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10/08/2010

En exil

« Nous vivons en exil. Ce que nous étions et voulions rester et peut-être étions destinés à devenir, nous le perdons. En échange, nous trouvons autre chose. Même quand nous pensons trouver ce que nous cherchions, c’est en vérité quelque chose d’autre. » 

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Nolde, Frère et soeur © Nolde Stiftung-Seebüll

(…) « Voyez un peu cette Ilse ! Les autres étaient soufflés; ils ne la connaissaient pas ainsi. Elle avait retrouvé un éclat, non pas de jolie blonde, mais d’une personne sûre d’elle et assoiffée d’activité. Et c’était contagieux – les autres furent plus gais. L’un après l’autre, ils racontèrent ce qu’ils avaient rêvé jadis et dans quel exil ils s’étaient retrouvés et comment, avec cet exil, ils s’étaient réconciliés. »

Bernhard Schlink, Le week-end


09/08/2010

Week-end de liberté

Plus proche du Liseur, qui l’a révélé, que du Retour, Le week-end de Bernhard Schlink raconte les trois jours de retrouvailles à la campagne des amis de Jörg, invités par Christiane, sa grande sœur, dans le vieux manoir qu’elle a acheté avec son amie Margarete : « mur en pierres, portail en fer forgé, grand chêne devant la maison et vaste parc au-delà ; la maison, une demeure vieille de plusieurs siècles. Tout était délabré. »

 

 

Le vendredi, à sa sortie de prison où l’ancien terroriste de la Fraction Armée Rouge a purgé une peine de plus de vingt ans avant d’obtenir une grâce présidentielle, son frère lui paraît plus vieux que lors des visites. Il n’émet pas d’objection lorsqu’elle lui nomme les anciens amis qu’elle a invités, s’enquiert juste de son fils – mais celui-ci a raccroché quand elle lui a téléphoné – et de Marko Hahn qui lui a rendu visite régulièrement. « Ce fou qui, pour un peu, te coûtait ta mesure de grâce ? » : Christiane est furieuse contre Marko qui a obtenu de Jörg un message pour un « obscur congrès d’extrême gauche sur la violence », ce qui prouvait, avait-elle lu dans le journal, « qu’il était incapable de lucidité et de remords : quelqu’un comme ça ne devait pas être gracié. »

 

L’un après l’autre, les hôtes du week-end arrivent dans l’imposante propriété : Ilse, professeur de langues et d’arts plastiques ; le journaliste Henner qui ne reconnaît pas leur « petite laitière » (son père était fermier) des années ’70 dans cette « souris grise » qui ne lâche pas son cahier d’écriture. Celle-ci a entrepris de raconter l’enterrement de Jan, suicidé dans des circonstances bizarres, à l’opposé de Jörg qui n’a jamais abandonné son engagement révolutionnaire. L’image de la chute des corps dans le vide, le 11 septembre 2001, obsède Ilse, et aussi l’idée que la mort de Jan serait un coup monté pour lui assurer une clandestinité parfaite, ce dont sa femme est elle-même convaincue.

 

C’est Margarete qui se charge de la cuisine. Henner est d’abord agacé par l’aisance
et la gaîté de cette amie de Christiane – « la gaîté des simples et l’aisance de ces heureux mortels qui se sentent chez eux en ce monde sans avoir à travailler pour cela », puis lui propose son aide. Ils sont bientôt rejoints par Ulrich, prothésiste dentaire, en compagnie de sa nouvelle femme et de sa fille, et par Karin, pasteur et évêque, avec son mari plus âgé, conservateur de musée. Andréas n’appartient pas au cercle des vieux amis, il est l’avocat de Jörg.

 

Lors du premier repas, Ulrich est le seul à interroger l’ancien prisonnier sur son expérience, ce qui gêne un peu les autres, mais Jörg lui répond, évoque le bruit terrible qui règne en prison, de jour comme de nuit, même si le pire est la coupure avec le monde extérieur. Contrairement aux autres, Ulrich ne pense pas que Jörg doive être ménagé, sa vie, « il l’a choisie, tout comme vous avez choisi la vôtre et moi la mienne ». Quand l’ex-détenu se retire, exténué par une journée « aussi longue et aussi remplie », il étonne Henner en lui disant : « Je trouve courageux que tu sois venu. »

 

La tension monte d’un cran quand plus tard, un cri résonne dans le hall d’entrée, suivi d’une dispute : Jörg, en chemise de nuit, s’y fait insulter par la fille d’Ulrich, nue, après avoir repoussé ses avances. Son père la couvre de sa veste et l’emmène, indulgent – lui aussi, quand il était jeune, « collectionnait » les gens célèbres. Christiane, qui a élevé Jörg à la mort de leur mère, veut à tout prix l’empêcher de faire quoi que ce soit qui renoue avec son passé violent, mais se heurte à Marko qui attend de lui qu’il reprenne son rôle de leader révolutionnaire. Pour Margarete, les membres de l’ancienne Fraction Armée Rouge sont des « malades ». « Elle ne croyait pas que
le système politique et le système économique fussent importants. La mélancolie était importante. C’était elle qui marquait le pays et les gens plus que toute
autre chose. »

 

Le lendemain, la discussion reprend. Jörg, convaincu d’avoir été trahi par Henner, le seul qui connaissait la cabane où il se cachait, ne se doute pas que sa propre sœur l’a livré à la police, résolue à l’empêcher de continuer à tuer et de risquer d’être tué à son tour. Margarete explique la situation à Henner, de plus en plus sensible à son charme simple. Ilse continue son récit, imagine Jan vivant, ses voyages, ses missions, sous de fausses identités. Karin rencontre en se promenant aux alentours un étudiant en histoire de l’art très désireux de visiter le manoir et l’y fait entrer. L’heure des règlements de comptes approche. Accusations, dénonciations, souvenirs, malentendus, rêves non réalisés… Jörg et les autres ont encore beaucoup de choses à se dire.

