses pièces comme « la part la plus autobiographique de son œuvre », il faudra lire son théâtre un jour) : cette préface « a représenté le partage des eaux entre [sa] vie d’avant 1940, centrée surtout sur l’humain, et celle d’après, où l’être humain est senti comme un objet qui bouge sur l’arrière-plan du tout. »

Education de l’enfant, amitié, voyage, écriture, traduction, solitude, mort, Les yeux ouverts sont riches de son expérience personnelle et de sa quête de la sagesse. Elle se reconnaît inspirée par le bouddhisme mais pas seulement : « J’ai plusieurs religions, comme j’ai plusieurs patries, si bien qu’en un sens je n’appartiens peut-être à aucune. »

Dans une page émouvante, que je vous copierai peut-être un jour, Marguerite Yourcenar énumère en vrac ce qu’elle aimerait revoir s’il est vrai, comme le lui a raconté un ami sauvé de la noyade, qu’on revoit avant de mourir toute sa vie, « de façon fulgurante ». « Tout vient de plus loin et va plus loin que nous. Autrement dit, tout nous dépasse, et on se sent humble et émerveillé d’avoir été ainsi traversé et dépassé. »

26/12/2017

Du hasard

En poursuivant la lecture des entretiens de Marguerite Yourcenar avec Matthieu Galey, Les yeux ouverts, je suis frappée par un petit détail d’édition judicieux (Le Centurion, 1980) : si le haut de la page de gauche reprend le titre du chapitre, chaque page de droite présente en guise de titre ou de repère un extrait du texte de la page même.

yourcenar,marguerite,les yeux ouverts,entretiens,matthieu galey,littérature française,biographie,enfance,culture,île des monts-déserts,vie
Marguerite Yourcenar (1903-1987)
photo De Grendel Bernhard en 1982 à Bailleul

Ainsi page 57, « J’aurais vécu parmi d’autres êtres » : Yourcenar insiste sur le rôle du hasard dans une vie. Elle aurait pu, dans sa jeunesse, répondre à l’invitation de Rabindranath Tagore qu’elle admirait et à qui elle avait envoyé ses poèmes Jardin des chimères et Icare. « Et Tagore m’a écrit une belle lettre amicale qui me proposait de venir à son université de Santiniketan, aux Indes. Mais à cette époque-là, quand on avait dix-sept ans, on ne quittait pas sa famille pour les Indes. Ce n’était pas encore le temps des autobus de hippies roulant vers le Népal. Seulement je suis très sensible au fait que chaque action, même la plus petite, ouvre et ferme une porte, si bien que je l’ai parfois regretté. Il se serait passé autre chose ; j’aurais vécu parmi d’autres êtres. Serais-je ou ne serais-je pas arrivée au même point ? C’est à voir… »

Des entretiens sont souvent propices à des remarques inattendues. Par exemple, à propos des différentes façons d’aimer, Marguerite Yourcenar se refère à « un personnage de Flaubert très dédaigné, et à sa façon très émouvant : Monsieur Bovary. » Un peu plus loin, elle relate un échange de lettres avec Mme Servan-Schreiber : F Magazine avait republié une de ses Nouvelles orientales, « Le dernier amour du prince Genghi », ce qui l’avait étonnée (trouvant son héroïne peu féministe). Interrogée sur ses rêves, Yourcenar confie qu’ils sont rarement angoissés : « Ce sont surtout des paysages d’une beauté extraordinaire » qu’elle rêve dans des couleurs « extrêmement intenses ».

Elle a toujours aimé les îles – l’Eubée, Egine, Capri – avant de s’installer sur une île du Maine, l’île des Monts-Déserts. Là encore, le hasard a joué. En 1942, à New York, elle attendait « le moment de repartir pour l’Europe » quand un ami américain les a invitées, Grace Frick et elle, à passer quelques semaines d’été sur cette île qu’elle ne connaissait pas. Ce qui l’a séduite ? La nature très belle. « Et puis la vie. On la voit ici à son plus dépouillé, sous la forme la plus dénuée de littérature. » Un pays « très vieux, dans ses opinions et dans ses coutumes », parfois hostile aux « gens de l’été » mais qui a fini par l’adopter.

