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23/11/2017

Petit pays perdu

Prix Goncourt des lycéens (entre autres), Petit pays de Gaël Faye est un premier roman qui ne peut manquer de toucher : le récit d’une enfance au Burundi, celle de Gaby, « un enfant du monde emporté par la fureur du destin » (Maria Malagardis, Libération) à dix, onze ans.

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Un jour, son père lui avait expliqué qu’au Burundi comme au Rwanda, il y avait les Hutu, les Tutsi comme sa mère et les Twa, les pygmées. Gabriel trouvait étranges ces distinctions entre des gens qui habitent le même territoire, parlent la même langue, ont le même dieu – elles semblaient finalement tenir à une forme de nez, à la taille – tout le monde se mettait à employer ces mots et même les enfants jouaient à deviner qui était ceci ou cela.

A présent, le narrateur et sa sœur Ana vivent en région parisienne, mais « pas un jour sans que le pays ne se rappelle à (lui) ». Tant de choses lui ont échappé, notamment pourquoi ses parents – Yvonne, silhouette fuselée, peau ébène – et Michel, petit Français du Jura châtain clair – se sont séparés. « Mais au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. »

Les choses s’étaient gâtées un jour de Saint-Nicolas, « sur la grande terrasse de Jacques, à Bukavu, au Zaïre », chez le vieil ami de son père à qui ils rendaient visite une fois par mois. Son jardin avec vue sur le lac dont l’autre rive était au Rwanda, le pays que sa mère avait dû quitter à quatre ans, une nuit de massacre, rendait toujours celle-ci mélancolique. Cette fois, ils s’étaient disputés à propos du Burundi, un pays qu’elle ne supportait plus, et de son rêve de vivre à Paris et d’y voir grandir ses enfants ; Jacques et Michel étaient attachés à l’Afrique, à une vie de luxe comparée à celle qu’ils auraient en Europe. Mais elle, privée de son pays natal, connaissait l’envers du décor et aspirait avant tout à la sécurité.

Après un dernier dimanche en famille, à eux quatre, un déjeuner au restaurant près du lac puis une visite de l’usine d’huile de palme dont son père avait supervisé la construction à son arrivée au Burundi, en 1972, il y avait eu une dispute terrible entre les parents. La nuit, sa mère était partie.

Avant Noël, elle avait emmené Ana chez tante Eusébie, à Kigali, au Rwanda, dont « la situation paraissait plus stable ». Gabriel était resté avec son père, il avait reçu le vélo rouge de ses rêves pour Noël. Puis ils s’étaient rendus « chez les pygmées du village de potiers » pour fêter l’arrivée de 1993, y avaient passé la nuit. Au retour, Calixte, leur employé, avait disparu avec quelques objets volés, le vélo de Gaby y compris.

Ana revenue du Rwanda, le garçon retrouve ses amis de l’impasse où ils habitent, puis l’école. Il a désormais une correspondante à Orléans, Laure, des échanges organisés par l’instituteur. Les jumeaux qui se sont fait circoncire chez leur grand-mère par leur tonton, ce qui a fâché leur père, ont vu rouler quelqu’un avec le vélo neuf de Gaby dans ce village ! S’ensuit une équipée pour retrouver le vélo volé, qui a déjà changé de propriétaire plusieurs fois. Barrages militaires, surveillance policière, ce n’est pas simple de circuler. Calixte est arrêté, mis au cachot. Une famille très pauvre a acheté le vélo de bonne foi, Gaby le reprend et reçoit alors une leçon de morale de Donatien, le contremaître, qui a pitié de ces gens.

Petit pays raconte la vie au quotidien sous le regard d’un enfant de dix ans et de sa bande de copains, leurs vadrouilles et leurs mauvais coups. Au cabaret où ils vont boire de la bière ensemble, « L’agora du peuple. La radio du trottoir. Le pouls de la nation », on discute de la démocratie, des partis, des blancs. Le jour des élections se déroule dans l’euphorie de mettre fin au parti unique et aux coups d’Etat.

Gaby fête ses onze ans dans une atmosphère alourdie par la présence de Francis, l’ennemi de leur bande, qui s’impose peu à peu de façon menaçante. Mais autour des enfants, « la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres. Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface. Nous ne le savions pas encore, mais l’heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lycaons. »

Gaël Faye fait ressentir le climat de tension toujours palpable – c’est la guerre au Rwanda, beaucoup de Rwandais se sont réfugiés au Burundi juste à côté, certains y retournent pour défendre leur pays. Le Burundi va s’enflammer à son tour. Le 21 octobre 1993, la radio diffuse Le crépuscule des dieux de Wagner. « C’était une tradition de passer de la musique classique à la radio quand il y avait un coup d’Etat. » Leur père enferme Gaby et Ana dans la maison, met des matelas dans le couloir pour se protéger des balles perdues.

