Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

10/08/2017

Geste

baricco,alessandro,la jeune epouse,roman,littérature italienne,mariage,famille,sensualité,écriture,culture,extrait« La Mère fit un geste imperceptible : Dolores arrêta alors le peigne et recula de deux pas. Si, auparavant, elle avait été proche de l’invisibilité, à cet instant elle sembla disparaître tout à fait. La Mère poussa un petit soupir puis, avec naturel, elle releva ses cheveux et les enroula lentement sur sa nuque, et le temps que dura ce geste parut à la Jeune Epouse incroyablement dilaté. Elle eut la déraisonnable impression que la Mère s’était dévêtue pour elle et qu’elle l’avait fait durant un laps de temps mystérieux, assez long pour provoquer le désir, mais assez court pour ne pas lui rester en mémoire. C’était comme de l’avoir vue nue pour l’éternité et de ne l’avoir jamais vue.
Bien sûr, l’effet est encore plus dévastateur si, en exécutant l’opération, on a la bonne idée de parler de sujets futiles, ajouta la Mère. L’affinage d’un saucisson, par exemple, le décès d’un parent ou l’état des routes de campagne. Il ne faut pas donner le sentiment de faire un effort, tu comprends ?
Oui.
Bien. A toi. »

Alessandro Baricco, La Jeune Epouse

Photo de couverture : Gideon Rubin, Sans titre, 2015 (détail).

07/08/2017

Jeune Epouse ou non

D’une jeune épouse dont le mari s’écarte après les épousailles (Miniaturiste de Jessie Burton) à La Jeune Epouse d’Alessandro Baricco (2015, traduit de l’italien par Vincent Raynaud), il y a bien quelques ressemblances : au début du roman, celle-ci aussi, dix-huit ans, entre dans sa nouvelle et riche demeure sans mari pour l’y accueillir. Il est à l’étranger. Diverses livraisons inattendues sont ressenties comme des annonces.

baricco,alessandro,la jeune epouse,roman,littérature italienne,mariage,famille,sensualité,écriture,culture

Pour le reste, les romans sont très différents. Les personnages de Miniaturiste ont un nom, ceux de Baricco un rôle : « Le Père, la Mère, la Fille, l’Oncle. » « Temporairement à l’étranger, le Fils. Sur l’Ile. » Modesto porte un prénom (symbolique), lui qui « officie » dans cette grande maison depuis cinquante-neuf ans (Baricco aime les nombres premiers) et évalue chaque matin la couleur du jour avant d’ouvrir les portes de ses maîtres pour la leur annoncer : « Bonjour. Soleil voilé, brise légère. »

Une grande tablée se rassemble au somptueux petit déjeuner (on est loin du petit déjeuner frugal des Brandt à Amsterdam, on y sert même du champagne) par lequel cette famille bourgeoise italienne fête chaque jour sa renaissance. Depuis cent treize ans, « tous dans notre famille sont morts nuitamment, faut-il préciser. »

Alessandro Baricco aime les jeux du langage. Il passe de la troisième personne à la première, décrit et raconte, fait soudain intervenir un narrateur qui nous attire dans un autre temps : « Puisque j’ai désormais commencé à raconter cette histoire (et ce malgré la troublante suite de péripéties qui m’ont affecté et qui décourageraient quiconque de se lancer dans pareille entreprise) (…) ».

On découvre peu à peu les us et coutumes de « la Maison », les façons d’être de chacun des membres de la famille. La jeune fille, « là où elle avait imaginé entrer comme épouse », se retrouve « sœur, fille, invitée, présence appréciée et objet décoratif ». Modesto l’initie aux règles des lieux, qui découragent la lecture : « Chacun dans la Famille se fie entièrement aux choses, aux personnes et à soi-même. Nul ne voit la nécessité de recourir à des palliatifs. »

