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19/06/2018

Qui sait

ferrante,elena,celle qui fuit et celle qui reste,roman,littérature italienne,saga,l'amie prodigieuse,italie,naples,amitié,émancipation féminine,culture« Qui sait ce que j’aurais pensé de Naples et de moi-même si je m’étais réveillée tous les matins non pas dans mon quartier mais là, dans un immeuble du littoral ? Qu’est-ce que je cherchais ? A changer ma naissance ? A changer les autres aussi, en même temps que moi ? A repeupler cette ville, maintenant vide, avec des habitants qui ne soient pas harcelés par la misère ou l’avidité, des habitants sans haine et sans fureur, capables d’apprécier la splendeur du paysage, à l’instar des dieux qui vivaient ici autrefois ? A encourager mon démon intérieur, lui inventer une belle vie et me sentir heureuse ? Je m’étais servie du pouvoir des Airota, une famille qui se battait depuis des générations pour le socialisme, une famille qui était du côté de gens comme Pasquale ou Lila ; et je ne l’avais pas fait en pensant régler tous les problèmes du monde, mais parce que j’étais en mesure d’aider une personne que j’aimais, et parce que ne pas le faire m’aurait semblé être une faute. Avais-je mal agi ? Devais-je abandonner Lila à ses problèmes ? Ah ça, je ne bougerais plus jamais le petit doigt pour qui que ce soit ! Je partis, j’allai me marier. »

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste

18/06/2018

Fuir ou rester

Au début de Celle qui fuit et celle qui reste (traduit de l’italien par Elsa Damien), tome III de L’amie prodigieuse – « Epoque intermédiaire » –, Elena Ferrante reprend dans l’index des personnages les événements des tomes précédents. Autour de Lenù et Lila, la narratrice et son amie d’enfance, gravite tout un quartier populaire de Naples.

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Le nouveau nom (tome II) se terminait sur la publication du premier livre d’Elena Greco. C’est alors, durant l’hiver 2005, qu’elle a vu Lila pour la dernière fois (sa disparition est à l’origine du récit). Lenù essaie de la voir chaque fois qu’elle passe à Naples et l’aime toujours, bien qu’elle lui fasse un peu peur.

Flash-back. Ses études universitaires achevées, à la fin des années soixante, Elena se sent mieux en dehors de Naples que dans cette ville « pleine à craquer ». Elle va épouser Pietro, le fils de la raffinée Adele Airota. Lila, encore mariée à Stefano bien qu’elle l’ait quitté, vit misérablement avec son enfant chez Enzo ; tous deux travaillent dans une usine de salaisons. Elena pense avoir fait le bon choix, « s’en aller », même si avec le temps, elle réalisera que les maux de son quartier sont aussi ceux de son pays, de l’Europe, de la terre entière.

Il y a plus de quarante ans, Elena répondait maladroitement à « l’homme aux lunettes épaisses » qui avait attaqué son livre en public dans une librairie milanaise quand quelqu’un s’était levé pour la défendre : Nino Sarratore, celui qui avait séduit et abandonné Lila, celui que Lenù aime depuis toujours en secret. Après, ils parleront de Lila, qu’il juge « incapable d’accepter les autres et de s’accepter elle-même », allant jusqu’à déclarer que « rien ne va chez elle : ni la tête ni rien, pas même le sexe. »

Voilà qui déconcerte Elena, d’autant plus que Lila a eu un petit garçon, Gennaro, et que sa relation avec Nino l’a détruite. Quand son fiancé arrive par surprise au repas organisé par Adele, elle compare sa silhouette trapue, ses cheveux touffus, sa voix grave, avec celle de Nino, « sec et dégingandé », sa voix « forte et chaleureuse ». Elle aurait aimé parler avec lui toute la nuit. Pietro, poussé par sa mère, annonce qu’il vient d’obtenir un poste de professeur à l’université de Florence.

