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06/01/2018

Vrille

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Complètement affolé, j’arrache la poignée de largage du « hood » – qui me reste dans la main – j’essaye de me dresser sur mon siège pour sauter en parachute en oubliant de me détacher – je ne parviens qu’à me cogner atrocement la tête...
Je sors du nuage en vrille – la terre est là, à moins de mille mètres. Je pousse à fond sur le manche tout en ouvrant plein gaz. Le moteur tousse et reprend d’un seul coup, à en arracher le bâti du fuselage. La vrille se transforme en spirale ; je tâte doucement ma profondeur qui accroche – les champs arrivent cependant vite dans mon pare-brise...
Je rétablis à moins de cinquante mètres.
J’ai eu chaud. Je relève mon casque, et je sens mes cheveux trempés de sueur. »

Pierre Clostermann, Le Grand Cirque

*Abat(t)ée : Chute en piqué à la suite d’une perte de vitesse qui rompt l’équilibre horizontal de l’avion (TLF)
 Couverture de la réédition en 2008

04/01/2018

Pilote de chasse

Quand un jeune pilote de chasse de la Force Aérienne belge offre à sa fiancée Le Grand Cirque de Pierre Clostermann, en 1948, c’est sans nul doute pour partager une passion – celle de voler – et une admiration. Les « Souvenirs d’un pilote de chasse français dans la R. A. F. » témoignent de quatre années de guerre, de 1942 à 1945, et de l’héroïsme de ces combattants jamais sûrs de rentrer vivants d’une mission, si nombreux à y avoir laissé leur vie. Dédié à son vieux coéquipier, à ses camarades de France et de la Royal Air Force, son récit fait revivre ces années d’action et d’engagement aux côtés de ses camarades « morts pour la France » et « sur qui l’oubli tombe si vite », écrit-il.

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Enfant unique, Pierre Clostermann (à Londres) voulait raconter à ses parents (à Brazzaville) « cette vie nouvelle, si pleine d’émotions, d’imprévu – ingrate, mais très belle » plus largement que par « la carte-lettre aérienne mensuelle autorisée » ; tous les soirs, il décrivait sa journée dans un gros cahier d’ordonnance (trois en tout). Lui a survécu à quatre cent vingt missions de guerre et ce sont les pilotes survivants qui ont dû visiter les familles de leurs amis qui n’étaient pas revenus – évoquer ce vécu était une raison de plus pour publier une sélection de pages significatives. Pas une œuvre littéraire, mais « au jour le jour, des impressions, des instantanés photographiques, des images gravées au passage dans [sa] mémoire. » (Avant-propos)

« Pilote au groupe Alsace », la première partie, commence à la sortie des élèves pilotes du Royal Air Force College de Cranwell : fiers de leur uniforme français bleu marine aux boutons d’or, Pierre C. et un camarade arrivent en train à Rednal un jour de neige « pour un cours de conversion sur Spitfire avant de partir en escadrille » – « Le grand jour est arrivé ! » Quelle excitation à son premier contact avec le Spitfire, « les lignes racées du fuselage, le moteur Rolls Royce finement caréné ; un vrai pur-sang… »

Manœuvres de préparation au vol, autorisation à décoller, le cœur qui bat la chamade : « Soudain, comme par miracle, le souffle coupé, je me trouve en l’air. » Il dispose d’une heure pour faire connaissance avec l’avion. Pendant deux mois pénibles d’hiver, les cours se succèdent, les heures de vol sur Spitfire s’accumulent, les séances de tir aérien… Premiers accidents, premiers deuils. Et enfin, le jour des affectations : « Trois jeunes sergents pilotes débarquent à Edimbourg. Le monde est à eux. » Avec Marquis, déjà sur place, ils forment le « 341 squadron » au sein du groupe de chasse « Alsace ».

