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05/01/2016

Situation

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« Il finit donc par comprendre qu’il était dans une situation que partagent beaucoup d’êtres humains, mais pas moins douloureuse pour autant, à savoir : la seule chose qui nous fait nous sentir vivants est aussi ce qui, lentement, nous tue. Les enfants pour les parents, le succès pour les artistes, les sommets trop élevés pour les alpinistes. Ecrire des livres, pour Jasper Gwyn. »

Alessandro Baricco, Mr Gwyn

04/01/2016

Mr Gwyn, copiste

Alessandro Baricco, dont je n’avais plus rien lu depuis Soie, offre dans Mr Gwyn (traduit de l’italien par Lise Caillat) un fascinant portrait d’écrivain, savamment composé. Jasper Gwyn, quarante-trois ans, homme de lettres et de listes, de mots et de chiffres, est en crise. Dans le dernier article qu’il envoie au Guardian, « une liste de cinquante-deux choses que Jasper Gwyn se promettait de ne plus faire », il renonce pour commencer à écrire des articles et pour finir à publier des livres.

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http://www.langolodeilibri.it/mr-gwyn-alessandro-baricco/

Aussitôt l’article paru, son agent, Tom Bruce Shepperd, lui téléphone en Andalousie, où l’écrivain anglais s’est mis à l’abri des médias, et tente de le raisonner – il a déjà entendu tant d’écrivains prendre ce genre de résolution et selon lui, « c’est impossible d’arrêter ». Mais Jasper Gwyn reste inflexible.

Il se repose pendant deux mois à Grenade (62 jours, 62 tasses de lait froid, 62 verres de whisky, détaille sa note d’hôtel, entre autres choses comptées durant ce séjour). A une jeune chercheuse slovène rencontrée là-bas, qui l’interroge, il justifie l’abandon de son métier (il se prétend « décorateur ») par « une phrase incompréhensible » : « Un jour je me suis aperçu que plus rien ne m’importait, et que tout me blessait mortellement. »

De retour à Londres, où il n’est désormais plus obligé « d’être un personnage public », il se sent plus léger, plus libre, comme en vacances. Vivant seul, sans famille, Jasper Gwyn a de quoi vivre tranquillement un ou deux ans. Mais avec le temps, il finit par admettre que « le geste de l’écriture » lui manque, comme l’avait prédit Tom, et cherche donc une nouvelle activité qui lui permette d’écrire sans pour autant renier sa liste de choses à ne plus faire. « Ça lui aurait bien plu d’être copiste. »

Il lui arrive de choisir des mots, de construire des phrases mentalement, des dialogues même, par exemple en attendant de récupérer son linge dans une laverie automatique. C’est là qu’un jour une jeune fille « corpulente », « plutôt élégante », lui tend un téléphone portable : c’est Rebecca, la nouvelle recrue de son agent littéraire. Tom veut prendre des nouvelles de l’écrivain, mais il n’arrive pas à le relancer.

« Toutefois l’hiver lui sembla inutilement long. » Dans la salle d’attente d’un dispensaire – comme il ne se sent pas très bien, Mr Gwyn a convaincu son médecin de lui prescrire des examens – a lieu une rencontre brève et décisive : une dame âgée le reconnaît et entame la conversation. Cette ancienne enseignante ne mâche pas ses mots, elle regrette qu’il ait arrêté d’écrire, et quand il lui parle de devenir « copiste », l’encourage : « Essayez de voir si vous ne pouvez pas par exemple copier les gens. – Oui. – Tels qu’ils sont. – Oui. – Vous y arriverez très bien. – Oui. »

Au fil des mois, Jasper Gwyn se sent de plus en plus mal et n’arrête pas de repenser à cette conversation. Il cherche à revoir la vieille dame avec qui il continue à dialoguer dans sa tête. Mais elle est morte, apprend-il en se renseignant à la réception du dispensaire. Sous le choc, il se perd un peu dans les rues de Londres et pour s’abriter de la pluie, entre dans une galerie d’art. On y expose de grands tableaux « tous identiques », des nus, des corps « ordinaires », sans grand-chose d’autre autour. Fasciné, il s’attarde, feuillette le catalogue, y observe les photos de l’atelier du peintre. Quand la galeriste lui demande si un tableau lui plaît, il répond que les tableaux ne lui plaisent pas « parce qu’ils sont muets ».

