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04/05/2013

Ravie de vous revoir

« – Je suis Victoria, dit la jeune femme en face d’elle. Vous m’avez permis de passer une nuit ici, quand j’étais petite.
Jessy avait vu des enfants défiler dans cette cuisine pendant des années, et certains étaient noirs, surtout vers les derniers temps, durant la période tiers-monde d’Edward. Qui était cette jeune Noire incroyablement chic ? Elle se sentait baignée d’une douce chaleur, remplie d’un souvenir presque nostalgique – elle avait aimé cette époque où des enfants allaient et venaient dans la maison.
– Eh bien, dit-elle. Je suis ravie de vous revoir.
Après avoir avalé le café en grimaçant, car il était brûlant, elle bondit sur ses pieds.
– Il faut que j’y aille…
Mais elle était déjà partie. »

Doris Lessing, Victoria et les Staveney 

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02/05/2013

Victoria était noire

Etre les derniers dans la cour de récréation à attendre, alors que tous les autres sont déjà partis, ce n’est pas drôle. Victoria, neuf ans, essaie de consoler Thomas, plus grand qu’elle mais deux ans de moins. Celui-ci proteste quand arrive enfin son grand frère, un adolescent blond : « Tu m’as oublié, oui, tu m’as oublié ! » La fillette se retrouve toute seule. Sa tante chez qui elle vit a été emmenée d’urgence à l’hôpital le matin. Elle a froid, s’inquiète, et finit par essayer de passer entre les barreaux du portail, mais s’y retrouve coincée. 

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Norman Rockwell, Notre problème à tous (1964), une Victoria américaine

Heureusement M. Patel, du café en face de l’école, vient à son secours. A travers ses larmes, Victoria lui explique qu’on devait venir la chercher avec le petit Thomas Staveney. Son frère Edward réapparaît, affolé, et s’excuse, « désolé ». Pourquoi ne l’a-t-il pas vue ? « Il restait que le fond du problème, le fait incontournable, était qu’il n’avait pas vraiment vu Victoria parce qu’elle était noire. »

Edward vient d’une famille blanche libérale et il se passionne pour le tiers-monde, les victimes du sida, les injustices – il est d’autant plus honteux de son « oubli ». Aussi est-il plein d’attentions pour Victoria qu’il ramène chez lui, dans une maison londonienne dont les vastes pièces laissent la fillette bouche bée. « L’appartement de sa tante aurait tenu tout entier » rien que dans la cuisine où le garçon lui prépare quelque chose à boire.

Victoria a perdu sa mère depuis cinq ans, elle n’a pas eu de père. Ce matin-là, sa tante avait averti l’école et la secrétaire avait réussi à joindre Jessy Staveney pour lui demander un coup de main. Son mari, un « socialiste à l’ancienne », avait voulu que leurs fils passent quelques années dans cette école « de seconde zone » avant d’aller dans un meilleur établissement.

Une gêne, voilà comment Victoria se considère : pour sa mère quand elle avait voulu aller travailler, pour sa gentille tante Marion et à présent pour l’amie de sa tante, Mrs Chadwick, chez qui Victoria restera après cette nuit passée chez les Staveney dans une maison où chacun a sa chambre, ce qui l’a fort impressionnée.

Sa tante rentrée de l’hôpital, la fillette lui sert de garde-malade. Le souvenir du gentil Edward l’obsède, et le souvenir de cette brève incursion dans la richesse, l’abondance, l’espace. De temps à autre, elle va regarder la maison des Staveney, croise parfois un des membres de la famille, mais ils ne la remarquent pas.

Seule Phyllis Chadwick se soucie d’elle. Et à la mort de Marion, Victoria, quatorze ans, qui s’imaginait avoir enfin un endroit à elle, ne comprend pas qu’elle ne puisse rester dans l’appartement de sa tante alors qu’elle a été seule à la soigner pendant des années.  Phyllis a une fille, Bessie, et deux garçons turbulents, sans compter leur grand-père, mais elle l’accueille chez elle. Malgré le peu de place, c’est mieux que l’assistance publique. 

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Victoria et les Staveney de Doris Lessing raconte le parcours difficile d’une petite fille noire tôt confrontée aux aléas de la vie. Elle réussit bien à l’école, mais se dépêche de trouver un emploi de vendeuse pour aider Phyllis. Celle-ci sait que Victoria peut prétendre à beaucoup mieux et l’encourage à se présenter dans les beaux quartiers, où elle finit par travailler dans un magasin de disques.

