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11/05/2017

Murr, le chat poète

Murr, le chat poète d’Hoffmann (1776-1822) est un des plus célèbres chats de la littérature. C’est « l’une des œuvres où Hoffmann a mis le plus de lui-même », écrit le traducteur du grand romantique allemand : Le chat Murr ou Vie et opinions du matou Murr fortuitement entremêlés de placards renfermant la biographie fragmentaire du maître de chapelle Johannès Kreisler, traduit par Albert Béguin, a paru en Allemagne entre 1820 et 1822.

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Un avant-propos de l’éditeur (en réalité Hoffmann) raconte comment un ami lui a recommandé un jeune auteur très doué. Double surprise en découvrant son œuvre : elle est d’un matou nommé Murr (comme le chat de l’écrivain, d’après son ronronnement) et ses considérations sur la vie sont régulièrement interrompues par des fragments d’un autre récit, la biographie du musicien Kreisler. Le chat s’est servi de pages imprimées arrachées à un livre de son maître comme sous-mains, et l’imprimeur a tout imprimé à la suite, placards et manuscrit, un mélange accidentel.

Murr veut apprendre au monde, en racontant sa vie, « comment on s’élève au rang de grand chat » et bien sûr être admiré, honoré, aimé. Murr présente son bienfaiteur, Maître Abraham, un « petit vieillard maigre » que ses visiteurs traitent avec respect et courtoisie. Coupé au milieu d’une phrase, le récit de Murr fait soudain place à une conversation entre Maître Abraham et le jeune Johannès Kreisler qu’il a formé et à qui il veut confier, le temps d’un voyage, le chaton qu’il a sauvé et éduqué (à la baguette de bouleau).

Il faut donc s’habituer à l’absence de transition entre le texte de Murr et les « placards » biographiques : d’une part, les observations du chat sur ce qui lui arrive et les leçons qu’il en tire ; d’autre part, la cour miniature du duc Irénéus et de la conseillère Benzon. Julia, la fille de cette dernière, a été élevée auprès de la princesse Hedwiga, la fille du duc, et du prince Ignaz à l’âge mental d’un enfant.

D’un côté, donc, un chat autodidacte raconte son enfance, son éducation, comment il a appris par lui-même à lire et à écrire à l’insu de son maître, ses retrouvailles avec sa mère Mina, ses rêveries, sa rencontre avec le chien d’un jeune visiteur, plein de « noble canichité », etc. De l’autre, un biographe raconte de façon assez désordonnée « l’étrange vie du Maître de chapelle Johannès Kreisler » – « malgré cette apparente incohérence, un fil conducteur relie ensemble toutes les parties », ce que leur « cher lecteur » découvrira avant la fin.

Ponto, le caniche noir du professeur desthétique, va trahir Murr en révélant les talents que le chat a développés en secret, ce qui va priver celui-ci de la bibliothèque de son maître. Murr va donc devoir dissimuler. Devenu adolescent, il s’aventure en ville et y fait toutes sortes de rencontres instructives, parfois à ses dépens. Bientôt il vivra ses premières amours.

Un soir d’été, dans le parc du château, Johannès Kreisler entend chanter Julia, qui se promenait avec Hedwiga, et sa voix le charme pour toujours. Grâce à Maître Abraham, qui a reconnu en lui un excellent musicien, il devient maître de chapelle à Sieghartsweiler, ce qui plaît à Julia mais contrarie la princesse à qui il fait peur ; il lui rappelle un peintre qui était tombé amoureux de la Duchesse, sa mère, puis devenu fou.

De fragment en fragment, de l’enfance à l’âge mûr, le lecteur découvre les aventures d’un chat surdoué et celles d’un musicien qui se retrouve en situation délicate quand le fiancé de la princesse Hedwiga veut séduire Julia. Peu à peu, des révélations vont éclairer d’une manière toute nouvelle ce qui se passe à la cour du duc Irénéus. Les liens entre les différents protagonistes sont bien plus compliqués qu’il ne paraissait au début. La folie, le mystère, la magie, voire le diable s’invitent dans cette histoire.

