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27/03/2014

Boris Marina Rainer

L’amour des mots et les mots de l’amour dans les lettres de deux, et même trois poètes, voilà le thème de Est-ce que tu m’aimes encore ?, la correspondance entre Marina Tsvétaïeva et Rainer Maria Rilke (traduit de l’allemand par Bernard Pautrat). Le traducteur, dans sa préface intitulée « L’amour à distance », rappelle le contexte de 1925, la « large tache rouge » de l’URSS qui s’étend sur la carte de l’Europe, l’émigration russe, « souvent dans la misère » et les circonstances qui ont fait naître cette correspondance. 

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Marina Tsvétaïeva en 1925 / Rainer Maria Rilke en 1924

Leonid Pasternak – peintre russe, installé à Berlin avec une partie de sa famille – avait écrit à Rilke à l’occasion de ses cinquante ans, alors en clinique à Val-Mont, en Suisse. Ils s’étaient connus à Moscou, vingt-cinq ans plus tôt. Rilke, dans sa réponse, fait l’éloge des poèmes de son fils Boris et le père s’empresse d’en faire part à celui-ci. « 35 ans, marié, un enfant », Boris Pasternak s’est pris d’amitié puis d’amour fou pour Marina Tsvétaïeva, émigrée à Paris avec sa famille (son mari Sergueï Efron dont elle a eu deux filles (la seconde, Irina, morte en URSS) et un fils). Il lui écrit lettre sur lettre. Tous deux admirent « le grand Rilke », leur « Maître ». 

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Portrait posthume de Rilke par Leonid Pasternak, 1928

Boris, après avoir pris connaissance de la lettre du poète à son père, écrit à Rilke pour le remercier : « Je vous dois les grandes lignes de mon caractère, la manière de mon existence spirituelle. Ce sont vos créations. » Il lui parle de poésie et aussi de Marina, « poétesse-née », priant Rilke de lui envoyer un exemplaire dédicacé des Elégies de Duino, son dernier recueil paru. 

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De Rainer Maria Rilke à Marina Tsvétaïeva (1926)

En mai 1926, Rilke envoie à Tsvétaïeva une lettre chaleureuse, avec ses Elégies et Sonnets à Orphée. Il promet d’autres exemplaires à l’intention de Boris Pasternak et interroge : « Pourquoi ne m’a-t-il pas été donné de vous rencontrer, Marina Ivanovna Tsvétaïeva ? D’après la lettre de Boris Pasternak il me faut croire qu’une telle rencontre nous aurait jetés tous les deux dans la plus profonde et intime joie. » 

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La « très inflammable » Marina (dixit Bernard Pautrat) répond : « Rainer Maria Rilke ! Puis-je m’adresser à vous ainsi ? » Ce sera une très longue lettre, une succession de fragments sur ce qu’il est, lui, pour elle ; sur la poésie ; sur son propre parcours ; sur Boris Pasternak – « Le premier poète de Russie, c’est lui » – vouvoyant et tutoyant Rilke tour à tour. 

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Boris Pasternak en 1934 (au premier Congrès des écrivains soviétiques)

Ainsi démarre une correspondance passionnée, de part et d’autre. « Nous nous touchons. Par où ? Par des coups d’aile… » (Marina) Boris Pasternak et elle avaient projeté d’aller rendre visite à Rilke ensemble un jour. A présent le poète russe souffre de l’intimité grandissante qu’il devine entre Rilke et Marina, il se sent mis en retrait. 

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http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Imaginaire/...

Entre ces trois grandes sensibilités, c’est « une histoire comme on les aime, triste et belle. Une histoire d’amours. » (Préface) Elle se termine avec la mort de Rilke, le 29 décembre 1926. Le 31 décembre, Marina l’annonce par lettre à Pasternak en citant les mots quelle a adressés à leur maître en poésie sur une carte postale le 7 novembre : « Cher Rainer, C’est ici que je vis. – Est-ce que tu m’aimes encore ? »

 

20/03/2012

Vieille femme

« Ce que je sais depuis l’enfance : de toutes les femmes au monde, Pouchkine préférait sa nourrice, laquelle n’était pas une femme. Du poème de Pouchkine – et pour toute la vie – j’ai appris qu’on pouvait, parce qu’elle est la plus proche, aimer une vieille femme plus qu’une femme jeune – parce qu’elle est jeune, parce qu’elle est l’aimée. Pour nulle autre, Pouchkine n’a trouvé de mots plus tendres.

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Compagne de mes longues veilles
- O ma colombe aux cheveux blancs ! -,
Dans tes forêts, toujours pareilles,
De lustre en lustre tu m'attends.

A ta fenêtre, pleuve ou vente,
Tu guettes, guettes l'attardé,
Et tes aiguilles se font lentes
Et glissent de tes doigts ridés.