Un jour, elle croit y voir entrer Edward, mais c’est Thomas Staveney, dix-sept ans, surpris de reconnaître cette ravissante jeune femme. Victoria devient sa petite amie de l’été, elle tombe enceinte. Elle nen dit rien à Thomas qui va bientôt reprendre ses études. Avec un bébé, elle peut enfin obtenir un logement indépendant.

Doris Lessing a, j’espère, conquis de nouveaux lecteurs grâce au film tiré des Grands-mères, une des quatre nouvelles publiées en anglais sous le titre The Grandmothers (2003) avec Un enfant de l’amour, Victoria et les Staveney et The Reason For It. Mêmes qualités : intrigue simple, justesse dans l’observation des caractères et des situations sociales, des préjugés, des hypocrisies. Victoria, qui voulait d’abord sa fille rien qu’à elle, puis a donné naissance à un garçon, d’un autre père, devra faire des choix, au risque de la perdre : sa petite Mary à la peau « caramel » est aussi une Staveney.

« Cette pauvre jeune femme qui chemine dans la poussière en rêvant d'une éducation pour ses enfants, croyons-nous être mieux qu'elle –  nous qui sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ? » questionnait Doris Lessing à la fin de son discours de réception (prix Nobel de littérature 2007). Il y est question de maisons et de livres, d’écoles et d’espace pour vivre, lire, écrire.

24/11/2008

Enfer et paradis

1938, gare de Reading. James Reid rencontre Donald qu’il a connu au lycée deux ans plus tôt. James a suivi depuis des cours de gestion et de comptabilité. Quant à Donald, il fait de la politique et il a vite fait d’arracher son ancien camarade à ses parents, à sa routine, pour l’emmener à l’université d’été des Jeunes socialistes. Aux débats sur le pacifisme, James prend conscience des silences de son père : « Le père de James, un rescapé des tranchées, blessé à la bataille de la Somme, était de ceux qui n’ouvraient jamais la bouche. » Doris Lessing a publié Un enfant de l’amour
(A love Child)
en 2003. Son père était lui-même un mutilé de la grande guerre.

 

L’autre passion de Donald, c’est la littérature et surtout la poésie. « Donald lui prêtait des livres qu’il dévorait, comme si la littérature était de la nourriture, et qu’il fût affamé. » James découvre alors que contrairement à son père, qui ne lit que des livres de guerre, sa mère aime la poésie et comme lui, retient par cœur ses vers préférés. Au printemps 1939 survient la mobilisation. D’abord des semaines d’exercices, comme simple soldat puisqu’il refuse de devenir officier. Et puis arrive le moment d’embarquer pour une destination secrète, l’Inde probablement. Sur un ancien paquebot de luxe prévu pour quelque huit cents passagers et l’équipage, l’armée britannique entasse cinq mille soldats et leurs officiers pour un voyage
jusqu’au Cap où ils feront escale.

 

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Très vite, c’est l’enfer à bord. Les sections sont installées dans des espaces terriblement limités, les ponts supérieurs réservés aux officiers. La houle les rend presque tous malades, les précipite aux toilettes et sur les ponts. « Le golfe de Gascogne se déchaînait. Du haut en bas du grand bâtiment, les hommes vomissaient ; une odeur fétide régnait partout, dans l’entrepont comme dans les cabines. » Plus personne n’obéit aux ordres, il faut survivre, c’est tout. Et s’efforcer de ne pas penser aux sous-marins ennemis. « Nous serions poursuivis si nous traitions ainsi des animaux, monsieur » proteste un sergent auprès d’un officier supérieur. Quand s’ajoutent les restrictions d’eau douce, qui commence à manquer, les uniformes lavés à l’eau de mer qui provoquent des irritations, des démangeaisons continuelles, certains hommes en deviennent fous. « Des centaines d’hommes dormaient sur les ponts, brûlants de fièvre, secoués de nausées et de haut-le-cœur ; ils avaient envie de vomir, mais leurs estomacs étaient vides. »

 

« Jour après jour, nuit après nuit. Et puis ils s’aperçurent – quelqu’un s’aperçut, et la nouvelle fit le tour – qu’ils avaient mis le cap au sud-est. » La mer se calme, la section de James tâche de se refaire une apparence avant de débarquer. Au Cap, l’ambiance est à la fête. Deux jeunes femmes d’officiers, Daphne et Betty, préparent quelques jours de festivités pour le transport de troupes, pendant que leurs maris sont en mission. Betty a un bébé, Daphne pas encore et ça lui donne le cafard. Maîtresses de maison exemplaires, elles s’approvisionnent, organisent des repas, des soirées. « Les deux amies étaient connues des comités d’accueil, qui comptaient sur elles pour recevoir autant d’hommes que les lois de l’hospitalité le leur permettaient. » Les soldats, eux, ressemblent plutôt à des invalides. Ils veulent avant tout se laver et changer de vêtements.