Dans la création littéraire aussi, le hasard joue son rôle. Pour L’œuvre au noir, elle n’avait au début « aucun schéma précis ». « En général, je ne sais que très peu de chose, quand je commence un livre. J’ai tout le temps vérifié ce qui était possible, ce qui était impossible à Zénon, ce qu’on pouvait dire, et ce qu’on ne pouvait pas dire. Mais quant à la manière dont le hasard prendra forme, pour cela il fallait laisser le hasard jouer, et le hasard est considérable, s’il s’agit d’une assez longue vie. »

« Je l’ai dit, et je l’ai redit dans Archives du Nord, je vous l’ai répété : les gens n’aiment pas découvrir combien leur vie dépend du hasard ; cela les embarrasse. Ils aiment avoir une vie plus ou moins contrôlée par eux, ou sinon par eux, par leurs passions, par leurs amours, même par leurs erreurs. Ils trouvent cela plus beau et plus intéressant. Mais que cela ait dépendu simplement de l’autobus qu’on a pris… »

25/12/2017

Dîner de Noël

« Quand on accueille beaucoup les êtres, on n’est jamais ce qui s’appelle seul. La classe (mot détestable, que je voudrais voir disparaître comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle « la classe », mais les êtres sans cesse le transcendent.

Ciel étoilé.jpg

Non que l’indifférence, la méfiance, l’hostilité n’existent pas ici, ou alors cette île [l’île des Monts-Déserts] serait véritablement le « Paradis du cœur », ce à quoi elle ne peut prétendre. Mais ces états de choses se rencontrent certainement un peu moins qu’à New York ou à Paris. Je n’en donnerai qu’un exemple : durant les dernières années de sa vie, l’amie que je viens de perdre [Grace Frick] « sortait » relativement peu, mais il était convenu qu’elle assisterait avec moi au dîner de Noël chez des amis résidents de l’île, couple fort à l’aise (je suis obligée de donner ce détail pour qu’on comprenne mieux ce qui va suivre), sans d’ailleurs être richissime, possédant au bord de la mer de beaux bois où s’abritent les oiseaux et les bêtes sauvages qu’ils nourrissent par temps de gel et de neige. Pour les situer complètement, j’ajoute qu’ils sont irlandais et catholiques. Il y a deux ans (ce devait être, pour l’amie disparue depuis, son dernier Noël) il était arrangé que nous dînerions ensemble tous les quatre, sans autres invités, pour ne pas fatiguer la malade. Le matin de Noël, j’ai entendu au téléphone la voix de Mrs. G. : « J’ai rencontré ce matin au village l’éboueur. Comme chacun sait, sa femme vient ces jours-ci de l’abandonner, avec leur fils de quatorze ans. Je les ai invités tous les deux : j’espère que vous m’approuvez et qu’ils ne fatigueront pas G. » Bien entendu, nous approuvions, et nous avons eu ce soir-là un beau repas de Noël au coin du feu entre six personnes qui se sentaient amies. Je suis même presque embarrassée de souligner la chose, qui devrait aller de soi. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

*
***
***
***
*********
********
****
*
Joyeux Noël
&

« Paix aux hommes de bonne volonté »

Tania

 

19/12/2017

Le passé

Yourcenar Les yeux ouverts.jpg« Quand on parle de l’amour du passé, il faut faire attention, c’est de l’amour de la vie qu’il s’agit ; la vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel. Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe, ou brutal, ou seulement quelconque. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

18/12/2017

Ecouter Yourcenar

La voix de Marguerite Yourcenar à la radio ces jours-ci – sur Musiq3 dans « La pensée du jour » – m’a donné envie de relire les entretiens avec Matthieu Galey publiés en 1980 sous le titre Les yeux ouverts.