Ainsi lui vient une idée, bientôt expliquée à Tom : écrire des portraits, mais sans les publier. Recrutées par petite annonce anonyme, les personnes qui lui commanderont leur portrait, comme à un peintre, viendront poser, nues, dans son atelier, pendant un nombre limité de jours. Elles seules recevront le texte, qu’elles s’engageront à ne pas publier ni diffuser d’aucune manière. Tom, quoique déçu, accepte de l’aider à réaliser son projet.

Jasper Gwyn est un perfectionniste. Il a en tête un genre de lieu bien précis, et des idées tout aussi précises sur l’accompagnement sonore des séances de pose, sur l’éclairage, sur le mobilier… Et lorsque tout est en place, pour vérifier son dispositif, il décide de se mettre à l’œuvre avec Rebecca, qui accepte d’être son premier modèle et à qui Tom accorde un congé. Avec Mr Gwyn, Alessandro Baricco nous entraîne dans une histoire absurde mais fabuleuse, sur la création et le mystère qu’est chaque être sous le regard de l’autre, et singulièrement du portraitiste.

Marque-pages présentait récemment des nouvelles de l’écrivain italien qui a voulu donner vie à un titre – Trois fois dès l’aube – cité dans Mr Gwyn, comme « un discret et lointain prolongement » au roman et « un peu pour le pur plaisir de suivre une idée » qu’il avait en tête – à la manière de Jasper Gwyn ? Ce « questionnement sur l’art d’écrire » (Anthony Boyer) se lit tout du long avec plaisir et curiosité.

14/11/2015

Attention au monde

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« Ma propre définition de l’écrivain : un état plutôt qu’une action, une forme aiguë d’attention au monde, de vigilance. Comme celui d’un chat la nuit dans un jardin. »

Danièle Sallenave,
Sibir. Moscou-Vladivostok

 

 

A vous qui me lisez à Paris, en France,
à Bruxelles, en Belgique,
en Europe, dans le monde,
une bougie allumée contre la haine.

 

 

16/02/2013

Antipathie

1936. Samedi 22 Février. – « Je veux le marquer encore, en antipathie, ce mot est faible même, pour le temps dans lequel je vis. J’ai horreur de Paris, tel qu’il est devenu et devient de plus en plus : les enseignes, les réclames lumineuses, les monuments éclairés la nuit, les constructions ciment armé ou béton […] – du chauffage central, que je me suis laissé aller à faire mettre chez moi, le déshonneur de tout intérieur, l’enlaidissement sans conteste du plus joli cadre, s’aggravant souvent, paraît-il, de la disparition de cette chose charmante, gracieuse, décorative : la cheminée, – la cheminée, avec un buste, ou une jolie pendule, deux flambeaux, des fleurs, le tout réfléchi dans une glace, – de la machine à écrire, qui donne à tout écrit l’aspect vulgaire d’une sorte de circulaire, renversé que je suis que des écrivains aient pu abandonner la plume, l’encrier, cette intimité entre soi et ce qu’on écrit, – leurs productions s’en ressentent, ce qui m’enchante. »

Paul Léautaud, Journal littéraire 

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 Intérieur de Mme D., Petite rentière : Boulevard du Port Royal. N ° Atget : 708. 1910


14/02/2013

Léautaud, 1893-1956

« 1948. Jeudi 17 Juin.Je fais une fois de plus, sur moi-même, cette réflexion que j’ai déjà notée, je crois bien, à propos de la mort de Fargue : je ne suis pas, comme écrivain, un créateur. Je puis être un esprit original. Je puis même avoir une personnalité d’un certain relief. Je n’ai rien créé, je n’ai rien inventé. Je suis un rapporteur de propos, de circonstances, un esprit critique, qui juge, apprécie, extrêmement réaliste, auquel il est difficile d’en faire accroire. Rien de plus. Je peux ajouter : le mérite d’écrire avec chaleur, spontanément, sans travail, prompt et net, – et quelque esprit. » 

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 Photographe non identifié © Expertissim

De ses vingt ans jusqu’à quelques jours avant sa mort, à plus de quatre-vingts ans, Paul Léautaud (né en 1872) a écrit son Journal, pour lui-même, pour le plaisir de noter ses observations et ces « choses vraies » dont il était friand. Ce Journal littéraire, un choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot, a été édité au Mercure de France où il a travaillé une bonne partie de sa vie.

