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26/06/2010

L'argenterie

« Marchant sur la pointe des pieds, j’ai enjambé les pièces d’argenterie alignées sur le sol pour prendre place sur le lit.

- Ce sont des objets assez coûteux. On ne peut plus s’en procurer désormais.

Il a fait demi-tour à sa chaise pour se tourner vers moi.
- Vous croyez ? Il est vrai que pour ma mère, c’était très précieux.

- Cela vaut le coup de les astiquer. Plus on le fait soigneusement, plus c’est gratifiant.

- Comment ça, gratifiant ?

- La pellicule d’ancienneté dont ils étaient recouverts s’en va peu à peu et le brillant revient. Pas un éclat perçant, une lumière beaucoup plus discrète, sage et solitaire. Quand on les prend, on a l’impression de prendre la lumière elle-même. Et je m’aperçois qu’ils me racontent quelque chose. Alors j’ai envie de les caresser.

- Jamais je n’aurais pensé que le brillant de l’argent pouvait faire cet effet-là.

J’ai regardé le chiffon bleu foncé en bouchon sur la table. Il ouvrait et refermait ses doigts comme pour détendre ses mains. »

 

Yoko Ogawa, Cristallisation secrète 

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24/06/2010

L'île de l'oubli

Cristallisation secrète, un roman de Yoko Ogawa récemment traduit par Marie-Rose Makino, date de 1994. La romancière japonaise situe l’action sur une île, l’île des disparitions – « Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier ». La narratrice, qui écrit des romans, ne peut se figurer l’époque d’avant sa naissance que lui décrivait sa mère, quand « il y avait des choses en abondance ici ».  A chaque disparition, les choses s’effacent de la mémoire des insulaires au point que, très vite, leur nom même n’évoque plus rien pour eux. Sauf chez quelques-uns. Ainsi sa mère a longtemps caché dans les tiroirs d’une vieille commode un ruban, un grelot, une émeraude, un timbre, du parfum, qu'elle lui montrait en racontant leur usage autrefois.

 

 

Après avoir perdu sa mère, son père, puis sa nourrice, la jeune romancière a appris à vivre seule dans sa maison. Un matin, les oiseaux disparaissent. Tous ceux qui en possédaient chez eux ouvrent spontanément leurs cages et le lendemain, la police secrète débarque chez elle pour vider le bureau de son père ornithologue, éliminer toute trace de ce qui concerne les oiseaux. Dans sa vie, deux personnes comptent vraiment : le grand-père, un ancien mécanicien du ferry, le mari de la nourrice, qui réside à bord du vieux ferry rouillé amarré au port – il n’y a plus de ferry sur l’île depuis longtemps – et R, son éditeur, à qui elle montre régulièrement ce qu’elle écrit. C’est en se rendant chez lui qu’elle croise pour la troisième fois depuis le début du mois les traqueurs de souvenirs, ceux qui arrêtent les gens qui ont trop de mémoire, comme sa mère, emmenée il y a quinze ans. Ces policiers débusquent leurs cachettes, les repèrent même par « décryptage des gènes », selon la rumeur, et les embarquent on ne sait où dans des camions bâchés.

 

Son roman en cours conte l’histoire d’une dactylographe qui perd sa voix, enfermée dans une tour, emprisonnée par son amant. Un jour, la romancière reçoit la visite inattendue de la famille Inui : sa mère leur avait confié quelques-unes de ses sculptures ; comme ils craignent d’être arrêtés, ils les lui rapportent. Elle ne sait pas encore qu’elles possèdent un secret. Un autre jour, les roses disparaissent, leurs pétales jonchent la rivière. Quand elle court à la roseraie, elle découvre un cimetière
de tiges sans fleurs, le vent les a toutes emportées.

 

« … C’est sans doute parce que vous écrivez des romans que vous allez
trop loin, euh, comment dire, peut-être que vous pensez des choses un peu extravagantes ? »
répond le grand-père quand la jeune femme s’inquiète du sort de l’île. Dans son roman en cours, la dactylo a perdu sa voix depuis trois mois. Dans sa vie, c’est l’avenir de R qui pose problème : il se souvient de tout, comme sa mère auparavant, or les traqueurs de souvenirs sont de plus en plus actifs et brutaux. Avec le grand-père du ferry, la romancière aménage une cachette dans le sous-sol de sa maison, à laquelle on n’accède que par une trappe dissimulée sous un tapis. R accepte avec reconnaissance de s’y cacher et sa femme enceinte retourne vivre chez ses parents.

