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25/02/2017

Toi, la Française

laroui,fouad,ce vain combat que tu livres au monde,roman,littérature française,français,maghrébins,culture,religion,hommes et femmes,couple,société,islamisme« Ali lui cria du salon :
Toi, la Française, on ne t’a rien demandé !
Claire se rassit, choquée. Elle murmura :
– Comment ça, « la Française » ? Et toi, tu es quoi ? chinois ? Et Malika, elle est quoi ? albanaise ? Malika fulminait.
– Ali, tu ne parles pas comme ça à mon amie ! Tu ne la traites pas de Française !
Claire éclata d’un rire nerveux.
– En même temps, ce n’est pas une insulte…
Malika se mit à rire à son tour. Brahim marmonna quelque chose. Malika, retrouvant son sérieux, se tourna vers lui, excédée.
– Oui ? Il dit quoi, lui, l’intrus ? Brahim recula d’un pas en levant la main, comme s’il se retirait de la querelle.
Kh’ti*, moi, je ne te parle pas, je ne rentre pas dans vos histoires.
Malika s’avança vers lui.
– Tu ne me parles pas mais quand tu es seul avec Ali, tu ne te gênes pas pour lui parler. Tu le montes contre moi et contre Claire. Tu crois que je ne vois pas ce qui se passe depuis quelques semaines ?
Brahim avait toujours la main levée, la paume tournée vers Malika. Il grommela :
– 
Binatkoum**. Ça ne me regarde pas.
Ali, qui était resté debout, fit un pas vers Malika, le doigt en l’air, menaçant.
– Tu arrêtes d’agresser mon cousin ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? »

* Ma sœur / ** C’est entre vous (notes en bas de page)

Fouad Laroui, Ce vain combat que tu livres au monde

23/02/2017

Un couple parisien

Découvert sur une table de la bibliothèque, Ce vain combat que tu livres au monde de Fouad Laroui, paru l’an dernier, est le premier roman que je lis de cet écrivain qui a publié plus de vingt titres depuis 1996 : romans, nouvelles, livres pour enfants, chroniques, essais, et même poésie en néerlandais. Né au Maroc en 1958, ce Maroco-Néerlandais a fait des études d’ingénieur en France, séjourné au Royaume-Uni, avant de s’installer à Amsterdam où il enseigne l’économétrie (Wikipedia) et collabore à diverses revues.

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Source : http://www.cannibalecafe.com

D’emblée, on fait connaissance avec un jeune couple parisien, Malika et Ali, qui prennent un verre au Cannibale et décident de vivre ensemble. A peine leur conversation lancée, le narrateur l’interrompt pour faire entrer « l’Histoire » dans le récit, le contexte international de ce début d’été 2014, à l’arrière-plan des relations entre les quatre protagonistes du roman : Malika l’institutrice et Ali l’informaticien, Claire, l’amie de Malika, et Brahim, le cousin d’Ali.

Ça fait six mois qu’ils se fréquentent, Malika et Ali. Elle hésite à franchir le pas – « Ce n’est pas rien, partager son quotidien, son intimité vingt-quatre heures sur vingt-quatre » – mais Ali la rassure, ils resteront « libres de faire machine arrière » et si elle ne sait pas cuisiner, lui bien. Elle propose de partager son appartement à Belleville, plus grand que son studio à lui, et situé tout près de son boulot. Elle le laisse alors pour appeler Claire avec qui elle va au théâtre, lui achète une revue au kiosque et tombe sur un titre, « Les accords Sykes-Picot ».

Six pages sur ces accords secrets. Fouad Laroui va à l’essentiel, non sans ironie, et on comprend déjà ici une thématique importante de ce roman qui raconte à la fois l’histoire d’un couple et celle du monde, en alternance : l’imaginaire des Français, voire des Européens, en contient une version très différente de l’imaginaire des Arabes, et pour ce qui est des faits, et pour ce qui est de leur importance – « Dans l’imaginaire des Arabes, les accords Sykes-Picot constituent un des grands désastres du XXe siècle. »

Claire s’étonne de voir Malika, née en France, s’installer avec un Maghrébin, en contradiction avec ce qu’elle a toujours dit jusqu’alors. Pour le cousin d’Ali, la nouvelle est choquante, c’est « haram » (impur) de vivre ensemble sans se marier, mais Ali réfute toutes ses allégations, rétorque qu’« on est au XXIe siècle » et lui conseille d’abandonner ces principes d’un autre temps.

Très vite, la vie d’Ali et Malika est troublée par un événement décisif : Ali, le « roi des logiciels », apprécié de ses supérieurs, après avoir dirigé et mené à bien un projet « sensible » sur des missiles, se voit écarté, une fois le contrat signé, de la mission qui en découle à Toulouse. Son directeur, embarrassé, finit par admettre que durant la procédure finale de sélection, un seul nom a été barré par leurs commanditaires sur la liste proposée : le sien, celui du seul Maghrébin de l’équipe.