« Puis les pilotes arrivent un par un des quatre coins de l’Angleterre, après s’être arrachés des quatre coins de la France occupée pour venir se battre. Une sélection naturelle imposée par la volonté, le patriotisme. Toutes classes sociales – mais une élite. » Les Croix de Lorraine peintes sur les fuselages des Spitfires, le groupe « Alsace » est affecté à l’escadre de Biggin Hill, au sud de Londres, « la base qui compte le plus de victoires, et qui est réservée aux groupes les plus sélectionnés de la R. A. F. »

Allergiques à Top Gun s’abstenir. Clostermann utilise le jargon anglais des aviateurs (traductions et explications en bas de page) pour détailler les dispositifs et les procédures de vol, le « briefing » (exposé des buts et des méthodes de la mission), l’attente, les communications, le tout mis dans l’ambiance avec la météo, la tenue du jour, etc. Il nous décrit le ciel, les nuages, la terre vue d’en haut. Il faut scruter l’air sous tous les angles pour repérer les avions ennemis – Messerschmitt ou Focke Wulf –, les surprendre et les attaquer, leur échapper par des manœuvres de haute voltige, pousser l’appareil et son propre corps jusqu’aux limites.

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Royal Air Force- 2nd Tactical Air Force, 1943-1945.
Le
Sous-Lieutenant Pierre Clostermann (à gauche) félicite le Flight Lieutenant K L Charney dans le cockpit de son Supermarine Spitfire Mark IXB, à leur retour à B11/Longues, Normandie, après une sortie en soirée où chacun d'eux a abattu un Focke Wulf Fw 190.
Les deux pilotes servaient dans le 602 Squadron RAF.

Il y a l’exaltation des victoires, la peur dans la bagarre contre la Luftwaffe, la joie de se sortir des situations qui semblent perdues, les bons et les mauvais pressentiments, la panique noire, les atterrissages forcés, l’épuisement. Et, mission après mission, les terribles bilans au retour à la base : autant d’avions perdus, autant de pilotes « manquants ».

Le 28 septembre 1943, Pierre Clostermann quitte Biggin Hill : « Détaché à la Royal Air Force » (deuxième partie). La R. A. F. a besoin d’escadrilles pour appuyer l’invasion du Continent « en étroite coopération avec l’armée ». Les pilotes de chasse volent aussi en protection des bombardiers, en escorte de « Forteresses Volantes américaines ». Un des objectifs est de détruire les lieux de construction des redoutés V-1. Puis c’est le débarquement en Normandie et les premières nuits en France, en juin 44.

En troisième et dernière partie, l’auteur relate ses « Commandements dans la R. A. F. » D’abord sur Typhoon, « d’une instabilité latérale effarante », puis sur Hawker Tempest V, « le chasseur le plus moderne ». Tandis que les services d’information alliés prétendent que l’Allemagne n’a plus d’avions ni de pilotes, la R. A. F. les combat sans relâche, les usines allemandes se montrant terriblement efficaces pour continuer la production d’avions, jusqu’à plus de deux mille par mois en novembre 1944 et cela, malgré les bombardements. Les usines ciblées sont rapidement remises en état et les usines souterraines se multiplient.

Quand viennent l’armistice, les jours de fête de la Libération, « la porte se ferme ». Sur les aéroports tombe un silence « inaccoutumé, épais, pesant », le sentiment d’une page qui se tourne. « C’était trop vrai, on n’avait plus besoin de nous et on nous le fit sentir vite. »

Le Grand Cirque – le « Cirque » ou le « show » était le nom donné par la R. A. F. aux missions importantes – a été « publié à 3 millions d’exemplaires, et traduit dans plus de 30 langues. Il rencontre un succès mondial et est adapté en bande dessinée et au cinéma à plusieurs reprises. Selon l’auteur américain William Faulkner, « Le Grand Cirque est le meilleur livre qui soit sorti de la guerre. »» (Wikipedia)