 

Daphne remarque parmi ceux qu’on lui amène un jeune homme particulièrement mal en point, c’est James Reid. Ebloui par cette femme ravissante dont les cheveux embaument, lui se croit dans un rêve, au paradis. James tombe amoureux de cette vision, passe toute la soirée avec Daphne, ne la lâche plus. Betty met son amie en garde, on les remarque, mais le coup de foudre est réciproque. Daphne en perd la tête. Pourtant, très bientôt, il repartira, le mari reviendra. James promet de revenir après la guerre. Sur l’océan Indien, il ne pense qu’à cela : « Car c’était un rêve, ce pays, avec sa montagne qui déversait ses nuées comme une bénédiction sur ses habitants fortunés. Un rêve de grandes maisons fraîches, entourées de jardins. »

 

Le roman de Doris Lessing raconte cette folle rencontre dans un contexte délétère.
La description des troupes livrées aux maux du corps et de l’esprit, aux incertitudes de l’attente, du danger, sonne terriblement juste. Quels lendemains pour une passion amoureuse en temps de guerre ? Entre espoir et désespoir, y aura-t-il une place, un jour, pour un enfant de l’amour ?

07/04/2008

Le rêve de Doris Lessing

Pourquoi ce titre, The sweetest Dream ? Le plus doux des rêves, serait-ce le monde plus juste qu’imaginent dans les années soixante Frances et Johnny Lennox? Il croit au communisme, elle assure le quotidien. Heureusement la grande maison des Lennox, dans les beaux quartiers de Londres, offre assez de place pour accueillir non seulement leur famille – deux garçons, Andrew et Colin, - mais aussi leurs amis, les amis des amis, toute une bande d’adolescents qui adorent se retrouver autour de la grande table où Frances les nourrit généreusement.

0c02dccf2dbe6284ebbff48834b78a47.jpgLe roman de Doris Lessing (Prix Nobel de Littérature 2007) fait la part belle à trois figures féminines remarquables, sur trois générations. Julia, la vieille Mrs Lennox aux manières parfaites, aux voilettes surannées, descend de son appartement en haut de la maison comme d’une autre planète. Frances, à l’étage en dessous, rêve de théâtre et n’en peut plus des discours du camarade Johnny. L’ennemi déclaré du capitalisme et le propagandiste de toutes les révolutions discourt, voyage, est reçu partout, mais n’a jamais d’argent et ne s’occupe pas des siens, qu’il abandonne bientôt. Divorce, puis remariage. Frances se retrouve avec tout son petit monde sur les bras. Adieu la vie de comédienne, ses articles bien payés constitueront leur principale ressource. Enfin, Sylvia, la fille de la nouvelle épouse de Johnny, arrivée sous le toit des Lennox dans un piteux état, y reprendra goût à la vie grâce à la tendresse de Julia.

Une cohorte d’adolescents déboussolés accompagnent la jeunesse difficile des fils de Frances, déçus par leur père et souvent jaloux des attentions de leur mère pour autrui. La première partie du récit est centrée sur les allées et venues des uns et des autres, tout y passe: la drogue, les vols, les discussions politiques, le rejet de l’école, les amitiés, les amours, les repas agités, les soirées interminables, les dépressions, les disputes… Chacun se cherche cahin-caha.

468a64572a7126de0b74ab02c4a4413c.jpgC’est autour de Sylvia que s’organise la deuxième partie. Changement de décor. Devenue médecin, la jeune femme se propose pour un hôpital de brousse en Afrique. La Zimlie est dirigée par un ami d’antan, acquis aux idées révolutionnaires. Mais la réalité, si loin des promesses, la bouleverse : pas de médicaments, pas de locaux médicaux dignes de ce nom, pas de moyens. Sylvia pare au plus pressé, s’épuise, cherche à faire réagir les responsables du pays ou des organismes internationaux.  Mais la corruption et l’inertie offrent encore de beaux jours à l’injustice.

De l’ironie sceptique, le ton passe à la révolte, et le contraste est saisissant entre les petites misères des uns et la misère tout court des autres. L’auteur, qui a vécu longtemps en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe), retrouve ici la force de Vaincue par la brousse et des Enfants de la violence. Le style n’est pas sa priorité. Son indignation est intacte. A travers une galerie de personnages formidablement campés, Doris Lessing veut avant tout nous faire voir le monde, tel qu’elle l’a vu et tel qu’il est.