Pour Ali, qui aime Paris depuis qu’il y est venu pour ses études, c’est insupportable, il se sent atteint dans son honneur et démissionne. Malika le voit sombrer peu à peu dans la dépression et changer. Leur vie commune dont ils avaient fixé les règles ensemble en est chamboulée. Ali lui parle de moins en moins, il fréquente de plus en plus son cousin. Brahim ne cesse de critiquer Malika et Claire, rend Ali soupçonneux au point qu’il se rend un jour chez Claire pour lui demander de ne plus voir Malika.

Ali se croyait un Français comme les autres, il s’est senti rejeté hors du paradis qu’il avait trouvé et veut comprendre ce qu’il en est, où il en est. Il revoit un intellectuel qui avait été un temps son mentor. En lui parlant du « récit national » français qui laisse à l’écart les contributions arabes à l’histoire des sciences, celui-ci attise son malaise. Brahim l’anti-occidental finira par entraîner Ali de son côté.

Fouad Laroui revient dans un chapitre sur deux sur l’histoire du Moyen-Orient : Lawrence d’Arabie, Nasser, le conflit israélo-palestinien, etc. Malgré leur ton familier, ces sortes de cours sur la politique ou la guerre « vues par les Arabes », pour reprendre un titre célèbre d’Amin Maalouf, alourdissent la trame romanesque, mais ils éclairent les questions de fond. Ce vain combat que tu livres au monde a le mérite d’aborder les sujets sous-jacents au processus de radicalisation, à travers une histoire sentimentale qui tourne mal. Malika, elle, fera un choix différent d’Ali. A Claire qui l’interroge sur ce qui lui importe le plus, finalement, elle répondra : « Ce que je préfère, c’est vivre. »

Fouad Laroui, qui a par ailleurs écrit De l’islamisme – Une réfutation personnelle du totalitarisme religieux (2006) et un texte plus léger sur La double onomastique de Bruxelles quand il était en résidence à Passa Porta (2010 et 2014), laisse s’exprimer ici des points de vue opposés, montre comment des jeunes d’origine maghrébine se positionnent diversement dans la société européenne, donne une place importante au point de vue arabe sur l’histoire. Méconnaître celui-ci serait une erreur pour qui veut construire ou reconstruire le vivre ensemble.

18/02/2017

Générations futures

pape françois,laudato si,encyclique,sauvegarde de la maison commune,protection de l'environnement,lutte contre la pauvreté,écologie,françois d'assise,mode de vie,culture,planète,société,foi,engagement,spiritualité« La notion de bien commun inclut aussi les générations futures. Les crises économiques internationales ont montré de façon crue les effets nuisibles qu’entraîne la méconnaissance d’un destin commun, dont ceux qui viennent derrière nous ne peuvent pas être exclus. On ne peut plus parler de développement durable sans une solidarité intergénérationnelle. Quand nous pensons à la situation dans laquelle nous laissons la planète aux générations futures, nous entrons dans une autre logique, celle du don gratuit que nous recevons et que nous communiquons. Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (§ 159) 

Pape François, Laudato si’, Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune, 2015.

16/02/2017

Laudato si'

La défense de l’environnement et l’attention au bien commun sont deux causes qui m’importent, aussi avais-je envie de savoir ce qu’en dit le pape François dans « Laudato si’ » (2015), sous-titré « Le souci de la maison commune » (ou, plus loin, sa « sauvegarde »). Le titre est emprunté au début du Cantique des créatures de François d’Assise, « Loué sois-tu, mon Seigneur pour frère Vent, / et pour l’air et pour les nuages, / pour l’azur calme et tous les temps (…) ». Le texte intégral est disponible en ligne.

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François d'Assise prêchant aux oiseaux (d'après les Fioretti) par Giotto

Le pape ne s’adresse pas seulement aux catholiques dans cette lettre encyclique en VI chapitres et 246 paragraphes, mais « à chaque personne qui habite cette planète ». Il s’y réfère à ses prédécesseurs et à d’autres grandes voix spirituelles, comme celle du patriarche œcuménique Bartholomé (cet orthodoxe qu’on surnomme le « patriarche vert ») qui déclarait : « un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu » (1997).

Le témoignage de François d’Assise est radical par sa manière d’aborder la réalité sans la réduire à un objet d’usage et de domination. « Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. »

Le chapitre I, « Ce qui se passe dans notre maison », décrit la réalité d’aujourd’hui : pollution, ordures, culture du déchet, dérèglement du climat, problème d’accès à l’eau potable, chute de la biodiversité, cimetière marin… Les pauvres en sont les premiers atteints, c’est pourquoi une « nouvelle solidarité universelle » s’impose contre « la globalisation de l’indifférence », puisque nous sommes « une seule famille humaine ». La faiblesse des réactions politiques face aux intérêts particuliers appelle à réagir pour fixer « des limites infranchissables » et protéger les écosystèmes. A ceux qui proposent une réduction de la natalité, le pape explique pourquoi cela ne suffit pas (§ 50). 