Un jeudi sur deux, le Père se rend à la ville, passe à la banque et chez ses fournisseurs, déjeune, s’offre « une promenade élégante » et conclut sa journée au bordel. La sensualité, le sexe, dans cet autre roman sans nuit de noces, s’imposent dans la vie de la jeune épouse ou non par l’intermédiaire des autres personnages, tour à tour. De façon obsessionnelle, comme le fait remarquer un jour au narrateur une visiteuse, L., effrayée de sa solitude, de l’ordre maniaque qui règne chez lui. A la lecture de son manuscrit, elle s’étonne : « Pourquoi tant de sexe ? / Que veux-tu dire ? / Il y en a presque toujours, du sexe, dans mes histoires. / Oui, mais là, c’est une obsession. / Tu trouves ? »

baricco,alessandro,la jeune epouse,roman,littérature italienne,mariage,famille,sensualité,écriture,culture

Alessandro Baricco n’atteint pas dans La Jeune Epouse, à mon avis, l’unité de ton et la justesse du tempo qui enchantent dans Novecento : pianiste, Soie ou Mr Gwyn. On reconnaît bien sa manière, son goût de surprendre, son écriture jouissive, mais j’ai l’impression que le récit lui a échappé, que lui-même s’en éloignait puis le reprenait, sans trouver vraiment la forme qu’il voulait lui donner. « Metaletteratura », commente un lecteur italien.

* * *

Nafissatou Thiam nous avait épatés l’an dernier
en remportant l’or aux JO de Rio.

baricco,alessandro,la jeune epouse,roman,littérature italienne,mariage,famille,sensualité,écriture,culture
Photo La Libre.be

Hier, à Londres, elle a de nouveau été la meilleure à l’heptathlon :
la première Belge championne du monde d’athlétisme.

Bravo, Nafi, tu es For-mi-da-ble !

25/07/2017

Murmures

burton,jessie,miniaturiste,roman,littérature anglaise,amsterdam,xviie,marchands,mariage,maison de poupée,culture,extrait« La salle des fêtes de la guilde des argentiers est vaste et pleine de monde. Les visages se fondent en un mélange d’yeux, de bouches et de plumes rebondissant sur des chapeaux. Autour d’eux enfle la cacophonie des tasses en argent et des rires gras des hommes qui répondent aux bavardages des femmes. Il y a une quantité presque monstrueuse de nourriture. De longues tables sur tréteaux, nappées de damas blanc, ont été mises bout à bout et garnies de plats de poulets, de dindes, de fruits confits, de tourtes à la viande et de chandeliers en argent tordus. Johannes tient fermement le bras de Nella alors qu’ils avancent le long des lambris en acajou. On dirait que murmures et ricanements les suivent. »

Jessie Burton, Miniaturiste

24/07/2017

Un étrange mariage

Miniaturiste de Jessie Burton (son premier roman traduit de l’anglais par Dominique Letellier) nous entraîne dans les ruelles d’Amsterdam où arrive en octobre 1686 Nella Oortman, une jeune femme de la campagne que sa mère a été soulagée de donner en mariage, un an après la mort de son père couvert de dettes, à un marchand en vue, Johannes Brandt.

burton,jessie,miniaturiste,roman,littérature anglaise,amsterdam,xviie,marchands,mariage,maison de poupée,culture

Précédant le récit, une photo de la luxueuse maison miniature de Petronella Oortman exposée au Rijksmuseum et une notice sur la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui a enrichi bien des commerçants au XVIIe siècle, montrent la volonté de la romancière de restituer fidèlement le milieu où évoluent les personnages principaux. Des mises en garde bibliques contre l’orgueil des riches et un récit de funérailles en guise de prologue donnent le ton.

L’accueil de Nella, dix-huit ans, au Herengracht, le canal d’Amsterdam où Brandt possède une maison sur la « Courbe d’Or », est littéralement glacial : elle s’y présente seule avec son perroquet Peebo dans une cage, on tarde à lui ouvrir. Une grande femme vêtue de noir s’inquiète d’abord du volatile – « Est-ce que nous allons avoir une ménagerie ? » – avant de l’informer de l’absence de son frère Johannes, qui a signé le contrat de mariage deux mois plus tôt, sans avoir encore partagé la couche nuptiale.