Son futur époux est à ses yeux « un homme intelligent, extraordinairement cultivé et bienveillant », mais Elena fantasme encore sur Nino. Ses parents, à qui elle annonce la visite de son fiancé, ne manifestent ni joie ni satisfaction – ils trouvent leur fille de plus en plus étrangère à la famille. Que Pietro ne veuille pas de mariage à l’église les scandalise. Elena arrive à calmer sa mère en promettant de lui installer la télévision et le téléphone.

Une critique sévère de son roman dans le Corriere la met au désespoir, heureusement compensée par des éloges dans L’Unità. La voilà célèbre, le livre se vend bien. Tout le monde parle des pages « osées » du roman. En tournée de promotion, elle dit « la nécessité de raconter franchement toutes les expériences humaines, même (…) ce qui nous semble indicible et ce que nous nous taisons à nous-mêmes. »

A l’université de Milan, où règne une grande agitation – affiches, slogans, discussions –, elle observe le comportement des étudiantes, plus à l’aise qu’elle pour s’exprimer et réagir. Avec son « éternel désir de bien faire », n’est-elle pas à présent « trop cultivée, trop ignorante, trop contrôlée » ? Cette analyse de soi, de son comportement trop influençable, est un thème récurrent dans L’amie prodigieuse, en particulier dans ce tome-ci. Elena ne cesse de remettre en question ce qu’elle devient en se comparant aux autres.

Grâce à sa belle-mère, Elena échappe au taudis où Pietro voulait les installer à Florence. Adele leur trouve un appartement agréable, l’aide à s’habiller, se coiffer – son élégance la subjugue. De son côté, elle s’offre des cours d’auto-école et obtient son permis de conduire, elle veut utiliser la voiture de Pietro quand ils seront mariés.

Lila, la sachant à Naples, envoie chercher Lenù. Malade, affaiblie, elle lui arrache une promesse : celle d’élever Gennaro s’il lui arrive quelque chose. Elena promet. Leurs vies ont divergé, mais Lila lui manque : « Je voudrais que Lila soit là, et c’est pour ça que j’écris. » On découvre comment vit Lila, grâce à la gentillesse d’Enzo avec qui elle ne couche pas, les dures conditions de travail à l’usine où les femmes subissent en plus les brimades des hommes, son rôle de plus en plus actif dans la contestation, jusqu’à se mettre en danger.

Entre les révolutionnaires et les fascistes, la tension croît. Aux bagarres de l’enfance succèdent de véritables combats politiques où la violence est prompte à s’inviter. Lila donne des coups, en prend, et quand elle se retrouve au fond du trou, Elena fait tout pour l’en sortir. « Dans le passé, Lila avait ouvert le tiroir miraculeux de l’épicerie et m’avait acheté de tout, en particulier des livres. Aujourd’hui, j’ouvrais mes tiroirs et lui rendais la pareille, espérant lui faire partager le sentiment de sécurité qui était désormais le mien. »

Celle qui fuit et celle qui reste raconte les parcours divergents des deux femmes. Elena s’embourgeoise, tiraillée entre sa vie d’épouse et de mère et ses ambitions littéraires, Lila rue dans les brancards et rebondit de manière imprévue. Leur vie sentimentale n’est simple ni pour l’une ni pour l’autre. Riche en péripéties, ce roman d’Elena Ferrante décrit des changements de mentalité et de mœurs que nous avons traversés aussi, d’où notre curiosité pour découvrir la fin de cette saga italienne.

29/05/2018

Bobo

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Ivan Jablonka, En camping-car

Photo Planet Ride

28/05/2018

Vacances en combi

Ivan Jablonka est historien et écrivain. En camping-car raconte ses vacances d’été dans un combi VW qu’il appelait « le bus ». De six à seize ans, c’était leur rituel familial : avec son frère, ses parents, des amis à eux et leurs enfants, ils ont sillonné « les Etats-Unis et une bonne partie du bassin méditerranéen, du Portugal à la Turquie et de la Grèce au Maroc. Le jardin d’Eden renaissait tous les ans. »