Les confessions de Murr restant inachevées – à la mort de son chat, Hoffmann a arrêté de les écrire –, on sort de cette lecture sans avoir tout compris. Hoffmann, à travers son fameux chat, décrit les péripéties et les états d’âme d’un créateur en se souvenant de ses sorties estudiantines, de ses lectures, des philosophes en particulier. A Kreisler, il prête ses réflexions sur la musique, ses propres compositions même, ainsi que d’autres éléments de sa vie. Avec les deux, il partage une grande indépendance d’esprit et le goût de la satire.

Il vaut mieux bien s’imprégner de la biographie d’Hoffmann avant de lire Le chat Murr pour y reconnaître cette part autobiographique, mais le plus important, il me semble, c’est d’accepter d’entrer dans l’univers imaginaire d’un maître du fantastique, de s’abandonner à ses digressions, aux jeux d’ombre et de lumière, d’être avec lui tantôt chat, tantôt artiste, et dans tous les cas, de savourer leurs observations critiques.

Vous l’avez compris, Le chat Murr dont le thème dominant est celui de « l’Artiste aux prises avec les exigences et les tentations de la vie terrestre » (Albert Béguin) est bien plus riche et complexe que ce que j’en dis ici. Hoffmann, que Baudelaire admirait, a inspiré beaucoup d’écrivains et de musiciens.

Mes recherches m’ont menée sur le site Langues de feuClaire Placial examine savamment et drôlement comment la parole vient aux chats – elle présente un cours qui aborde deux romans, Le Chat Murr de Hoffmann et Je suis un chat de Natsume Sôseki. Elle-même prête par ailleurs la plume à sa chatte Sütterlin, je le signale à celles ou ceux qui aimeraient par les temps qui courent entendre un point de vue félin sur les humains.

09/05/2017

La langue verte

Verte la mer ! et la peau

Du monde, verte, o jouvence.

Serres communales (88).JPG 

Quand la belle est nue et danse,

Verte laitue au chapeau,

Crache un peu tes escarbilles,

Mon enfant, mon p’tit Jésus,

Pour du baiser qui pétille

De jus verts et de verjus.

 

Verdoyez, verdures drues,

A la dent, au coeur, à l’œil.

Et vertement, cours les rues,

Pullule, vert écureuil.

 

Le profond vert séculaire

Est brouté de chevaux verts.

Le profond vert légendaire

Est gloussé de ramiers verts.

 

Verte la mer et l’envie

D’être groseille ou semence.

Vert, le verbe qui commence

 

Et verte, la langue en vie.

 

Norge

 

Norge, La langue verte. Charabias et verdures in Œuvres poétiques 1923-1973, Seghers, 1978.

Parc Josaphat, Schaerbeek, 7 mai 2017

08/05/2017

Serres communales

Ce dimanche 7 mai, les serres communales de Schaerbeek étaient ouvertes au public. Beaucoup de gens ont profité de l’occasion, souvent en famille, pour découvrir les ateliers des jardiniers communaux, les plantes destinées aux parterres et aux décors publics, ou participer aux animations.

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On y accède au numéro 411 du boulevard Lambermont, en haut du parc Josaphat. De belles floraisons entourent déjà les serres, comme ces iris blancs – ce week-end, c’était aussi la fête de l’Iris, la fête de la région bruxelloise. De merveilleux pavots fleurissent dans l’allée principale.

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Les enfants étaient ravis de faire un petit tour tirés par Camille ou sur le dos de Gribouille, les ânes de la commune (vous pouvez lire ici pourquoi Schaerbeek est surnommée la Cité des Anes). Dans la grande serre, un magnifique âne végétal attirait tous les regards.

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Mais ce sont bien sûr les plantes cultivées ici avant d’être plantées un peu partout dans la commune qui jouaient les vedettes, soigneusement alignées, étiquetées, parfois déjà en fleurs, parfois débutantes : géraniums et pelargoniums, pétunias, surfinias, gazanias, gauras, impatiens, marguerites, bégonias… et j’en passe.