Dans « L’évangile de la création » (II), chapitre axé sur la foi, le pape François rappelle l’impératif de « cultiver et garder » le jardin du monde dans la Genèse. « Tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres. » Il insiste sur l’incohérence qu’il y aurait à lutter pour la nature mais à rester indifférent envers les pauvres et les exploités.

« La racine humaine de la crise écologique » (III) aborde les avancées des sciences et des technologies – des progrès enthousiasmants, malheureusement non accompagnés du « développement de l’esprit humain en responsabilité, en valeurs, en conscience. » A partir du § 113, Laudato si’ décrit la transformation actuelle de l’humanité, « l’anthropocentrisme moderne » et ses conséquences, là où la raison technique l’emporte sur le souci du développement humain. « Quand l’être humain se met lui-même au centre, il finit par donner la priorité absolue à ses intérêts de circonstance, et tout le reste devient relatif. »

« Une écologie intégrale » (IV) considère que tout est lié : « Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. » (§ 139) C’est pourquoi l’écologie est aussi culturelle, dans la préservation du patrimoine commun et des richesses culturelles (§ 143). « Toute la société – et en elle, d’une manière spéciale l’État, – a l’obligation de défendre et de promouvoir le bien commun. »

Il en découle « quelques lignes d’orientation et d’action » (V) à tous les niveaux : international, national, local. Au Sommet de 1992 à Rio de Janeiro, il a été proclamé que « les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable ». Mais la mise en œuvre pratique tarde, la poursuite d’objectifs à court terme ne prend pas suffisamment les grandes finalités en compte.

Le dernier chapitre appelle à une « conversion écologique ». Chacun peut changer son style de vie, renoncer à l’individualisme pour améliorer la situation et cela, déjà, par des gestes tout simples : « éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets, cuisiner seulement ce que l’on pourra raisonnablement manger, traiter avec attention les autres êtres vivants, utiliser les transports publics ou partager le même véhicule entre plusieurs personnes, planter des arbres, éteindre les lumières inutiles. » (§ 211)

L’éducation à une « citoyenneté écologique » doit se faire à l’école, mais surtout dans la famille, qui reste « le lieu de la formation intégrale » (§ 213). Appelant à la joie et à la paix, Laudato si’ revalorise des vertus parfois méprisées, la sobriété et l’humilité. « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; car, en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. »

Bref, quelles que soient nos convictions personnelles, il me semble que cette encyclique, audacieuse dans son genre et engagée « face à la détérioration globale de l’environnement », décrit justement ce qui se passe dans notre monde et nous encourage tous à préserver activement le bien commun, dans la nature et dans les relations sociales.

21/01/2017

Interdit

Septembre 1996, les talibans sont à Kaboul et diffusent leurs règles.

Hosseini 10 18.jpg« A l’attention des femmes :

(…)
Vous ne parlerez que lorsqu’on vous adressera la parole.
Vous ne regarderez aucun homme droit dans les yeux.
Vous ne rirez pas en public. Sinon vous serez battue.
Vous ne vous vernirez pas les ongles. Sinon vous serez amputée d’un doigt.
Il vous est interdit d’aller à l’école. Toutes les écoles pour les filles seront fermées.
Il vous est interdit de travailler.
Si vous êtes reconnue coupable d’adultère, vous serez lapidée.
Ecoutez bien et obéissez.
Allah-u-akbar. »

Khaled Hosseini, Mille soleils splendides

19/01/2017

Kaboul des femmes

Les Cerfs-volants de Kaboul (2003), Khaled Hosseini les a dédiés à ses deux enfants, Harris et Farak, « le noor » (la lumière) de ses yeux, et aux enfants afghans. Mille soleils splendides (2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois) porte quasi la même dédicace, mais cette fois « aux femmes afghanes ». Mariam et Laila en sont les deux héroïnes et incarnent la situation terrible des femmes en Afghanistan au XXe siècle – le récit va de 1973 à 2003 – et encore aujourd’hui.

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La prison, un espace de liberté pour les Afghanes ? (Le Figaro Madame) Photo © Sonia Naudy

Mariam a cinq ans lorsque sa mère Nana, pour la première fois, la traite de « harami » (bâtarde) sous le coup de la colère. Plus tard, elle comprendra que cela désigne « quelqu’un de non désiré, qui n’aurait jamais droit comme les autres à une famille, une maison, et à l’amour et à l’approbation des gens. » Pourtant son père Jalil, qui lui rend visite une heure ou deux chaque jeudi, l’appelle « petite fleur » et lui raconte de belles histoires de leur ville, Herat, où elle est née en 1959 – elle l’adore. Il a trois femmes et neuf enfants légitimes, « tous de parfaits étrangers » pour Mariam.