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Le récit de leurs pérégrinations dans les années 1980, à une époque où le camping sauvage était encore autorisé, dépasse largement l’illustration d’un mode de déplacement et d’une certaine conception des loisirs. Il commence par l’étonnante injonction hurlée par son père – « Soyez heureux ! » – aux enfants occupés à jouer au tarot à l’arrière, un jour d’été 1986, au Maroc. « Notre camping-car domine une vallée biblique : une oasis serpente sur des kilomètres en suivant la rivière qui l’irrigue au pied de montagnes arides. » Son père leur avait dit de regarder par la fenêtre, un des enfants avait répondu « qu’on n’avait pas envie et que, de toute façon, on s’embête. »

Pour aider à comprendre cette « crise de fureur » du père Jablonka, qui leur rappelle alors la chance qu’ils ont de voyager, l’auteur rappelle brièvement l’histoire de ses parents : son père, né en 1940 à Paris, caché en Bretagne avec sa sœur après l’arrestation et la déportation de ses parents à Auschwitz, a grandi dans une organisation juive communiste. Les parents de sa mère, née en 1944, ont échappé aux rafles. Après la guerre, ils ont tenu un petit magasin de meubles près de la Bastille.

En camping-car est le récit d’un fils qui veut être à la hauteur de ce que son père attend de lui ; celui-ci ne peut être heureux que si ses enfants le sont. Fils d’un ingénieur et d’une prof de latin-grec, Ivan Jablonka est tantôt le petit garçon qui aime la vie en plein air, les bords de mer, le camping collectif, tantôt l’adulte qui mesure les enjeux de ces périples, les valeurs transmises – de quoi nourrir une vocation d’historien.

De ces étés datent ses premières « archives » : « tickets de musée, cartes postales, plans de ville, billets de banque et photos que je collais avec soin dans mes albums de voyage. » Son journal lui rappelle son état d’esprit à l’époque, en commençant par l’année scolaire 1979-1980 en Californie où son père travaillait. Ils habitaient une maison avec jardin à Palo Alto. C’est là-bas que ses parents ont acheté leur premier camping-car, comme Michel et Nicole Parent, ces Français qui deviennent leurs amis ; ils ont une fille du même âge que lui et un garçon plus jeune.

« Corse 1982, Portugal 1983, Grèce 1984, Sicile 1985, Maroc 1986, Italie 1987, Turquie 1988 » : Ivan Jablonka plante d’abord le décor en décrivant l’intérieur de « l’automobile familiale portée à son plus haut degré de perfection » grâce aux aménagements ingénieux. « Le génie allemand de l’organisation était mis au service non pas du crime de masse, mais de la vie, de la joie, de l’intimité, de l’intégration familiale, et il est facile de comprendre en quoi le camping-car a sauvé mon père, et nous avec. »

Michel Parent était le spécialiste des bons « spots » (où passer la nuit), à savoir « un bel endroit tranquille » à l’écart des sentiers battus et où personne d’autre ne s’était encore installé. Après les heures de route, quel plaisir de s’égailler dans la nature pendant que les pères allumaient le barbecue et installaient leur campement, les mères s’occupant du repas, des choses à laver. En Grèce, « gamin-Poséidon », il vit « dans la Méditerranée ». Les visites de ruines n’intéressent pas les enfants, mais ce sont des « occasions de jeux ». « Nous passions notre vie à jouer. »

L’historien cherche à tracer de lui-même un portrait « fidèle », mais ce n’est pas évident « de dire des choses vraies sur soi-même ». Aux formes traditionnelles de l’autobiographie (confession, vocation, bilan), il préfère une autre manière : « Débusquer ce qui, en nous, n’est pas à nous. Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social. Se penser soi-même comme les autres. » Il remonte aux sources du camping, du goût de la nature sauvage, du « plein air », note l’influence du mouvement hippie et de Mai 68 sur le « tourisme d’aventure ».