Les Brandt vivent là, servis par Otto, un noir, le premier que Nella voit de sa vie, et Cornelia, une vingtaine d’années, qui la conduit à sa chambre, somptueuse. Deux serviteurs, c’est assez, dit Marin : « Nous sommes des marchands, pas des fainéants. » Conformément à la Bible qui recommande de ne pas étaler ses richesses, la belle-sœur de Nella affiche une austérité de bon aloi, refuse les sucreries.

Johannes Brandt, trente-neuf ans, l’a écoutée jouer du luth avant de l’épouser, puis est parti aussitôt s’occuper d’une cargaison pour Venise. Quand il revient de Londres, l’air épuisé, il se préoccupe d’abord de ses chiens, Rezeki et Dhana, puis va se coucher, repoussant son épouse qui a frappé à la porte de sa chambre – « Nous parlerons au matin, Nella. » N’est-ce pas ce que lui avait dit sa mère, quand elle l’avait questionnée sur l’amour ? « Elle veut de l’amour ! Elle veut les fraises et la crème. »

C’est donc au petit déjeuner, « frugal » par humilité, que Nella découvre de plus près l’homme qu’elle a épousé. Pas un mot d’excuse de sa part, il parle surtout à sa sœur des dernières ventes « de tabac, de soie, de café, de cannelle, de sel ». Marin semble bien s’y connaître en affaires. « Nella se sent invisible, ignorée. C’est son premier jour chez eux, et ni l’un ni l’autre ne lui a posé la moindre question. »

Il est question du sucre d’Agnès Meerman que Brandt devrait vendre, son mari s’impatiente. De trois hommes noyés la veille, des poids accrochés à leur cou. Puis Johannes sort. Marin : « Mon frère part. Il revient. Il repart. Vous verrez. Ce n’est pas difficile. N’importe qui peut le faire. » Nella n’a donc rien d’autre à faire que de s’inquiéter de son perroquet, gardé dans la cuisine alors qu’elle le voudrait dans sa chambre, de faire connaissance avec Otto et Cornelia pendant qu’ils travaillent, de découvrir la maison, ses peintures, ses objets. La nuit, elle attend Johannes en vain.

burton,jessie,miniaturiste,roman,littérature anglaise,amsterdam,xviie,marchands,mariage,maison de poupée,culture
Maison miniature de Petronella Oortman au Rijksmuseum, à Amsterdam

Quand elle lève la main vers un des deux luths conservés dans l’office, Marin l’empêche de les prendre : « ce sont des chefs-d’œuvre d’artisanat que vos doigts abîmeraient. » Et quand la jeune épouse s’inquiète de son époux : « Petronella, il doit travailler, et vous, vous deviez vous marier. » Quelle vie va-t-elle mener dans cette demeure où elle seule n’a aucun rôle ?

Johannes « qui parle toutes les langues sauf celle de l’amour » rentre un jour avec un énorme cabinet en chêne et orme « avec un placage d’écaille de tortue et des incrustations d’étain », « soutenu par huit pieds incurvés et solides, deux rideaux en velours moutarde tirés sur sa façade » : son cadeau de mariage. Marin lui reproche aussitôt la dépense. Johannes offre à sa femme de quoi se distraire : l’intérieur du meuble est divisé en neuf pièces, tapissées ou lambrissées, c’est une réplique de leur maison.

Alors Nella se décide à explorer toutes les pièces de sa nouvelle demeure, et entre même dans la chambre de Marin, étonnée d’y découvrir une richesse et une fantaisie à l’opposé de son apparence personnelle. Jamais mariée, la sœur de Johannes garde dans sa chambre une lettre d’amour, qui tombe d’un des livres que Nella a pris en main quand sa belle-sœur fait irruption, furieuse. Cette nuit-là, Nella descend à l’office et monte le perroquet dans sa chambre. Elle apprendra de Cornelia que les robes noires de Marin sont toutes doublées de zibeline et de velours.

Dans La Liste de Smit, un registre des artisans et entreprises de la ville, elle va trouver, à « M pour Miniaturiste », quelqu’un à qui commander de quoi décorer sa maison vide. Sa première commande d’un luth avec ses cordes, d’une coupe de fiançailles et d’une boîte de pâtes d’amande, lui est livrée par un jeune Anglais, Jack Philips, ce qui semble irriter Johannes quand il l’aperçoit.