Quand l’école rouvre une semaine plus tard, la vie semble reprendre comme avant, malgré le couvre-feu à dix-huit heures, les échos des combats dans les campagnes. Les relations entre les élèves se modifient, ils finissent par se séparer en deux groupes qui se traitent de « sales Hutu » ou « sales Tutsi ». « Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

Au Rwanda, où Gaby et sa sœur retrouvent leur mère pour le mariage de leur oncle Pacifique, ils découvrent plus de violence encore, présente et à venir. Pacifique implore sa sœur de repartir avec eux – « ici, ce sera bien pire qu’une guerre ». Le lendemain de la mort des présidents du Burundi et du Rwanda dans leur avion, leur mère arrive à la maison, pour vérifier qu’ils vont bien et demander à leur père de l’aider à évacuer la famille de tante Eusébie. Impossible. Tous les contacts avec les ambassades sont vains, on n’évacue que les Occidentaux. La mère de Gaby n’en dort plus. Le pire est à venir. 

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Gaël Faye et un enfant (source non identifiée)

Raconté de l’intérieur d’une famille, du point de vue d’un enfant, la vie « d’avant » et le génocide rwandais sont au cœur de Petit pays, un roman « déchirant et incandescent » (Yann Perreau, Les inrockuptibles). Gaël Faye, rappeur franco-rwandais qui a chanté une chanson du même titre, s’est inspiré de son enfance mais ce n’est pas son histoire : « Et c’est le paradis perdu qui m’intéressait avant tout, cette impasse, ce petit cocon dans lequel je me suis senti bien en tant qu’enfant et dans lequel tout adulte peut se remémorer son enfance aussi de cette manière-là. C’est surtout un roman qui aborde la question du paradis perdu. »

21/11/2017

D'amour

On ne devrait permettre / Que les lettres / D’amour
On ne devrait écrire / Que pour dire / Bonjour

Affiche Anne Sylvestre.jpg

Ne parlons pas des circulaires / Des formulaires / De tous ces papiers
Qui réclament plus qu’ils ne donnent / Qui nous soupçonnent / De n’ jamais payer
Oublions aussi les images / Tous ces mirages / Bonheurs à crédit
Tous ces cadeaux, ces catalogues / Toutes ces drogues / Ces faux paradis

On ne devrait permettre / Que les lettres / D’amour
On ne devrait écrire / Que pour dire / Bonjour

Je sais qu’il y a des pratiques / Quasi magiques
Pour communiquer
Et ça cliquète, et ça clignote / Et ça pianote
C’est pas compliqué
Je pourrais en faire la liste / Mais je résiste
Car j’ai dans l’idée
Que ma chanson à peine écrite / Ça va si vite
Elle serait démodée

On ne devrait permettre / Que les lettres / D’amour
On ne devrait écrire / Que pour dire / Bonjour

Je veux parler de ces missives / De plume vive
Comme un cauchemar
Ces lettres qui vous assassinent / Jusqu’aux racines
Bien mieux qu'un poignard
Les mots durs qui sont en paroles / On s’en console
Les yeux dans les yeux
Mais dès qu’ils sont sur une page / C’est grand saccage
C’est comme du feu 

On ne devrait permettre / Que les lettres / D’amour
On ne devrait écrire / Que pour dire / Bonjour

Ces colères qui nous encombrent / Chagrins sans nombre
Qui nous font pleurer
Pourquoi pas se les dire en face ? / Ça fait des traces
Qu’on peut effacer
À condition qu’on se réponde / Qu’on lâche la bonde
Que l’amour y soit
Ô que ma main se paralyse / Avant qu’on lise
Une lettre de moi !

On ne devrait permettre / Que les lettres / D’amour
On ne devrait écrire / Que pour dire / Bonjour

Bonjour, est-ce que ta vie est belle ?
Bonjour, et comment va ton cœur ?
Bonjour, j’attends de tes nouvelles
Bonjour, et n’aie plus jamais peur 

Anne Sylvestre, Que les lettres d’amour

18/11/2017

Différence

abdennour bidar,self islam,essai,islam,foi,religion,mysticisme,soufisme,tradition,modernité,spiritualité,liberté,culture,histoire d'un islam personnel,témoignage,littérature française« Quelle est la valeur la plus partagée ? C’est précisément le désir de voir sa différence reconnue par autrui. L’aspiration et le droit à la différence. Chaque individu, chaque culture veut aujourd’hui avant tout avoir un droit d’expression, d’épanouissement, de développement égal à celui de tous les autres. Si l’humanité est « une », c’est donc à présent par son « vœu de diversité », son vœu de « multiplicité ». Ce qui nous rassemble, ce n’est donc plus ce qui nous unit – une même religion, une même langue, etc. –, mais la volonté de voir reconnu et protégé ce qui nous distingue. Ce désir d’une reconnaissance de notre différence fait que nous nous rassemblons tous à présent sur ce point : l’humain en nous-mêmes veut exprimer ce qu’il est individuellement, montrer aux autres ce qu’il porte en lui d’unique, et se faire accepter et aimer précisément pour cette singularité. On ne veut jamais être aimé que pour sa différence. Que l’autre nous trouve unique, irremplaçable. Si nous méditions plus là-dessus, nos différences nous rapprocheraient au lieu de nous diviser. »