« J’étais heureux parce que mon père n’était plus malheureux à l’idée que je n’étais pas heureux. » La grande liberté qu’il ressentait pendant ces vacances avec des copains faisait oublier à son père le reproche qu’il se faisait de faire vivre sa famille dans un appartement parisien sans jardin. Il se détendait. Souvent, ils étaient à trois familles, six adultes et huit enfants.

« Ma mère est la plus élégante du groupe, la plus belle des trois mamans. » Elle cuisine, soigne, lit à l’ombre, elle incarne « l’exigence culturelle ». Grâce à elle, « le monde grec se met à exister », en Grèce et ailleurs. En grandissant, il prend goût à l’histoire méditerranéenne et à un certain mode de vie : « Se promener, lire, écrire : la vie idéale. L’historien est quelqu’un qui voyage dans l’espace autant que dans le temps. »

Au lycée Buffon, le garçon parle peu de ses vacances en camping-car qui provoquent l’« étonnement goguenard » des fils de commerçants, le « dédain » des fils de bonne famille. « Les sourires de mes camarades révélaient une typologie des villégiatures, une hiérarchie des vacances. » Le camping-car « sentait le prof, avec son mélange de simplicité, de raffinement et de stratégie culturelle. »

En camping-car est une belle réflexion sur le bonheur et sur la liberté (prix France Télévisions 2018). « Je savais donc, et pour le restant de mes jours, que le monde était beau, que je n’en avais presque rien vu, qu’il me restait une infinité de choses à découvrir, à lire, à contempler, à entendre ou à manger. » Le dernier chapitre, intitulé « A mes filles », résume la double intention du livre, portrait d’une époque et transmission familiale.

22/05/2018

Donner

Brisac points.jpg« Ce sont les deux heures les plus importantes de ma vie, dit Jenny.
Deux heures, un temps arrêté durant lequel ma mère me dit tout ce qu’elle pense devoir me transmettre, tout ce que je dois savoir, tout ce qu’elle sait de la vie, des hommes, de l’amour, des enfants, du sexe.
Jamais elle ne m’a autant parlé. Nous sommes au milieu de cette petite foule de femmes, d’hommes et d’enfants serrés les uns contre les autres, il est évidemment impossible de s’isoler, mais c’est comme si nous étions seules au monde.
Pendant tout ce temps, mon père lui tient la main.
Ils nous donnent leurs alliances, ma mère me donne sa montre. Ils nous donnent le peu d’argent qu’ils ont.
Tout ce qu’ils avaient, ils l’ont apporté ici pour nous le donner. »

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine

21/05/2018

Vie d'une voisine

Dans Vie de ma voisine, Geneviève Brisac fait place au récit d’une femme qui l’a abordée dans l’immeuble où en deuil, fuyant le passé, elle vient d’emménager. Cette voisine voudrait lui parler de Charlotte Delbo : « Je vous ai entendue l’évoquer à l’occasion de son centenaire, et je la connaissais. »

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Quelques jours plus tard, Geneviève Brisac monte chez sa voisine, elles discutent de Charlotte Delbo, « de sa passion de vivre, de son exigence, de son engagement politique aussi ». Jenny, née en 1925, ne veut pas y ajouter l’histoire de sa propre vie ni « écrire le énième Tartempionne à Auschwitz », plus tard peut-être ; c’est de Charlotte Delbo, leur amie commune, qu’elles parlent.

Puis Jenny dépose une lettre dans sa boîte, où elle a copié ces mots de Scholastique Mukasonga : « Qu’on ne vienne pas me parler de deuil si ce mot signifie que les tiens s’éloignent. Au contraire, ils sont à tes côtés, pour te donner le courage de vivre et de triompher des épreuves. Ils sont à tes côtés, tu peux compter sur eux. » – « Ces phrases me coupent le souffle, à moi aussi. »

Quand elles se revoient, elles boivent du thé noir. Jenny lui montre une photo de Rivka et Nuchim Plocki, ses parents morts en août 1942, tous deux « polonais, juifs et athées ». Rivka avait quitté son village en 1918 ; dans la deuxième république de Pologne, elle avait adhéré au Bund, une « organisation marxiste juive révolutionnaire et mythique » des travailleurs juifs de Lituanie, Pologne et Russie. Cette militante qui se revendique de Rosa Luxemburg aspirait à « vivre vraiment et vivre libre ».