Mais c’est surtout le contenu du paquet qui étonne Nella et fait surgir le fantastique dans ce récit réaliste : un message – « Toute femme est l’architecte de son propre destin » – accompagne les miniatures : de la pâte d’amandes dans une petite boite en argent avec ses initiales, un luth « plus petit qu’un doigt », une minuscule coupe en étain. On y a ajouté plusieurs choses non commandées : deux fauteuils en bois, répliques exactes de ceux de leur salon, un berceau, deux chiens miniatures et leur os – les whippets de Johannes.

Jessie Burton construit peu à peu l’atmosphère mystérieuse de son roman : pourquoi Johannes tarde-t-il à toucher sa femme ? que cache Marin ? qui est ce miniaturiste qui a l’air de savoir mieux que personne ce qui se passe dans la maison des Brandt ? Nella va le découvrir avec curiosité et angoisse.

27/06/2017

Porte dérobée

lessing,doris,le carnet d'or,roman,littérature anglaise,liberté,communisme,féminisme,création littéraire,amitié,culture« Et en y réfléchissant, ce que j’ai fait si souvent, je découvre que j’arrive par une porte dérobée à l’une des autres questions qui m’obsèdent. Je veux dire la question de la « personnalité ». Dieu sait si l’on nous empêche d’oublier que la « personnalité » n’existe plus. C’est le sujet d’un roman sur deux, c’est celui des sociologues et de tous les autres –ologues. On nous a tellement rabâché que la personnalité humaine s’est désintégrée sous la pression de toutes nos connaissances que je l’ai même cru. Pourtant, quand je revois ce groupe sous les arbres et que je le recrée dans ma mémoire, je comprends soudain que c’est absurde. […]

lessing,doris,le carnet d'or,roman,littérature anglaise,liberté,communisme,féminisme,création littéraire,amitié,cultureLes moments que je me rappelle ont tous cette assurance absolue d’un sourire, d’un regard, d’un geste sur un tableau ou dans un film. Suis-je alors en train de dire que la certitude à laquelle je m’accroche appartient à l’art visuel et non au roman – pas du tout au roman, conquis par la désintégration et l’effondrement ? Quel intérêt un romancier éprouverait-il à s’accrocher au souvenir d’un sourire ou d’un regard, alors qu’il connaît bien les complexités qui s’y dissimulent ? Et pourtant, si je ne le faisais pas je serais à jamais incapable de tracer un seul mot sur le papier : de même que je me retenais au bord de la folie, dans cette froide ville du nord, en me remémorant délibérément la sensation du soleil chaud sur ma peau. »

Doris Lessing, Le carnet d’or

Photo de Doris Lessing en 1962 (The Guardian - Photograph Stuart Heydinger/Observer)

26/06/2017

Les carnets de Doris

Le carnet d’or de Doris Lessing (traduit de l’anglais par Marianne Véron), ce gros roman dévoré avec passion il y a quarante ans, trônait depuis longtemps à l’avant de ma bibliothèque – allait-il tenir le coup à la relecture ? Je l’ai rouvert : « Les deux femmes étaient seules dans l’appartement. »

lessing,doris,le carnet d'or,roman,littérature anglaise,liberté,communisme,féminisme,création littéraire,amitié,culture
Aquarelle de John Jones d’après la couverture originale du roman

Londres, été 1957. Anna et Molly, deux amies, discutent de Richard (l’ex-mari de Molly s’est annoncé) et de Marion, avec qui il vit à présent. « Dans leurs rapports, un équilibre s’était établi très tôt : Molly était plus au fait des choses de ce monde, mais Anna la dominait intellectuellement. » Aux yeux des autres, elles sont des « femmes libres », mènent le même genre de vie, sans être mariées. « Femmes libres », ce sera le titre de cinq parties du roman où « Le carnet d’or » s’intercale avant la dernière.