Aurait-il aimé sa photo en couverture ? Pas sûr, lui que dérangeaient souvent le regard des autres sur sa personne, qui retenait l’attention. Lui-même ne se privait pas d’observer les gens, leur visage, leur allure, détaillait et devinait le physique des femmes qui lui plaisaient. « Le talent et l’abjection du sieur Léautaud-Boissard », titre d’un article sur lui dont il note la conclusion, un bel éloge littéraire, correspond bien aux impressions ambivalentes du lecteur de ces quelque 800 pages reprises aux dix-neuf volumes du Journal complet.

En plus d’un demi-siècle, un homme se transforme, mais pas le noyau dur de sa personnalité : en 1895, le jeune Léautaud porte des vers au Mercure et fait la connaissance de Vallette, le directeur, qui les accepte. « Arriver à quarante ans avec un millier de vers dont la beauté me mérite d’être bafoué, voilà ma seule ambition. Tout ce qui est l’autorité me donne envie d’injurier. C’est une force que n’admirer rien. Lire… cela m’est une vraie souffrance. »

Tout le programme d’une vie est là : écrire – même s’il va s’éloigner de la poésie pour la prose la plus simple et directe qui soit ; rager contre les institutions, l’Académie française, la police, la religion ; ne lire pour le plaisir que Stendhal et encore, pas ses romans, mais la correspondance, Brulard et les Souvenirs d’égotisme. « Je souhaite aussi écrire quelques pages qui puissent encore me plaire quand j’aurai cinquante ans. » (1896) « A côté de moi qui travaille, il y a trop souvent un autre moi qui examine, raisonne, critique et trouve toujours tout mauvais. » (1897) Refus de toute complaisance.

L’homme est répugnant : misogyne, misanthrope, antisémite, avare, cynique, égoïste. Qu’est-ce qui nous tient alors à ce Journal ? Les coulisses de la vie littéraire de son temps, les rencontres avec les écrivains qu’il croise ou qu’il côtoie, le vieux Paris où il aime déambuler, les notes sur le style – il revient obstinément à Stendhal, son modèle – voilà pour l’épithète. Mais aussi l’honnêteté avec laquelle il dépeint sa pauvre vie (il ne sen sortira que tard), sa fierté, ses rapports avec les autres, sa tristesse, son quotidien, ses manques. « On n’a qu’une vie, et qui file, qui file. »

Octobre 1904 : « Il y a aujourd’hui, à ce moment, trois ans que j’étais à Calais, que ma mère arrivait, et il y aura ce soir, vers dix heures, trois ans que j’ai pu l’embrasser, après si longtemps, près de vingt années de séparation, de silence, d’ignorance l’un de l’autre. » Sa mère l’a abandonné après la naissance. Novembre 1918 : « En rentrant ce soir à Fontenay, rue La Fontaine, le fils soldat arrivant à l’improviste, et la mère du haut de l’escalier : « C’est toi, mon enfant ? » Voilà un mot que je n’ai jamais entendu. »

Des passages tendres sur les bêtes, l’amitié de ses chats favoris, son émotion à la vue d’un homme qui ménage son vieux cheval, des pages révoltées sur la vivisection, les mauvais traitements, la chasse. Des pages féroces sur la politique, la guerre, des propos réactionnaires ou anarchistes d’un libertaire forcené. « On ne sait pas ce que les hommes sont le plus : ou bêtes, ou fous. » (1933)

Authentique, insoucieux de déplaire, Léautaud ne voulait sur sa tombe que ces deux mots « Ecrivain français ». Attaché à sa totale liberté d’écrire, il n’a supporté aucune censure : « Jamais, à aucun prix, je ne céderai sur ma liberté d’écrire ce que je veux écrire. »

29/01/2013

Terminé

« Quand on a terminé, ce n’est pas vraiment qu’on a terminé, mais plutôt qu’on a résolu de ne plus y toucher. »

David Lodge, Le roman comme forme de communication (A la réflexion)

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28/01/2013

Lodge et l'écriture

En 1989, Jeu de société est publié en français chez Rivages, et depuis lors « l’augmentation remarquable » du nombre de ses lecteurs français est « l’un des aspects les plus surprenants et les plus gratifiants » de sa vie d’écrivain, confie David Lodge (né en 1935). Dans A la réflexion (2004), le romancier anglais, qui a été professeur de littérature anglaise à l’université de Birmingham, a rassemblé des articles et des conférences sur ses propres romans, au risque de paraître égocentrique, pour les lecteurs intéressés par cette « entreprise de réflexion et de révélation » sur sa pratique d’écrivain. 