En 1924, elle a rejoint Nuchim Plocki à Joinville – le professeur de russe et de polonais, polyglotte, ne trouvait pas de travail en Pologne et ne s’était pas senti bien en Palestine. Leur fille est née l’année suivante, Jenny a reçu la nationalité française. Les parents travaillaient à l’usine de chocolat Menier, puis ils ont ouvert un petit commerce de chaussettes et de bas de laine. En 1928 est né le petit frère, Maurice.

Les deux femmes retournent sur les lieux où ils ont vécu. D’abord inquiète, Jenny voit affluer des souvenirs : les mouchoirs en tissu rebrodés, les odeurs d’antan, les confitures et les gâteaux de sa mère, experte en rangement. « Tout, dans le minuscule logement, est rangé avec une précision de matelot. » Jenny aussi sait ranger, c’était obligé quand on vivait à quatre dans vingt mètres carrés. « Cela donne à son appartement d’aujourd’hui la clarté d’une pensée. »

Jour après jour, la voisine raconte sa famille, l’enthousiasme de l’engagement politique, la déception d’une visite à sa grand-mère en Pologne. En France, à l’école élémentaire, elle s’est fait une « copine » pour la vie, Monique, une fille intelligente, qu’elle retrouve à la rentrée de 1939 à l’Ecole Primaire Supérieure. Jenny lit beaucoup, fait la lecture à voix haute à son père. A présent, sa bibliothèque compte des milliers de livres – « Si mon père avait pu voir ça, il aurait été heureux. Elle rayonne devant les livres parfaitement rangés. Et moi j’ai honte de ma bibliothèque trouée, des abandons successifs que j’ai faits des livres de ma bibliothèque au fil du temps, à chaque déménagement. »

Eté 1936 : congés payés, colonie de vacances à l’île de Ré, éducation populaire, gymnastique pour tous, y compris les filles ! En 1939, conscient du péril nazi, son père voudrait aller en Angleterre, mais sa mère ne parle pas anglais et ne veut pas encore recommencer sa vie. Jenny est de son côté, elle aime vivre en France. La guerre est déclarée, et bientôt les premières mesures antijuives ; une des tantes Plocki veut absolument « se faire ficher », alors ils se déclarent tous, « la décision la plus catastrophique » de leur vie.

En quelque cent cinquante pages, dans le dialogue entre la narratrice et sa voisine, sont racontées les difficultés de l’exil, l’éveil intellectuel, puis la tragédie de la guerre – bien qu’un temps, Jenny aille beaucoup au théâtre ou à l’opéra –, du port de l’étoile jaune aux rafles. Grâce à la loi « qui stipule tout simplement que tout enfant né en France est français » et à la lucidité de leurs parents qui décident de ne pas garder leurs enfants avec eux quand ils ont été arrêtés, ce qui choque certains, Jenny et son frère vont survivre.

De ses archives, elle tire une carte-lettre où son père leur a écrit : « On part demain, ne nous envoyez plus rien. Nous sommes en bonne santé pour partir travailler ». Un mois plus tard leur est parvenu un bout de papier ramassé par un cheminot, un message en yiddish que Jenny n’a fait traduire que presque quarante ans plus tard et qui se termine sur ces mots : « Vivez et espérez. »

Après la Libération, des rencontres, le travail d’enseignante, le combat politique, les manifestations. Au milieu des années cinquante, à un dîner, Jenny rencontre Charlotte Delbo, elles deviennent amies. Pour échapper à la tristesse – les absents leur manquent –, Jenny et Geneviève parlent de Mai 68. « Certains disent que Mai 68 vit le triomphe du cynisme. Pas nous, qui continuons à croire à la force de l’intelligence, aux idées, et aux gens. »

Vie de ma voisine, à petites touches, sans pathos, est le récit d’une rencontre entre deux femmes. Les petits détails d’hier ou d’aujourd’hui y ont un sens. Les mots, les livres, les poèmes y ont de l’importance. La vie d’une voisine est un témoignage. Laisser le passé nourrir et éclairer le présent, en parler, se souvenir, c’est continuer à aimer la vie en regardant le monde en face.