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Les adieux de Pierre Clostermann au "Grand Charles" (Tempest) le 27 août 1945 (illustration du livre)

La dédicace de la main de mon père sur la page de garde, à celle qui n’était pas encore ma mère, m’a poussée à lire le témoignage de Pierre Clostermann. J’imagine mieux les exercices périlleux, l’état d’esprit et les sensations des jeunes pilotes de chasse formés à la R. A. F. juste après la guerre, comme mon père qui a volé sur Spitfire, mais n’a jamais dû combattre dans les airs, heureusement (même si sa vie a été trop courte). Un livre à conserver précieusement dans ma bibliothèque.

 

17/10/2017

Instinct

Baronian Boulevard_Léopold_II.jpg« Ah ! mon instinct.

Qu’est-ce qu’il était nase, mon instinct ! Est-ce qu’il avait jamais vu venir quoi que ce soit ?

J’ai soudain compris que j’étais déjà arrivé au boulevard Léopold II et que je me dirigeais vers le parking souterrain du ministère de la Culture. Une carte magnétique spéciale me permettait d’y entrer à tout moment et d’aller me garer à un emplacement qui m’était réservé depuis belle lurette et que signalait un écriteau sur lequel était marqué le numéro d’immatriculation de ma voiture. Mais j’ai eu beau introduire et réintroduire ma carte magnétique dans le poteau d’accès au parking, la porte ne s’est pas ouverte.

En pestant, j’ai fait marche arrière et je me suis mis à sillonner les rues environnantes. Un long quart d’heure s’est écoulé avant que je ne réussisse à me garer. Je ne savais pas trop où j’étais. En tout cas, un quartier assez populaire où je ne me souvenais pas d’avoir mis les pieds auparavant. »

Jean-Baptiste Baronian, Le mauvais rôle

Photo : Boulevard Léopold II en direction de la basilique de Koekelberg (Wikimédia Commons)

 

16/10/2017

Le mauvais rôle

Jean-Baptiste Baronian commence Le mauvais rôle à la manière d’un polar : convoqué à la direction des ressources humaines, au dernier étage d’un immeuble bruxellois, Alex Stevens, 45 ans, fonctionnaire au ministère de la Culture, se retrouve en face de Sébastien Delage, qu’il a connu à la faculté de droit, pour un interrogatoire inattendu. Le type au regard fuyant – l’avait-il déjà à cette époque ? – lui montre une photo de lui au restaurant en compagnie de Bénédicte Bracke, directrice des Bibliothèques publiques. Elle a disparu.

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Alex n’a plus de nouvelles de Bénédicte depuis leur récente rupture, et il n’a aucune envie de parler de sa vie privée avec Delage dont l’attitude, la curiosité lui déplaisent. En lui-même, il enrage. Que Bénédicte n’ait plus donné signe de vie depuis une semaine n’est pas son affaire ; qu’elle soit une agente de la CIA, comme le prétend l’autre, lui paraît hautement fantaisiste.

Dans un café portugais, où il est entré pour digérer la nouvelle, il rumine tristement ses idées noires depuis qu’elle lui a annoncé vouloir se ranger, se marier avec un autre : « Vingt et un jours de dépit, de regret et de solitude », de « lente et inexorable décomposition ». La sœur, le père de Bénédicte sont-ils au courant de sa disparition ? Il se rend chez Léopold Bracke, qui avait essayé de lui vendre un jour de faux couverts art nouveau de Henry van de Velde, mais personne ne répond à son coup de sonnette.

C’est alors que surgissent deux hommes, un gros et un maigre, qui l’obligent à les suivre et l’embarquent dans une Mercédès, le conduisent de l’autre côté du canal, à Vilvorde, jusqu’à un sinistre bâtiment à moitié en ruines. Dans une espèce de cage de verre tout équipée, ils l’interrogent sur les raisons qui l’ont amené à contacter Léopold Bracke, puis sur son rendez-vous avec Sébastien Delage – Alex ne comprend rien à cette histoire de fous ou d’espions. Autant leur mentir : il déclare qu’il vient d’être licencié.