Molly, une grande blonde aux cheveux courts, est actrice ; avant cela elle a beaucoup « bricolé – peinture, danse, théâtre, élucubration littéraire ». Elle ne supporte pas qu’Anna n’écrive plus, avec le talent qu’elle a. Anna n’aime pas trop Richard, mais il est venu la voir pour parler de Tommy, son fils de vingt ans qui « passe son temps à rêvasser ». L’homme d’affaires supporte mal que Molly, sa mère, se préoccupe si peu de son avenir. Anna, une petite brune menue aux cheveux « vaporeux », et Molly partagent leur « vie émotionnelle au jour le jour », se racontent presque tout.

Le premier roman d’Anna Wulf sur un groupe de communistes en Afrique du Sud, « Frontières de guerre », a remporté un succès tel qu’elle vit encore sur l’argent ainsi gagné. Il traite aussi des rapports entre les blancs et les noirs, c’est en fait le choc de la ségrégation raciale qui a suscité son engagement politique (comme celui de Doris Lessing). On lui propose régulièrement d’en tirer un film, mais elle résiste aux scénarios réducteurs. Depuis cette publication, elle est bel et bien en proie à un blocage littéraire.

Molly et Anna ont la même psychanalyste (elles l’appellent « Maman Sucre ») qui cherche aussi à la faire écrire. En réalité, Anna tient en secret des carnets de quatre couleurs : un noir qui concerne son travail d’écrivaine, un rouge pour la politique, un jaune où elle invente des histoires d’après son expérience, un bleu où elle tente de tenir son journal. Tour à tour, dans chacune des parties, nous lisons le contenu de ces quatre carnets.

Le carnet d’or, paru en 1962, traite de questions on ne peut plus actuelles, même si la société a changé depuis lors : l’engagement social et politique (Molly et Anna adhèrent un temps au parti communiste, puis le critiquent en découvrant son aveuglement doctrinaire et le peu de considération accordée aux intellectuels), les relations entre les femmes et les hommes (le goût et le prix de l’indépendance), la vie de femme seule avec un enfant (Anna chérit sa fille Janet), la vie sexuelle, les règles, la psychanalyse et l’analyse des rêves, la solitude, la dépression…

Et, bien sûr, l’écriture, la création littéraire y occupent une grande place. En 2007, le prix Nobel de littérature a couronné la romancière britannique (1919-2013) qui montre ici comment l’expérience personnelle et la construction imaginaire s’imbriquent, s’affrontent, se nourrissent l’une de l’autre. C’est passionnant de voir comment Anna transpose sa propre vie dans un univers fictif et cherche à écrire « la vérité ». Doris Lessing considérait Le carnet d’or comme un « roman expérimental ».

A la relecture de ce roman culte pour les féministes (« si j’étais un homme sans l’obligation de me contrôler sans cesse, je serais très différente » écrit un jour Anna, fatiguée de son rôle de mère qui lui tient tant à cœur), j’ai été à nouveau frappée par sa modernité. En rupture complète avec une structure romanesque classique, Doris Lessing livre une sorte de radiographie de la société britannique des années 1950-1970 sans jamais répondre définitivement aux questions que se posent ses personnages, alliant analyse critique et ouverture.

Sur près de six cents pages, Anna et Molly, « femmes libres » en lutte permanente pour rester fidèles à leurs convictions, observent la société, l’actualité politique, les comportements et les relations interpersonnelles, leur propre vie. C’est un point de vue original et décapant, une vision fragmentée très contemporaine. J’y ai trouvé certaines longueurs, mais je suis heureuse de m’être replongée dans ce roman si stimulant et si peu conformiste. Oui, comme l’a écrit Joyce Carol Oates : « On ne dira jamais assez combien ce livre a compté pour les jeunes femmes de ma génération. Il a changé radicalement notre conscience. »

17/06/2017

Etincelante

Adichie Folio.jpg« Il tourna son bout du drap vers sa droite, tandis qu’elle tournait vers sa droite à elle, et ils regardèrent l’eau sortir. Le drap était glissant.
« Merci, ma’ame », dit-il.
Elle sourit. Sous l’effet de son sourire, il se sentit plus grand.
« Oh, regarde, ces papayes sont presque mûres. Lotekwa, n’oublie pas de les cueillir. »
Il y avait quelque chose de lisse dans sa voix et en elle ; elle était comme la pierre qui se trouve juste en dessous d’une source jaillissante, polie par des années et des années d’eau étincelante, et lorsqu’on la regardait, c’était comme si on trouvait une de ces pierres, sachant qu’elles sont si rares. Il la suivit des yeux quand elle rentra dans la maison. » 

