Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

20/05/2017

Plus distingué

Gary Folio.jpg« – Tu seras ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit.

Tout de même, il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la République, pendant qu’elle y était ? Peut-être y avait-il, malgré tout, chez elle, plus de réserve, plus de retenue, que je ne lui en accordais. Peut-être considérait-elle, aussi, que dans l’univers d’Anna Karenine et des officiers de la Garde, un Président de la République, ce n’était pas tout à fait du « beau monde », et qu’un ambassadeur en grand uniforme, ça faisait plus distingué. »

Romain Gary, La promesse de l’aube

18/05/2017

Gary sur scène

Au Public, Michel Kacenelenbogen joue Romain Gary sur scène, dans La promesse de l’aube. Patricia Ide, épouse et co-directrice du théâtre, a accueilli le public de la première générale en racontant un sympathique échange entre le comédien et son metteur en scène, Itsik Elbaz. Celui-ci avait joué au Public dans La vie devant soi en 2011, ce succès d’Emile Ajar (qui n’était autre que Romain Gary) dans une mise en scène de Kacenelenbogen. Pour ce spectacle-ci, un « seul en scène », ils ont inversé les rôles. C’est réussi.

la promesse de l'aube,théâtre,le public,gary,romain,michel kacenelenbogen,seul en scène,bruxelles,culture
Source Photo Le Public

Dans La promesse de l’aube (1960), Romain Gary (1914-1980) raconte son enfance, sa jeunesse, la guerre, mais il n’est pas le héros de cette autobiographie. L’héroïne, c’est sa mère. C’est d’elle qu’il parle constamment, puisqu’il lui doit tout : pas seulement une véritable adoration pour son fils, mais la conviction – qui l’a porté jusqu’à l’accomplissement – qu’il serait un jour un grand homme, dans ce pays où elle rêvait de vivre. « Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es ! »

En costume, mouchoir à la pochette, Michel Kacenelenbogen capte l’attention immédiatement et sans temps mort pendant un peu plus d’une heure. Décor minimum, animé par l’éclairage : une paroi rouillée où il ouvre de temps à autre une porte, où quelques images sont projetées lors des transitions. Un jeu tout en sobriété, efficace : le public est suspendu à ses lèvres, rit, réagit. (Dans un entretien-portrait, il y a quelques années, ce petit-fils belge de grands-parents polonais répondait : « Ce n’est pas une blague ; l’amour de ses parents, c’est quelque chose d’extraordinaire, qui rend tout possible ! »)

Seule, « sans mari, sans amant », la mère de Romain Gary s’est toujours battue pour gagner de quoi vivre. Fille « d’un horloger juif de la steppe russe », partie de chez ses parents à seize ans, deux fois mariée et divorcée, un temps « artiste dramatique » sous le nom de Nina Borisovskaia, elle n’a d’autre objectif, depuis la naissance de son fils, que de le préparer au destin brillant qui l’attend. Dès l’enfance, elle lui apprend qui sont ses ennemis : Totoche, le dieu de la bêtise ; Merzavka, le dieu des vérités absolues ; Filoche, le dieu de la petitesse.

A Wilno (Pologne) où ils sont « de passage » avant d’aller en France où il devait « grandir, étudier, devenir quelqu’un », elle façonne des chapeaux pour dames, y coud des étiquettes « Paul Poiret », les vend avec difficulté, peine à payer son loyer à temps. Les voisins la trouvent louche, se méfient des réfugiés russes, la dénoncent à la police. Elle défend son honneur et, de retour dans l’immeuble, traite ses détracteurs de « sales petites punaises bourgeoises » en clamant qu’un jour son fils sera ambassadeur de France et... s’habillera à Londres !

Peu à peu, ses affaires prospèrent. Son garçon reçoit l’éducation élégante dont elle rêvait pour lui : gouvernante française, costumes de velours, leçons de maintien et de baise-main, apprentissage de la valse et de la polka, cours d’équitation et d’escrime. Mais à neuf ans passés, il tombe malade, sévèrement ; sa mère se ruine pour le sauver, appelle des spécialistes à son chevet et, quand il échappe à la mort, l’emmène à Bordighera, en Italie, pour qu’il reprenne des forces au soleil. Vu leurs dépenses et la baisse des affaires, faute de pouvoir partir en France, ils vont à Varsovie pour l’inscrire au lycée français, mais c’est au-dessus de leurs moyens.

la promesse de l'aube,théâtre,le public,gary,romain,michel kacenelenbogen,seul en scène,bruxelles,culture
Source Photo Le Public © Gaël Maleux

Un jour pourtant, elle arrive à ses fins : ils vont vivre à Nice. Elle y tient, entre autres, une vitrine d’articles de luxe à l’Hôtel Negresco, elle se débrouille pour qu’il ait chaque midi un bifteck sur son assiette – végétarienne, elle n’en mange pas. Mais le garçon de treize ans la surprend un jour dans la cuisine en train d’essuyer avec du pain la poêle où elle l’a cuit et comprend soudain la vérité sur ses motifs réels de se priver de viande. Il en ressent une terrible honte, puis « une farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds de (sa) mère ».

