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09/09/2017

Espérance

Deghelt couverture.jpg

 

 

« L’anéantissement d’un être humain n’est rien si celui qui lui porte amour et compassion peut lui redonner de la confiance, de l’espoir, voire de l’espérance. »

Frédérique Deghelt, Les brumes de l’apparence

07/09/2017

Reçus en héritage

Hériter alors qu’on ne s’y attendait pas d’une propriété invendable à la campagne, voilà ce qui arrive à Gabrielle, bientôt quarante ans, parisienne invétérée, dans Les brumes de l’apparence, un roman de Frédérique Deghelt. La vie d’une autre témoignait déjà du goût de la romancière pour les situations inattendues et l’irrationnel.

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©
Denise (Les rêves d'Eugénie), merci pour la photo.

« Peut-être qu’il est impossible d’oublier ce qu’on a vu quand on ouvre une porte sur l’inconnu et qu’on comprend que de l’autre côté, il se passe quelque chose d’immense. » Avec ce préambule, la narratrice annonce la couleur : « J’hésite entre la fiction et la réalité, mais raconter une histoire comme un joli conte de fées, c’est toujours la même imposture : rien n’est autobiographique, mais tout est vécu. »

Ainsi averti, on entre dans ce roman avec prudence et curiosité – voyons où mène cette histoire. Gabrielle est organisatrice d’événements, son mari Stan est chirurgien esthétique et leur fils Nicolas passe son bac. Deux ans après la mort de sa mère, un notaire lui annonce qu’elle hérite d’une masure en ruine près d’une rivière, à Fermet-le-Bois, deux cents habitants. Le seul agent immobilier qu’elle ait trouvé dans la région, Jean-Pierre Moulin, lui assure au téléphone que l’endroit est magnifique et que peut-être, quand elle l’aura vu, elle n’aura plus envie de le vendre.

Voilà donc Gabrielle en route, l’esprit plein de clichés hostiles à la campagne « où il n’y a rien ». L’agent immobilier, très sympathique, l’emmène près d’une forêt « touffue et sombre » où une petite maison en ruine est à l’abandon depuis plus de quarante ans au milieu des ronces et des fleurs sauvages. Le notaire lui apprendra que sa mère avait la jouissance de cette propriété. Mais c’est à elle, Gabrielle, que sa tante Francesca Ambroisine Molliane, dont elle ignorait l’existence, a légué cet endroit surnommé « la forêt des Brumes ou la terre des Sorciers ».

Sa mère n’aimait que les villes – ses parents ont vécu à New York puis à Paris – et les casinos. Elle a toujours prétendu qu’elle n’avait plus de famille en vie. Gabrielle rend donc visite à cette tante aux cheveux blancs qui l’accueille comme si elle la connaissait : elle l’a vue bébé, quand sa mère la confiait à sa grand-mère – « Mais je suis bien contente de te revoir avant de quitter cette terre. » Elle a préféré donner le terrain à sa nièce, pour éviter que sa sœur Colette ne le vende ou le perde au jeu : « Je suis sûre que tu vas y trouver les fluides et les forces dont tu auras besoin pour accomplir ce que tu vas faire. »

Francesca aurait-elle l’esprit dérangé ? A l’épicerie du village, on lui dit que sa grand-mère Philomène Molliane était bien connue dans le coin : « Elle en a soigné plus d’un dans le village et au-delà. Elle barrait le feu. » Gabrielle se découvre la petite-fille d’une guérisseuse qui avait l’art de soulager les brûlés, la nièce d’une voyante qui soigne par les plantes, la fille d’une femme « qui ne voulait jamais entendre parler de tout ça. »

Le scepticisme de Gabrielle ne résistera pas longtemps. Retournée seule sur place, elle s’aventure dans la forêt et finit par trouver l’accès à une jolie rivière qui s’arrondit en une vasque transparente : « J’ai envie d’applaudir. J’attends l’ondine, la musique, la fée qui soulèverait le rideau de branches d’un saule pleureur. Je me penche au-dessus de l’eau, tends une main qui effleure le miroir glacé. Je bois, me mouille le visage. Quoi ? Personne n’achèterait ce paradis en croyant aux sordides racontars de ces villageois trop couards ? »