Chimamanda Ngozi Adichie, L’autre moitié du soleil

15/06/2017

Nigeria, années 60

Des enfants biafrais souffrant de la faim, ce sont des images du siècle dernier que nous n’avons pas oubliées. Chimamanda Ngozi Adichie, dans L’autre moitié du soleil (Half of a Yellow Sun, 2006, traduit de l’anglais (Nigeria) par Mona de Pracontal), raconte les années 60 à travers l’histoire d’un garçon nigérian, Ugwu, engagé au service d’un professeur d’université, Odenigbo, qu’il appelle « Master ».

adichie,chimamanda ngozi,l'autre moitié du soleil,roman,littérature anglaise,nigeria,biafra,guerre du biafra,1960,histoire,culture

Pour ce villageois de treize ans, c’est le premier contact avec un frigo et l’eau courante, une maison avec des murs couverts de livres, une radio-pick-up, de vrais lits et non de simples nattes. Son maître l’interroge, s’intéresse à lui, montre sur une carte où se situent le Nigeria et Nsukka, la ville où il habite, au sud-est.

Très vite, il l’inscrit à l’école primaire du corps enseignant – « L’instruction est une priorité ! » – et lui explique qu’il y a deux réponses aux choses qu’on lui enseignera sur leur pays : « la vraie réponse et celle que tu donnes à l’école pour passer. Tu dois lire des livres et apprendre les deux réponses. » Le boy devra aussi cuisiner, servir, nettoyer. Le jardin, c’est Jomo qui s’en occupe.

Ugwu n’est pas traité en boy ordinaire : Odenigbo lui laisse souvent l’initiative, lui prête des livres. Quand il reçoit, le garçon apprend beaucoup de choses, notamment sur la politique, en écoutant les professeurs discuter. Parmi les invités, il y a des femmes universitaires (aux « perruques lisses et souples » qui les rendent chauves à la longue) comme Mlle Adebayo, qui ne parle pas ibo comme les autres mais yoruba, et aime tenir tête à son hôte.

Pour Odenigbo, « la seule véritable identité authentique, pour l’Africain, c’est la tribu. » Les hommes blancs ont créé le Nigeria, mais avant leur arrivée, il était ibo – ils ne sont pas tous d’accord là-dessus, on le considère comme « un tribaliste incorrigible ». Ugwu aime sa « voix grave, la mélodie de l’ibo teinté d’anglais, le miroitement des épaisses lunettes ».

Olanna arrive de Londres quatre mois après l’arrivée d’Ugwu. Le boy craignait une intruse, mais tombe sous le charme de sa « madame » et de son parler « lumineux » comme l’anglais de la radio, comme « une igname qu’on découpe avec un couteau fraîchement aiguisé, à la perfection facile de chaque tranche ». Olanna est impatiente de vivre enfin avec l’homme qu’elle aime.

Fille du chef Ozobia, riche homme d’affaires à Lagos, elle est la plus jolie des deux jumelles. Son refus d’un poste au ministère, son choix de travailler à Nsukka comme assistante en sociologie déplaisent à ses parents. Heureusement, selon son père, sa sœur Kainene « ne vaut pas juste un fils, elle en vaut deux » : elle est son meilleur soutien dans ses entreprises. Sa mère aurait préféré qu’Olanna cède aux avances du chef Okonji plutôt qu’à celles de son « amant révolutionnaire », d’autant qu’il n’est pas question de mariage.

Pendant qu’Odenigbo se rend à un colloque, Olanna emménage à Nsukka et apprend gentiment à Ugwu comment mieux faire certaines choses, l’accompagne au marché, cuisine avec lui – son apprentissage continue. Les amis d’Odenigbo étaient curieux de faire la connaissance de sa bien-aimée, ils sont ravis.