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David Lodge -
Photo Sophia Evans (The Guardian)

David Lodge écrit dans de nombreux registres : romans, nouvelles, critique universitaire, comptes rendus de lecture, journalisme… Ecrire – « la seule chose que je sache vraiment faire » – offre des résultats durables : « Les textes n’appartiennent pas seulement à la mémoire. Ils sont recréés chaque fois que quelqu’un les lit. » Issu de la « toute petite bourgeoisie » catholique, l’écrivain a grandi dans la banlieue de Londres, unique enfant d’un mariage mixte entre un père « non-catholique » et une mère « croyante, mais sans ostentation ». Vers seize ans, ses lectures le rendent de plus en plus critique « à l’égard de la culture « ghetto » catholique » hostile envers les arts et lorsqu’il lit Portrait de l’artiste en jeune homme, il s’identifie immédiatement à Stephen Dedalus.

« J’appartiens à la dernière génération d’Anglais pour qui le mariage était la seule façon socialement autorisée d’avoir des relations sexuelles » affirme Lodge dans « L’amour et le mariage dans le roman ». Il constate que les deux plus grands romanciers modernes de langue anglaise ont défié la conception traditionnelle du mariage tout en s’y conformant : D. H. Lawrence s’enfuit avec Frieda Weekley, la femme d’un professeur de lettres françaises, avec qui il aura trois enfants – une union chaotique mais il lui reste fidèle ; Joyce s’enfuit avec Nora Barnacle, une femme de chambre, et proteste quand on l’accuse d’immoralité : « de toute ma vie, je n’ai aimé qu’une seule femme. »

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Joyce est pour Lodge la référence majeure. En 1979, il assiste au Symposium international James Joyce à Zurich, ville où l’Irlandais a passé la première guerre mondiale et où il est mort pendant la seconde. On y trouve un authentique bar de Dublin (démonté et rebâti), le James Joyce Pub. Bien sûr les spécialistes s’y retrouvaient le soir – les congrès internationaux sont pour Lodge « un matériau de fiction » d’une grande richesse. « Mon Joyce » revient sur ce compagnonnage avec un écrivain lu et relu, commenté et enseigné. « Je lisais Joyce mais (…) en un certain sens, je fus aussi « écrit » par lui ».

Vous trouverez dans A la réflexion de quoi éclairer les romans de David Lodge, de Un tout petit monde à Pensées secrètes, ainsi que de nombreux éléments autobiographiques, même si avec son humour habituel, l’écrivain prévient : « Il faut reconnaître que ce qui se donne ici pour une sorte de confession ou d’aveu est souvent une façon de dissimuler ou de se construire une image – mais n’est-ce pas là l’origine de la fascination qu’exercent les miroirs que se tend un auteur ? » (Préface)

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Lodge raconte comment ses sujets lui viennent, comment il griffonne dans un cahier « entièrement consacré au projet »,  comment il trouve les lignes directrices avant de composer. Il insiste sur l’importance de concevoir une « idée de structure », comme Joyce l’a fait dans Ulysse avec L’Odyssée, cest pour lui « le stade le plus important de la genèse d’une œuvre. » Par exemple, dans Thérapie, il voulait écrire sur la dépression et c’est quand il a pensé que son narrateur « devrait peut-être lire Kierkegaard » que son projet a pris forme.

Les rapports entre réalité et fiction sont « ambivalents et contradictoires ». Dans son œuvre, Birmingham devient « Rummidge », un lieu fictif, ce qui permet à l’auteur d’exagérer ou de déformer la réalité : « Un roman est un jeu, un jeu qui nécessite la présence de deux joueurs, un lecteur aussi bien qu’un écrivain. » Il va sans dire que les lecteurs fidèles de David Lodge retrouvent avec plaisir dans cet essai ses personnages et leurs situations souvent comiques (mais pas « frivoles », selon sa distinction).