Vous en savez assez pour deviner que Les brumes de l’apparence nous emmènent en terre inconnue, guidés par Gabrielle qui tombe peu à peu sous le charme des lieux, comme l’avait prédit l’agent immobilier. Une nuit passée là va transformer de façon spectaculaire sa vision des choses et des gens. Elle que la nature n’a jamais attirée voit d’abord le potentiel de cette propriété. Un rêve va lui faire prendre conscience du don personnel qu’elle a hérité de sa famille maternelle et guider ses réactions sur la route du retour, quand elle arrive la première sur une scène d’accident grave.

Les cartésiens purs et durs n’iront sans doute pas plus loin dans cette fiction mêlée de fantastique. Quant à moi, je me suis laissé porter par le courant du récit, parfois convenu ou improbable, intéressée par l’évolution de son héroïne et le combat, en elle, entre le rationnel et ce qui lui échappe. Sa vie en sera bouleversée, on peut s’y attendre, il lui faudra faire des choix. Comme dans un conte, Frédérique Deghelt place sur son chemin des adjuvants et des opposants pour affronter les épreuves. Divertissement garanti.

19/08/2017

Post-scriptum

Kant Obs.jpg« C’est pourquoi, tandis que les femmes ont le sentiment du beau, les hommes ont celui du sublime. » J’ai cité cette phrase lue dans le Court traité du paysage sans la placer suffisamment dans son contexte : un large extrait de Kant y précède la conclusion d’Alain Roger au sujet de cette distinction du grand philosophe allemand entre le sentiment du beau et le sentiment du sublime dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764).

kant beau et sublime.jpgKant y traite dans une section « De la différence du sublime et du beau dans le rapport des sexes » et dans une autre « Des caractères nationaux, en tant qu’ils reposent sur le sentiment différencié du sublime et du beau ». Je vous renvoie au billet critique de Mediamus (23/10/2007) à qui certains de ses commentateurs reprochent une lecture anachronique du discours de Kant. Et, pour qui serait intéressé, voici un texte de Mme de Staël qui évoque l’ouvrage dans De l’Allemagne, sans s’arrêter à cette distinction entre les sentiments des hommes et ceux des femmes.

En 1846, le professeur J. Barni, traducteur de Kant, considérait que « la plus remarquable partie de ce petit écrit est sans contredit celle où Kant traite du beau et du sublime dans leurs rapports avec les sexes. Il y a là sur les qualités essentiellement propres aux femmes, sur le genre particulier d’éducation qui leur convient, sur le charme et les avantages de leur société, des observations pleines de sens et de finesse, des pages dignes de Labruyère [sic] ou de Rousseau » (page XIV de l’introduction en ligne sur Gallica).

17/08/2017

Enigmatique

« L’histoire de l’art est énigmatique. Pourquoi la peinture italienne, si novatrice au Trecento, n’a-t-elle pas inventé le paysage ? Pourquoi l’audace d'un Lorenzetti est-elle restée sans lendemain ? On s'accorde à voir dans Les effets du Bon Gouvernement (vers 1340) l’un des premiers paysages occidentaux. roger,alain,essai,littérature française,nature,art,culture,artialisation,regard,peinture
On mentionne moins souvent, sans doute en raison de leur format, deux minuscules tableaux du même Lorenzetti, conservés à la pinacothèque de Sienne,
Château au bord du lac et Ville sur la mer, dont la profondeur est assurément défectueuse, selon les règles des perspectives linéaire et atmosphériques, mais qui témoignent d'une volonté de laïciser le pays, en le libérant de toute référence religieuse.
roger,alain,essai,littérature française,nature,art,culture,artialisation,regard,peintureOn aperçoit même, dans l’angle inférieur droit du second tableau, une petite scène, éminemment profane : une femme nue, qui baigne ses pieds dans l’eau d'une crique… Mais, comme le souligne Kenneth Clark, ces paysages « demeurent sans postérité pendant presque un siècle. »

Alain Roger, Court traité du paysage

Ambroglio Lorenzetti, Château au bord du lac (à droite) / Ville sur la mer (à gauche), 1340, Pinacothèque de Sienne

14/08/2017

Pays et paysage

Que regardons-nous, comment regardons-nous quand nous admirons un paysage ? Le Court traité du paysage (1997) d’Alain Roger, paru dans la collection Folio essais, offre une approche « théorique et systématique » du sujet, qui s’applique aux belles vues devant lesquelles nous nous arrêtons pour les contempler (à pied, à cheval ou en voiture) comme aux peintures où l’œil se plaît à entrer (campagne, mer ou montagne dites pittoresques). 