 

Cristallisation secrète est un récit fantastique sur la mémoire et l’oubli, sur la résistance de quelques-uns au pouvoir totalitaire. Ce qui est troublant, c’est que les uns et les autres ne semblent pas choisir de se souvenir ou d’oublier, mais retiennent ou non la trace des choses en eux. Encouragés par l’éditeur, ses amis vont essayer de résister à l’érosion des souvenirs – « Vous croyez sans doute qu’à chaque disparition le souvenir s’efface, mais en réalité ce n’est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d’une eau où la lumière n’arrive pas. C’est pourquoi
il suffit d’oser plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l’on ramène à la lumière. C’est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre cœur s’épuiser. »

 

Mais de disparition en disparition, le trio est confronté aux aspects pratiques du secret et de la cohabitation – à la suite d’un tremblement de terre, le grand-père est venu les rejoindre –, à la pénurie qui s’installe peu à peu sur l’île, à la police secrète de plus en plus inquisitrice. Pourront-ils préserver cette vie solidaire et clandestine ? faire face
à la disparition des photographies ? des romans ? des corps mêmes ?

 

Yoko Ogawa, attentive aux gestes quotidiens, au concret, au langage des corps qui occupent une part essentielle dans son œuvre, prend place avec ce roman aux côtés des anti-utopistes (Huxley, Orwell, Bradbury). Son univers poétique éclaire de façon très délicate les liens qui se tissent entre les êtres, même au cœur d’un drame qui prive les personnages de leur passé et, peut-être bientôt, de leur avenir.

26/01/2010

Messager du sommeil

« Tout le monde avait un messager du sommeil. Dans la journée, il se retirait quelque part au fond d’une forêt lointaine d’où il sortait la nuit pour visiter son maître. Et il frappait sur les osselets au fond de nos tympans. En entendant ce signal, les gens tombaient dans le sommeil. Le messager remplissait fidèlement sa mission. Qu’il neige ou qu’il vente, il réitérait ses visites sans se reposer. Mais un jour il s’affaiblissait. Il restait de plus en plus souvent anéanti dans sa petite cabane entourée de conifères. Toutefois, il n’oubliait pas ses visites. Il partait, même en rampant. Un après-midi, à l’abri des regards, le messager rendait son dernier soupir. C’était la mort… Voici ce que je pensais. »

Yoko Ogawa, Les ovaires de la poétesse in Les paupières

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André Brunin, La sieste (détail)

25/01/2010

Ogawa la sensitive

En lisant Les paupières de Yoko Ogawa, on reconnaît l’univers de La Marche de Mina ou de La Formule préférée du professeur, entre autres romans de cette romancière japonaise. Fermer les yeux, s’endormir, ouvrir les yeux, observer – le corps et l’appréhension du monde et des autres par tous les sens, voilà le fil conducteur des huit nouvelles de ce recueil au titre tout à fait approprié.
Des récits à la première personne.
 

Foujita NU.jpg

Nu de Foujita


C’est difficile de dormir en avion rapproche une jeune femme qui se rend à Vienne et un homme d’une trentaine d’années. En manque de sommeil, dérangée d’abord par son voisin, elle l’écoute ensuite avec intérêt : il ne travaille jamais à bord d’un avion où il sent comme dans un « labyrinthe temporel » « Il n’y a qu’à rester immobile, les yeux fermés, en attendant d’arriver à la sortie, sans se laisser distraire par les réalités terrestres, comme les dossiers ou les documents. » Lorsque elle lui confie ses difficultés à s’endormir, il lui explique comment « dans l’obscurité se déroule le récit qui (le) conduit au sommeil. » Pour lui, c’est l’étrange rencontre, un jour, avec une vieille dame viennoise dans l’avion qui la ramenait du Japon. Elle s’y était rendue sur la tombe d’un homme à qui elle écrivait depuis trente ans et dont elle avait une photo. En se rendant chez lui, elle avait compris que ses lettres étaient mensongères et même la photo (celle d’un acteur). La vieille dame, jamais mariée, tenait un commerce de tissus. Mais son allergie aux crevettes avait bouleversé la fin du voyage. Une fois cette histoire terminée, vient le moment pour les deux voyageurs de fermer les yeux.