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A la réflexion s’attache à situer le roman actuel dans l’histoire du genre et dans la société contemporaine, « un statut ambigu entre l’œuvre d’art et le bien de consommation ». Lodge remarque qu’au moment où la critique universitaire poststructuraliste a décrété la « mort de l’auteur », les auteurs contemporains suscitent vers leur personne un intérêt public sans précédent. « Le succès commercial de la littérature dépend de la collaboration entre l’écrivain, l’éditeur et les médias. » Il évoque la dérive financière des grands groupes d’édition et la recherche « frénétique » du best-seller. Lodge revient en particulier sur l’à-valoir faramineux obtenu par Martin Amis pour L’information en 1995. Il aborde aussi la question des cours de création littéraire et le rôle de la critique.

Moi qui aime partager mes lectures avec vous, j’ai lu avec une attention particulière « Le roman comme forme de communication ». David Lodge rappelle qu’« il est quasiment impossible de discuter d’un roman sans le résumer ou sans supposer que votre interlocuteur connaît l’histoire ; ce qui ne signifie pas que l’intrigue soit la seule ou même la principale raison de s’y intéresser, mais plutôt, que c’est le principe fondamental qui le structure. (…) Le récit s’intéresse au processus, c’est-à-dire au changement qui intervient dans un certain état de choses ; ou bien, il convertit les problèmes et les contradictions de l’expérience humaine en processus pour les comprendre ou les résoudre. »

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« La conscience et le roman », un texte plus ambitieux d’une centaine de pages, termine le recueil. J’ai apprécié la simplicité avec laquelle David Lodge explique sa conception de l’écriture et expose son « savoir-faire ». Et aussi qu’il se réfère, dans la littérature anglo-saxonne principalement, à des écrivains comme Graham Greene ou Henry James, mais aussi à Jane Austen, Virginia Woolf ou Jane Smiley, entre autres. S’il n’en parle pas, Lodge est sans doute très conscient de ce qu’aujourd’hui, la plupart de ses lecteurs sont des lectrices.

22/02/2011

Débraillée

« La réalité est toujours ainsi : paradoxale, incomplète, débraillée. C’est pourquoi le roman est le genre littéraire que je préfère, celui qui se prête le mieux au caractère décousu de la vie. »

 

Rosa Montero, La folle du logis

 

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21/02/2011

Folle imagination

Rosa Montero, journaliste à El País et écrivain (de passage à Bruxelles pour la Foire du livre), fait de ses livres et de ses amours les bornes qui jalonnent sa mémoire. Dans La Folle du Logis (2003) – c’est ainsi que Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus appelait l’imagination –, elle aborde en quelque deux cents pages ce qui lui fait battre le cœur : écrire. (Merci, Colo, de m'avoir mise sur la voie de ce livre passionné et passionnant.)

 

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« Pour exister, il faut se raconter et il y a beaucoup d’affabulation dans cette histoire de nous-même » prévient-elle. Ainsi ses souvenirs d’enfance, loin des « paradisiaques enfances russes », diffèrent de ceux de Martina, sa sœur jumelle. « Nous inventons nos souvenirs, ce qui revient à dire que nous nous inventons nous-mêmes car notre identité se trouve dans notre mémoire, dans le récit de notre biographie. » Impossible donc de séparer ce désir d’écrire sur l’écriture du récit de sa vie. Montero tresse ces deux fils dans « une sorte d’essai sur la littérature ». Il en résulte une réflexion très personnelle, une sorte de conversation à bâtons rompus qui fait réfléchir et divertit. Montero est une conteuse qui aime s’emballer, changer de registre, nous surprendre, nous faire rire en même temps qu’elle de ses folies.

 

Qu’est-ce qui caractérise un écrivain ? D’écrire sans cesse. De rester un enfant capable de rêver tout éveillé. De jouer avec les « et si ? ». Ses romans naissent « d’un minuscule grumeau imaginaire » qu’elle appelle « le petit œuf » : une rencontre, une personne, une vision, une illumination. Comme cette nuit passée avec un acteur italien dans une chambre d’hôtel, qu’elle a quitté en pleine nuit sur la pointe des pieds, se demandant ce qu’elle faisait là, et puis les regrets, six mois de passion vaine, et leurs retrouvailles vingt ans après. Cette nuit avec M., elle la réinventera plusieurs fois.