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Lasne (VI.2017)

« Nature et culture. La double artialisation » : Alain Roger emprunte ce terme à Montaigne – artialisation : transformation par l’art – pour définir, dans le premier chapitre, les concepts utiles à la compréhension de son traité. Pour lui, le paysage est culturel et non naturel : notre regard est influencé par la peinture, la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité, etc. « Nous sommes, à notre insu, une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l’on nous révélait tout ce qui, en nous, provient de l’art. Il en va ainsi du paysage, l’un des lieux privilégiés où l’on peut vérifier et mesurer cette puissance esthétique. Tel est l’objet de ce livre. »

Dans cette « opération artistique », il distingue deux manières d’intervenir sur l’objet naturel (« artialiser ») : « in situ » ou « in visu ». Comme on distingue la nudité (naturelle) et le Nu (artistique), il distingue le pays et le paysage, distinction lexicale qu’on retrouve dans la plupart des langues occidentales (land-landscape, land-landschap, pais-paisaje, paese-paesaggio, par exemple) : « un pays n’est pas, d’emblée, un paysage (…) il y a, de l’un à l’autre, toute l’élaboration de l’art. » 

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Thorembais-les-Béguines (VII.2017)

La théorie se mêle ici très rapidement à l’expérience littéraire ou artistique – Wilde, Proust, les impressionnistes ; le « génie du lieu » abordé à travers les mots de Barrès ou les tableaux de Cézanne qui ont créé la Sainte-Victoire ; « le Fuji, cette œuvre d’art, œuvre d’art ancestrale, création d’Hokusaï et de générations de peintres, éminents ou obscurs »…

Alain Roger remonte le temps pour étudier l’évolution du paysage dans la perception humaine : « Du jardin au land art ». La peinture de paysage naît en Occident au XVe siècle dans les villes du Nord (école flamande) et se développe ensuite aux Pays-Bas (XVIIe), en Angleterre (XVIIIe et XIXe), en France « enfin, au XIXe, avec l’école de Barbizon, puis les impressionnistes, ce chant du cygne de la peinture de paysage, qui va décliner quelques décennies après avoir été reconnue comme genre majeur. »

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Rixensart (VII.2017)

L’apparition de la fenêtre dans le tableau, où le paysage apparaît en miniature, minutieusement peint – le tableau dans le tableau – est une étape décisive dans l’avènement de la peinture de paysage. S’appuyant sur les grands maîtres anciens qui excellent dans cet art, l’auteur montre comment leur sujet évolue : la Campagne d’abord, « pays sage », puis, dès la fin du XVIIe siècle, ces pays « terribles » que sont la Montagne, la Mer, le Désert.

Alain Roger distingue le sentiment du beau et celui du sublime, le premier procurant du plaisir, le second « une sorte d’horreur délicieuse » (Burke), distinction reprise par Kant. J’ai sursauté en lisant ceci que je n’ai pas compris : « C’est pourquoi, tandis que les femmes ont le sentiment du beau, les hommes ont celui du sublime. »

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Une vingtaine d’illustrations sont encartées au milieu de ce Court traité du paysage, pourvu de notes et d’un index des auteurs et artistes cités. « Voyage et paysage », « Paysage et environnement », « Maîtres et protecteurs de la nature » (avec une critique virulente du « contrat naturel » selon Michel Serres), l’auteur y aborde les différents aspects du paysage dans le passé et aujourd’hui, avant de terminer sur une note plus personnelle.