Sa mère et elle vivent à l’écart dans une minuscule maison en torchis avec une seule fenêtre, où pas grand monde ne leur rend visite – Nana déteste les visiteurs en général . Le mollah Faizullah qui vient enseigner le Coran à Mariam une ou deux fois par semaine, heureusement, lui montre de l’affection. Mariam lui confie qu’elle voudrait aller à l’école, mais Nana refuse : « Il n’y a qu’une chose à savoir : tahamul. Endure. »

Jalil possède un cinéma et pour ses quinze ans, Mariam désire qu’il l’emmène voir Pinocchio. Son père se montre réticent, plus encore quand elle exprime le souhait de rencontrer ses frères et sœurs, mais promet de venir la chercher le lendemain. Il ne vient pas. Mariam décide, pour la première fois, de descendre de la montagne en direction d’Herat. En ville, elle cherche la maison paternelle, où on refuse de la laisser entrer. Le chauffeur de son père, la trouvant encore devant la porte le lendemain matin, la ramène chez elle et n’a pas le temps de lui cacher l’horreur qui les attend : Nana s’est pendue à un arbre.

Alors il faut bien que son père l’accueille, mais ce sera de courte durée. On la marie à un cordonnier de Kaboul, Rachid, veuf depuis dix ans et dont le fils s’est noyé. Mariam comprend qu’on veut l’éloigner, proteste, puis s’incline quand son père organise le mariage. Elle le vénérait, désormais elle ne veut plus le voir.

Rachid exige que Mariam porte une burqa si elle veut sortir de la maison. En ville, elle croise des femmes qui n’en portent pas et se maquillent, prend conscience de « son physique quelconque, de son manque d’ambitions et de son ignorance ». Quand Rachid exige son dû conjugal, c’est sans égards pour elle, jusqu’à ce qu’elle soit enceinte, ce qui le rend fou de joie à l’idée d’avoir un garçon. Mais une première fausse couche change tout : Rachid, désormais, sera de mauvaise humeur, méprisant, irascible et brutal.

En 1978, l’assassinat de Mir Akbar Khyber est suivi d’un coup d’Etat : Kaboul « appartenait au peuple désormais ». Cette nuit-là naît une petite fille, Laila, un peu plus bas dans la rue de Rachid et Mariam, âgée alors de dix-neuf ans. Laila, elle, aura la chance d’aller à l’école, encouragée par son père, de nouer une amitié pour la vie avec Tariq, un garçon de onze ans qui a perdu la moitié d’une jambe. Elle aime apprendre toutes sortes de choses en classe avec son professeur, une prosoviétique au chignon sévère qui refuse de se couvrir la tête et l’interdit à ses élèves, soutenant l’égalité entre femmes et hommes.

Le père de Laila enseignait à l’université, mais les communistes l’ont renvoyé. Quand elle apprend la mort de ses deux fils à la guerre, la mère de Laila ne s’en remet pas. Tout le temps couchée, elle ne parle que pour chanter leurs louanges et se lamenter. Laila n’existe pas pour elle. Heureusement son père s’occupe d’elle, l’emmène avec Tariq voir les deux bouddhas de Bamiyan, fier du « fabuleux héritage culturel » de leur pays. Vu la situation politique, il envisage d’emmener sa famille vivre au Pakistan et puis, peut-être, aux Etats-Unis, où il ouvrirait un restaurant afghan, par exemple. Mais son épouse veut rester au pays pour lequel ses fils ont donné leur vie. Laila rêve de rejoindre un jour Tariq, parti avec son père au Pakistan.

Mille soleils splendides raconte l’histoire de ces deux femmes dont les destinées vont se lier, pour le meilleur et pour le pire, à la suite d’un bombardement sur Kaboul où les différentes factions qui se disputent le pouvoir se livrent une guerre incessante. A travers les épreuves qu’elles traversent, dans une société où les femmes perdent leurs droits et leurs libertés, et dans leur vie privée aussi, Khaled Hosseini montre sans fioritures l’évolution de son pays natal livré à la barbarie.

Né en Afghanistan en 1965, fils d’un diplomate afghan et d’une prof de farsi réfugiés aux Etats-Unis en 1980, romancier et médecin, Hosseini a travaillé en 2006 pour le Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés ; il consacre une postface à la situation dramatique des réfugiés afghans – encore des millions – et de toutes les autres personnes déplacées à travers le monde.

« Nul ne pourrait compter les lunes qui luisent sur ses toits / Ni les mille soleils splendides qui se cachent derrière ses murs. » Le titre tiré de ces vers de Saib-e-Tabrizi (poète persan du XVIIe siècle) que le père de Laila aimait, renvoie aussi à l’indomptable énergie de ces femmes humiliées, enfermées, brutalisées. Vivre, survivre est leur combat, pour échapper un jour à l’enfer, c’est leur espoir.