 

Une autre vieille femme, dans L’art de cultiver les légumes chinois, fait du porte à porte pour vendre ses légumes, par nécessité. La narratrice, celle qui lui ouvre sa porte, s’étonne du vernis rose sur les ongles de ses mains ridées et brûlées par le soleil, alors que le visage ne porte aucun maquillage. La vieille insiste tellement qu’elle lui achète quelque chose. En prime, elle reçoit des graines d’un légume chinois assez rare à faire pousser à l’intérieur et à l’ombre. Au bout d’une semaine apparaissent des pousses, puis les légumes grandissent à vue d’œil, quoique frêles comme des nouilles. L’acheteuse et son mari hésitent à en manger. Une nuit, ils se rendent compte que les légumes brillent, quasi phosphorescents, « comme si leur corps couleur crème déteignait tranquillement dans l’obscurité. » Comme la première nouvelle, celle-ci débouche sur une enquête et sur un mystère.

 

Ogawa aime mettre en contact des générations différentes. La nouvelle éponyme, Les Paupières, montre une jeune fille de quinze ans si sensible à la vue d’un homme mûr qui saigne du nez à la suite d’une chute, en pleine ville, qu’elle sort son mouchoir pour lui essuyer la figure. Il n’est pas du tout ivre, comme l’ont vite supposé d’autres passants, et elle l’accompagne chez lui, dans sa toute petite maison sur l’île où on se rend avec le ferry. Ils sympathisent. Chaque fois qu’elle est censée se rendre au cours de natation, qu’elle n’aime pas, la jeune fille se rend avec son sac de bain chez N qui lui montre son hamster. Un jour, il l’invite au restaurant, lui raconte comment autrefois il est tombé amoureux d’une violoniste qu’il adorait regarder jouer : « La forme de
ses paupières, alors, était belle. Elles dessinaient une courbe parfaite. Comme
les tiennes. »
« Je n’avais jamais fait attention à mes paupières. Je ne savais même pas qu’elles avaient une forme. Je clignai des yeux. » Avant de rentrer chez elle, elle prend une douche pour mouiller son maillot de bain et ses cheveux, devant lui. Jusqu’au jour où l’homme se fait arrêter.

 

Le cours de cuisine - une grosse dame donne des leçons à une seule élève dans sa vieille maison tourne presque au fantastique avec l’arrivée d’ouvriers qui proposent le nettoyage des canalisations. Moins inquiétant, tout de même, que La collection d’odeurs, le récit suivant. Un homme est tombé amoureux d’une jeune fille qui a pour passe-temps « de rassembler toutes les odeurs du monde ». Partout, elle prélève des échantillons qu’elle enferme dans des pochettes en plastique, puis dans des bocaux, chez elle, qui s’accumulent, soigneusement étiquetés, sur des étagères. Il adore que cette collectionneuse particulière le coiffe ou qu’elle lui coupe les ongles.
Un soir où elle tarde à rentrer, il regarde de plus près les flacons de verre posés sur l’étagère la plus élevée et y fait des découvertes surprenantes, pour ne pas dire davantage.

 

Backstroke conte l’étrange destin d’un garçon doué pour la natation et de sa sœur obsédée par les piscines. Les ovaires de la poétesse, l’histoire d’un séjour dans une ville étrangère dans le but premier de reconquérir un sommeil perdu. Un jour, une voyageuse insomniaque est invitée à visiter un musée méconnu, la maison d’une poétesse, gardée intacte par sa petite-fille. Dans Les jumeaux de l’avenue des Tilleuls, un écrivain rend visite en Autriche à Heinz, son traducteur allemand, qui vit avec son frère jumeau au quatrième étage d’un immeuble. En s’intéressant à l’histoire de leur vie et en découvrant qu’à la suite d’un accident, Heinz n’en est plus sorti depuis des années, l’écrivain décide de le prendre sur son dos et de l’emmener en promenade.

 

Comment se passent nos rencontres, avec des inconnus ou avec ceux que nous croyons connaître ; comment les gestes parlent ou troublent ; comment nous occupons notre temps ou laissons le temps s’occuper de nous ; comment le passé affleure le présent ; comment les failles du quotidien s’ouvrent à l’irraisonné – voilà quelques thèmes qui reviennent dans les nouvelles apparemment simples et très « kinesthésiques » de Yoko Ogawa, une sensitive qui écrit au plus près des perceptions humaines.