« Un paysage peut-il être érotique ? », se demande même Alain Roger, que rien ne destinait à écrire sur cette matière. Il explique dans l’épilogue comment il est devenu un « Raboliot » du paysage. En braconnant à la fois sur les terres des paysans, des esthètes et des écologistes, il a suscité avec son Court traité de nombreuses réactions : le débat reste ouvert.

04/07/2017

Déséquilibre

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« Ce sont souvent des moments de déséquilibre que je capte, mais j’essaie de repérer à l’intérieur un nouvel équilibre, même fugace. Cette fugacité, quand on peut la saisir, est une grande récompense. »

Willy Ronis, Ce jour-là

03/07/2017

Le tissu de sa vie

Ce jour-là de Willy Ronis (1910-2009), disponible en Folio, « raconte » chacune de ses photographies, une cinquantaine : « J’ai la mémoire de toutes mes photos, elles forment le tissu de ma vie et parfois, bien sûr, elles se font des signes par-delà les années. Elles se répondent, elles conversent, elles tissent des secrets. »

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© Willy Ronis, Chez Maxe, Joinville, 1947

Comme Perec dans Je me souviens, Ronis pratique l’anaphore : après chaque photo, le texte, précédé du lieu et de l’année, commence par « ce jour-là ». D’une guinguette à Joinville (ci-dessus) à un soir d’avant Noël, de la place Vendôme à Port-Saint-Louis-du-Rhône, sans ordre chronologique, le photographe se rappelle les circonstances, l’humeur, le moment décisif : « C’est très complexe. Parfois, les choses me sont offertes, avec grâce. C’est ce que j’appelle le moment juste. Je sais bien que si j’attends, ce sera perdu, enfui. J’aime cette précision de l’instant. D’autres fois, j’aide le destin. »

Il y a toujours quelqu’un sur ses photos, une présence en tout cas. Par exemple, quand il voit cette flaque d’eau sur la place Vendôme où se reflète la colonne Vendôme, il a tout de suite envie de saisir ce reflet. Une jeune femme enjambe la flaque – « Zut, je n’étais pas prêt, je l’ai ratée » et puis d’autres qui passent par là. Ce sont les cousettes des ateliers avoisinants, il est midi, elles sortent pour le temps du déjeuner. Il attend, en voilà d’autres, et voilà capturée « l’ambiance particulière de ce jour, où, (il s’en souvient), il n’avait pas cessé de pleuvoir. » La flaque, le reflet de la colonne, le flou d’une enjambée, les escarpins d’une silhouette en jupe. 

Ce sont parfois des rencontres, des regards échangés, ou bien c’est une histoire qu’il s’invente, par exemple en observant un homme, « avec ses valises à ses pieds ». Des enfants, des vieux, des amoureux, des solitaires, des groupes, un chat. « J’aime saisir ces brefs moments de hasard, où j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, sans savoir quoi précisément (…) ».

En France ou à l’étranger, en reportage, Willy Ronis a vécu ces instants particuliers avec une telle attention que tout lui revient en regardant la photographie, ce qu’il voyait devant lui et ce qui se passait en lui. Et ainsi, d’une photo à l’autre, sans ordre chronologique, se dessine un autoportrait du photographe, entre 1939 et 1992. Il nous livre peu à peu ce qui dans la vie l’a touché, ce qu’il ressent, celui qu’il est. Il évoque Marie-Anne, son épouse, qui était peintre – elle est sur quelques instantanés. Il se souvient de qui l’accompagnait « ce jour-là ».  

Sur la couverture, « Le petit Parisien, 1952 », un petit garçon avec une baguette sous le bras, est une des photographies les plus connues de Willy Ronis. Il l’avait repéré, dans une boulangerie, avec son air déluré, et avait demandé à sa grand-mère s’il pouvait le photographier dans la rue, courant avec son pain sous le bras – « Mais oui, bien sûr, si ça vous amuse, pourquoi pas ? » Un jour, une femme lui téléphonera, après avoir reconnu son gendre sur cette photo en couverture d’un livre, et lui rappellera le nom de la rue où elle a été prise. Il y est retourné, pour voir.