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Le long de la serre principale, voici des potentilles assorties à la tenue de travail des jardiniers, occupés à garnir un grand bac en pierre. Plus loin, Vouziers, un des deux chevaux de trait ardennais qui participent à l’entretien de l’espace public, regardait calmement passer ceux qui se rendaient au bout de l’allée : là, sensations garanties en montant grâce à l’élévateur jusqu’à la cime des arbres !

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Derrière le stand d’information sur le compostage, un petit chemin mène à une zone de compost et de paillage, où plusieurs panneaux indiquent les différentes manières naturelles d’entretenir un jardin, d’y attirer les oiseaux, les insectes, de recycler les branches taillées pour créer des barrières naturelles le long des chemins du parc.

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Même sous les nuages, qu’il est beau, ce parc Josaphat au printemps, avec tous ses verts différents, ce roux indéfinissable des jeunes feuilles de hêtres ! Un couple de bernaches avec leurs sept oisons irrésistibles attiraient tous les regards et les appareils photo, bien sûr.

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Sous un vénérable marronnier aux grandes chandelles blanches, des moniteurs encadraient les enfants inscrits pour la « grimpe aux arbres » ou plutôt « l’accrobranche » à l’aide de cordes. Plus loin, une sorcière avait aussi un certain succès auprès des plus jeunes.

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Les tulipes sont pour l’instant les reines des parterres, mais quel plaisir aussi de contempler les arbres aux feuillages encore légers, les vieux troncs noueux, les canards endormis ou en quête de quelque nourriture. On se sent reverdir aussi au contact de tout ce renouveau végétal autour des étangs.

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Détail du panneau à l'entrée des serres communales

« Schaerbeek ou le mariage réussi de la nature et de la ville », titrait le site de la commune. Ce n’est pas encore vrai dans tous les quartiers, mais beaucoup d’efforts sont faits pour embellir et entretenir les espaces verts, et cela de manière écologique.

06/05/2017

Doute

Tesson Folio.jpg« Nous étions trop peu couverts, les – 17° C me mordaient les rotules et des camions lettons, surgissant plein pot à notre faible poupe, nous frôlaient, maculant nos vestes de giclures de neige. Le doute s’immisçait en moi : que foutais-je dans cette Oural en plein mois de décembre avec deux zouaves embarqués, alors que ces engins du diable sont conçus pour convoyer de petites Ukrainiennes de quarante-six kilos par des après-midi d’été, de Yalta-plage à Simferopol ?

Autour de nous, la glace, les congères, les banlieues grises, les usines décrépites et les isbas de travers. Le paysage avait la gueule de bois. Même les arbres croissaient de guingois. Le ciel avait la teinte de la flanelle sale. Et cette boue salée que barattaient les roues des trente-trois tonnes nous mettait dans la bouche un goût de poisson pollué.

Un casque de moto est une cellule de méditation. Les idées, emprisonnées, y circulent mieux qu’à l’air libre. »                        

Sylvain Tesson, Berezina

04/05/2017

Tesson en side-car

La première chose que j’aie faite après avoir lu Berezina de Sylvain Tesson, c’est prendre des nouvelles de sa santé – dans un entretien récent à Libération, il semble « remis d’aplomb physiquement et mentalement » (après une chute grave en 2014) grâce à la marche (Sur les chemins noirs, 2017). Il fallait être en forme pour entreprendre avec ses complices le parcours de la Retraite de Russie en side-car, de Moscou à Paris, en plein hiver 2012 !

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Sylvain Tesson en décembre 2012, sur ce qui fut, deux siècles plus tôt, le champ de la bataille de Borodino,
la plus sanglante de la campagne de Russie. T. GOISQUE/SDP (Source : L'Express)

Dès le premier paragraphe, il définit un « vrai voyage » comme « une folie qui nous obsède », on y reconnaît son tempérament : « L’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur de ses actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille. »

Deux chapitres de préambule, puis le récit de treize journées : une façon originale de revisiter l’histoire de la déroute napoléonienne. Non pas pour « célébrer » les deux cents ans de cette campagne désastreuse de l’empereur, un fou pour certains, un génie pour d’autres, mais pour « saluer la mémoire de centaines de milliers de malheureux soldats », qui, pour la plupart, y ont laissé leur vie.