Yourcenar enfant.jpg

Marguerite (Antoinette Jeanne Marie Ghislaine) Cleenewerck de Crayencour au Mont-Noir (source)

Sur l’enfance au Mont-Noir, « demeure d’été » où elle est arrivée vers l’âge de six semaines (sa mère est morte dix jours après sa naissance d’une « fièvre puerpérale », son père vend peu de temps après la maison de Bruxelles achetée selon son désir pour qu’elle puisse accoucher près de ses sœurs), elle garde des souvenirs forts. 

Ecoutons : « j’ai appris là à aimer tout ce que j’aime encore : l’herbe et les fleurs sauvages mêlées à l’herbe ; les vergers, les arbres, les sapinières, les chevaux, et les vaches dans les grandes prairies ; ma chèvre, à qui mon père avait doré les cornes ; l’ânesse Martine et l’ânon Printemps, mes montures (…) ; mon mouton qui aimait se rouler dans l’herbe, les libres lapins jouant dans les sous-bois (…), le vieux chien dont j’ai entendu un matin la fin annoncée par un coup de feu, et ce fut mon premier et immense chagrin (j’avais huit ans). »

De son père, Yourcenar fait le portrait d’un homme « infiniment libre » et « totalement insoucieux du lendemain ». Elle se souvient de sa formule si quelque chose allait mal, « probablement apprise à l’armée » : « Ça ne fait rien, on s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain ».

C’est avec son père qu’elle jouait aux anagrammes de « Crayencour ». Quand ils sont tombés sur « Yourcenar », elle l’a adopté comme nom d’écrivain. « J’aime beaucoup l’Y, c’est une très belle lettre. Louis Pauwels ou Julius Evola vous diraient que cela signifie toutes espèces de choses, scandinaves ou celtiques, comme la croisée des chemins, ou un arbre, car c’est surtout un arbre, aux bras ouverts. Alors nous nous sommes dit : « Très bien. Va pour l’Y. » Un pseudonyme que j’ai toujours gardé, finalement, à travers beaucoup de vicissitudes. C’est même devenu mon nom légal. »

Nous parlions il y a peu, sur ce blog, des pseudos et des noms des femmes. Marguerite Yourcenar n’a pas changé de prénom. « Non, parce que le prénom, c’est très moi. Je ne sais pourquoi ; on s’imagine mal avec un autre prénom. »

« Marguerite me plaisait assez ; c’est un nom de fleur, et à travers le grec, qui l’a emprunté au vieil iranien, cela veut dire « perle ». C’est un prénom mystique. (…) C’est un nom qui me plaît, parce qu’il n’est d’aucune époque et d’aucune classe. C’était un nom de reine, c’est aussi un nom de paysanne. Cela m’ennuierait de m’appeler Chantal, par exemple ; c’est aussi un nom de sainte, mais il fait trop XVIe arrondissement. »

(A suivre)

25/11/2017

Copains

Faye poche.jpg« On passait notre temps à se disputer, avec les copains, mais y a pas à dire, on s’aimait comme des frères. Les après-midi, après le déjeuner, on filait tous les cinq vers notre quartier général, l’épave abandonnée d’un Combi Volkswagen au milieu du terrain vague. Dans la voiture on discutait, on rigolait, on fumait des Supermatch en cachette, on écoutait les histoires incroyables de Gino, les blagues des jumeaux, et Armand nous révélait les trucs invraisemblables qu’il était capable de faire, comme montrer l’intérieur de ses paupières en les retournant, toucher son nez avec la langue, tordre son pouce en arrière jusqu’à ce qu’il atteigne son bras, décapsuler des bouteilles avec les dents du devant ou croquer du pili-pili et l’avaler sans ciller. Dans le Combi Volkswagen, on décidait nos projets, nos escapades, nos grandes vadrouilles. On rêvait beaucoup, on s’imaginait, le cœur impatient, les joies et les aventures que nous réservait la vie. En résumé, on était tranquilles et heureux, dans notre planque du terrain vague de l’impasse. »

Gaël Faye, Petit pays

23/11/2017

Petit pays perdu

Prix Goncourt des lycéens (entre autres), Petit pays de Gaël Faye est un premier roman qui ne peut manquer de toucher : le récit d’une enfance au Burundi, celle de Gaby, « un enfant du monde emporté par la fureur du destin » (Maria Malagardis, Libération) à dix, onze ans.