Ce jour-là de Willy Ronis est un livre à garder à portée de main, là où on aime lire, pour y choisir une page au hasard, regarder la photo, rêver un peu, lire ce qu’elle a signifié dans la vie d’un photographe humaniste qui aimait retenir, en noir et blanc, le décor et la trace d’une émotion.

03/06/2017

Le kanji Mā

haddad,hubert,ma,roman,littérature française,haïkus,santoka,japon,marche,poésie,amour,culture« Un matin, dans un bruissement léger de grelots, vint s’asseoir parmi des enfants de tous âges une adolescente d’une beauté mystérieuse vêtue d’une simple robe et portant aux chevilles ces fins colliers tintinnabulants. Les élèves appliqués à tracer leurs caractères parurent ne pas s’apercevoir de sa présence. Radieuse, la belle jeune fille se saisit d’un roseau et traça le kanji :

avec une telle élégance du geste, chaque ligne d’encre ouvrant l’espace bien au-delà de l’espace de la feuille de papier, que Santōka s’en trouva stupéfié, comme si l’esprit cette fois s’inversait face au vide palpitant. N’était-ce pas cela le pur éveil, l’intuition immédiate de la totalité ? Mais l’intruse avait lâché son pinceau, pour quel motif effarouchée, et déjà s’enfuyait dans un froissement d’eau vive. Il eut le temps de voir scintiller les clochettes à ses chevilles parmi les fougères. 

Hubert Haddad,

 

 

01/06/2017

Marcher avec Santōka

Dans Le peintre d’éventail, Hubert Haddad a conté l’histoire d’un vieux peintre jardinier japonais. L’art du haïku s’y mêle au récit, il a même présenté ces poèmes dans un recueil complémentaire. Son roman  (2015) fait à nouveau la part belle à la poésie. Son héros, Shōichi, met ses pas dans ceux de Santōka, « le dernier grand haïkiste », cité en épigraphe : « C’est ainsi, il pleut / je suis trempé / je marche ».

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Hokusai, Grand vent

Première phrase : « La marche à pied mène au paradis ; il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir, mais il faut marcher longtemps. » Shōichi raconte comment, il y a plus de quinze ans, alors qu’il était étudiant à Tokyo, il a rencontré pour la première fois Saori, au Café Crépuscule, où il travaillait comme serveur. Son portrait ressemble à une estampe.

« Plutôt grande, élancée, on remarquait tout de suite sa poitrine haute et la pulpe de ses lèvres soulignée au pinceau. Elle sortit un petit livre de son sac à main et lut quelques lignes avant de le refermer. Une étrange lumière animait son visage. Elle avait des yeux de chat intelligent, très relevés sur les tempes, des oreilles de poupée et une épaisse chevelure fixée sur l’occiput par un joli peigne de jade à motifs floraux. »

Saori accompagne son mari dans une dernière tournée des estaminets, avant de divorcer, c’est ce qu’on raconte au bar. Shōichi les entend parler de Santōka, dont le nom ne lui dit rien. L’étudiant en géologie apprendra plus tard que Saori, déprimée à la suite d’une fausse couche, avait voulu voir les lieux où celui-ci avait grandi, « quelques pierres de sa maison d’enfance, un puits dans une broussaille, la côte rocheuse environnante ».

Un jour, elle revient seule au café et lui adresse la parole : il lui rappelle quelqu’un qu’elle n’a jamais rencontré mais qu’elle aime « de manière obsessionnelle ». Qu’il s’appelle Shōichi la trouble, c’était le nom du « pathétique Santōka », Taneda Shōichi, né en 1882. En réglant sa consommation, elle lui laisse son numéro de téléphone. (Ne lisez pas plus loin si vous préférez découvrir la suite par vous-même.)

« Vingt ans valent à peine un bâillement de chat. » Depuis des années, Shōichi marche à la recherche de l’oubli. Quand le futur géologue a perdu sa mère, foudroyée par une rupture d’anévrisme, il a abandonné ses études, son job au café, leur appartement trop coûteux pour sa bourse. Sa chambre dans un garni donne « sur un carré de verdure dominé par un tilleul argenté séculaire » derrière lequel il aperçoit parfois des figures aux fenêtres d’une clinique psychiatrique. On y propose des cures de sommeil aux femmes dépressives.