19/05/2009

Voix

« Ce soir-là, dans la salle de bains de lumière, Mina m’a lu l’histoire de la boîte d’allumettes avec l’ange qui recousait ses ailes. (…) Il y a peut-être des gens qui disent n’avoir jamais reçu de message d’un ange, mais ils ne doivent pas s’inquiéter. C’est seulement qu’ils ne s’en sont pas rendu compte, car tout le monde en reçoit équitablement. Il arrive qu’on les entende par la voix de quelqu’un d’autre, ou encore qu’ils se fassent entendre par notre propre voix à l’intérieur de notre cœur. »

 

Yoko Ogawa, La marche de Mina 

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18/05/2009

Conte d'enfance

Tomoko se souvient d’Ashiya, d’une maison occidentale de style hispanique dans la montagne, où elle a vécu quand elle avait douze ans. La marche de Mina (2006), de la romancière japonaise Yoko Agawa, a l’allure d’un conte d’enfance. Trente ans plus tard, Tomoko raconte comment elle est devenue la plus proche amie de sa cousine Mina, une petite fille asthmatique qui avait toujours un livre dans les mains. Après la mort de son père, Tomoko est confiée à sa tante pour un an, le temps que sa mère étudie à Tokyo. Dans le fameux Shinkansen tout neuf, elle fait seule le voyage jusqu’à la gare de Shin-Kobe, où son oncle, l’homme le plus élégant qu’elle ait jamais vu, vient la chercher en Mercedes.

 

La « lointaine Allemagne » s’est déjà glissée dans la vie modeste de Tomoko : à sa naissance, un joli landau leur a été envoyé par cet oncle de mère allemande qui dirige une société de boissons. Dans la luxueuse maison d’Ashiya, Tomoko fait la connaissance de Grand-mère Rosa, de l’employée qui dirige la maisonnée, Mme Yoneda, âgée elle aussi de plus de quatre-vingts ans, du jardinier, et surtout de Mina, une fillette au visage ravissant et de constitution fragile sur laquelle tout le monde veille avec beaucoup d’attention. Tomoko dispose de la chambre du grand frère, étudiant en Suisse. 

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D'emblée transportée par la beauté de la maison qui l’accueille, Tomoko n’est pas au bout de ses surprises. Le plus inattendu des habitants réside dans le jardin, un ancien parc zoologique dont il est le dernier témoin. C’est Pochiko, l’hippopotame nain, « un corps rond auquel on aurait ajouté une queue, des pattes et un visage », qui
porte la petite Mina sur son dos, conduit par le jardinier, sur le chemin de l’école. Cet univers – un conte de fée pour Tomoko – connaît des imperfections. Le père de Mina est le plus souvent absent, la fillette est sujette aux crises d’asthme qui l’obligent à se rendre à l’hôpital et, chez elle, à prendre des « bains de lumière » sous une lampe spéciale.

 

Par les yeux de Tomoko, nous découvrons la vie particulière que mènent Mina et sa famille. La grand-mère adore les cosmétiques de la série « des beautés jumelles » qu’elle range dans sa coiffeuse – le thème de la gémellité traverse tout le roman. La mère boit du whisky en cachette. Sur le bureau du père, on dépose les choses cassées, qu’il répare à son retour dans cette pièce où il passe aussi la nuit, sur un sofa. Quant à Mina, elle finit par montrer à sa cousine son secret : sous son lit, plein de boîtes qui contiennent chacune une boîte d’allumettes. A partir de leur image, Mina invente une histoire et l’écrit dans une boîte écrin. De temps en temps, elle en raconte une à Tomoko, révélant les coulisses de son imagination.

 

Tout le monde se réjouit de la présence de la collégienne auprès de sa petite cousine dont elle devient la confidente et la compagne la plus dévouée qui soit. Bien que Mina vive dans une maison où l’on trouve des livres dans chaque pièce, elle charge Tomoko de lui emprunter d’autres ouvrages à la bibliothèque, ce qui lui donne bientôt une réputation flatteuse de la part du bibliothécaire à qui elle fait part des commentaires de Nina comme si c’étaient les siens. Un autre don de Mina, c’est l’art de « frotter joliment les allumettes », on lui confie l’allumage des bougies lors des repas aux chandelles. A chacun de ses passages, le garçon livreur du Freezy, la boisson rafraîchissante qui assure la prospérité de l’entreprise familiale, glisse discrètement dans la main de Mina une nouvelle boîte d’allumettes au dessin inédit.