Abdennour Bidar, Self islam

16/11/2017

Un islam personnel

Le nom d’Abdennour Bidar m’était inconnu avant qu’un ami me prête Self islam (2006, 2016 pour la postface), sous-titré « Histoire d’un islam personnel ». Ce Français dont la mère s’est convertie à l’islam avant sa naissance (en 1971) a grandi « entre les vignes et la mosquée » dans la région de Clermont-Ferrand. Il aimait comme un père son grand-père athée et communiste, que la chute du mur de Berlin avait perturbé et qui aimait parler de Dieu avec son petit-fils, un de ces êtres qu’on aime « pour la liberté qu’ils vous laissent d’être ce que vous êtes. »

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Odilon Redon

L’auteur appartient à la génération Mitterand. L’islam, il l’a d’abord nourri dans son cœur uniquement, puis à la mosquée où il ne comprenait rien, mais trouvait « paix, force, présence ». Ce « musulman auvergnat » qui ne porte l’islam ni sur son visage, ni sur ses vêtements, ni dans son mode de vie, a très tôt voulu détruire le mur entre deux mondes. Abdennour et Pierre sont ses deux prénoms. « Abdennour », qui signifie « serviteur de la Lumière », étonne les autres qui ne lui voient rien d’arabe (et il ne connaît pas l’arabe) ; ce prénom inattendu qu’il doit constamment justifier est bien le sien, en recherche de lumière intérieure. Le second le rattache au Christ. Il a des amis des deux côtés.

Sa mère, médecin, pratique un islam discret, mystique. Son père marocain, au contraire, appartient au « tabligh », un mouvement piétiste d’origine pakistanaise, très conservateur et « ostentatoire », toujours à prier et à prêcher, une sorte de fanatisme « pacifique et joyeux ». C’est sa mère qui l’a éduqué sur le plan spirituel, avec ses frère et sœurs qu’elle a élevés seule, en insistant toujours sur la quête de sens, le sens apparent et le sens caché des versets du Coran qu’elle leur enseignait.

Abdennour Bidar ne veut pas parler ici de ses parents mais de son propre cheminement entre Occident et Orient pour lesquels il rêve d’une « civilisation de la réconciliation à venir ». Il raconte son enfance modeste en banlieue, en HLM, entre pauvres et immigrés ; son éducation « à la droiture, au désintéressement, à la sollicitude envers autrui et à l’exigence envers nous-même ».

Pour lui, Allah désigne un « grand courant de vie, d’énergie, de lumière », dans une optique humaniste où les hommes sont avant tout reliés aux autres, à la nature, à la vie. La religion propose des moyens qu’il ne faut pas sacraliser selon lui, qui se situe à l’opposé d’un islam indiscutable et intouchable jouant trop souvent le jeu de la division et s’appuyant sur l’ignorance spirituelle.

Bon élève, lecteur de Jules Verne, souvent distrait parce qu’il est absorbé par ses pensées, Bidar passe souvent pour un « mauvais musulman » dans une religion « où le jugement de l’autre, apparent ou sournois, est une pratique si courante ». Le « self islam », au contraire, appelle à la responsabilité spirituelle de chacun et à une vie libre par rapport aux lois religieuses. Le mot « islam » ne signifie pas « soumission forcée » mais « obéissance choisie ». Bidar est allergique au « djihad », il veut dissocier le sacré et la violence.

Il lui a fallu du temps pour arriver à cet islam personnel. Poussé par un professeur à étudier à Paris, il prend conscience de sa vocation : « montrer qu’il y a de la lumière dans la caverne de l’existence ». Sa vie d’interne au lycée Henri IV a été une période « extrêmement difficile ». De bon élève, il devient « moyen » et surtout, il se sent différent : « Ils avaient lu l’Occident, j’avais médité l’Orient ». Aussi vit-il son islam clandestinement, comme exilé dans son propre pays. La rencontre en terminale de sa future femme, Laurence, va le soutenir. Attentive à ce qu’il vit et croit, elle finira par se convertir. Leurs trois fils seront élevés dans cette optique spirituelle, sans contraintes autres que le questionnement : qui suis-je ? que puis-je faire pour les autres ? comment se préparer à mourir ?

A vingt ans, il ressent de la tristesse et de la colère contre le matérialisme occidental. Ecœuré, épuisé par le travail scolaire, il est pris dans le conflit entre philosophie et religion – philosophie le jour, soufisme le soir. Enfermé dans cette opposition, il décide de ne pas suivre les cours à l’Ecole Normale Supérieure malgré son admission. Il travaille en solitaire, s’inscrit à la Sorbonne pour une licence et une maîtrise de philosophie, un DEA de culture et civilisation islamiques. Pendant sept ans, sa femme et lui ont adhéré à la « tariqa », une « éminente confrérie soufie du Maroc » qui appelle au respect des obligations religieuses et aux méditations fréquentes – une expérience libératrice, dans un premier temps.