Quand il rentre du lycée avec un zéro en math., elle accuse son professeur de ne pas le comprendre – il doit l’empêcher d’aller le trouver. Alors elle prédit qu’il sera, faute de don pour la musique ou la danse, un grand écrivain, « Victor Hugo, Prix Nobel ». Son ambition pour son fils ne connaît jamais le doute. Quand il part étudier le droit à Aix, elle lui fait des adieux déchirants à sa montée dans l’autocar. Quand l’armée française lui refuse le grade d’officier, à lui seul sur trois cents aspirants, du fait de sa naturalisation trop récente, il lui évite d’être déçue en prétextant une sanction pour avoir séduit la femme du Commandant – « elle aimait les jolies histoires, ma mère ».

Parmi les moments forts du spectacle, je retiens celui où Romain Gary, tenté par le suicide, est sauvé par un chat ; celui où sa mère, ulcérée qu’on ne reconnaisse pas dans son fils un futur champion de tennis, prend à témoin le roi Gustave de Suède de passage au Club du Parc Impérial ; le jour où elle l’envoie tuer Hitler ; la fin, bien sûr, dont je ne dévoilerai ni la surprise du récit, ni celle de la mise en scène.

La promesse de l’aube est le formidable hommage d’un homme à sa mère, un texte de fidélité et de reconnaissance. Il dit aussi la difficulté d’une telle attente, d’un amour maternel si passionné : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » Michel Kacenelenbogen, fidèle dans son adaptation théâtrale au récit de l’auteur, donne chair à cet homme qui voulait être à la hauteur du rêve de sa mère. Que vous ayez lu Romain Gary ou pas, vous pouvez le rencontrer sur la scène du théâtre Le Public, jusqu’au 24 juin prochain.

05/07/2014

Je me haïssais

Irving A moi seul Folio.jpg« Je me haïssais de chialer comme ça, mais je ne me maîtrisais plus. Le Dr Harlow nous avait dit que, chez les garçons, les torrents de larmes dénotaient une tendance homosexuelle à proscrire absolument. Inutile de préciser que cet abruti s’était bien gardé de nous expliquer comment ! En outre, j’avais entendu ma mère dire à Muriel : « Honnêtement, je ne sais plus quoi faire quand Billy se met à pleurer comme une fille ! »
Et voilà que je pleurais comme une fille entre les bras musclés de Miss Frost – après lui avoir avoué que j’avais pour elle un béguin plus fort que pour Jacques Kittredge. Elle allait me prendre pour une sacrée chochotte !
– Mon cher enfant, tu ne me connais pas. Tu ne sais pas qui je suis… Tu ne sais
rien de moi, n’est-ce pas ? William ? N’est-ce pas ?
– Je ne sais pas
quoi ? bafouillai-je. Je ne connais pas votre prénom, admis-je à travers mes sanglots. »

John Irving, A moi seul bien des personnages

03/07/2014

Billy en tous genres

A moi seul bien des personnages : en emportant en vacances le dernier roman de John Irving (In One Person, 2013, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun et Olivier Grenot), j’espérais retrouver le rythme endiablé de ses premiers romans – les péripéties inattendues n’y manquent pas – et je ne me doutais pas de tout ce qui se cachait derrière ce titre emprunté à Shakespeare repris en épigraphe : « Je joue à moi seul bien des personnages /  Dont nul n’est satisfait » (Richard II). 

irving,a moi seul bien des personnages,roman,littérature américaine,anglais,roman d'apprentissage,identité,sexe,désir,théâtre,sexualité,culture

Débutant par le portrait de Miss Frost, qui s’occupe de la Bibliothèque municipale, à qui le narrateur (à présent sexagénaire) doit et son premier émoi sexuel et son éveil littéraire (en relisant aussitôt après l’avoir lu pour la première fois De grandes espérances de Dickens, il décide de devenir écrivain), ce gros roman de près de six cents pages est l’histoire d’une vie sur ces deux registres : la magie des mots, le trouble des attirances physiques.