En se coiffant d’un bicorne pour l’aventure, Tesson arbore sa fascination pour « le petit Corse », partagée par Cédric Gras et leur ami Thomas Goisque, photographe « devenu russophile plus tardivement » qu’eux. Deux Russes les rejoindront, Vitaly et Vassili, enthousiastes et débrouillards. L’autre héroïne de cette virée historique, c’est l’Oural, « motocyclette à panier adjacent », « fleuron » de l’industrie soviétique, encore produite actuellement, sans électronique, facile à réparer. 80 km/heure maximum.

« Les livres seraient nos guides sur la route. » Les trois Français ont beaucoup lu pour préparer leur voyage : mémoires de barons d’Empire et d’officiers (Gras), du sergent Bourgogne (Goisque), de Caulaincourt, « grand écuyer de Napoléon » (Tesson). De Moscou à Borodino (3 décembre 2012), on lira donc en même temps que leurs premières péripéties en side-car une petite leçon d’histoire sur l’entêtement de Napoléon à Moscou, sur les ruses de Koutouzov.

« Ce voyage était certes une façon de rendre les honneurs aux mânes du sergent Bourgogne et du prince Eugène, mais aussi une occasion de se jeter de nids-de-poule en bistrots avec deux de nos frères de l’Est pour sceller l’amour de la Russie, des routes défoncées et des matins glacés lavant les nuits d’ivresse. » Wiazma, Smolensk, Borissov, Vilnius, Augustów, Varsovie, Pniewy, Berlin, Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, Paris, les étapes sont indiquées sur deux cartes au début du livre, celles de la campagne de Russie en 1812 et de leur itinéraire suivi deux cents ans plus tard.

Sylvain Tesson sait très bien que leurs ennuis sur la route, le froid, la neige, la boue, les camions, les pannes, ne sont rien à côté de ce qu’ont souffert ces milliers d’hommes qui ont donné leur vie en Russie en suivant Napoléon, morts au combat ou de faim ou de froid… Il leur rend hommage en s’arrêtant sur leurs traces et s’interroge sur le sacrifice collectif de ces hommes, si éloigné de la mentalité contemporaine en Occident.

Une occasion de pratiquer l’ironie, voire l’autodérision : « Et puis, nous étions devenus des individus. Et, dans notre monde, l’individu n’acceptait le sacrifice que pour d’autres individus de son choix : les siens, ses proches – quelques amis, peut-être. Les seules guerres envisageables consistaient à défendre nos biens. » (Certains jugent ces réflexions méprisantes pour le commun des mortels, agacés par un auteur qui « se met en scène », par ses « vannes » sur les Français, son goût de l’héroïsme – voir le débat sur le site du Nouvel Obs.)

On découvrira donc avec la petite bande la Berezina, rivière biélorusse qui a donné son nom à la célèbre bataille, un « haut lieu » au sens que lui donne Cédric Gras : « un arpent de géographie fécondé par les larmes de l’Histoire, un morceau de territoire sacralisé par un geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d’irradier l’écho des souffrances tues ou des gloires passées. »

Dans sa « chambre froide à roulettes » ou son « cercueil de zinc », Sylvain Tesson réfléchit alors à une typologie des hauts lieux : tragiques, spirituels, géographiques, du souvenir, de la création, héraclitéens... J’ai aimé retrouver dans ces deux dernières catégories « les murs de la bastide de Nicolas de Staël, les salles silencieuses de l’appartement d’Anna Akhmatova » et « les parois des Calanques de Cassis » (Le cinquième jour)

Berezina, en convoquant l’histoire et la géographie, parle aussi de l’amitié, des rencontres, de la Russie, de Tolstoï bien sûr (Guerre et Paix), de ce qui donne un sens à la vie. Sylvain Tesson a trouvé le ton juste pour rendre compte sans lourdeur de cette équipée « en side-car avec Napoléon ». Deux cents pages bien rythmées que la critique a parfois jugées sévèrement ; pour ma part, comme Dominique et Keisha, j’ai apprécié la compagnie de ces fans d’Oural et de Russie, une « fine équipe ».