Puis c’est la descente aux enfers : achat collectif d’une propriété, réunions, dérive sectaire, fanatisme et hystérie. La lutte continuelle contre l’ego, un djihad moral condamnant les fréquentations extérieures au mouvement et le questionnement finissent par l’isoler de tous, lui qui s’y refuse. Le voilà grandement déçu par rapport au soufisme en Europe qui, presque partout, cultive une fausse image d’ouverture et de paix. Trop personnel dans ses réflexions, il est rappelé à l’ordre, puis c’est la rupture, le vide autour d’eux, quelques amis exceptés. Sa femme et lui se font alors muter en Corrèze, ils achètent une maison près des bois et y trouvent l’apaisement. Sauvé par son sens critique, le philosophe entre en dépression, ressent un « vide absolu » durant deux, trois ans – à 26 ans, il le vit comme un échec personnel.

La troisième partie de Self islam raconte sa renaissance et son engagement. Abdennour Bidar se dit l’enfant de deux mondes agonisants où il observe la perte du sacré : celui « de la personne humaine » en Occident et celui de la « Grande Vie d’Allah » en Orient. Sa conception d’un islam personnel se fait jour, il l’explique. A partir de l’an 2000, il s’implique dans le débat sur l’islam en Occident, contre la menace et la terreur islamistes, contre l’hypocrisie d’un Tariq Ramadan dont il dénonce le double langage, usant des moyens démocratiques pour diffuser un islam antidémocratique, traditionnel, au nom du multiculturalisme.

Abdennour Bidar a écrit Lettre d’un musulman européen dans la revue Esprit, plus récemment Un islam pour notre temps : il veut promouvoir un nouvel islam, qu’il voit déjà en marche dans de nombreux pays. Chargé de cours à l’Université des sciences humaines à Nice, il considère l’Europe comme un terrain propice pour cette transformation. Il a fondé le cercle Al Mamoun, avec des intellectuels, des hommes et des femmes de bonne volonté, pour un « observatoire de l’évolution de l’islam ». Sur son site, où il résume son parcours, il se présente comme un « méditant engagé ».

« Nous n’avons pas besoin de chefs ni d’imams, mais de penseurs. » Bidar s’appuie sur de nombreuses lectures, celles des grands penseurs de l’islam comme Ibn Arabi, celle de Blaise Pascal aussi. Il dénonce la propagande religieuse dans les librairies remplies de codes de conduite, à travers les vidéos et les cassettes, téléguidée du Moyen Orient. Self islam est un témoignage et un appel à la responsabilité spirituelle, au progrès spirituel, et non au laisser-aller, à un islam self-service ou à la carte, comme le lui reprochent ses détracteurs. Aux catégories traditionnelles comme l’obligatoire, le licite et l’illicite, des concepts du passé, il oppose la nécessité d’une liberté totale. « Le texte propose, l’homme dispose. »

Cet essai offre en deux cents pages un point de vue original, « non conforme » comme le nom de la collection où il a paru en 2006, avant de sortir en format de poche (Points essais) l’an dernier. Une postface d’une vingtaine de pages y fait le point, dix ans plus tard. L’auteur a reçu beaucoup de courrier et de témoignages de lecteurs qui, quelle que soit leur croyance ou leur opinion philosophique, ont été sensibles à la « spiritualité libre » à laquelle il invite. En 2015, il a créé avec la psychologue Inès Weber l’association Sésame, « une maison des cultures spirituelles » à Paris, qui offre des ressources en ligne, des textes et musiques de diverses traditions culturelles.

13/11/2017

Lundi, mardi

Lire Comment j’ai vidé la maison de mes parents était une chose, vider l’appartement de ma mère en est une autre. Pour Lydia Flem, c’était en même temps un travail de deuil ; ce n’est pas mon cas, heureusement. Nous rêvons, pour ceux qui nous sont chers, pour nous-mêmes, d’une vie autonome jusqu’au bout, avec de l’aide bien sûr, mais chez soi ; l’accident ou la maladie, le grand âge y mettent souvent un point final, qu’on le veuille ou non.

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Mes lectures, mes heures de loisir s’espacent. Je pourrais, comme en août, ralentir le rythme du blog. Je préfère, pour quelques semaines, tenter autre chose. Les billets de début de semaine seront plus courts et plus variés. Tant de pistes d’inspiration s’offrent sur les blogs amis : laboratoire d’écriture, poésie, photos, souvenirs, citations, paroles de sagesse, bonheurs du jour, cueillettes dans la presse ou sur les blogs…

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Amies, amis de la blogosphère, vous m’excuserez d’être ces temps-ci moins présente sur vos blogs – je continue à vous lire régulièrement, je commente moins. Serez-vous plus compréhensifs que Mina la chatte, qui ne voit pas ces absences d’un très bon œil, elle qui aime tant se laisser bercer par le cliquetis du clavier ?