De son côté, Richard Churchill, journaliste à Londres, est introduit dans la société nigériane par Susan, une femme du monde qui qualifie les Haoussas du Nord de gens « pleins de dignité », les Ibos de « renfrognés » et avides d’argent, les Yoroubas de « plutôt sympas » mais « lèche-bottes ». Il a choisi le Sud-Est du Nigeria parce que c’est la région « de l’art d’Igbo-Ukwu, le pays du magnifique pot cordé », davantage que pour la bourse universitaire obtenue pour écrire un livre.

Susan, après quelques mois, lui offre de s’installer chez elle dans une pièce plus confortable pour écrire. C’est elle qui le présente un jour à Kainene, pas jolie mais très grande, très mince, une robe moulante, un collier coûteux au cou. Dès leur première conversation, il est séduit par son assurance, sans oser le laisser paraître.

L’autre moitié du soleil passe du début à la fin des années 60 au premier quart à du roman (environ 650 pages) et tout est bouleversé par le coup d’Etat, présenté par la BBC comme un coup d’Etat ibo. D’abord enthousiastes à l’annonce de « la fin de la corruption », les protagonistes vont bientôt devoir affronter l’insécurité, les troubles, les massacres, puis la sécession. Quand l’est du Nigeria devient la République du Biafra, Onedigbo croit à un « commencement », « notre commencement » dit-il à tous.

Fiers d’être indépendants, Odenigbo et son entourage s’engagent dans la construction de leur nouvel Etat au drapeau orné d’un demi-soleil jaune. En réalité, c’est le début d’une guerre politique, sociale, économique. Très vite, des « opérations de police » sont organisées contre des « rebelles ». Olanna a l’intention d’enseigner à l’école primaire, « son effort de guerre à elle ».

C’est de l’intérieur, avec ces personnages attachants, que nous découvrons comment la violence se rapproche peu à peu, comment les habitants se déplacent pour se mettre à l’abri, comment l’horreur les rattrape. La guerre Nigeria-Biafra a duré de 1967 à 1970. Chimamanda Ngozi Adichie alterne entre les péripéties familiales, les drames sentimentaux et l’histoire d’un peuple qui espérait la paix et connaît la famine et l’abomination.

La romancière s’est abondamment documentée pour « recréer l’atmosphère du Biafra des classes moyennes » et inventer des personnages crédibles. « Adichie rend compte de la réalité multiethnique et multilingue du Nigeria », commente la traductrice, qui s’est efforcée de rendre les différentes langues parlées : celle de l’élite nigériane, celle des gens moins instruits, l’ibo dont elle a conservé certains mots. Au bout de ce roman bouleversant, on se dit une fois de plus que si la guerre est terrible, la guerre civile l’est encore plus.

13/06/2017

Le plus étrange

Robinson Babel.jpg

 

« C’est l’aspect le plus étrange de cette vie, de cette existence de pasteur. Les gens changent de sujet quand ils vous voient arriver. Et parfois ce sont ces mêmes personnes qui viennent dans votre bureau et vous racontent les histoires les plus étonnantes. Il y a beaucoup de choses sous la surface de la vie, tout le monde le sait. Beaucoup de malveillance, de peur, de culpabilité, et beaucoup, beaucoup de solitude, là où on ne s’attendrait pas à en trouver, d’ailleurs. »

Marilynne Robinson, Gilead

12/06/2017

Lettre d'un pasteur

Gilead est le premier roman d’un triptyque de Marilynne Robinson (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril), avant Chez nous et Lila. Avant de « rejoindre le Seigneur », le cœur malade, le révérend John Ames, 76 ans, écrit pour son fils de presque sept ans une lettre qu’il pourra lire quand il sera adulte. « J’étais loin d’imaginer que j’allais laisser derrière moi une femme et un enfant, crois-le bien. J’aurais été un meilleur père, si j’avais su. J’aurais mis quelque chose de côté pour toi. »

robinson,marilynne,gilead,roman,littérature anglaise,etats-unis,iowa,père et fils,famille,pasteur,religion,culture

La vie de pasteur, c’est une seconde nature pour lui comme ce fut le cas pour ses deux grands-pères et son propre père, mais il se reproche de ne pas avoir atteint leur sagesse, de ressentir un peu trop de colère. « Surtout, fais attention à ce que tu dis » lui avait écrit un jour son père dans une lettre, un homme de principes qu’il pense avoir déçu. Et voilà qu’à son tour, il se préoccupe de son fils.