Dans la troupe de théâtre amateur de First Sister (Vermont), la mère de Billy était souffleuse, son beau-père Richard Abbott acteur (ses parents avaient divorcé avant qu’il ait deux ans) et son grand-père qui adorait s’habiller en femme interprétait avec talent des rôles féminins. L’amour du théâtre, le besoin de jouer, la distribution des rôles, c’est l’univers familier dans lequel le garçon grandit en observant et en s’interrogeant sur bien des choses.

Avant d’avoir le béguin pour Miss Frost, Billy se sentait déjà attiré par son beau-père, et ces béguins « soudains, inexplicables » qui l’envahissent à l’âge de treize ans lui donnent envie de lire des romans où des jeunes gens ressentent ce genre de choses. En découvrant, dans l’ordre, Tom Jones, Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre, Billy comprend qu’en littérature, « pour faire un voyage captivant, il suffisait d’une histoire d’amour à la fois crédible et terrible ».

A quinze ans, l’arrivée d’une nouvelle famille d’enseignants, les Hadley, rapproche Billy de leur fille Elaine, qui a un an de moins que lui. Elle possède une voix étonnamment forte, une diction parfaite, et c’est elle qui fait remarquer à la mère de Billy qu’il n’arrive pas à prononcer correctement certains mots. Mais lorsqu’il entre à la Favorite River Academy, au contact de garçons de son âge, il se découvre « des penchants inavouables » qu’il garde pour lui, comme son admiration éperdue pour Kittredge, « le lutteur au corps superbe entre tous », dont Elaine aussi tombe amoureuse, bien qu’elle et Billy s’affichent par commodité comme un couple.

A moi seul bien des personnages est donc d’abord une quête de soi. John Irving montre comment son jeune héros peine à se situer par rapport à la question du genre : ni homo ni hétéro, Billy se découvrira peu à peu, maladroitement, bisexuel – ce qui déplaît dans les deux camps. L’explosion des désirs, la recherche de l’âme sœur, les déguisements sociaux, sans compter les mises en scène successives auxquelles Billy prend part d’une manière ou d’une autre (ce qui nous vaut aussi d’intéressants commentaires sur les pièces), c’est une matière très romanesque et Irving excelle à y semer les rebondissements et les coups de théâtre.

Mais l’accumulation des cas de figure – travestis, transsexuels, transgenres – et la description crue des pratiques sexuelles font dériver le roman vers une approche presque sociologique de l’évolution des mœurs dans la seconde moitié du XXe siècle, avec leur lot de souffrances tant morales que physiques, le sida, etc. « Avec l’âge, Bill, la vie devient une longue suite d’épilogues. » Ce trop-plein finit par étouffer la part sensible du récit, une fiction qui emprunte largement à la vie d’Irving lui-même. 

« Quand j’ai commencé à penser à ce roman, je savais que j’allais écrire à propos d'un bisexuel de ma génération, à la première personne du singulier, je savais quels allaient être les autres personnages. Et que je devrais être sexuellement explicite comme l’étaient et le sont tous les écrivains gays que j’ai lus et admirés au fil des ans » a confié l’auteur (M.-Ch. Blais, John Irving : le monde selon Billy, La Presse).

19/04/2014

Une arène

chalandon,sorj,le quatrième mur,roman,littérature française,théâtre,antigone,anouilh,lutte,guerre,liban,beyrouth,amitié,famille,culture« Je suis entré dans le bâtiment par l’ouest de la ligne. Tout était saccagé et superbe. Pas de porte. Un trou dans la façade, enfoncée par un tir de roquette. L’enseigne pendait au-dessus du sol, retenue par des fils électriques. Trois murs seulement. Le quatrième avait été soufflé. Une explosion avait arraché le toit. C’était une arène en plein ciel, un théâtre ouvert aux lions. Les balles pouvaient se frayer un chemin jusqu’au cœur des acteurs. Quatre rangées de fauteuils avaient été épargnées par le feu. Ils étaient de velours et de poussière grise. Les autres sièges étaient écrasés sous les poutres. L’écran avait été lacéré, mais le décor était là, comme promis par Sam, debout dans un angle mort de la scène. – Quand tu le verras, tu seras bouleversé, m’avait-il dit. »

Sorj Chalandon, Le quatrième mur

17/04/2014

Antigone à Beyrouth

Tout ce que j’avais déjà lu à propos du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième mur (2013), assurait une lecture passionnante. Je ne m’attendais pourtant pas à un tel choc. Le rendez-vous avec « la petite maigre » de Jean Anouilh, la mise en scène d’Antigone à Beyrouth en pleine guerre au début des années 80, c’est un rendez-vous avec la résistance, la lutte, l’amitié, l’amour, la violence, les mille facettes du déchirement humain, la vie et la mort.