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Lundi, mardi, ce sera donc une autre façon de bloguer, sans vider le blog de ces échanges qui me sont chers. Juste le temps d’un café, d’un thé, d’un impromptu, cela peut être gai aussi, non ? Bonne semaine & à bientôt.

Tania

 

 

09/11/2017

Colette et ses amies

Dans Colette et les siennes (2017), Dominique Bona, « de l’Académie française » depuis 2013, évoque la vie de Colette et de ses amies durant la première guerre mondiale et les années qui suivirent. La biographe de Berthe Morisot, de Camille et Paul Claudel, des sœurs Rouart, signe un essai à la fois historique et sociologique, centré sur la situation des femmes durant la grande guerre. Pour Colette et celles qui vivent ces années-là près d’elle à Paris, elle s’attache à suivre leurs créations, leurs amitiés, leurs amours, dans la ville sans hommes où flotte « le parfum tout neuf de leur liberté ».

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Colette en 1910 (source Le Figaro)

Rentrée à Paris dès la mobilisation générale, sa fille d’un an laissée chez sa belle-mère, Colette, la quarantaine, a besoin pour survivre de son salaire de journaliste au Matin, dont son mari, Henry de Jouvenel, est le rédacteur en chef. Elle occupe son vieux chalet en bois avec jardin au 57, rue Cortambert, « le plus charmant des refuges », dans le XVIe, où se crée une « atmosphère de pensionnat ou de maison close ».

Trois beautés brunes l’y rejoignent : Annie de Pène, journaliste et romancière ; Marguerite Moreno, comédienne à la Comédie-Française ; Musidora (Jeanne Roques), la plus bohème, qui dessine, peint, danse aux Folies-Bergères. Toutes les quatre portent les cheveux courts, un défi à l’époque, des « garçonnes » avant l’heure. Quand Colette, dont les cheveux tombaient presque aux pieds (1m58), a coupé sa longue tresse à vingt-neuf ans, sa mère en a pleuré. L’idée venait de Willy, pour accentuer sa ressemblance avec l’actrice Polaire qui jouait « Claudine à Paris » et habillait de même ses « twins ». 

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Marguerite Moreno en Anne d'Autriche, adaptation de Dumas,
Vingt ans après (Henri Diamant-Berger, 1922).
Ed. Cinémagazine, no. 52. Photo Pathé Consortium Cinéma

En ville, elles portent les longues robes et chapeaux de l’époque ; chez elle, elles adoptent volontiers le pantalon, avec cravate et veston. Même si les théâtres sont fermés, les journaux publiés au ralenti, elles travaillent. Annie de Pène et Colette se sont formées sur le tas, Colette a été engagée au Matin en 1910, où ses « Contes des 1001 matins » ont du succès.

L’année suivante, c’était le coup de foudre entre Henry de Jouvenel, au « charisme exceptionnel », tourné vers la politique, et Colette, trois ans de plus, qui avait déjà fait scandale en montrant un sein sur scène et portait un parfum de « jasmin sauvage ». En l’épousant, la bohème est devenue baronne et belle-mère de trois fils : Bertrand de Jouvenel, d’un premier mariage ; Renaud, le fils d’une maîtresse qu’Henry a raconnu ; Jacques Gauthier-Villars, le fils de Willy.

Le fief des Jouvenel est en Corrèze, au château de Castel-Novel, où Colette aime séjourner avec celui qu’elle appelle « le seigneur Sidi » ou « le Pacha », voire « la Sultane », dont elle adore la peau très douce. Annie de Pène vit avec Gustave Téry, un polémiste devenu journaliste à L’Oeuvre, une union libre. Quant à Musidora, tombée amoureuse de Colette à dix-sept ans – entre elles, c’est quasi un rapport mère-fille – elle est courtisée mais pas vraiment engagée. Le mari de Marguerite Moreno n’est pas mobilisable pour raisons de santé ; comédien, il est très dévoué à la femme qui l’a épousé après la mort de Marcel Schwob, son grand amour.

Chaque chapitre de Colette et les siennes aborde le quatuor sous un angle particulier : leurs secrets douloureux, leur liberté payée au prix fort, la douceur de leur vie entre femmes, l’empreinte maternelle… Dominique Bona reconstitue ainsi peu à peu leur trajectoire de fille, de femme, d’artiste, leur bonheur d’être ensemble à une époque où, dans leur milieu, le lesbianisme est à la mode, mieux toléré que l’homosexualité masculine. Elles considèrent l’amour entre femmes comme une « douce chose », même si elles séduisent des hommes. Les retours en arrière permettent de comprendre comment chacune a trouvé sa voie. Mathilde de Morny (pour Colette, « Missy ») l’a encouragée à se former comme comédienne, à jouer des rôles souvent déshabillés, et à devenir écrivaine en son nom propre, libérée de Willy.