14/01/2017

Chez mes parents

Lodge en 1974.jpg« Mon mode de vie n’était pas très différent de celui d’un étudiant du continent où il n’est pas rare encore aujourd’hui d’aller à l’université la plus proche et de vivre chez soi. Pour la plupart des étudiants britanniques après la guerre, vivre loin de la maison une bonne partie de l’année, comme cela avait toujours été la tradition à Oxbridge [Oxford et Cambridge], constituait une part essentielle de leur enseignement supérieur. Quand le système a évolué dans les années soixante et soixante-dix, l’Etat a fait construire de nouvelles universités en brique sur le modèle des campus américains et mis à la disposition de leurs étudiants toujours plus nombreux des résidences universitaires appelées halls of residence – une expression quelque peu archaïque qui évoquait l’héritage d’Oxbridge. Moi, je vivais chez mes parents et allais tous les jours à la fac en train ou en métro, au milieu des employés de bureau ou de magasin. Je me suis parfois demandé si, en ne logeant pas en résidence universitaire, je n’étais pas passé à côté de quelque chose, mais d’après ce que j’ai pu entendre de collègues qui n’en gardaient pas un bon souvenir, je n’aurais sans doute pas été mieux loti. »

David Lodge, Né au bon moment

Photo de David Lodge en 1974 à Birmingham par Paul Morby (The Guardian)

12/01/2017

Lodge par lui-même

David Lodge aura bientôt 81 ans. Dans Né au bon moment (1935-1975), première partie de son autobiographie (Quite A Good Time to Be Born, traduit de l’anglais par Maurice Couturier, 2016), l’écrivain anglais s’estime chanceux. Enfant unique d’une famille modeste, il a bénéficié de la Loi sur l’enseignement de 1944, « qui garantissait la gratuité de l’enseignement secondaire et des bourses calculées sur les revenus familiaux pour les étudiants. » Les études lui ont permis d’accéder à la bourgeoisie, « les couches sociales de la Grande-Bretagne d’avant-guerre se sont désagrégées pour donner naissance à une société plus ouverte. »

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Photo de David Lodge entre 6 et 7 ans (couverture)

Eduqué dans le catholicisme, qu’il a vu évoluer dans les années soixante et dont il s’est largement inspiré (surtout pour ce qui est de la vie sexuelle), il a entrepris de décrire comment il est devenu auteur « de romans et de critiques littéraires ». Avec un grand souci d’exactitude, il rapporte les expériences et les influences qui ont nourri son œuvre, en commençant par présenter ses parents, un père « musicien d’orchestre » autodidacte et une mère secrétaire, « intelligente et discrète » totalement dévouée à sa famille.

En 1936, ils déménagent dans une petite maison où ils vivront jusqu’à leur mort et lui, jusqu’à son mariage, au 81 Millmark Grove (Brockley, au sud de Londres). « Une des choses qui m’a (sic) incité à écrire sur la vie et l’œuvre de H. G. Wells a été son intérêt frénétique pour l’architecture domestique et sa conviction que la santé, le bonheur et le comportement des gens sont affectés de manière cruciale par leur habitat, bon ou mauvais. »

La guerre éclate quand David Lodge a quatre ans et demi, juste au moment où une fausse couche de sa mère les prive d’une petite sœur annoncée. Sa mère et lui se réfugient à la campagne, ce qui l’amène à changer plusieurs fois d’école et à élargir son champ d’expérience – « Une expérience intéressante, c’est de l’argent en banque pour un romancier, et il n’est jamais trop tôt pour ouvrir un compte. » La vie de pensionnaire dans un couvent l’a durablement angoissé, bien que sa mère, heureusement, l’en ait délivré au bout d’une ou deux semaines.

Il y a un côté encyclopédique dans le récit de David Lodge, tant il s’applique à tout raconter, décrire, avec un maximum de précision, au risque d’être ennuyeux. Il restitue bien les personnalités rencontrées sur son chemin, comme sa tante Eileen, la jeune sœur de sa mère, « jolie, pimpante et pleine de vie, et excessivement bavarde », qui a beaucoup compté pour lui, ou son oncle Victor, un cousin de sa mère, qui les a logés chez lui pendant la guerre.

Bombardements, abri Morrison dans leur salon, c’est le contexte de son retour à Londres lorsqu’à sept ans, il fait sa première communion à l’église paroissiale. Lodge décrit les préparatifs en vue de ce qu’on annonçait aux communiants comme « le jour le plus heureux » de leur vie, alors qu’il espérait surtout la fin de la guerre et le retour de son père. Quand cela se produit, son père court à nouveau le cachet dans des bals et des clubs.

A l’école, ce sont les premières lectures marquantes, comme Ivanhoé. Son père lui fait lire Alice au pays des merveilles et écouter beaucoup de musique, mais sans lui apprendre à jouer d’un instrument, ce que David Lodge a regretté plus tard. A l’académie Saint Joseph, tenue par des frères de La Salle, le niveau des études était médiocre, l’enseignement religieux encore pire : « un endoctrinement au moyen du catéchisme Penny » dont les élèves doivent retenir les questions et les réponses, et la récitation du rosaire. Les châtiments corporels y étaient courants, mais aucune affaire de pédophilie dont il ait eu connaissance, écrit Lodge. Malachy Carroll, un nouveau prof d’anglais, les fait écrire en troisième sur « les techniques de la poésie » et deviendra son mentor.