Faye couverture 1.jpg

Un jour, son père lui avait expliqué qu’au Burundi comme au Rwanda, il y avait les Hutu, les Tutsi comme sa mère et les Twa, les pygmées. Gabriel trouvait étranges ces distinctions entre des gens qui habitent le même territoire, parlent la même langue, ont le même dieu – elles semblaient finalement tenir à une forme de nez, à la taille – tout le monde se mettait à employer ces mots et même les enfants jouaient à deviner qui était ceci ou cela.

A présent, le narrateur et sa sœur Ana vivent en région parisienne, mais « pas un jour sans que le pays ne se rappelle à (lui) ». Tant de choses lui ont échappé, notamment pourquoi ses parents – Yvonne, silhouette fuselée, peau ébène – et Michel, petit Français du Jura châtain clair – se sont séparés. « Mais au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. »

Les choses s’étaient gâtées un jour de Saint-Nicolas, « sur la grande terrasse de Jacques, à Bukavu, au Zaïre », chez le vieil ami de son père à qui ils rendaient visite une fois par mois. Son jardin avec vue sur le lac dont l’autre rive était au Rwanda, le pays que sa mère avait dû quitter à quatre ans, une nuit de massacre, rendait toujours celle-ci mélancolique. Cette fois, ils s’étaient disputés à propos du Burundi, un pays qu’elle ne supportait plus, et de son rêve de vivre à Paris et d’y voir grandir ses enfants ; Jacques et Michel étaient attachés à l’Afrique, à une vie de luxe comparée à celle qu’ils auraient en Europe. Mais elle, privée de son pays natal, connaissait l’envers du décor et aspirait avant tout à la sécurité.

Après un dernier dimanche en famille, à eux quatre, un déjeuner au restaurant près du lac puis une visite de l’usine d’huile de palme dont son père avait supervisé la construction à son arrivée au Burundi, en 1972, il y avait eu une dispute terrible entre les parents. La nuit, sa mère était partie.

Avant Noël, elle avait emmené Ana chez tante Eusébie, à Kigali, au Rwanda, dont « la situation paraissait plus stable ». Gabriel était resté avec son père, il avait reçu le vélo rouge de ses rêves pour Noël. Puis ils s’étaient rendus « chez les pygmées du village de potiers » pour fêter l’arrivée de 1993, y avaient passé la nuit. Au retour, Calixte, leur employé, avait disparu avec quelques objets volés, le vélo de Gaby y compris.

Ana revenue du Rwanda, le garçon retrouve ses amis de l’impasse où ils habitent, puis l’école. Il a désormais une correspondante à Orléans, Laure, des échanges organisés par l’instituteur. Les jumeaux qui se sont fait circoncire chez leur grand-mère par leur tonton, ce qui a fâché leur père, ont vu rouler quelqu’un avec le vélo neuf de Gaby dans ce village ! S’ensuit une équipée pour retrouver le vélo volé, qui a déjà changé de propriétaire plusieurs fois. Barrages militaires, surveillance policière, ce n’est pas simple de circuler. Calixte est arrêté, mis au cachot. Une famille très pauvre a acheté le vélo de bonne foi, Gaby le reprend et reçoit alors une leçon de morale de Donatien, le contremaître, qui a pitié de ces gens.

Petit pays raconte la vie au quotidien sous le regard d’un enfant de dix ans et de sa bande de copains, leurs vadrouilles et leurs mauvais coups. Au cabaret où ils vont boire de la bière ensemble, « L’agora du peuple. La radio du trottoir. Le pouls de la nation », on discute de la démocratie, des partis, des blancs. Le jour des élections se déroule dans l’euphorie de mettre fin au parti unique et aux coups d’Etat.