La « stratégie du mensonge » va entraîner Alex Stevens dans une succession de péripéties ou plutôt un engrenage de situations compliquées, jusque dans son propre appartement. Il se sent surveillé, ne sait pas pourquoi, et sa crise personnelle depuis que Bénédicte l’a quitté prend rapidement l’allure d’un effondrement général.

L’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique, dans ce court roman d’une bonne centaine de pages, nous balade à travers Bruxelles, ses bureaux, ses cafés, ses rues, à la suite de son héros en perdition. L’intrigue, vaguement policière au début, genre série B, convoque tour à tour l’improbable et l’étrange, et l’on pressent, plus on y avance, que Baronian nous a embarqués, nous aussi, dans un train fou. Freinera-t-il ou ira-t-il jusqu’au déraillement ?

03/08/2017

La papesse du design

Qui était donc cette dame omniprésente sur les photos exposées à « Panorama », au Musée ADAM ? Dans son article « Au musée ADAM, le design belge revisité » (La Libre Belgique, 26/6/2017), Alain Lorfèvre présente Josine des Cressonnières.

 

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adam,musée,design,exposition,panorama,belgique,plasticarium,atomium,bruxelles,culture,josine des cressonnièresJe n’ai pas trouvé beaucoup de traces de Josine des Cressonnières sur internet. Mes recherches m’ont fait découvrir un blog tenu par des Bruxellois néerlandophones : Brusselblogt.be – « de Brusselse stadblog » (le blog de la ville de Bruxelles). Dans un billet consacré à l’exposition, Thomas y appelle cette styliste « notre Coco Chanel », c’est dire son importance.

 

Conclusion d’Alain Lorfèvre : « Sa disparition en 1985 marque la fin d’une époque. Le Design Centre ferme moins d’un an après. Seule sa personnalité maintenait l’existence d’une telle instance dans un pays taraudé par ses courants régionalistes. Alors que depuis, les pays scandinaves, l’Italie ou l’Allemagne ont fait du design une image de marque, la Belgique a perdu l’héritage de cette grande dame. »

Josine des Cressionnières à gauche du prince Albert (roi des Belges de 1993 à 2013)
à l'inauguration du Design Centre, 1962 (Photo Pol Provost, source ADAM, Bruxelles)

* * *

adam,musée,design,exposition,panorama,belgique,plasticarium,atomium,bruxelles,culture,josine des cressonnièresAux vacanciers du mois d'août, je rappelle l'exposition
« ORDRE ET CHAOS, exposition de design

autour de l’œuvre gravé de Nathalie van de Walle »

au Château de Ste Colombe en Auxois.
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(Photos in situ Nathalie van de Walle)

 

 

 

31/07/2017

Design belge

A deux pas de l’Atomium, le musée ADAM (Art & Design Atomium Museum) a ouvert ses portes en décembre 2015. Outre ses collections permanentes, ce nouveau musée bruxellois présente des expositions temporaires, cet été « Panorama », « cent ans d’histoire du design moderne en Belgique ».

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Sur le plateau du Heysel, il manque encore une signalisation claire pour les visiteurs peu familiers des lieux (suivre « Trade Mart »). En face du Palais 5, les lettres géantes de l’acronyme dans l’arrondi du trottoir signalent l’entrée du musée qui occupe 5000 mètres carrés au sein du Trade Mart. L’escalier d’accès, un échafaudage aux trois couleurs de la Belgique, signé Jean Nouvel et MDW Architecture, se veut « ludique ».

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http://www.adamuseum.be/batiment-museum-fr.html

« Panorama » s’ouvre sur l’Art nouveau avec divers meubles et objets dont une chaise de Paul Hankar (1897) et d’autres signées Gustave Serrurier-Bovy, Henry van de Velde, Victor Horta (chaise et bureau présentés à Turin en 1902). Le parcours comporte de nombreux sièges qui témoignent de l’évolution des formes et des styles tout au long du XXe siècle.

