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22/11/2016

L'attente

djavadi,négar,désorientale,roman,littérature française,iran,france,culture« Nos sociétés organisent habilement l’attente. Des gens font la queue des nuits entières pour le dernier modèle d’un ordinateur, des tickets de concert, des jeux vidéo, des articles soldés. Nous attendons le premier du mois devant les guichets de la RATP. Nous attendons devant les universités, à la caisse du supermarché, au téléphone, dans n’importe quelle administration. Au sud de la Méditerranée, devant les ambassades occidentales, les queues s’allongent dès le matin pour un visa. Ailleurs, c’est la pénurie ou la guerre qui fait son travail. L’attente est un phénomène progressif et sournois, une activité en soi. Et pendant que nous attendons, par nécessité, besoin, désir ou mimétisme, nous ne nous révoltons pas. La ruse consiste à détruire chez les individus leur énergie, leur capacité à réfléchir, à s’opposer. Les réduire à des objectifs instantanés, aussi fugaces qu’une jouissance. Quand je dis ce genre de choses, mes sœurs poussent un soupir agacé. « Tu exagères ! » Elles appuient sur le « x » comme sur une pédale de frein censée couper court à mon délire. Elles préfèrent que nous parlions le moins possible de société et de politique, que nous nous en tenions aux histoires de famille, aux études et activités culturelles des enfants. Mes parents ont épuisé leurs quotas de tolérance quant à ces sujets. »

Négar Djavadi, Désorientale

21/11/2016

Désorientale

C’est en écoutant Négar Djavadi parler de Désorientale sur France Inter, un dimanche de septembre, sur la route, que m’est venue l’envie de lire ce roman. Je l’ai reçu il y a peu (merci encore), et une fois ouvert, je ne l’ai plus lâché. L’histoire d’une Iranienne réfugiée en France et de sa famille – comme celle de la romancière, « une famille d’intellectuels opposants au Shah puis à Khomeiny » – traverse tout le XXe siècle, avec des allers et retours constants entre la vie au présent de Kimiâ, la narratrice, une jeune femme d’aujourd’hui, et des épisodes de leur passé.

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Kimiâ se rappelle la réponse de son père, Darius Sadr, la première fois qu’elle est descendue avec lui dans le métro parisien, en 1981, et s’étonne de ne pas le voir prendre l’escalator : « L’escalator, c’est pour eux. » Elle avait dix ans et ne comprenait pas tout, mais elle se souvient de son regard « désarmé ». Darius Sadr est le héros de cette famille qu’elle nous décrit par « soubresauts organiques », s’appuyant sur une mémoire « imparfaite, mais sincère », et postposant toujours le récit de « l’événement ».

A présent, elle attend à l’hôpital Cochin une insémination artificielle, seule, alors que les autres patients sont en couple. « On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. (…) Si tu as quelque chose à dire, écris-le », disait son père. « J’ai changé de pays et de langues, je me suis inventé d’autres passés, d’autres identités. J’ai lutté, oh oui, j’ai lutté, contre ce vent impétueux qui s’est levé il y a très longtemps, dans une province reculée de la Perse nommée Mazandaran. »

Et voici la première de ces histoires gigognes qui jalonnent le récit, « La Fameuse Histoire d’Oncle Numéro 2 », telle que la contait Saddeq Sadr. Elle se termine à la naissance de Nour, la grand-mère paternelle que Kimiâ n’a pas connue. Tandis que son oncle racontait et pleurait, de l’autre côté de la fenêtre, « la Révolution était en marche », les habitants de Téhéran criaient « Mort au Shah » et « Allah Akbar ».

Saddeq Sadr vient de mourir. Sa sœur aînée, Leïli, « sensible et fragile comme de la vieille dentelle », vient de le lui annoncer, sans oser le dire à leur mère, Sara. L’épouse de Darius, si drôle et si active, « débordante d’amour et d’anxiété pour l’humanité entière », n’est plus la même depuis « l’événement ». C’était l’oncle dont Kimiâ se sentait le plus proche. Elle se souvient de leur premier séjour chez lui en août 1978, quand « le mouvement de protestation contre le régime du Shah s’était radicalisé » : la police était à la recherche de leur père, « le Sakharov d’Iran », caché quelque part dans Téhéran, et leur mère, à la suite d’une violente altercation avec un haut gradé de l’armée, avait été hospitalisée.

Leïli, Mina et Kimiâ, les trois filles de Darius et Sara, ont fréquenté l’école française. C’était cher, mais leur mère francophile, enseignante dans un lycée public, rêvait pour ses filles d’études supérieures à l’étranger (un très beau personnage). « Contrairement à mes sœurs, je n’aimais pas le français, une langue que je trouvais alambiquée/ampoulée et avec laquelle je refusais de nouer le moindre contact en dehors de l’école. » Kimiâ ne jugeait pas le français supérieur au persan et n’aimait pas la suffisance des lycéennes par rapport aux Iraniens.

Tout tournait autour de Darius, dans leur famille, mais lui ne s’intéressait qu’à la politique et à la philosophie. « Nous vivions à côté de lui, grandissions, mangions, réussissions des examens, ouvrions la porte d’entrée, tombions malades, obtenions des diplômes, fermions la porte d’entrée sans qu’il s’en aperçoive. »

Le silence de la salle d’attente autour de Kimiâ est aux antipodes de ce que serait la même scène en Iran où on n’aime «  ni la solitude, ni le silence », où tout se passe dans des bavardages sans fin – un besoin de communiquer étranger aux Français qui restent fermés sur eux-mêmes et leur espace vital.

Je ne vous raconte rien de la suite. Après ces 50 premières pages sur 350, vous aurez compris l’allure du roman : Négar Djavadi, telle Shéhérazade, passe d’une histoire, d’une situation, d’un événement à l’autre, bousculant la chronologie, attisant le mystère, égrenant peu à peu les joies et les douleurs d’une jeune femme plutôt en rupture avec le modèle familial – qui aurait cru qu’elle aussi, un jour, comme ses sœurs, voudrait être mère ? – mais qui se sent dépositaire de tous ces récits de famille entrelacés à l’histoire d’un pays, d’une époque.

Vie en société, choix politiques et libertés personnelles, condition de la femme, multiples sont les thèmes de réflexion qui nourrissent ce premier roman. Diplômée de l’INSAS à Bruxelles et scénariste, réalisatrice de documentaires, Négar Djavali le divise en « face A », les histoires d’une famille en Iran et en France, et « face B », la quête personnelle d’une jeune femme homosexuelle et passionnée de rock alternatif. Kimiâ, la petite fille « désorientée » pendant la fuite hors d’Iran n’est à présent plus tout à fait une Orientale ni une Occidentale, d’où ce joli titre : « Désorientale ».