Quand il ose enfin recomposer le numéro de Saori (la première fois, une voix d’homme l’avait fait raccrocher), elle lui donne rendez-vous dans un parc – « Vie et mort pour cet instant / Ah, les tilleuls en fleur ». Shōichi devient son amant, même si elle est à peine moins âgée que ne l’était sa mère ; il découvre son appartement plein de livres et d’estampes, sa sensualité, son « corps splendide ».

C’est là qu’elle lui parle « de son métier de traductrice, de son goût des excursions pédestres » et de ses recherches passionnées sur Santōka à qui il ressemble, et pas seulement à cause de ses lunettes. Il a « ses traits, son allure, un air de hibou surpris en plein jour ». Sa vie est pourtant fort éloignée de celle du poète qui disait : « Les jours où je ne marche pas, ne bois pas de saké, ne compose pas de haïkus, je ne les apprécie guère. »

Non seulement son ex-mari débarque encore de temps à autre, mais Saori ne veut pas qu’il s’attache trop à elle. Elle tient avant tout à terminer sa biographie de Santōka. Le dernier chapitre achevé, à la veille de se rendre sur l’île de Shikoku pour rendre visite à une parente invalide, elle lui remet son manuscrit dans une grosse enveloppe. Congédié, Shōichi s’interroge : « N’était-il qu’une lubie de femme mûre, un ersatz de mari ou de yorkshire ? »

Personne n’attendait Saori là-bas, il l’apprendra dans le commissariat de son quartier où on a convoqué le jeune homme pour l’informer de la noyade de sa bien-aimée, passée par-dessus bord d’un ferry. On a découvert les lettres qu’il lui avait envoyées, des voisins ont parlé de ses visites. Accident ou suicide, la cause du décès reste « indéterminée ». Shōichi s’enivre, se perd, s’effondre. A son réveil en clinique, on lui conseille un traitement. Sa logeuse lui donne son congé pour la fin du mois.

Alors il ouvre l’enveloppe en papier kraft et découvre en larmes le titre du manuscrit de Saori, « Vivre avec Santōka », et les premières lignes : « La solitude est bien la seule conquête de l’homme libre, c’est ce que pensait Santōka trempé dans ses haillons mais bienheureux à cet instant d’être en vie. » Il lit les aventures du poète devenu moine et vagabond « comme s’il eût été question de sa propre destinée. » Il se charge de faire publier ces pages et ensuite se met en route, le livre et un chat porte-bonheur dans son sac.

Bien des morts dramatiques ont affecté le jeune Taneda Shōichi, Hubert Haddad déroule le fil de sa vie dans (un titre qui fera l’objet du prochain billet), roman d’apprentissage et de filiation. Santōka avait abandonné ses études, devenues « insipides comme un thé de troisième eau », pour s’adonner à la poésie et s’enivrer de saké. A sa suite, à la suite de Bashō, leur illustre prédécesseur, l’amant de Saori apprendra l’art de marcher, de vagabonder et de goûter « les petites fêtes de l’instant ».

23/05/2017

Usés

willems,paul,la cathédrale de brume,littérature française,belgique,nouvelles,poésie,imaginaire,écrivain belge,culture« Depuis lors, cette histoire de mots m’a poursuivi, dit Sergeï. Oui. Les mots s’usent, ou pire : ils tombent en panne. Tous ces mots que l’on voit chaque jour dans les journaux. Autos très usées. Il n’y a rien à faire. Il est trop tard. Nous sommes usés aussi et nous n’avons plus de plaine pour y élever des stèles. Je m’en rends compte depuis que j’ai perdu Macha. Ma fille. Si petite. Elle avait douze ans. Et je n’ai pas trouvé de mots pour parler d’elle dans ma mémoire. Alors j’ai fait une langue pour elle. Une langue secrète. Est-ce que j’ose dire : sacrée ? »

Paul Willems, Dans l’œil du cheval (La cathédrale de brume)

Source de la photo : http://www.papillonsdemots.fr/2014/07/05/memoire/