Kanaan la jf aux champs.jpg
© Elie Kanaan, La jeune fille aux champs 

« – Vous connaissez Elie Kanaan ? m’a demandé Simone.
Non, je ne connaissais pas.
– C’est l’un des plus grands peintres de notre pays, m’a-t-elle expliqué sans quitter son ouvrage.
Elle travaillait au point lancé, offrant à la laine la grâce du lavis.
– Je me suis inspirée de l’une de ces toiles. Deux femmes qui attendent. Mais qui attendent je ne sais quoi. » 

27 octobre 1983 à Tripoli, nord du Liban : « Sors de là, Georges ! », crie Marwan, le chauffeur druze, quand ils se retrouvent face à un tank syrien qui leur tire dessus. Chalandon, journaliste et romancier, « a mis fin à sa carrière de grand-reporter pour Libération, le jour où il s'est retrouvé le visage plaqué contre celui d'enfants morts au Liban. » (Première)

Retour en 1974, quand Georges, étudiant en histoire, écoute Samuel Akounis, venu témoigner de la résistance contre la dictature des colonels en Grèce. Impressionné par l’homme, acteur et metteur en scène, Georges, 24 ans, fait connaissance avec cet homme de dix ans plus âgé que lui – Sam sera comme son frère – et avec Aurore, 22 ans, une étudiante qu’il avait déjà remarquée avant qu’elle n’interrompe le conférencier par une question féministe – elle deviendra sa femme.

Sam a protesté quand Georges et d’autres maoïstes, après l’attaque meurtrière et suicidaire de trois combattants palestiniens (18 tués dont 9 enfants), ont peint le drapeau palestinien sur le Palais de la Mutualité où devait se tenir le lendemain une réunion sioniste : « Ce n’est pas le jour pour pavoiser. » Pour le Grec, « La violence est une faiblesse » –  et il refuse les slogans faux comme « CRS = SS ».

Le mouvement mao est dissous, La Cause du peuple disparaît, la dictature tombe en Grèce et Georges se sent un peu perdu : « Après avoir épuisé nos certitudes, nous étions orphelins d’idéologie. » Sam, lui, se réjouit de voir son ami Karamanlís devenir premier ministre et Eddy Merckx remporter 8 étapes du Tour de France.

Les deux amis sont de caractère opposé : « Lui la gaieté, moi le chagrin. Lui, le cœur en printemps, moi, la gueule en automne. » La mère de Georges est morte quand il était enfant, il « encombrait » son père. Sam, né d’un père communiste aux ancêtres mallorquins et d’une mère sioniste aux racines portugaises, est sans famille : tous morts à Birkenau, parmi 55000  juifs de Salonique déportés : « Mes parents n’avaient pas de nation, ils avaient une étoile. »

Samuel Akounis, au festival de Vaison-la-Romaine, assiste à une représentation dAntigone, la pièce d’Anouilh. Il trouve que l’héroïne ressemble à Georges, mais celui-ci se souvenant à peine du texte, Sam le lui offre. Georges, de son côté, dirige Aurore dans La demande en mariage de Tchekhov, jouée devant des ouvriers en grève – « Le théâtre était devenu mon lieu de résistance. »

Puis leur fille Louise naît, en 1980. Georges a bien du mal à s’imaginer en père. Lui qui n’a vécu jusque-là que dans la lutte, le voilà « gardien, soldat, sentinelle ». Tandis qu’Aurore travaille comme professeur de français, lui continue à étudier et fait le pion. Sam, témoin à leur mariage, vit entre Beyrouth et Paris. Il prépare un grand projet : monter Antigone à Beyrouth, sur la ligne de démarcation, avec des acteurs appartenant aux différentes communautés en guerre au Liban.

Mais il tombe très malade et demande à Georges de réaliser son rêve. Aurore est furieuse  c’est trop dangereux et Louise a besoin de son père. Mais Georges ne peut se dérober. Cette fois, il lit vraiment Anouilh, puis Sophocle, Brecht, et le carnet de travail que Sam lui a donné en même temps que la kippa de son père, qu’il devra porter en jouant le rôle que Sam s’était assigné, celui du Chœur.

Lire Le quatrième mur pour découvrir la folie et la beauté du projet de Sam, devenu celui de Georges, c’est marcher en terrain miné, évoluer au cœur d’un conflit meurtrier, rencontrer de jeunes acteurs qui veulent bien, non sans difficulté, cesser d’être ennemis le temps d’une pièce – « le théâtre était un répit ». Pour beaucoup, cela n’a pas de sens. Les risques sont énormes. 