Par le portail d'antiques âges
Tu vois s'enfuir le grand chemin.
Tourments, pressentiments, présages
Oppressent ton fidèle sein...

Tu vois venir...

 

(A ma vieille bonne, 1827)

 

On trouve chez un seul autre génie parole aussi tendre pour une vieille femme – un autre maître de nos vies, disparu voici peu – Marcel Proust. Proust. Pouchkine. Deux monuments d’amour – filial. »

Marina Tsvetaïeva, Mon Pouchkine

19/03/2012

Pouchkine intime

Marina Tsvetaïeva (ou Tsvetaeva, 1892-1941) est tout sauf tiède, sa plume est de feu. Quand elle décide d’écrire sur Pouchkine, ce n'est pas sur le poète sacralisé par les Soviétiques – « notre Pouchkine ». C'est Mon Pouchkine (Moï Pushkin, 1937), tout simplement, son Pouchkine intime. André Markowicz (traducteur) : « Face à ce « nous », Marina Tsvetaïeva dit « je ». Face au Pouchkine statufié, non seulement elle parle de la formation même de son art, mais elle affirme un aspect essentiel du mythe de Pouchkine en Russie. Pouchkine est, pour chacun de nous, l’auteur de notre enfance. » 

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Naumov, Le Duel

« Ca commence comme un chapitre du livre de chevet de nos mamans et de nos grand-mamans – Jane Eyre – le mystère de la chambre rouge.
Dans la chambre rouge, une armoire mystérieuse.
Mais avant l’armoire mystérieuse, autre chose : un tableau dans la chambre de ma mère – Le Duel. » (Incipit) 

Et Tsvetaïeva de décrire la scène, de nommer les protagonistes, D’Anthès et Pouchkine, la neige, les hommes en noir. A trois ans, elle comprenait : « Ce coup de feu, c’est nous tous qu’il a blessés au ventre. » Dans la chambre noire et blanche de sa mère, Pouchkine est son premier poète, un poète assassiné. Et depuis, elle divise le monde ainsi, la foule et le poète, contre la foule, c’est son choix. Avec les deux autres tableaux de la maison « aux trois étangs » (sa famille habitait Moscou, passage des Trois Etangs), ce Duel « préparait, en vérité, l’enfant au siècle de frayeur qui l’attendait. »

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La statue de Pouchkine (Moscou)

« Pouchkine était nègre. » Cheveux crépus, lèvres lippues, des yeux « noirs comme jais » dont le blanc était bleu. « Le poète russe est un nègre. Le poète est un nègre. Le nègre, on le tue. Nécrologie du poète. » Avant ce poète mort en duel, il y a dans la vie de Marina Tsvetaïeva « la Statue-Pouchkine », but et limite des promenades. Quand la nourrice de sa sœur annonçait « A Pouchkine, on se repose », Marina la reprenait : « Pas à Pouchkine, à la Statue-Pouchkine ».

Première mesure de l’espace, premiers jeux : au pied du socle, elle posait sa « poupée-petit-doigt », une poupée en porcelaine blanche qui se vendait dans les quincailleries – déjà le noir et le blanc – et se demandait combien de figurines il faudrait empiler pour faire une Statue-Pouchkine. Première rencontre avec les matériaux : fonte, porcelaine, granit. Première leçon de hiérarchie : Marina est une géante pour la poupée, une petite fille pour Pouchkine – « Mais la Statue-Pouchkine, qu’est-elle donc pour la figurine ? »

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Pouchkine jeune

Tsvetaïeva aime la race noire du géant, le sang noir dans les veines blanches du sang-mêlé, preuve de la nullité des théories racistes. Un jour, en aparté, sa mère attire son attention sur un visiteur qu’elle vient d’introduire au salon, « le fils de Pouchkine », « tout le portrait de son père. » La fillette de quatre ans est si troublée qu’elle ne sait où poser le regard en le voyant sortir, elle ne voit que l’étoile qu’il porte sur la poitrine. Son père la reprend : « Tu as vu le fils de Pouchkine. Tu pourras le raconter à tes petits-enfants ». Ce n’est que bien plus tard, à Paris, en 1928, que Tsvetaïeva découvre que pour venir chez eux, le fils de Pouchkine est passé devant la maison des Gontcharov où est née la future peintre Natalia Serguéevna Gontcharova, « la petite-nièce de la femme de Pouchkine ».