03/04/2018

Tutoiements

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« Constatons simplement que bien des tutoiements ne correspondent à aucune proximité réelle, relèvent souvent d’une camaraderie superficielle, sans estime supplémentaire. Il y a toutefois des familiarités qui vont aussi vers la tendresse. Mais elle n’existe pas, cette phrase délicieuse qui refléterait l’apogée de la délicatesse : – On pourrait peut-être continuer à se vouvoyer ? »

Philippe Delerm, On peut peut-être se tutoyer ?

02/04/2018

De petites phrases

Elles en disent plus qu’il n’y paraît, ces petites phrases dont Philippe Delerm raconte « la perfidie ordinaire » dans Et vous avez eu beau temps ? qu’on m’a gentiment offert. Il y a ce qu’on dit, et aussi le ton qu’on emploie, le non-dit, comme Nathalie Sarraute l’a superbement montré dans sa pièce Pour un oui ou pour un non. Parmi les quelque septante phrases récoltées par Delerm, certaines sont plus courantes que d’autres, certaines lui sont plus personnelles. Cela forme un joli recueil assez amusant.

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Owen Dalziel (1861-1942), Dimanche en bord de mer, 1885

Dans la phrase éponyme, le premier texte, l’auteur s’arrête d’abord sur le « Et » : « Quelle traîtrise virtuelle dans ce mot si court, apparemment si discret, si conciliant. » Son commentaire d’une ou deux pages offre souvent l’occasion d’admirer une entrée en matière, un aphorisme ou une chute qu’on s’empresse de noter, un sourire en coin : « Pour l’orateur, les gens de qualité sont ceux qui l’écoutent. » (N’oubliez pas…) « Chaque homme est une île. C’est le code dans les villes. » (Là, il sait qu’on parle de lui, lui étant le chien, « exception majeure à cette règle de l’évitement. »)

Ce recueil, je m’empresse de l’écrire, permet de rire avec l’auteur de ceux dont il décode la formule ou le discours, et aussi de soi. « Je me suis permis de… », est-ce une phrase « de commerçant », comme l’écrit Delerm, de la délicatesse, de l’obséquiosité ? Chaque lecteur se sentira plus ou moins concerné en fonction de sa propre expérience, comme observateur ou comme usager. Que celui qui n’a jamais péché…

Certains textes sont délicieusement poétiques. Ainsi « Il faudrait les noter », où Delerm s’interroge sur ce désir que nous exprimons de garder la trace d’un mot d’enfant dans un carnet, un cahier, où on pourrait le relire un jour, plus tard. « A quoi bon s’armer d’un filet, et chasser les lépidoptères ? Epinglés, mis sous verre, les mots d’enfants perdraient en quelques jours le velours de leur peau, leurs couleurs micacées, leur mouvement, et cette gratuité légère d’un rire saisi dans l’espace. »

On peut s’amuser à observer l’attitude de la duchesse de Kent à Wimbledon quand elle passe entre les ramasseurs de balles, le langage des marchands de vin – « L’œnologue distingué est un illusionniste » –, à reconnaître le « Vous étiez avant moi » quand on fait la queue chez un commerçant, l’agacement produit par un interlocuteur qui vous sort « En même temps, je peux comprendre » ou « J’dis ça, j’dis rien ».