Gaby fête ses onze ans dans une atmosphère alourdie par la présence de Francis, l’ennemi de leur bande, qui s’impose peu à peu de façon menaçante. Mais autour des enfants, « la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres. Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons. »

Gaël Faye fait ressentir le climat de tension toujours palpable – c’est la guerre au Rwanda, beaucoup de Rwandais se sont réfugiés au Burundi juste à côté, certains y retournent pour défendre leur pays. Le Burundi va s’enflammer à son tour. Le 21 octobre 1993, la radio diffuse Le crépuscule des dieux de Wagner. « C’était une tradition de passer de la musique classique à la radio quand il y avait un coup d’Etat. » Leur père enferme Gaby et Ana dans la maison, met des matelas dans le couloir pour se protéger des balles perdues.

Quand l’école rouvre une semaine plus tard, la vie semble reprendre comme avant, malgré le couvre-feu à dix-huit heures, les échos des combats dans les campagnes. Les relations entre les élèves se modifient, ils finissent par se séparer en deux groupes qui se traitent de « sales Hutu » ou « sales Tutsi ». « Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

Au Rwanda, où Gaby et sa sœur retrouvent leur mère pour le mariage de leur oncle Pacifique, ils découvrent plus de violence encore, présente et à venir. Pacifique implore sa sœur de repartir avec eux – « ici, ce sera bien pire qu’une guerre ». Le lendemain de la mort des présidents du Burundi et du Rwanda dans leur avion, leur mère arrive à la maison, pour vérifier qu’ils vont bien et demander à leur père de l’aider à évacuer la famille de tante Eusébie. Impossible. Tous les contacts avec les ambassades sont vains, on n’évacue que les Occidentaux. La mère de Gaby n’en dort plus. Le pire est à venir. 

faye,gaël,petit pays,roman,littérature française,rwanda,burundi,génocide,enfance,paradis perdu,culture
Gaël Faye et un enfant (source non identifiée)

Raconté de l’intérieur d’une famille, du point de vue d’un enfant, la vie « d’avant » et le génocide rwandais sont au cœur de Petit pays, un roman « déchirant et incandescent » (Yann Perreau, Les inrockuptibles). Gaël Faye, rappeur franco-rwandais qui a chanté une chanson du même titre, s’est inspiré de son enfance mais ce n’est pas son histoire : « Et c’est le paradis perdu qui m’intéressait avant tout, cette impasse, ce petit cocon dans lequel je me suis senti bien en tant qu’enfant et dans lequel tout adulte peut se remémorer son enfance aussi de cette manière-là. C’est surtout un roman qui aborde la question du paradis perdu. »

11/03/2017

Tellement présents

claudel,philippe,au revoir monsieur friant,récit,littérature française,emile friant,nancy,enfance,famille,culture

« Comme je me promène aussi dans les galeries devenues claires et vastes du musée des Beaux-Arts, en saluant des tableaux comme on salue de vieux parents morts et qui nous suivent dans la vie, invisibles dans notre dos mais tellement présents. Car eux ne m’ont jamais fait de peine, et jamais ne m’ont déçu, à l’inverse de ces amis qui étaient tout pour moi tandis que, sans le savoir, je n’étais rien pour eux. »

Philippe Claudel, Au revoir Monsieur Friant

 

Emile Friant, Autoportrait en gris clair (détail), huile sur toile, 1887,
Musée des beaux-arts de Nancy

09/03/2017

Peindre, dépeindre

Peindre, dépeindre, écrire comme on peint. Il est parfois difficile de donner un autre titre à un billet de lecture quand celui du livre sonne si juste : Au revoir Monsieur Friant. Ce texte court de Philippe Claudel, « paru pour la première fois, sous une autre forme, en 2001 », est à la fois intime et fraternel. Juste sous le titre, en bandeau, le regard d’Emile Friant nous fixe (Autoportrait de 1887). Une rétrospective vient de lui être consacrée au musée des Beaux-Arts de Nancy.