L’existence de Georges – double fictif de Chalandon qui cherche à dire ce dont il a été témoin – en sera à jamais changée. La guerre est devant lui, mais aussi en lui. Pourra-t-il jamais vivre « dans les bras de la paix » avec sa femme et sa fille ? En ce qui me concerne, il me sera désormais impossible de séparer l’Antigone qui refuse le pacte avec Créon et son « pauvre bonheur » de ce roman terrible, Goncourt des lycéens 2013, où les illusions se fracassent.

06/07/2013

Pourquoi moi ?

« – Pourquoi moi ?
– Parce que vous êtes complètement inconnu, expliqua le colonel Massinger. Genève ressemble à un cloaque d’espions, d’informateurs, d’agents, et autres émissaires. Buzz, buzz, buzz. Tout Anglais, quelle que soit son histoire, est enregistré dans les minutes qui suivent son arrivée. Noté, étudié, examiné et, tôt ou tard, exposé.
– Je suis anglais 
», rétorqua en toute logique Lysander, s’efforçant de garder un visage impassible. « Il est donc évident que cela se produira aussi pour moi. 
– Non, déclara le colonel avec un léger sourire qui découvrit ses dents jaunies. Parce que vous aurez cessé d’exister. 
– En fait, j’aimerais bien une tasse de thé, après tout. »

William Boyd, L’attente de l’aube

boyd,l'attente de l'aube,roman,littérature anglaise,suspense,espionnage,théâtre,vienne,londres,genève,art,psychanalyse,sexe,culture


04/07/2013

Acteur et espion

Excellent cru dans l’œuvre de William Boyd, L’attente de l’aube (Waiting for Sunrise, 2012, traduit de l’anglais par Christiane Besse) raconte les aventures de Lysander Rief, acteur et espion malgré lui, entre Vienne, Genève et Londres, de 1913 à 1915. 

boyd,l'attente de l'aube,roman,littérature anglaise,suspense,espionnage,théâtre,vienne,londres,genève,art,psychanalyse,sexe,culture

A Vienne, en août 1913, un jeune dandy se rend à son premier rendez-vous chez le Dr Bensimon. Dans la salle d’attente, il se laisse persuader par une jeune femme elle aussi « à l’évidence anglaise malgré son teint exotique », de la laisser passer en premier, « une urgence ». Quand la porte du cabinet s’ouvre, un homme grand et mince en sort et Miss Bull, s’y précipite en pleurnichant. « Elle m’a l’air un peu dangereuse », dit le lieutenant Alwyn Munro après s’être présenté.

Rief consulte pour un problème d’ordre sexuel. Fiancé à une grande et belle actrice, il n’ose fixer la date de leur mariage à cause de ses ennuis. Bensimon lui conseille en premier lieu de noter ses rêves, ses pensées furtives, « tout et rien ». Au magasin de fournitures qu’il lui a recommandé, Lysander choisit un carnet à son goût juste avant de se retrouver en face de la petite Miss Bull, à présent souriante – sculpteur, pas sculptrice, insiste-t-elle. Elle vit à Vienne avec le peintre Udo Hoff et lui demande son adresse pour l’inviter à l’une de leurs soirées. 

boyd,l'attente de l'aube,roman,littérature anglaise,suspense,espionnage,théâtre,vienne,londres,genève,art,psychanalyse,sexe,culture

Dans ses « Investigations autobiographiques », Lysander Rief note le trouble né de cette rencontre. A Vienne, il préfère éviter les contacts et en particulier avec l’un des « êtres blessés, imparfaits, déséquilibrés, déréglés, malades » qui vont chez le Dr Bensimon. A la pension de Frau K, il prend des leçons d’allemand chez un vieux professeur de musique. Un lieutenant qui loge là aussi lui signale qu’il peut coucher avec la servante pour vingt couronnes. Si leur logeuse, qui classe tout en « bien » ou « agréable », représente la Vienne de surface, polie avant tout, en dessous « le fleuve coule, sombre et puissant – Quel fleuve ? – Le fleuve du sexe. » 

Tôt ou tard, quand il rencontre quelqu’un, Lysander est amené à reconnaître qu’il est le fils de Halifax Rief, acteur connu, mort quand il avait treize ans. Sa mère, Lady Anna Faulkner, 49 ans, s’est remariée. Mais c’est un épisode de 1900 qui hante Lysander, un jour d’été où, surpris par sa mère – à quatorze ans, il s’était endormi à moitié déshabillé dans un bois après s’être masturbé – il se tire d’embarras en accusant le fils du jardinier, renvoyé sur le champ. Bensimon, disciple de Freud, se targue de pouvoir guérir Lysander grâce au « parallélisme »,  une sorte de réinvention imaginaire de l’épisode traumatisant, sujet de son « opus magnum » : « Nos vies parallèles, une introduction ».