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Annie de Pène à la une des "Hommes du jour", 20/7/1918, 
avec plusieurs articles élogieux, après une campagne calomnieuse de la presse nationaliste

La guerre qu’on annonçait courte se prolonge, suscitant l’inquiétude et l’ennui, le souci d’être utile. Musi (Musidora) part tourner à Marseille (le cinéma continue) et devient marraine de guerre. Moreno fait l’infirmière au Majestic à Nice. Annie de Pène, « journaliste à plein temps », est envoyée spéciale au front – ses articles sur les souffrances de la guerre, pour les hommes et pour les femmes, sur les tranchées, sont fort appréciés et lui valent une belle réputation. Colette s’engage un temps comme veilleuse de nuit puis de jour dans un hôpital de fortune, mais elle est moins forte. Elle écrit surtout sur la vie des civils dans la guerre. Les épouses sont interdites sur le front ; Colette, avant Noël, trouve un couple qui veut bien l’héberger à Verdun où son mari peut venir partager ses nuits, clandestinement – jusqu’à ce qu’elle soit repérée et expulsée.

A la fin de l’année 1914, les quatre amies sont rarement ensemble au chalet de Passy, elles s’écrivent. Musi fréquente alors Pierre Louÿs, entouré de femmes « brunes et piquantes », sa vie sentimentale compliquée inquiète Colette. Musi connaît un grand succès dans « Les Vampires », en collant noir et talons hauts. Musi se sait redevable à Colette, sans suivre pour autant ses conseils en amour. Elle tourne aussi les « Claudine », « Minne », et « La flamme cachée » – les critiques font l’éloge des phrases concises de Colette qui en a écrit le scénario, mais celle-ci reste à distance du cinéma. Les tournages sauvent également Moreno et son mari (« Debout les morts ! »), mais Marguerite est surtout une voix, le muet ne lui convient guère. Colette et Annie courent derrières les « piges » pour Le Matin et L’Oeuvre, Colette vend ses manuscrits quand elle est sans argent.

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Musidora joue Irma Vep dans Les Vampires de Louis Feuillade, 1915

Deux ans plus tard, malgré le retour d’Henry de Jouvenel à la vie civile, Colette est souvent seule. Le chalet s’écroule, ils déménagent près du Bois, dans une villa du boulevard Suchet. Jouvenel a des maîtresses, et la politique est la première d’entre elles. Mari et femme s’éloignent. En 1918, il retourne au front. La grippe espagnole emporte Annie de Pène à 47 ans.

Dominique Bona montre comment Colette bataille pour son couple, contre la vieillesse. A cinquante ans, elle écrit pour Chéri le personnage de Léa, femme vieillissante et amoureuse : un succès et un scandale. Elle ne sait pas encore qu’elle va devenir son personnage dans la vie, avec son beau-fils Bertrand de Jouvenel, qui la poussera à écrire Le blé en herbe et La maison de Claudine. Marguerite Moreno, devenue veuve, connaîtra aussi lamour d’un homme jeune, avec plus de bonheur.

Colette et les siennes nous fait découvrir ces quatre femmes – Colette, Annie de Pène, Marguerite Moreno, Musidora – dans la première moitié du XXe siècle, jusqu’à leur mort. Si Colette est la personnalité la plus approfondie dans cet essai, Dominique Bona réussit à nous intéresser vraiment à ses amies et à leur complicité, dans leurs beaux jours et dans leurs peines, dans la vie privée comme dans leur vie publique.

06/11/2017

Lumières d'octobre

Après une belle journée de Toussaint ensoleillée, novembre a repeint le ciel de gris, la pluie et le vent déshabillent les arbres, l’un après l’autre. Envolé, ce rouge qui enflammait tout un voisinage de jardins. L’heure d’hiver, qui ramène chaque jour plus tôt le crépuscule, me rend déjà nostalgique des lumières d’octobre.

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Ces lumières d’une marche Adeps dans le Brabant wallon, qui longeait par endroits de superbes demeures près des bois. Des ânes habitués à plus de tranquillité se montraient curieux de cet afflux de passants du dimanche.

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Autres vedettes de la saison, les vignes vierges perpétuaient le festival d’automne. N’importe quelle façade ainsi couverte prend un air de fête ; c’est une récompense pour ceux qui les ont plantées, les taillent, l’entretiennent, pour leur plaisir et pour le nôtre.

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« L’automne est le printemps de l’hiver », aurait dit Toulouse-Lautrec. Quelle variété de verts dans les bois, il est vrai, du plus clair au plus sombre ! Et ces jaunes, plus subtils qu’au printemps, toujours solaires.

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Lumière des crinières blanches autour des ballots de paille. Echange de regards et de non-dits : on ne peut que saluer, homme ou bête, celui qui vous examine en silence, aussi attentivement.

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Aux fenêtres d’une maison rose et bleue, aux lumineuses lignes blanches, les jardinières restent généreuses – une main verte y veille, qu’on remercie.