 

Après un séjour à l’hôpital, Mina rentre chez elle avec une passion soudaine pour le volley-ball. Tous les dimanches dorénavant, en cet été ’72, elle suit avec Tomoko l’émission « Le chemin vers Munich » et s’entiche du passeur de l’équipe japonaise. La saison des jeux olympiques, ternis par la prise d’otages israéliens, ouvre les yeux de Tomoko sur des réalités ignorées d’elle : les tensions internationales ; le peu de cas que fait de Mina son grand frère, décidé à passer l’été avec ses propres amis ; le passé de Grand-mère Rosa, dont la famille est morte à Auschwitz ; le pourquoi des absences prolongées de son oncle.

 

La marche de Mina, dans un style très simple – trop lisse même – privilégie un point de vue poétique sur l’enfance. On a l’impression en lisant ce conte japonais de marcher sur un fil – un faux pas et ce serait la chute – tant la matière est délicate. Dans ce monde aux couleurs sans doute trop pastel, Yoko Ogawa, comme dans La formule préférée du professeur mais très loin de l'univers troublant d'Hôtel Iris, se révèle avant tout une observatrice des liens humains, qu’elle évoque avec tendresse.

20/03/2008

Déconcertant Japon

La rencontre entre une aide-ménagère et un vieil homme dont la mémoire ne fonctionne que pour les quatre-vingts dernières minutes qu’il vient de vivre est le sujet original de La formule préférée du professeur de Yoko Ogawa (née en 1962). Pour se souvenir de l’indispensable, le vieillard attache sur lui de petits papiers aux notes concises, qu’il relit chaque matin. Comme c’est un mathématicien, sa conversation porte le plus souvent sur les nombres, en particulier ses préférés, les nombres premiers, si présents dans la vie quotidienne, quoi qu’on pense. Et ainsi vont les jours, entre mots et chiffres. L’aide-ménagère, attentionnée, apprend vite à communiquer sur ce mode inédit. Mais c’est l’irruption de son petit garçon de dix ans dans l’univers si méthodique du vieux professeur, qui insuffle au récit ses pages les plus tendres.  

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Dans Les herbes du chemin de Sôseki, dernier roman qu’il acheva, malade, en 1915, aucune tendresse, en revanche. Kenzô est l’homme mal à l’aise : décontenancé de voir réapparaître dans sa vie celui qui l’a élevé durant son enfance, avant que sa famille ne le reprenne (ce pour quoi il avait reçu une somme d’argent pour solde de tout compte), il n’en parle pas à sa femme, avec qui ses rapports sont constamment tendus, distants. Seul le calme de son bureau lui convient, où il passe des heures à écrire, à corriger, à écrire encore. Mais les obligations familiales et le sens des convenances vont l’obliger à recevoir ce Shimada, dont les formules de politesse masquent mal l’objet réel de ses visites : lui soutirer de l’argent.

Sans cesse, Kenzô s’apprête à refuser, puis finit par sortir le billet qui le rendra à sa chère solitude. Il n’est pas riche, contrairement à l’opinion que beaucoup ont de lui, mais il donne. Et s’il faut plus d’argent pour résoudre les problèmes domestiques, il travaille davantage et noircit page après page de son écriture de plus en plus serrée.

Si la douceur s’instille dans le roman d’Ogawa, dans l’autre le malaise sature l’atmosphère. . « Les hommes, en fait de changement, ne font que décliner ; les paysages changent aussi, mais ils continuent à prospérer sous le soleil. »
(Les herbes du chemin)

Déconcertant Japon, où les rapports humains semblent parfois si codifiés qu’ils laissent peu de place à l’expression de l’intime, à la franchise, au langage du cœur.

L’amertume paralysante d’un Kenzo si malhabile avec autrui comme avec lui-même, chez Sôseki, après la délicatesse du dialogue entre les générations dans La formule préférée du professeur, atteste de la diversité des romanciers japonais. Deux romans, deux visages, deux générations de cette littérature que je connais peu, mais qu’ils m’incitent à lire.