boyd,l'attente de l'aube,roman,littérature anglaise,suspense,espionnage,théâtre,vienne,londres,genève,art,psychanalyse,sexe,culture
Paul-Gustave Doré, Andromède

Entretemps, au vernissage d’Udo Hoff,  Lysander reconnaît l’affiche originale de « Andromeda und Perseus », un opéra de Toller, l’image provocante qu’il a vue partout déchirée dans Vienne : « une femme pratiquement nue, les mains pressées sur les seins » menacée par un dragon à la langue fourchue de serpent tendue en direction de ses parties intimes. Impossible à présent de ne pas y reconnaître Andromède, Miss Bull en personne. Celle-ci voudrait le sculpter, trouve son visage « des plus intéressants ». Lundi, 16 heures, à son atelier ? Il accepte.

Dans l’atelier aménagé dans une vieille grange, loin de la maison où elle vit avec Udo, Hettie lui sert un verre de madère avant de passer aux choses sérieuses, une fois qu’il se sera déshabillé – elle ne sculpte pas le corps vêtu. Décontenancé, ne voulant pas paraître collet monté aux yeux de cette « gamine » artiste, Lysander se soumet, s’efforce de paraître détendu en songeant à un monde parallèle. Miss Bull lui montrera son dessin, une étude très détaillée de ses organes génitaux, juste avant de l’entraîner au lit. Il surprend Bensimon, à la séance suivante, en lui apprenant que tout a parfaitement « fonctionné » avec cette femme pas du tout son genre ! Et le voilà engagé dans une liaison, à l’insu du peintre jaloux, et même après avoir découvert que le disciple de Freud fournit de la cocaïne à « l’effrontée ».

Le destin de Lysander bascule quelques mois plus tard, quand la police viennoise vient l’arrêter : il est accusé de viol par Hettie Bull, enceinte de quatre mois, c’est le peintre qui a porté plainte contre lui. Ridicule, pense Lysander, convaincu de pouvoir démontrer l’existence d’une liaison consentie, lieux de rendez-vous, billets et lettres à l’appui, mais la police ne transige pas jusqu’à ce que Munro, venu lui rendre visite en prison, l’informe que l’accusation a été modifiée en « attentat à la pudeur », ce qui autorise le versement d’une caution par l’ambassade anglaise où il sera confiné jusqu’à son procès.

S’ensuivra l’évasion rocambolesque qui ramène Lysander à Londres. Il y reçoit une facture énorme du Ministère de la Guerre qui lui sera rappelée quelque temps plus tard : Munro vient l’arracher au régiment d’infanterie où il s’est engagé. On a besoin de lui et de ses talents d’acteur connaissant l’allemand pour résoudre une affaire de courrier codé. 

Lisez L’attente de l’aube pour découvrir les tenants et les aboutissants de ces complexes affaires de cœur, de sexe et de haute trahison : un suspense de plus de quatre cents pages en format de poche où William Boyd déploie tout son talent de romancier – parfait pour les vacances.

29/10/2012

Théâtres intimes

Les Déferlantes de Claudie Gallay ont remporté un grand succès en 2008. L’amour est une île (2010), a pour cadre un festival d’Avignon perturbé par la grève des intermittents du spectacle – on se souvient des perturbations de l’été 2003 dans la Cité des Papes et des tensions entre le In et le Off. 

gallay,l'amour est une île,roman,littérature française,avignon,théâtre,passion,culture

Odon Schnabel, le directeur du Chien-Fou, vit sur une péniche où la lucarne reste allumée depuis le départ de son grand amour : « Quand Mathilde est partie, il s’est juré ça, la laisser briller jusqu’à ce qu’elle revienne. » Cinq ans ont passé depuis, mais « la Jogar » est de retour : Mathilde Monsols joue Sur la route de Madison et les journaux en parlent.

Sur la rive, Odon aperçoit une fille de vingt ans, trop maigre, les cheveux courts, du métal dans une lèvre, dans le sourcil et aux oreilles, et lui offre un bol de café. Arrivée de Versailles en stop, Marie découvre Avignon pour la première fois, avec toutes ses affiches, certaines barrées de peinture noire. Celle de Nuit rouge porte le nom de son frère, Paul Selliès. C’est Schnabel qui la met en scène au Chien-Fou.

Dans son théâtre, un des plus anciens d’Avignon, Odon Schnabel a donné un rôle à sa fille Julie, même s’il doute qu’elle devienne une très grande artiste : « Sa fille aime trop la vie, elle ne s’ennuie jamais, il n’y a rien de désespéré en elle. » Jouer ou ne pas jouer ? Voilà la question qu’elle se pose avec tous les autres en ces jours de grève. Pour Odon, « être solidaires n’empêche pas de jouer », mais la discussion repart entre les techniciens et les acteurs, comme presque partout dans la ville.