Culpabilité et angoisse de la masturbation, intérêt pour la sexualité des adultes – dans son milieu, il était inimaginable que les adolescents en aient une – seront des problèmes abordés dans ses romans, dont David Lodge cite les passages les plus fidèles à ce qu’il a vécu (ils sont nombreux). Des vacances d’été à Heidelberg chez sa tante Eileen, en 1951, vont lui procurer un peu plus de confiance en soi, notamment en fréquentant ses amis et en partageant leurs loisirs.

C’est à l’université que sa vie prend une direction plus claire, d’abord à University College, ouvert à tous contrairement à Oxford et Cambridge réservés exclusivement aux « membres de l’Eglise d’Angleterre ». Il y rencontre Mary Jacob, catholique comme lui. Sans le savoir alors, il bénéficie là du « meilleur département d’anglais du pays après Cambridge et Oxford ». Les cours de Winifred Nowottny sur Shakespeare ont donné à David Lodge « pour la première fois l’excitation et le bonheur intellectuels que peut procurer l’analyse littéraire ».

A la maison, sa mère le soigne « comme un coq en pâte »  plus dévouée qu’une domestique. « Je n’avais rien d’autre à faire que de poursuivre mes études et me livrer à mes activités préférées. » Mary, elle, partage un studio avec une autre étudiante. « Il est très difficile de se souvenir avec précision de ses sentiments et de son attitude soixante ans après, si bien que toute trace écrite est éclairante, et parfois surprenante. » Leur correspondance de jeunesse l’étonne par son style artificiel et littéraire. Le premier texte qu’il écrit, une nouvelle, tourne autour de la chasteté avant le mariage et de la confession (le thème de Jeux de maux)

A l’œuvre d’Henry James, il préfère l’Ulysse de James Joyce dont il admire l’art de « créer des styles distinctifs pour ses deux principaux personnages, Stephen et Bloom (…) ainsi qu’un troisième pour Molly Bloom (…) ». Comme il l’espérait, il obtient un « First »le grade le plus convoité pour mener une carrière universitaire. Son service militaire l’a convaincu « à quel point était enviable une occupation où on était payé à lire, méditer et discuter de livres, tout en écrivant. »

Ce sont deux années perdues, à ses yeux de « Angry Young Man », comme on a appelé cette génération, si grande était la frustration de ces jeunes gens issus « de la petite bourgeoisie et des classes laborieuses » en constatant que la guerre n’avait pas modifié les rapports de force dans la société. Une expérience sur laquelle il écrira, bien sûr.

La British Library alors au British Museum, à moins d’un kilomètre de University College, David Lodge la trouve si fascinante qu’il en fera le décor d’un de ses romans. Inscrit en maîtrise, il choisit d’écrire un mémoire sur « Le roman catholique depuis le Mouvement d’Oxford : ses formes littéraires et son contenu religieux ». Au récit de ses travaux s’ajoute celui des amitiés qui se forment, parfois pour la vie, comme celle de l’Américain Park Honan et de sa femme Jeannette. Mary et lui, plus patients, se fiancent en 1957 et se marient en 1959. Tandis qu’il « candidate » à tous les postes universitaires pour lesquels il est « éligible », leur respect des pratiques catholiques en matière de contraception mène rapidement Mary à se retrouver enceinte, contrairement à leurs souhaits.

Né au bon moment relate toutes les péripéties du cursus universitaire de David Lodge et sa vie privée en parallèle, ses lectures, ses rencontres, ses voyages. Alors qu’il se reproche au début du récit de s’être trop peu intéressé à sa mère, par rapport à son père, il m’a semblé que lui-même est si focalisé sur ses propres projets – bien sûr, il doit gagner sa vie et faire vivre sa famille – que ceux de Mary, coincée par la maternité (une fille, puis deux garçons) et par les déménagements, eux, tombent souvent à l’eau.

David Lodge, finalement professeur en titre à Birmingham, se raconte avec un grand souci de réalisme et d’honnêteté, sans gommer ses défauts : maladresse dans les décisions pratiques, esprit d’économie souvent excessif, naïveté par rapport à l’éducation religieuse comme devant l’importance des pistons dans les processus de sélection… Avec simplicité, il montre ce que ses romans doivent à ce qu’il a vécu (ce qui ne peut quintéresser ses lecteurs merci, C.) J’aurais aimé qu’il y mette moins de détails et beaucoup plus d’humour – paradoxalement, cette ironie si plaisante est ici très rare.