Delerm explore ce qui se cache dans certaines expressions apparemment amicales. Dans un petit mot très utilisé pour conclure sur un semblant de compréhension, comme « va », dans « Abruti, va ! » Dans le « Chez nous, c’est trois » qui ponctue « la bise incertaine, un des protocoles les plus incongrus de nos échanges de civilités ». Dans la repartie pour mettre fin à l’insistance de quelqu’un qui vous vante une exposition qui ne vous intéresse pas vraiment : « Ça finit quand ? »

Et vous avez eu beau temps ? n’est pas seulement une fine observation des rouages de la conversation et de la comédie humaine, des ridicules et des hypocrisies. Philippe Delerm y exprime aussi ce regard sensible qui avait plu dans La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules et encore dans La tranchée d’Arenberg et autres voluptés sportives, faisant de l’auteur, comme l’indique la quatrième de couverture « l’unique représentant » d’un genre qu’on pourrait appeler l’« instantané littéraire ». Fallait-il pour autant agiter ce bandeau rouge à son nom sur la couverture pour le vendre ? 

« Je préfère Gand à Bruges » ne fait pas dans la dentelle, c’est bien vu. Différences de milieu social, usages de ville ou de campagne, rituels familiaux (« Passez un texto en arrivant »), parole de chanson, réplique dans un film, les entrées varient tout au long du recueil. Philippe Delerm se garde de trop insister, ne donne pas de leçon de morale, mais il incite à se méfier de ces tours ordinaires de la conversation qui nous jouent parfois de drôles de tours.

24/03/2018

Charisme

les-hommes-du-president-affiche.jpg« Spielberg met ici en scène le prequel du « Watergate », dans un style d’un classicisme hollywoodien à la Pollack. C’est, d’une part, le récit palpitant d’un bras de fer entre le pouvoir exécutif et la presse. Et d’autre part, c’est la trajectoire d’une femme, que les circonstances conduisent à un choix douloureux : être fidèle à ses amis ou assumer sa responsabilité.

Spielberg Pentagon-Papers.jpgPar leur charisme, l’ampleur de la carrière, l’amour du public, Meryl Streep et Tom Hanks sont les héritiers des grands acteurs de l’âge d’or hollywoodien, la Katharine Hepburn et le James Stewart de notre époque. Ils jouent à l’ancienne mais avec leur modernité et leur profondeur, ils emportent jusqu’à aujourd’hui toute une tradition, une expérience, un idéal qui vient de Capra et communiquent la nature de leur personnage, sans avoir recours aux mots. »

Fernand Denis, "Pentagon Papers" : L'hommage de Spielberg au journalisme, La Libre Belgique, 24/1/2018

22/03/2018

Liberté de la presse

On peut aller voir un film pour un formidable duo d’acteurs – en l’occurrence, Meryl Streep et Tom Hanks – et sortir du cinéma emballé par un puissant éloge de la liberté de la presse, ou bien l’inverse. Dans The Post (diffusé chez nous sous le titre Pentagon Papers, au Québec, Le Post, tout simplement), Spielberg raconte avec l’art et le fini qu’on lui connaît ces jours historiques pour le journal The Washington Post, en 1971. 

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Ecœuré par les mensonges du gouvernement américain sur ses succès militaires au Vietnam, un analyste militaire est à l’origine du dévoilement de ces archives confidentielles du Pentagone : une étude sur les avancées réelles de la guerre au Vietnam dont plusieurs présidents américains, successivement, n’ont pas tenu compte, prolongeant le mensonge d’Etat et l’envoi de jeunes soldats, toujours plus nombreux, dans le bourbier vietnamien.

C’est le New York Times qui publie en primeur ces documents secrets à la une, mais très vite, une injonction de la justice à la demande de Nixon lui interdit de continuer à porter ainsi atteinte à l’image des Etats-Unis. Le rédacteur en chef du Post, Ben Bradlee (interprété par Tom Hanks) y voit une occasion inespérée pour un journal à l’audience plus limitée et qui cherche de nouveaux moyens financiers pour se développer : il voudrait persuader la directrice du journal, Katharine Graham (interprétée par Meryl Streep) de publier ces « Pentagon Papers » s’il arrive à mettre la main dessus. Elle hésite d’autant plus qu’elle est stressée par l’entrée en bourse imminente du Post, groupe familial dont elle a pris la direction après le suicide de son mari.