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Il y a des tapis que la nature compose toute seule, quand une parure de feuilles recouvre élégamment de simples gravillons. Beauté éphémère sous nos pas, souvent ignorée, qui s’offre à ceux qui la regardent, exclusivement.

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A Schaerbeek, autour du square Riga (que je vous ai déjà montré au printemps, avec ses cerisiers en fleurs), beaucoup s’inquiètent. Les affichettes se sont multipliées aux fenêtres des riverains ces dernières semaines. Le projet d’extension du métro bruxellois y prévoit une station et la première enquête publique vient d’être clôturée le 30 octobre.

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On imaginait une implantation discrète de cette station de métro, respectueuse de ce bel endroit pour lequel la commune a introduit une demande de classement : le square Riga ouvre la perspective de l’avenue Huart Hamoir vers la gare de Schaerbeek, un ensemble très harmonieux.

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Le projet prévoit d’abattre tous les arbres du square et d’en diminuer les espaces verts qui font le bonheur de tous les habitants du quartier, d’où cette vague d’opposition citoyenne. Il faut qu’elle soit entendue. A chaque fois que je passe désormais près de ces arbres magnifiques – beaucoup figurent à l’Inventaire du Patrimoine naturel, – je les regarde avec une amicale inquiétude : puissent-ils encore longtemps se dresser à la rencontre des belles lumières, à toutes les saisons.

04/11/2017

Liaisons

Fellowes Sonatine.jpg« C’est déjà peu glorieux quand cela concerne des amis, mais c’est pire encore dans les cas d’une liaison sentimentale ou, pour être plus précis, de liaisons utopiques qui n’existeront jamais. Voir quelqu’un qu’on a adoré en vain et de loin tomber amoureux d’un soi-disant ami et être le témoin de l’épanouissement de cette relation réciproque, chaleureuse, profondément harmonieuse, et qu’on voit le contraste avec les émotions à sens unique, à l’aigreur pitoyable que l’on chérissait dans le secret ténébreux de son âme, voilà un spectacle difficile à supporter. Surtout quand vous savez à quel point vous vous humiliez dès que vous laissez paraître le moindre indice de vos sentiments réels. Mais que vous soyez dans votre bain ou dans une file d’attente à la poste, votre âme est constamment en train de bouillir de rage, prête à tout détruire, dans le même temps que vous continuez d’adorer ceux que vous détestez. Je rougis de l’admettre, mais il en était ainsi entre Serena et moi, ou plutôt entre Damian et moi puisqu’il était la source de tous mes maux. » 

Julian Fellowes, Passé imparfait

02/11/2017

Remonter le temps

Passé imparfait de Julian Fellowes (2008, traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz) distille une ambiance propre au scénariste de Gosford Park puis de la fameuse série Downton Abbey. Une certaine fascination du passé – « Londres est désormais pour moi une ville hantée et je suis le fantôme qui erre dans ses rues » ; une certaine tension – « Je détestais Damian Baxter » ; une certaine sensibilité – « Traditionnellement, les Anglais préfèrent ne pas affronter directement une situation qui pourrait se révéler délicate du fait d’événements passés ».

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Une lettre déclenche tout : après quarante ans sans plus aucun contact entre eux, Damian Baxter, « son vieil ennemi », aimerait que le narrateur lui rende visite, comme « une faveur accordée à un mourant ». A plus de cinquante ans, le voilà troublé à l’idée de revoir celui qui prétendait être son ami. A la gare de Guilford, un après-midi de juin, un chauffeur en uniforme l’attend. Le narrateur connaissait la réussite de Damian, mais n’en mesure l’ampleur qu’en découvrant sa demeure entourée de jardins en terrasse et « l’ambiance digne d’Agatha Christie » : maître d’hôtel, femme de chambre, salon ample, un décor réussi quoique impersonnel – « rien de vivant en réalité ».

Le « beau jeune homme bien bâti aux boucles épaisses » a disparu, mais il reconnaît Damian, sa voix un peu hésitante et aussi « cette arrogance condescendante si familière dans le geste large avec lequel il [lui] tendit sa main osseuse ». Après un dîner délicieux, une conversation « éminemment anodine » en présence du maître d’hôtel, ils vont prendre le café dans la bibliothèque, une jolie pièce avec sa cheminée en marbre, « le cuir luisant des reliures et quelques admirables tableaux ».

Damian n’a plus que trois mois à vivre. Marié peu avant la quarantaine, puis divorcé, sans enfants, il a très bien revendu son entreprise. Devenu stérile à la suite d’oreillons contractés sans doute au Portugal en juillet 1970 (quand ils avaient 21 ans, le narrateur l’avait invité à passer des vacances avec un groupe d’amis dans une villa d’Estoril, vacances aux conséquences « désastreuses » qui ne seront racontées qu’à la fin), Damian sait qu’une jeune femme a eu un enfant de lui : elle lui a envoyé une lettre tapée à la machine, vingt ans après, pour lui dire qu’elle ne lui pardonnait pas sa « fourberie » et « son mensonge » qu’elle avait sous les yeux chaque jour. Puis plus rien.