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De gauche à droite : Hankar, Serrurier-Bovy, van de Velde

Un dressoir de 1925 « pour De Coene frères – Ateliers d’art de Courtrai » illustre le design Art Déco avec ses formes géométriques et simplifiées ; le raffinement tient au choix du bois précieux et des appliques octogonales sur les portes de part et d’autre d’une colonne de tiroirs, où les deux personnages qui se font face sont à la fois symétriques et différents (profil de face à gauche, de dos à droite).

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Marcel-Louis Baugniet, Chaise longue, 1928

Près d’une chaise longue de Marcel-Louis Baugniet aux tubulures métalliques, une affichette ou une couverture de « L’art contemporain » invite à méditer 8 « vérités » – « 1. Le beau c’est l’utile, 2. La fonction crée la forme » etc. – qui résument clairement cette esthétique de l’entre-deux-guerres. A côté des noms les plus connus en Belgique, on en découvre beaucoup d’autres qui ont œuvré selon ces principes. Ainsi, Christophe Gevers et sa chaise TBA, simple et luxueuse à la fois avec ses pieds chromés, le siège et le dos en cuir (sans montants verticaux qui le relient à l’arrière).

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Services à café, vases, plateaux, meubles, affiches, vaisselle, toutes sortes d’objets sont rassemblés à chaque période. Ceux qui se souviennent de l’Expo 58, qui a eu lieu ici même, retrouveront les lignes modernistes de l’époque et la fameuse étoile à cinq branches de son logo. Etonnée de découvrir des Tupperware dans une vitrine, une invention américaine, j’ai appris qu’en 1961 était né Tupperware Belgique, dont les usines situées à Alost continuent à fabriquer de nouveaux produits.

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A l'avant, la chaise TBA de Christophe Gevers

Vous l’avez compris, ce parcours chronologique présente des objets d’époque, pas forcément des objets d’art comme à l’époque de l’Art nouveau et de l’Art Déco. Bien des objets familiers se retrouvent dans ce panorama du design belge : des meubles Meurop, le « M » du métro bruxellois, la bouteille de Spa Reine dans sa forme de 1930… Toute une section est consacrée au Design Centre de la galerie Ravenstein où plus de deux cents expositions ont été organisées pendant plus de vingt ans (1964-1985).

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Logo du métro bruxellois dessiné par Jean-Paul Emonds-Alt 

Le « Plasticarium », « noyau dur de l’exposition permanente du ADAM », s’est développé à partir de la collection privée de Philippe Decelle, un amoureux des plastiques et de leur « design populaire, joyeux et sans prétention » si présent dans les années 60. En 1973, la crise pétrolière a changé la donne, mais le plastique n’a pas disparu et renaît sous des formes plus écologiques. Ses atouts : une résistance et une flexibilité incomparables.

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Vue partielle du Plasticarium

On y voit plein de ces meubles, sièges et objets souvent de couleurs vives (jaune, orange, rouge, mais aussi du blanc ou du noir), de l’électro-ménager qu’on reconnaît si on a connu ces années-là. C’est amusant de découvrir les phases successives de cette « plasticité » : du fonctionnalisme pop à l’« antidesign » en passant par des formes inspirées par l’exploration spatiale et la science-fiction. Le mobilier contemporain comporte bien sûr des chaises transparentes, à la mode ; la plus surprenante est la chaise « fantôme » de Philippe Starck dont les formes évoquent un drapé souple à la vue, rigide au contact (cela vaut mieux pour un siège).