Au comité d’administration, les conseillers sont nombreux à préférer la prudence, surtout en ces circonstances où il vaudrait mieux ne pas affoler les banquiers. Spielberg filme à de nombreuses reprises la directrice du Post entourée d’hommes en costume et cravate, seule présence féminine dans un monde majoritairement masculin – il fallait du cran. Certains n’hésitent pas à la mettre en cause, à dévaloriser ses compétences, d’autant plus qu’elle est arrivée à son poste parce qu’elle était l’épouse du directeur précédent.

Plusieurs scènes montrent bien l’attention de Spielberg à cette question du genre : lorsqu’elle fait son discours pour l’entrée officielle en bourse ; lorsqu’elle donne une réception et se retire avec les dames à l’heure où celles-ci laissent les messieurs discuter entre eux ; lorsqu’elle quitte le tribunal à la fin, après que le Post et le New York Times ont gagné devant la Cour Suprême des Etats-Unis – laissant le patron du New York Times pavoiser devant les micros des journalistes, la patronne du Washington Post descend les marches de son côté, entre de nombreuses jeunes filles levant vers elle un regard admiratif.

Le thème majeur du film est la liberté de la presse, et en particulier, la liberté de critiquer la politique gouvernementale. Le début du film illustre parfaitement le décalage entre la réalité du terrain (les soldats morts au Vietnam) et le discours de propagande des responsables politiques, pour le prétendu bien du pays, alors même qu’ils viennent d’être informés de défaites calamiteuses.

Spielberg montre la proximité entre les journalistes et la sphère politique : la directrice du Post considère Robert McNamara comme un ami. Quand son rédacteur en chef soulève la question de son indépendance réelle, elle riposte en lui rappelant ses propres liens avec le président Kennedy et sa femme. Le film souligne également le rôle crucial de la justice pour protéger les droits des uns et des autres. Désobéir à l’injonction d’un magistrat peut conduire en prison, le journal risque gros dans l’aventure – et tous ses employés. Spielberg a construit « un haletant suspense uniquement avec des discussions, des réunions et des échanges téléphoniques » (Marcos Uzal, Libération)

Pentagon Papers a été présenté comme un film « anti-Trump » : Tom Hanks est un opposant notoire au président actuel des Etats-Unis, celui-ci n’a pas hésité à dévaloriser la réputation de Meryl Streep, récemment récompensée par un Oscar pour son premier rôle dans The Post. Le journalisme est un métier de passion, c’est ce qu’incarnent parfaitement Meryl Streep et Tom Hanks dans les rôles principaux, et aussi Bob Odenkirk dans le rôle de Ben Bagdikian décidé à tout risquer pour cette cause juste, comme Matthew Rhys dans celui de Daniel Ellsberg, le lanceur d’alerte.

Où en est la grande presse presque cinquante ans plus tard ? Quelle est son indépendance par rapport aux gouvernants dont elle ne fait trop souvent que répéter le discours, au détriment de l’analyse et de la critique ? On mesure aussi, devant les superbes images des salles de rédaction, de la composition des articles au plomb, de l’impression, des rotatives, de l’empaquetage, à quel point le travail technique a changé, sans parler du recul actuel de la presse papier au profit du numérique.

Pentagon Papers de Spielberg, qui nous plonge littéralement dans l’époque et le décor des années septante, m’a passionnée de bout en bout. Je laisse la conclusion à Armelle Barguillet : « Ce film tombe au bon moment pour deux raisons : primo, il rend compte du devoir de vérité d’une presse indépendante et courageuse ; secundo, il se glisse dans l’actuel débat féministe sur les inégalités de traitement faites aux femmes, les humiliations quotidiennes qu’elles subissent en affirmant leurs convictions, leur intelligence et leur perspicacité, y compris dans les décisions historiques de la nation. » (La Plume et l’Image)