02/05/2017

Autour du monde

belgian art prize,2017,maarten vanden eynde,bozar,art,cultureLes finalistes du Belgian Art Prize (ancien prix de la Jeune Peinture Belge), exposent leurs œuvres récentes au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 28 mai. Un jury international a désigné Otobong Nkanga comme gagnante de cette édition 2017. Maarten Vanden Eynde a remporté le prix du public décerné par les visiteurs.

« La pratique artistique de Maarten Vanden Eynde mêle la sculpture, la photographie et l’installation, et est souvent liée au contexte. Du point de vue des changements suscités par la mondialisation, Vanden Eynde pose des questions sur l’évolution : qu’est-ce que le progrès ? Allons-nous de l’avant ? Où allons-nous ? Et pourquoi avançons-nous ? Ses œuvres se situent souvent à la limite du présent et du passé, anticipant l’avenir d’hier, ou revenant sur le passé de demain. »

belgian art prize,2017,maarten vanden eynde,bozar,art,culture« The Gadget est une version 3D en dentelle de la première bombe atomique, allusion au lien significatif entre coton et uranium. »

« L’installation Around the World, une bobine en forme de fusée, symbolise le rôle capital joué par le coton à l’échelle globale. » (40.015 kilomètres de coton y sont enroulés, léquivalent de la circonférence de la terre.)

 

A droite : © Maarten Vanden Eynden, Around The World, 2017
(Exposition Belgian Art Prize 2017) 

A gauche : © Maarten Vanden Eynden, The Gadget, 2017 (détail)
(Oeuvre présentée en face de l'entrée de l'exposition Yves Klein)

 

(Certains ont déjà critiqué ici l’augmentation des prix d’entrée aux expositions. En voulant m’approcher de la création monumentale de Maarten Vanden Eynde, superbement installée sous une verrière au bout d’un couloir, j’ai appris qu’il fallait pour cela débourser 6 €, en plus du ticket pour une autre exposition. En revanche, la brochure illustrée du BAP est distribuée gratuitement.)

01/05/2017

D'Yves à Yves Klein

Oui ? Non ? J’avoue que j’hésitais à visiter l’exposition « Yves Klein. Le théâtre du vide » au Palais des Beaux-Arts. Et puis je me suis souvenue de celle sur Daniel Buren, qui m’avait tout de même appris quelque chose, et j’y suis allée. Ils ont des points communs : le monochrome (Buren alterne avec du blanc), le travail dans l’espace, la rupture avec la tradition.

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Palais des Beaux-Arts de Bruxelles ou Bozar, 26.4.2017 (architecte : Victor Horta)

Près de la grande photo du Saut dans le vide au début du parcours, un photomontage qui fait bel effet au-dessus de l’entrée du bâtiment (photo ci-dessus, il est interdit d’en prendre à l’exposition), de jeunes malentendants suivaient les explications de leur guide en langue des signes, et j’ai partagé un moment leur silence. Yves Klein (1928 -1962) avait soigneusement préparé cette performance à Fontenay-les-Roses intitulée « Théâtre du Vide », sans prendre de risques puisqu’une couverture avait été tendue pour le recueillir et un matelas posé sur le trottoir.

De sa biographie résumée dans la première salle, accompagnée de photos de l’artiste français, je retiens surtout sa première passion : le judo – pour lui la « découverte par le corps humain d’un espace spirituel ». Quatrième dan du Kodokan, il l’a enseigné et a même écrit un livre sur « Les fondements du judo ». L’art n’est pas sa vocation première, il a aussi été libraire à Nice, entraîneur de chevaux en Irlande, mais dès 1949, il peint des monochromes.

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IKB 191, monochrome par Yves Klein, 1962 (Wikimédia Commons)

Son premier livre, Yves. Peintures, rassemble de petits rectangles de couleur unis où il a apposé simplement son prénom en guise de signature. Il trouvera son bonheur en mélangeant de la résine et des pigments purs. Avant de devenir ainsi le « bleu Yves Klein » certifié, le bleu outremer est pour lui la couleur du ciel, de l’espace, de l’infini. Lors d’une exposition à Paris en 1957, il procède à un lâcher de 1001 ballons bleus pour ouvrir la « révolution bleue ». Dans le cadre d’une exposition collective à Anvers en 1959 (Pol Bury y participait), il tient une conférence sur « l’évolution de l’art vers l’immatériel ».