Dans l’armoire défendue de l’enfance, la sœur aînée de Marina possédait un trésor défendu, les Œuvres choisies d’A. S. Pouchkine, « un volume énorme, bleu-violet » avec le titre en lettres d’or. La petite lit dans l’armoire, « le nez contre le livre, sur l’étagère, dans le noir, presque » et reçoit Pouchkine « en plein dans le cœur, en plein dans le cerveau. » 

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Marina Tsvetaïeva

D’abord Les Bohémiens aux noms inédits, et ce mot tout neuf : « l’amour ». A la nourrice de sa petite sœur, qui demande à Marina de raconter une fable, elle raconte Les Bohémiens, le texte qui lui a « inoculé » l’amour. Plus tard, à six ans, souvenir d’une soirée publique pour Noël, « Tatiana et Onéguine », une scène d’Eugène Onéguine : « Ma première scène d’amour détermina toutes les autres, cette passion pour l’amour malheureux, impossible – à sens unique. Dès cet instant, j’ai refusé toute idée de bonheur et je me suis vouée – au non-amour. »

Il y avait un autre Pouchkine, reçu en cadeau : l’édition scolaire, « le Pouchkine aseptisé », dont elle n’aimait que « le petit Africain, la main sous le menton. » Ce Pouchkine bleu et maigre, elle ne le lisait pas. Le poète, souvent, questionne, ce qui troublait l’enfant – « Je dois au Pouchkine historique de mon enfance mes plus inoubliables visions. » Souvenir de certains mots, inattendus, de certains vers, terrifiants. De scènes qui l’emplissent de peur, de pitié, de tristesse. Elle les cite, ressuscite ses impressions d’alors, rêve de ce poème sur la mer qu’elle n’a jamais vue encore : « Adieu, espace des espaces ! » Et sa déception quand leur mère les emmène pour la première fois « à la mer » – « ça, la mer ? » Il lui faudra du temps pour l’aimer, avec Pouchkine, grâce à l’amour de Pouchkine pour la mer. 

Mon Pouchkine, écrit à Paris à quarante ans passés, est le récit d’une enfance, d’une initiation, d’une rencontre avec un poète qui la fait poète à son tour. Le récit, loin de tout académisme, est une véritable quête proustienne où la littérature se mêle au plus intime de la vie. Il est suivi de neuf poèmes de Pouchkine traduits en français par Marina Tsvetaïeva elle-même, dont Adieux à la mer – en voici la quatrième strophe :

 

« Comme j’aimais tes indolences,
Tes fauves pas, tes rythmes lents,
L’intensité de tes élans,
L’immensité de tes silences. »

29/02/2008

Vivre dans le feu

Tzvetan Todorov, dans sa longue préface aux Confessions de Marina Tsvetaeva récemment publiées par Le Livre de Poche, estime à un dixième environ des écrits intimes de la grande poétesse russe (1892 – 1941) les textes rassemblés dans ce volume intitulé Vivre dans le feu. Bouleversant.

Russie d’avant et d’après la Révolution, Allemagne et Tchécoslovaquie, France (de 1925 à 1939), URSS : son destin tragique va de rendez-vous en rendez-vous avec les violences de l’histoire et de son histoire. Une fille adorée qui survivra à la misère mais s’éloignera d’elle, une autre morte à l’hospice, un époux admiré qui la laissera se débrouiller seule et dont les choix politiques seront calamiteux pour les siens, une vie sans douceur, une vie de chien.

be4fa30878e360940374d81712949e68.jpgSa passion pour la poésie, la lecture, l’écriture ; le besoin d’être sinon aimée, du moins comprise ; la maladresse à vivre les choses matérielles mais l’effort constant de donner à sa famille tout ce qu’elle peut – ce sont les préoccupations constantes dont elle entretient ses correspondants. Amis ou amies, trop souvent de passage, elle se livre à eux toute entière dans ses lettres : « Je ne peux aimer que quelqu’un qui, par une journée de printemps, me préférera un bouleau. – C’est ma formule. » L’exaltation des débuts, elle la sait pourtant promise à la désillusion amoureuse. « L’amitié est chose aussi rare que l’amour, quant aux connaissances – je n’en ai pas besoin. » Les engouements se succèdent.

La naissance d’un fils, Mour, en 1925, la comble. Elle lui offre sa devise : « Ne daigne ». « Ne daigne – quoi ? Rien qui abaisse : quoi que ce soit. Je ne daigne m’abaisser (à la peur, au lucre, à la douleur personnelle, aux considérations existentielles – et aux économies). »

Mais Marina Tsvetaeva ne se trouve vraiment que dans la solitude et ses cahiers – « Pas la littérature, - l’auto-dévoration par le feu ». Au critique Bakhrakh, elle explique : « Le travail sur le verbe est un travail sur soi. » A Boris Pasternak, en 1927 : « Comprends-moi bien : je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre. (…) Je n’écris pas parce que je sais, mais pour savoir. Tant que je n’écris pas à propos d’une chose (ne la regarde pas), elle n’existe pas. »

« Sténographe de la vie », c’est l’épitaphe qu’elle souhaitait. Marina Tsvetaeva n’a pas de tombe connue dans le cimetière d’Elabouga où elle fut enterrée après son suicide. « La manière dont nous subissons notre mal de vivre – voilà notre liberté. » Je l’ai lue le cœur battant.