 

« Le journalisme est mon être social, contrairement à la fiction qui est une activité intime et essentielle. » Des journées devant un écran d’ordinateur, des moments de peur qu’elle oppose aux élans créatifs, moments de grâce où « on essaie surtout de ne pas penser ». Montero déploie des images fortes pour nous faire ressentir ce qu’il en est, comme l’attente et puis la rencontre d’une baleine au Canada. Elle cite l’écrivain péruvien Julio Ramón Ribeyro : « Nous avons tous en réserve un livre, peut-être même un grand livre mais, dans le tumulte de notre vie intérieure, il émerge rarement ou si rapidement que nous n’avons pas le temps de le harponner. »

 

Quand Rosa Montero écrit un roman, ce qui lui prend deux ou trois ans, elle vit à cheval entre vie réelle et imaginaire. Plus elle avance, plus « la sphère narrative occupe d’espace », plus les coïncidences entre ce qu’elle écrit et ce qu’elle observe dans la vie se multiplient. Elle ne contrôle pas ses fantasmes, comme ce leitmotiv du nain, de la naine, qui se glisse malgré elle dans ses œuvres et qu’elle ne remarque souvent qu’après, quand quelqu’un lui en parle. Elle se rappelle un documentaire sur les cirques allemands des années trente qu’elle a regardé à Cologne, lors d’un festival. « Je me suis vue » : une parfaite lilliputienne, blonde, très coquette, ressemblait trait pour trait à une photo d’elle vers quatre ou cinq ans.

 

La romancière observe les rapports des écrivains avec le pouvoir, avec les autres, puisqu’ils sont des « éternels indigents du regard des autres ». Goethe se fourvoie à la cour de Weimar, Melville échoue aux yeux de ses contemporains, Robert Walser finit par être interné, Truman Capote ne se remet jamais du succès de son formidable reportage romancé, De sang froid. Comment mesurer la qualité littéraire ? Aujourd’hui, on a tendance à la confondre avec le succès commercial, le nombre d’exemplaires vendus. Les écrivains qui remportent un succès critique aimeraient attirer plus de lecteurs, ceux qui récoltent les meilleures ventes apprécieraient d’être mieux vus des critiques.

 

Quelques belles formules : « La littérature est un chemin de connaissance et on doit le suivre chargé de questions et non de réponses. »  – « La fiction est à la fois une mascarade et un chemin de libération. »« La littérature est une facilité innée et une difficulté acquise. » (Frères Goncourt) Rosa Montero distingue deux types d’écrivains : les hérissons et les renards. Proust, « parfait hérisson », tourne toujours autour du même sujet ; elle-même se sent « renard » à cent pour cent, toujours sur une nouvelle piste.

 

Tous les romanciers sont des « lecteurs dévorés et dominés par une insatiable fringale de mots. » Si elle parle des livres et des histoires qui l’ont marquée, Montero aborde aussi des questions annexes où son ironie fait merveille : existe-t-il une littérature de femmes ? romancière ou journaliste ? que font les épouses d’écrivains ? qui sont les muses ? où a disparu sa sœur ? pourquoi le roman est-il un genre fondamentalement urbain ? Scènes réinventées de sa vie, anecdotes, citations se succèdent avec générosité.

 

« La Folle du Logis » (La Loca de la casa, traduction de Bertille Hausberg) : ce titre s’est imposé à l’auteur en plein travail, un de ces moments où survient « le chuchotement de la créativité ». Surtout, dit-elle, ne pas tuer son « daimon », ne pas écarter ses rêves. Le pouvoir de l’imagination est tel que Rosa Montero y voit aussi une protection contre les crises d’étrangeté du monde, les crises d’angoisse, la folie. « L’imagination débridée est une sorte d’éclair au milieu de la nuit, elle brûle mais illumine le monde. »

22/01/2011

Pourquoi lisons-nous

« Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond ? L’écrivain peut-il isoler et rendre plus vivace tout ce qui dans l’expérience engage le plus profondément notre intelligence et notre cœur ? L’écrivain peut-il renouveler notre espoir de formes littéraires ? Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir que l’écrivain rendra nos journées plus vastes et plus intenses, qu’il nous illuminera, nous inspirera sagesse et courage, nous offrira la possibilité d’une plénitude de sens, et qu’il présentera à nos esprits les mystères les plus profonds, pour nous faire sentir de nouveau leur majesté et leur pouvoir ? »

 

Annie Dillard, En vivant, en écrivant 

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Willy Van Riet (1882-1927) Aux pays des rêves