08/11/2016

Rose pour les filles

Rouge Rose masculin.jpg« Longtemps, du reste, il n’y a pas eu de distribution sexuée, filles et garçons pouvant être vêtus aussi bien de rose que de bleu. Les bébés masculins semblent même être plus fréquemment costumés de rose que de bleu, si l’on en croit la peinture mondaine antérieure à la Première Guerre mondiale. Elle nous en a laissé plusieurs exemples. Cette mode, toutefois, ne concerne que les milieux de la cour, l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Dans les autres classes sociales, les nourrissons sont presque toujours vêtus de blanc. Rouge Cassatt Head_of_Margot_ca_1902.jpgIl faut en fait attendre les années 1930 et l’apparition d’étoffes dont les couleurs résistent au lavage répété à l’eau bouillante pour que l’usage du rose et du bleu ciel se généralise, d’abord aux Etats-Unis, plus tard en Europe. A cette occasion, un choix plus fortement sexué se met en place : rose pour les filles, bleu pour les garçons. C’en est fini du rose pensé comme une déclinaison pour enfant de l’ancien rouge viril des guerriers et des chasseurs. Le rose est désormais féminin, essentiellement féminin, alors qu’au XVIIIe siècle il était encore bien souvent masculin. A partir des années 1970, la célèbre poupée Barbie le consacre pleinement dans ce rôle et étend peu à peu son empire à tout l’univers ludique et onirique des petites filles. Il est permis de le regretter. »

Michel Pastoureau, Rouge. Histoire d’une couleur

Maurice Quentin de La Tour, Portrait d'enfant, pastel (1765), Paris, musée du Louvre

Mary Cassatt, Sketch of Head of Margot, esquisse au pastel (vers 1890), Chicago, The Sullivan Collection

07/11/2016

Rouge de plaisir

S’il est toujours gai pour une passionnée de lecture de recevoir un livre, quand il s’agit d’un album très attendu comme Rouge de Michel Pastoureau, le plaisir est décuplé ! Rouge. Histoire d’une couleur est le quatrième essai de la série, après Bleu, Noir et Vert ; le prochain sera consacré au jaune. Pastoureau étudie les couleurs en historien et s’intéresse en priorité au lexique, au vêtement, à l’art, aux savoirs et aux symboles. Feuilleter ce beau livre abondamment illustré et à la maquette soignée est un régal.

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Soulevons donc le rideau de scène. Pastoureau présente le rouge comme « la couleur archétypale, la première que l’homme a maîtrisée, fabriquée, reproduite, déclinée en différentes nuances, d’abord en peinture, plus tard en teinture. » Même détrôné à présent par le bleu, la couleur préférée des Occidentaux, le rouge reste la couleur « la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d’horizons poétiques, oniriques et symboliques. »

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Rideau de scène, 1928, BNF, Bibliothèque-musée de l'Opéra, ESQ 19 [86

L’auteur rappelle les difficultés rencontrées pour écrire l’histoire des couleurs, et leur caractère culturel lié à une société donnée. Si vous les avez lus, vous trouverez forcément ici des éléments déjà abordés dans ses ouvrages précédents. Son histoire du rouge se décline en quatre volets : « la couleur première », « la couleur préférée », « une couleur contestée », « une couleur dangereuse ? »

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Isis accueillant Thoutmosis IV (5e et 6e en partant de la gauche), vers 1380 avant J.-C., Louxor
© Osirisnet 2006

Dans la peinture funéraire de l’Egypte antique, les couleurs « toujours franches et brillantes » diffèrent pour les personnages masculins – « carnation rouge ou brun-rouge » – et féminins – « le corps est plus clair, beige ou jaunâtre ». Quant à celui des divinités, il est « d’un jaune plus vif ». Au Proche-Orient, le rouge est positif, « lié à la création, à la prospérité et au pouvoir » et aussi à la fertilité.

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Le plongeur du Paestum, vers 480-470 avant J.-C., Paestum (Italie), Musée archéologique national

Il est difficile de savoir pourquoi le rouge a cette « primauté symbolique » dans les sociétés anciennes. Beaucoup d’explications ont été avancées. Pastoureau rappelle les « deux principaux « référents » de cette couleur : le feu et le sang », qui amènent à percevoir le rouge « comme un être vivant ». De belles reproductions en pleine page illustrent sa présence dans le décor des riches villas romaines ou dans la céramique grecque.

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Joueuse de cithare (Villa de Boscoreale), vers 40 avant J.-C., New York, Metropolitan Museum of Art

Les teinturiers ont été performants « dans la gamme des rouges » d’abord. Les principaux colorants qu’ils utilisent sont la garance et le kermès (cf. rouge carmin), parfois la pourpre, le carthame et le henné. Les artisans romains se spécialisaient non seulement par couleur, mais aussi par matière colorante ; six noms distinguent ceux qui teignent en rouge ou dans un ton avoisinant. La pourpre, produite par le suc de certains coquillages (purpura, murex) est la plus prestigieuse.

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Essai de reconstitution de la polychromie sculptée :
moulage de l’Auguste de Prima Porta (vers 20 avant J.-C.), exposé en 2004, Rome, musée du Vatican

Le rouge est présent dans la vie quotidienne des Romains : étoffes, polychromie des sculptures et des bâtiments – « l’image d’une Grèce et d’une Rome blanches » est fausse. La plupart sont peints, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec une dominante rouge. C’est depuis toujours la couleur des fards que les femmes mettent sur les pommettes et les lèvres, à côté du blanc pour le front, les joues, les bras et du noir pour les cils et le tour des yeux.