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De gauche à droite : Bertoia, Verner Panton, Philippe Starck

Certains plastiques ont bien vieilli, ils sont restés brillants et comme neufs (non utilisés ?), d’autres ont terni. Des objets courants côtoient des icônes du design comme le vase « Bambù » (Enzo Mari), le fauteuil « Diamant » (Harry Bertoia), la chaise « Cantilever » (Verner Panton)… Un petit guide du visiteur fournit des repères dans cette section du musée ADAM et décrit les propriétés caractéristiques de ce matériau : transparence, couleur, brillant, légèreté, structures gonflables, rigidité. (Pour les plus branchés, une application sur smartphone offre une visite commentée gratuite.)

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A l'avant, vaisselle des Vignelli ; à l'arrière, vases Bambù d'Enzo Mari

J’ai manqué l’exposition précédente consacrée au Bauhaus, ce qui aurait complété heureusement la lecture du Bal mécanique. Le dossier de presse est encore disponible sur le site du musée, où vous trouverez aussi le programme des activités, entre autres pour les enfants (chaque mercredi du mois d’août : « Dans les coulisses du musée »).

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Une superbe chaise-longue dont je n'ai pas noté l'auteur : qui pourrait me renseigner ?

Les touristes qui visitent Bruxelles manquent rarement la visite de l’Atomium. Juste à côté, le musée ADAM attirera sans doute les amateurs de design et tous les curieux. Ce nouveau musée bruxellois offre vraiment de quoi intéresser tout le monde. Je suis ravie de l’avoir enfin visité et j’y retournerai.

* * *

Chers fidèles de T&P,

Pour diverses raisons qui me tiennent loin du clavier et de la blogosphère, la meilleure étant l’appel de l’été, le blog tournera au ralenti pendant le mois d’août.
A bientôt.

Tania.

 

 

23/05/2017

Usés

willems,paul,la cathédrale de brume,littérature française,belgique,nouvelles,poésie,imaginaire,écrivain belge,culture« Depuis lors, cette histoire de mots m’a poursuivi, dit Sergeï. Oui. Les mots s’usent, ou pire : ils tombent en panne. Tous ces mots que l’on voit chaque jour dans les journaux. Autos très usées. Il n’y a rien à faire. Il est trop tard. Nous sommes usés aussi et nous n’avons plus de plaine pour y élever des stèles. Je m’en rends compte depuis que j’ai perdu Macha. Ma fille. Si petite. Elle avait douze ans. Et je n’ai pas trouvé de mots pour parler d’elle dans ma mémoire. Alors j’ai fait une langue pour elle. Une langue secrète. Est-ce que j’ose dire : sacrée ? »

Paul Willems, Dans l’œil du cheval (La cathédrale de brume)

Source de la photo : http://www.papillonsdemots.fr/2014/07/05/memoire/

22/05/2017

Paul Willems rêve

Une trouvaille à la Librairie du Port de Toulon, où je ne pensais pas rencontrer le nom de l’écrivain Paul Willems, le fils de Marie Gevers, évoqué ici ou sur ce blog : La cathédrale de brume est un recueil de six nouvelles imprimées sur vergé ivoire, une belle édition ornée de bois de Max Elskamp (nouvelle édition Fata Morgana, 2005, celle de 1983 n’étant plus disponible). Pages non coupées, comme autrefois, pour ces six textes où Paul Willems raconte, rêve et fait rêver.

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L’incipit de Requiem pour le pain met en appétit : « Il ne faut jamais couper le pain, dit ma grand-mère, il faut le rompre. Et elle me prend le couteau des mains. Je ne réponds pas. On se tait quand on entend des paroles sacrées. » Cette première histoire concerne la grand-mère et deux enfants, son petit-fils et sa cousine, une histoire d’amour et de mort, où Ostende – « Avant la guerre, Ostende flottait sur la mer » – est un lieu clé.