Alors il raconte ses souvenirs sur le papier, tout en observant les siens, sa femme en robe bleue, son fils en chemise rouge, en train de jouer avec le chat. « Ah, cette vie, ce monde. » Il revoit son périple avec son père, depuis dix ans pasteur à Gilead (Iowa), pour aller sur la tombe de son grand-père, quand il avait douze ans, en 1892. Devenu pasteur itinérant, celui-ci était mort au Kansas, sans qu’ils se soient réconciliés, son fils et lui. Ce voyage d’un mois, malgré la fatigue, la faim, la soif, avait été l’occasion pour son père de lui dire beaucoup de choses.

John Ames s’était marié une première fois quand il était en dernière année de séminaire, mais sa femme était morte en couches et l’enfant n’avait pas survécu. Il a mené une vie solitaire, a rédigé des tas de sermons qui remplissent des cartons entiers dans son grenier. Heureusement son ami Boughton a toujours été présent pour lui – « Nous étions des enfants très pieux, issus de pieuses familles habitant dans une ville plutôt pieuse, et cela influa considérablement sur notre comportement. »

La famille nombreuse du révérend Boughton, il la considère un peu comme la sienne. Il est heureux pour lui que sa fille Glory, après un mariage malheureux, soit revenue vivre à ses côtés. John Ames se réjouit que son propre fils ait à présent un ami, Tobias, avec qui il passe la moitié de son temps – « Nous pensons que c’est une très bonne chose pour toi, mais tu nous manques terriblement. »

Le pasteur a beaucoup lu, beaucoup écrit, ce qui lui a valu une réputation de sagesse, même si parfois, sous la lampe allumée, il s’était endormi sur sa chaise. A son fils, il veut parler de ses « années sombres – c’est ainsi que j’appelle le temps passé dans la solitude », la plus grande partie de sa vie. Et aussi de sa rencontre avec sa mère, cette étrangère venue dans son église et qui s’est montrée si attentive à ses sermons qu’il s’est mis à les écrire en pensant à elle, sans jamais oser le lui dire. C’est elle, un jour, qui lui a demandé de l’épouser. (Ce sera le personnage principal de Lila.)

Gilead est le roman du souvenir, des bilans, traversé par la conscience éblouie du présent encore à vivre – la beauté de la lumière, des fleurs, la contemplation de sa femme et de son fils – même si de douloureuses questions restent en suspens, en particulier concernant un autre John Ames, le plus jeune fils de Doughton qui lui a donné le nom de son ami comme pour lui donner un fils, à l’époque où il était seul, trop seul. Mais ce John Ames, surnommé Jack, est loin d’être un fils spirituel et leurs conversations tournent presque toujours mal.

Dans cette lettre où le pasteur veut se montrer à son enfant tel qu’il a été, tel qu’il est, la religion est forcément essentielle : lectures, sermons, discussions, désaccords. Marilynne Robinson fait revivre dans Gilead tout un mode de vie, des personnages aux relations parfois minées par le non-dit, sous le regard d’un vieil homme scrupuleux. Elle décrit les liens particuliers qui se nouent entre un pasteur et les habitants qui fréquentent son église. J’ai trouvé ce monde assez pesant, trop pour avoir envie de poursuivre la trilogie, dont j’ai pourtant lu des échos très positifs.

« Le nom même de Gilead, drapé de résonances bibliques, laisse intuitivement deviner le dessein méditatif et métaphysique du geste romanesque de Marilynne Robinson : interroger, par le biais de la fiction, l’essence de l'expérience humaine, l’énigme de l'être-au-monde, objet d'une spéculation qui puise davantage à la rigueur astringente, voire austère, de la théologie qu’aux exaltations confuses de la mystique. » (Nathalie Crom, Télérama)