S’il questionne la violence révolutionnaire, ce roman décrit aussi d’anciens amis qui se sont perdus de vue et qui profitent de ce rendez-vous très particulier pour se situer les uns vis-à-vis des autres et aussi par rapport à eux-mêmes. Liens fraternels, liens amoureux, solitudes choisies ou subies, Bernhard Schlink décrit les modes de vie et
les choix, que la confrontation avec les autres éclaire presque toujours d’une lumière plus vive. 

08/05/2008

Le sens de l'histoire

Quel lecteur du Liseur de Bernhard Schlink (1996) ne se souvient d’Hanna, la troublante initiatrice d’un garçon de quinze ans ? Des séances de lecture précédant leurs ébats amoureux ? Et de son terrible secret, qui se révélera peu à peu lors du procès d’anciennes surveillantes SS ?

Dans Le Retour, également traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, en 2006, réapparaissent les questions obsessionnelles de l’auteur sur l’histoire et la justice, les rapports humains, les secrets du passé, le sens à donner à son existence. Et l’Odyssée d'Homère, qu’il résumait déjà dans Le Liseur comme « l’histoire d’un retour au pays », prend ici toute son ampleur de livre matriciel.

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Peter Debauer commence par évoquer les vacances qu’il passait auprès de ses grands-parents au bord d’un lac suisse, les journées paisibles aux rituels répétés. Son grand-père féru d’histoire lui racontait avec talent les grandes batailles ou les erreurs judiciaires. Les soirées, sous une lampe basse, ils les passaient tous les trois à lire ou à écrire. Ses grands-parents s’occupaient d’une collection de « romans pour le plaisir et le divertissement de qualité », corrigeaient des manuscrits ou des épreuves, rédigeaient eux-mêmes à l’occasion.

Bien qu’il fût interdit au garçon de les lire – on lui conseillait des ouvrages plus intéressants -, il finit un jour par parcourir quelques feuillets au dos du papier de récupération qu’on lui donne pour prendre note à l’école. Il s’agit d’un soldat allemand, Karl, prisonnier des Russes, qui réussit à s’évader. Rentré en Allemagne après bien des difficultés, celui-ci retrouve sa femme en compagnie d’un autre homme et de deux enfants. Mais il manque des pages et Peter Debauer n’aura de cesse de connaître la fin du récit. Tout le roman de Schlink tourne autour de ce retour non élucidé, d’où le titre, lié aussi à une quête plus personnelle.

Le garçon n’a pas connu son père, mort à la guerre, et sa mère élude les questions à son propos. Après des études de droit, un voyage à San Francisco, Peter se décide à travailler pour une maison qui édite des manuels d’enseignement, dans une ville voisine. C’est là qu’il reconnaît au passage l’immeuble de grès rouge décrit dans l’histoire du soldat. (Bernhard Schlink se montre toujours précis en décrivant les façades, les meubles, les objets, et sans doute, comme dans cette histoire, sont-ils empruntés à la réalité.)

En regardant un jour les aventures d’Ulysse au cinéma, Peter comprend tout à coup la structure sous-jacente aux aventures de Karl : ce sont les péripéties de l’Odyssée, transposées dans une autre époque. A force de penser à cette histoire, Debauer finit par sonner au premier étage de l’immeuble reconnu. Une jeune femme, Barbara Bindinger, l’accueille, l’écoute, sans trouver dans les souvenirs de sa famille quoi que ce soit qui puisse l’aider à résoudre l’énigme du soldat Karl. Mais ils se plaisent, décident de se revoir, se découvrent des goûts communs. Une histoire d’amour commence, peut-être.

Il faudra quelques coups de théâtre - du hasard ou du romancier – pour permettre au héros de découvrir les circonstances réelles de sa naissance, d’une part, et le mettre sur la piste d’un certain John De Baur, juriste enseignant à Columbia, auteur d’un essai, The Odyssey of Law – L’Odyssée du droit, d’autre part. Peter le lira, partira pour New York, s’inscrira sous un faux nom à ses cours, jusqu’à participer à un séminaire expérimental révélateur, qui mettra fin à sa « quête du père » dans des circonstances dramatiques.

La dernière page du Retour tournée, je n’ai eu qu’une envie, celle de relire Le Liseur. Les liens entre les deux oeuvres sont multiples. Schlink pose, dans l’une comme dans l’autre, des questions fondamentales pour un écrivain allemand contemporain, mais aussi pour chacun de ceux qui,  préoccupés par leurs rapports avec autrui et avec le monde, sont heureux de partager pour un temps les interrogations d’un personnage de roman.