La Jogar a poussé le portail de la Grande Odile, les souvenirs l’assaillent. La sœur d’Odon, ravie de sa visite, est curieuse de sa vie d’actrice célèbre. Elles étaient amies depuis l’école, mais ne se sont plus vues depuis son départ. « Qu’est-ce que j’aurais aimé que tu te maries avec mon frère. – On n’épouse pas les hommes que l’on aime. » Mathilde ne s’est mariée avec personne, a renoncé aux enfants ; toute sa vie va au travail qui « la nourrit, sur la durée, chaque jour, chaque heure. » Elle laisse deux invitations pour le spectacle.

L’amour est une île est un roman d’amour et de théâtre, et d’amour du théâtre. Marie a trouvé le chemin du Chien-Fou où l’on joue un texte de son frère dont elle ne sait rien, un conte philosophique, lui disent les comédiens de Nuit rouge, en grève. « Son frère ne se servait pas de l’ordinateur. C’est elle qui tapait ses textes. Il dictait. » Paul est mort il y a cinq ans, elle se souvient que juste avant, il avait envoyé un autre texte à Schnabel, un éditeur qui avait un théâtre dans le Sud, pensant que ça lui porterait chance.

Odon lui a donné l’adresse de son amie Isabelle, qui la loge pour pas cher. Le  théâtre est toute la vie de la vieille femme qui l’accueille, dans une maison pleine de souvenirs. Elle vient de vendre une photo de Gérard Philipe prise par Agnès Varda, un tapis et une marionnette en bois – il faut bien vivre. Elle s’intéresse à Marie, lui raconte ses grands souvenirs, lui explique plein de choses, encourage la jeune femme à aller de l’avant.

Claudie Gallay va tirer l’un après l’autre les fils qui relient ces personnages les uns aux autres, nous faire entrer peu à peu dans leurs secrets, tout en faisant battre le cœur de la ville-théâtre où les uns jouent, d’autres pas. On sort « tracter » pour avoir des spectateurs le soir dans la salle, on répète, où on déborde de trac avant le lever du rideau. Voici la première de Nuit rouge, voilà Mathilde ou la Jogar à l’hôtel, sur scène et sur les chemins de sa vie passée.

Marie veut tout savoir de Nuit rouge, des raisons pour lesquelles Odon Schnabel a choisi cet auteur inconnu et surtout, elle veut savoir pourquoi il a tant attendu avant de répondre à l’envoi de son frère : quand Schnabel a enfin réussi à contacter leur mère par téléphone, Paul Selliès venait de mettre fin à ses jours. Marie ne cesse de se gratter la peau, d’arracher ses croûtes, d’imaginer ce qui serait arrivé si l’éditeur avait appelé son frère plus tôt, s’il lui avait dit « que ça tenait la route ».

Dans son sac à dos, avec un appareil photo dont elle se sert pour fixer tout ce qui retient son attention, un carnet de notes de Paul : elle le donne à Odon Schnabel pour qu’il mesure lui-même l’intensité de l’attente – « Toujours pas de nouvelles d’Anamorphose. » Est-ce que c’est parce qu’il a « raté » son frère qu’il a cessé d’éditer de nouveaux livres ?

Odon ne peut tout dire à Marie. Le sort du texte de Paul, Anamorphose, est lié à son histoire avec Mathilde, à l’amour qu’il éprouve encore pour elle. Qui est coupable ? La Jogar n’a pas de regrets : « L’amour est une île, quand on part on ne revient pas. » Entre passé et présent, entre apparences et vie intime, le roman de Claudie Gallay ouvre des passages, joue au jeu de la vérité sur la scène et dans les coulisses, agite les masques de la comédie et de la tragédie. Comme l’écrit Robert Verdussen, « Sur les planches comme dans la vie, l’histoire ne se refait pas. Jamais rien ne se réécrit. »

 

03/02/2011

La Cerisaie et Lioubov

Lioubov Andréiévna est de retour. Quelle émotion au domaine ! Le train est en retard, on l’attend avec impatience après cinq années d’absence. C’est l’aube d’une journée printanière. Les cerisiers sont en fleurs. Lopakhine, fils et petit-fils de moujik, riche à présent, tient à lui parler dès son arrivée de la situation financière : la propriété est couverte de dettes, elle risque d’être vendue au mois d’août. Mais qu’elle se rassure, il y a bel et bien une solution, lotir et louer le terrain pour les estivants, démolir les bâtiments, abattre la vieille cerisaie.