On voyage beaucoup dans La cathédrale de brume : à Helsinki (Un voyage d’archevêque), en Extrême-Orient (Dans l’œil du cheval), en Bulgarie (Tchiripisch). Si Le palais du vide n’est pas localisé, la nouvelle éponyme nous ramène en Belgique, « dans la forêt d’Houthulst » au milieu des chênes et des hêtres. Entre blessures et bonheurs – « le bric-à-brac du non-dit qui s’est accumulé en moi au cours de ma vie et qui est devenu lentement la matière de mon rêve. » (Ecrire, communication à l’Arllfb, 1981)

Avez-vous lu ce beau roman que Paul Willems a intitulé Tout est réel ici ? Vous retrouverez dans ce recueil son art de créer du rêve avec peu, par la magie des mots et des silences. Racontées à la première personne, ses histoires s’ancrent dans la réalité concrète. Parfois c’est un objet qui donne l’impulsion, comme le pain de la grand-mère ou cette toque de fourrure – « une merveilleuse chose en kloupki à poil doré » – aperçue à la vitrine d’un chapelier.

Souvent, c’est une rencontre : avec un comte et sa femme dans « un immense appartement moderne » tout blanc, du moins à la première impression ; avec un « ethnologue en chambre » et professeur d’université, qui l’emmène en voyage dans sa voiture ; avec un ingénieur soviétique dont il a fait la connaissance en avion.

Comme il l’écrit dans Le pays noyé, un autre texte dont vous pouvez lire des passages en ligne sur le site de l’Académie, « Tous, pourtant, emportaient des souvenirs. Étrangement, ils ne choisissaient pas seulement les souvenirs heureux, mais aussi les chagrins, « car, disaient-ils, l’ombre fait briller la lampe d’une lumière plus claire ». » La cathédrale de brume appartient aux récits « venus de la mémoire profonde », des textes mi-biographiques, mi-oniriques « d’une simplicité bouleversante » (Liliane Wouters).

Dans l’univers de Paul Willems, l’étrange est familier. Des choses improbables se passent naturellement, c’est le monde d’un poète ou la poésie du monde. Il nous en reste des images, des sensations, impalpables comme celles que nous laissent nos rêves, mais qui flottent longtemps à la surface de nos souvenirs. Embarquez-y, si vous voulez, ou plutôt, comme sur les bois gravés de Max Elskamp qui ouvrent et ferment le recueil, posez-vous là comme un oiseau sur la branche et laissez le vent des mots vous balancer.

09/05/2017

La langue verte

Verte la mer ! et la peau

Du monde, verte, o jouvence.

Serres communales (88).JPG 

Quand la belle est nue et danse,

Verte laitue au chapeau,

Crache un peu tes escarbilles,

Mon enfant, mon p’tit Jésus,

Pour du baiser qui pétille

De jus verts et de verjus.

 

Verdoyez, verdures drues,

A la dent, au coeur, à l’œil.

Et vertement, cours les rues,

Pullule, vert écureuil.

 

Le profond vert séculaire

Est brouté de chevaux verts.

Le profond vert légendaire

Est gloussé de ramiers verts.

 

Verte la mer et l’envie

D’être groseille ou semence.

Vert, le verbe qui commence

 

Et verte, la langue en vie.

 

Norge

 

Norge, La langue verte. Charabias et verdures in Œuvres poétiques 1923-1973, Seghers, 1978.

Parc Josaphat, Schaerbeek, 7 mai 2017

08/04/2017

A la plume

wouters,rik,exposition,bruxelles,mrbab,2017,peinture,sculpture,dessin,art,belgique,culture« A l’instar d’Hokusaï, Rik Wouters est fou de dessin. Il dessinait toujours et partout. Nel en savait quelque chose : « Pendant mon sommeil, à ma toilette, durant mes repas, Rik était là, la plume à la main, comme la sentinelle vigilante de ma vie. » Et Rik de s’exclamer parfois : « Je ne fais que dessiner à la plume depuis trois semaines, quel merveilleux instrument ! »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

Rik Wouters, Femme à la table ronde (source non identifiée)