Damian veut retrouver l’enfant, faire de lui l’héritier de sa fortune. Ses recherches n’ayant mené à rien, il lui faut l’aide de quelqu’un qui connaisse son cercle d’alors. Il a préparé une liste des femmes avec qui il a couché et qui ont eu un enfant à cette époque. Ils avaient fait connaissance en 1968 lors d’un cocktail dans un collège de Cambridge, où le narrateur était en train de parler avec Serena (la femme de ses rêves), Lady Serena Gresham, « membre d’une caste très restreinte, rare résidu qui restait de l’Ancien Monde ». Beaucoup d’aristocrates déchus avaient rejoint la bourgeoisie, très rares étaient ceux qui, comme les Gresham, « continuaient à vivre, à peu de chose près, comme ils avaient toujours vécu. »

Damian, un jeune homme très séduisant, les avait interrompus avec un sourire, avouant qu’il ne connaissait personne – « Inutile de préciser qu’il savait en réalité pertinemment qui nous étions. Ou plutôt qui elle était. » Dès cette soirée, il s’était montré curieux d’en savoir plus sur Serena, sur l’ancienneté de leur relation et sur la manière de s’y prendre pour figurer sur les listes des tea parties entre gens du même monde. En leur compagnie, nous allons découvrir leurs usages et leurs règles, les snobismes d’un autre temps.

Damian s’est servi de lui pour s’introduire dans la haute société. Pourtant le narrateur accepte cette mission, malgré ce qui les a séparés. Le va-et-vient commence entre deux périodes dissemblables : leur jeunesse, rythmée par la Saison mondaine plus que par les études, et le présent. Tout a changé. Chacun d’eux s’est transformé au cours de la vie adulte, et surtout la société, les mœurs, les manières, le monde où ils évoluent.

Lucy Dalton est sur la liste, à son grand étonnement, elle qui avait été une des premières à percer à jour les manigances de Damian. Et aussi la princesse Dagmar de Moldavie. Serena. La belle Joanna Langley qui a été un temps sa petite amie. Terry Vitkov, l’Américaine dont la soirée au musée Tussaud avait tourné au cauchemar à cause du cannabis mis dans les brownies. Enfin, Candida Finch, « la mangeuse d’hommes exubérante et rougeaude ». Rares sont celles qui ont vraiment pu choisir leur vie.

Des années soixante aux années deux mille, Julian Fellowes raconte cette quête très particulière qui mène le narrateur à remonter le temps et à découvrir l’évolution personnelle de ces jeunes filles de bonne famille. Bien reçu partout, il ne lui sera pas difficile de les recontacter sous un prétexte caritatif et de vérifier, en leur rendant visite, qui a eu un enfant de Damian Baxter.

Sans être autobiographique, le roman s’inspire de l’expérience personnelle de l’auteur, un aristocrate aujourd’hui pair du Royaume : « c’est effectivement une photographie de l’époque, de la Saison 1968, où j’allais à tous ces bals. Toutes les fêtes et réceptions du livre ont vraiment eu lieu, et les personnages sont inspirés des hommes et des femmes qui y participaient. Certains sont des portraits fidèles de gens que j’ai croisés, d’autres un mélange de plusieurs personnalités. » (Paris Match)

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Passé imparfait est un voyage au cœur de la haute société anglaise et la chronique de ses transformations durant la seconde partie du XXe siècle. C’est brillamment observé, raconté de façon amusante pour qui s’intéresse à ce beau monde, et derrière les rôles, les masques mondains, Julian Fellowes laisse parfois s’exprimer des sentiments vrais, heureux ou malheureux.

31/10/2017

L'envers du décor

Le_Sens_de_la_Fete 2.jpg« Le génie de ce long-métrage consiste à s’intéresser à l’envers du décor d’une fête mondaine et familiale, en suivant les personnes pour qui une journée si spéciale pour les uns est un jour de travail ordinaire pour les autres. Cela en déployant avec art une justesse d’observation et un sens du burlesque irrésistible qui font mouche à chaque image et à chaque réplique d’un dialogue particulièrement affûté. Si bien que le scénario admirablement rythmé accouche d’une comédie jubilatoire d’une justesse d’observation assez remarquable. Et le film séduit d’autant plus que Nakache et Toledano résistent à la tentation de la surenchère, qu’il n’y a pas dans les portraits qu’ils nous offrent de la société de méchanceté gratuite, mais une accumulation mécanique de catastrophes vraiment désopilantes qui mettent en valeur des personnages subtilement croqués. »

© Armelle Barguillet Hauteloire, Le sens de la fête de Tolédano et Nakache, La plume et l’image, 9 octobre 2017

(N’arrivant pas à commenter votre billet, chère Armelle,
je vous ai envoyé un message qui ne semble pas non plus être arrivé à bon port. J’espère que cet emprunt à votre site sur le 7e art ne vous dérangera pas.)