claudel,philippe,au revoir monsieur friant,récit,littérature française,emile friant,nancy,enfance,famille,culture
Emile Friant, Les Buveurs ou le travail du lundi, huile sur toile, 1884, Musée des beaux-arts de Nancy

Philippe Claudel décrit le canal de Dombasle, le royaume de sa grand-mère, l’éclusière. « C’était une femme d’un temps où les gestes comptaient plus que les mots. Ses longs silences valaient de belles phrases. » Il la retrouvait dans sa maisonnette après l’école, ses parents venaient le reprendre après le travail. « Elle s’affairait toujours. « Il n’y a que les trimardeurs qui se reposent ! » » – l’enfant n’osait pas demander ce que c’était, un trimardeur.

Emile Friant entre dans ce récit de souvenirs avec Les Buveurs, une toile où il semble au narrateur retrouver son arrière-grand-père, « mort fracassé à vingt-neuf ans par l’abus de fée verte et de picrate ». C’est le premier tableau que Philippe Claudel décrit du « plus convenu des romanceaux naturalistes ». Puis il raconte l’été des Canotiers de la Meurthe, une toile visible au musée de l’Ecole de Nancy.

claudel,philippe,au revoir monsieur friant,récit,littérature française,emile friant,nancy,enfance,famille,culture
Émile Friant, Les Canotiers de la Meurthe, 1887, Huile sur toile, Musée de l’Ecole de Nancy

Des toiles du peintre aux souvenirs de l’écrivain, le chemin de l’enfance se trace sans peine. Le grand-père du Café de l’Excelsior, avoue Philippe Claudel, il l’a inventé « en pensant à Grand-Mère. » « Grand-Mère s’est installée dans les lignes tandis que j’écrivais, comme elle le faisait, dans son vieux fauteuil pour ravauder chaussettes et chemises, et que tout ainsi était pour le mieux. Ecrire est aussi un ravaudage, un ravaudage plus ou moins habile d’un vieux tissu troué de mensonges et de vérités que se passent les hommes entre eux depuis des millénaires. »

Un amour de jeunesse se faufile dans Jeune Nancéienne dans un paysage de neige. Et puis sa mère, le curé, la Toussaint – « Bien des gens trouvent cela triste, mais les cimetières jamais ne sont aussi joyeux. » Et La Toussaint de Friant permet de retrouver tout cela, « comme si le tableau en plus de contenir un monde me délivrait du mien ».

claudel,philippe,au revoir monsieur friant,récit,littérature française,emile friant,nancy,enfance,famille,culture
Emile Friant, Jeune Nancéienne dans un paysage de neige, huile sur toile, 1887, Musée des beaux-arts de Nancy

Avançant ou revenant dans les pas d’antan, celui qui écrit, sentant grandir les malentendus – comme chez ce peintre de Nancy qui, après avoir donné le meilleur, n’exécutait plus que « des toiles gentilles », des portraits de commande – se dit qu’il finira par ne plus écrire. Il le pourrait, abandonner les mots, se contenter de musique et de vin.

Philippe Claudel mêle ici heureusement paysages et personnages, choses vues et choses dont on se souvient, vécues ou rêvées, peinture et écriture, portraits et autoportraits. Il est vrai que dans la vie ont lieu toutes sortes de rencontres – « La rencontre », c’était le premier titre de Bonjour Monsieur Courbet, on n’a pas manqué d’y penser en lisant ce titre-ci.

Merci à celle qui m’a envoyé ce petit livre de recueillement, pensant que je l’aimerais. Oui, Au revoir Monsieur Friant est de ces textes dont on n’oublie pas la petite musique, de jour ou de nuit. L’auteur, en quatrième de couverture, dit bien ce qu’il en est : « Dans ce roman, j’ai voulu parler de lui, et parler de moi à travers lui, lui mener en quelque sorte une conversation imaginaire et sincère. »