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Fermail circulaire (or et grenat) trouvé à Saint-Denis, VIe siècle, Bruxelles, Musées royaux d'Art et d'Histoire

Les pierres rouges sont recherchées pour la parure : pierres fines (rubis, grenat, jaspe, cornaline), pâtes de verre. On leur attribue des vertus protectrices, le rubis « passe pour réchauffer le corps, stimuler l’ardeur sexuelle, fortifier l’esprit, éloigner les serpents et les scorpions ». Grâce à leur crête rouge vif, « les coqs sont les rois du monde » (Pline). En revanche, « les cheveux roux ont mauvaise réputation » ; « rufus » (roux) est une insulte courante dans le monde romain et encore au moyen âge en milieu clérical.

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Calendrier (vers 1260), Paris, cathédrale Notre-Dame, rosace occidentale

Si pour les Grecs et les Romains, le rouge est la couleur « par excellence », il faut attendre le haut Moyen Age pour qu’on puisse parler de « couleur préférée ». Les textes de Pères de l’Eglise organisent la symbolique chrétienne autour de quatre pôles, le feu et le sang dans leurs bons et mauvais aspects : rouge feu de l’enfer opposé à celui de la Pentecôte, rouge sang de la violence et de l’impureté mais aussi symbole de vie.

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Le Pressoir mystique, miniature extraite de la Bible moralisée dite de Philippe le Hardi, XIVe-XVe s., Paris, BnF.

L’analyse de Pastoureau à propos du sang du Christ est illustrée par un étonnant « pressoir mystique » où celui-ci est assimilé à une grappe de raisin et son sang recueilli dans une cuve, comme le vin. Aux XIIe et XIIIe siècles, la dévotion envers le sang du Christ devient telle qu’on ne communie plus sous les deux espèces mais seulement sous une seule (le pain), le vin de messe étant réservé aux officiants. En contradiction avec les paroles de Jésus lors de la dernière Cène, cette limitation entérinée par le concile de Constance en 1418 suscite de nombreuses oppositions.

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Le pape Clément IV, vers 1270-1275, Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), tour Ferrande, 3e étage

En plus d’être la couleur préférée du pouvoir en Occident, le rouge est aussi pour cette raison celle des vêtements du pape et des cardinaux, avec le blanc ; le blanc papal prendra peu à peu le dessus, sauf pour le manteau et les mules (le pape François a surpris en portant des chaussures noires). Dans le domaine du blason, dont Pastoureau est un spécialiste, le rouge est présent sur plus de 60% des armoiries aristocratiques.

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L'atelier d'un tailleur, Manuscrit rhénan d'un Tacuinum sanitatis, vers 1445-1450, Paris, BnF

Au XIIe siècle, cette couleur jusqu’alors sans rivale en trouve une : le bleu devient à la mode – progrès dans les techniques ? mutations idéologiques ? Pastoureau examine ces questions brièvement – Bleu y est déjà consacré. Par exemple, sur le vêtement de la Vierge Marie, d’abord de couleur sombre pour le deuil de son fils crucifié, le bleu prend place, de plus en plus clair, couleur du ciel. Le goût des belles étoffes rouges ne disparaît pas pour autant. Les jeunes dames de Florence au XIVe s’habillent de la couleur de l’amour et de la beauté, couleur de fête. Les paysannes se marient en rouge, la plus belle couleur obtenue par les teinturiers (en blanc seulement à la fin du XIXe).

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Titien, Le miracle du nouveau-né (détails, 1511)

Puis vient la montée du noir : les protestants, en particulier, rejettent le rouge trop voyant, voire dépravé, qui rejoint la rousseur dans l’exclusion symbolique. Les prostituées doivent porter quelque chose de rouge que ne portent pas les honnêtes femmes. Idem pour le boucher, le bourreau, le lépreux, l’ivrogne etc. Contre le rouge de la liturgie catholique, la Réforme rejette le luxe, le théâtre, les ornements. Le vêtement doit être « simple, sobre, discret ».

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Anonyme, d'après Abraham Bosse, La Vue, vers 1635-1637, Tours, musée des Beaux-Arts

Dans Rouge. Histoire d’une couleur, Michel Pastoureau nous parle de l’amour des peintres pour le rouge, du Paléolithique jusqu’à aujourd’hui ; du rouge, « couleur primaire » dans le spectre de Newton ; des talons rouges des aristocrates au XVIIe siècle et du rouge (drapeau et bonnet) des révolutionnaires… Il fait un petit détour par le rose avant de revenir au rouge « couleur politique » et de suivre sa trace dans le temps présent. S’il n’est plus la couleur préférée, s’il se fait plus discret, le rouge, en de nombreux domaines, garde intacte sa force symbolique.