 

La Cerisaie Couverture.jpg

 

 

Au Théâtre de la Place des Martyrs, Théâtre en Liberté propose La Cerisaie, la dernière grande pièce de Tchekhov dans une mise en scène de Daniel Scahaise, jusqu’au 5 mars. Hélène Theunissen, dans le rôle principal, y est une magnifique Lioubov attendrie jusqu’aux larmes en retrouvant « la chambre des enfants » avec son bavard de frère Léonid, qui prononce bientôt l’éloge de l’armoire centenaire. Elle, devant le jardin : « O mon enfance ! O ma pureté ! C’est dans cette chambre que je dormais, d’ici que je regardais le jardin, le bonheur se réveillait avec moi tous les matins, et le jardin était alors exactement pareil, rien n’a changé… »

 

Ania, la fille de Lioubov, dix-sept ans, joyeuse en général, confie son inquiétude à Varia, sa grande sœur, la fille adoptive de Lioubov : quand elle a retrouvé sa mère à Paris, très entourée mais ruinée malgré la vente de sa villa près de Menton, elle a eu pitié d’elle. L’insouciante Lioubov commande encore ce qu’il y a de plus cher au buffet de la gare, donne de l’argent à quiconque implore son aide. Même si Varia avait demandé, pour ne pas bouleverser sa mère, qu’on ne réveille pas Pétia Trofimov – le précepteur de Gricha qui s’est noyé à sept ans dans la rivière –, celui-ci veut absolument la saluer, quitte à réveiller ses larmes au souvenir de son petit garçon. Elle le trouve vieilli, enlaidi même, « l’éternel étudiant » ne s’en formalise pas.

 

Joie des retrouvailles, souvenirs, émotions, « le temps passe » à l’ombre d’une menace : Lioubov risque de perdre le domaine si elle ne prend pas de décision, mais ni elle ni son frère qui compte sur l’argent d’une vieille tante ou sur un éventuel emploi à la banque ne peuvent envisager de recourir à la solution « vulgaire » de Lopakhine. « Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie. » (Lioubov) Ania, elle, a « cessé d’aimer la Cerisaie comme avant », elle est sur la même longueur d’onde que Trofimov : « Toute la Russie est notre jardin. La terre est grande et belle, on y trouve beaucoup d’endroits merveilleux. (…) Il est clair, pourtant, que pour vivre dans le présent il faut d’abord liquider notre passé, le racheter, et ce n’est possible que par la souffrance, par un travail extraordinaire, incessant. » A la place des Martyrs, cette Cerisaie, je vous l’avoue, m’a plus d’une fois ramenée à notre jardin belge.

 

Les acteurs sont remarquables : Bernard Marbaix joue fidèlement le frère loquace, Julie Lenain une lumineuse Ania prête pour « une vie nouvelle », Sylvie Perederejew l’active et tourmentée Varia. Jean-Henri Compère est un formidable Lopakhine en paysan parvenu qui se sent comme « un porc » dans cette famille qu’il aime mais qu’il ne parvient pas à persuader d’agir. Stéphane Ledune, l’étudiant qui se veut « libre comme le vent », porte une casquette et des lunettes à la Tchekhov. Je ne peux les citer tous, les rôles secondaires sont vraiment « habités » eux aussi, mais salue tout de même Jaoued Deggouj en vieux Firs, qui n’a jamais souhaité d’autre vie qu’au service de cette maison. Hélène Theunissen est la plus attachante : sous sa réputation de légèreté, Lioubov Andréevna est une femme qui a besoin d’être aimée, entourée, qui se sait coupable mais aime donner, qui se fâche contre le pontifiant Trofimov quand il se croit « au-dessus de l’amour ».

 

Tchekhov scelle le destin de la Cerisaie en quatre actes. Un grand voile blanc au-dessus de la scène glisse de l’un à l’autre : de l’aube du premier jour dans la chambre à une fin d’après-midi dans un champ ; du salon où l’on danse (vraiment), un soir, en attendant le résultat de la vente, au jour du départ à la saison des feuilles mortes. Les costumes, la lumière, le décor (sobre), la musique, tout porte avec justesse cette comédie mélancolique, « presque un vaudeville » selon son auteur. Il y manque peut-être une vibration, un zeste de folie (comme lors du surgissement des masques), pour atteindre la magie d’un Giorgio Strehler, mais le spectacle illustre bien son propos : « Le vrai classique ne passe pas. Il peut être plus évident à certaines périodes, moins à d’autres ; mais l’œuvre d’art reste intacte, elle est là et parle. »