Des vidéos font face à quelques monochromes plutôt lisses, à part le jaune qui présente une texture. Les éponges imbibées de son fameux bleu qu’il montre au début des années soixante illustrent son intérêt pour les reliefs et la perception du support. Une autre expérience l’occupe un certain temps : les peintures de feu « Le feu est bleu, or et rose aussi ». Des photos, des films de diverses performances – avec des flammes de gaz – accompagnent une série de peintures où le brun de la toile varie avec l’intensité de la brûlure.

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Yves Klein Untitled Shroud Anthropometry, (ANT SU 5), 1960 ca.
Dry pigment and synthetic resin on paper mounted on thin canvas, 77 x 50 cm © Yves Klein, ADAGP, Paris / SABAM, Bruxelles, 2017

Puis vient la salle des « anthropométries » : on peut y voir sur un petit écran le film (en noir et blanc) et des photos du « happening » de 1960 qui avait scandalisé à l’époque. Plusieurs modèles nues – femmes pinceaux – se sont enduites de couleur puis, sur les directives de l’artiste, dandy au nœud papillon, ont apposé leurs formes sur les toiles tendues aux murs et des papiers sur le sol, devant le public convié au spectacle. Quelques-unes sont exposées, des empreintes tantôt légères, tantôt fortes, bleues, bleu et or, roses, on y voit la trace des corps, d’un baiser. Je n’avais jamais vu ces « anthropométries » de près : une étape dans l’évolution de l’art manuel vers l’art conceptuel, qui occupe tant de place dans la création contemporaine. Et une expérience annonciatrice de lArt corporel.

Pierre Restany, critique d’art et son complice pour cette soirée, figure du Nouveau Réalisme, écrira dans un Manifeste : « Nous voilà dans le bain de l’expressivité directe jusqu’au cou et à quarante degrés au-dessus du zéro dada, sans complexe d’agressivité, sans volonté polémique caractérisée, sans autre prurit de justification que notre réalisme. Et ça travaille, positivement. » (L’aventure de l’art au XXe siècle, Chêne/Hachette, 1988)

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Miet Warlop, HORSE © DR/GR (Bozar)

Pendant l’exposition (jusqu’au 20 août), Bozar organise des performances « d’illustres artistes belges et internationaux ». Des vidéos dans une salle annexe présentent celles de deux Belges qui ont eu lieu le 28 mars dernier : « Horse » de Miet Warlop, (une jeune femme en robe rose et collants noirs chevauche un homme aux jambes nues chaussé de hauts talons et traverse ainsi les salles d’exposition, sur une musique de guitares et d’harmonica) et « Paint Explosions » de Pieter Van den Bosch (des explosions de noir, de jaune et de rouge), dans l’esprit provocateur de Klein. Le programme des prochaines « performances » prévues est donné sur le site de Bozar, avis aux amateurs.

Le parcours se termine par la grande salle des monochromes bleus – y compris un grand « tapis de sol » (ce n’est pas son titre, mais c’est à quoi j’ai pensé, quoique les gardiens veillent de près à ce qu’on n’y touche pas) – un ensemble qui m’a fait peu d’impression, d’autant plus que les peintures sont exposées sous verre. Le bleu, couleur froide, produit par lui-même de la distance. En passant devant ces « boîtes » transparentes, on y découvre son ombre, son reflet, pas de quoi s’attarder. Peut-être est-ce volontaire, me suis-je dit en regardant un petit film où on voit Yves Klein scruter l’espace vide d’une pièce aux murs blancs, la surface des parois, et y déplacer son ombre (lors de son exposition du Vide !)

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Couverture du livre sur l'exposition du vide (1958)
aux éditions Dilecta

Au bout de cette salle, une vitre de séparation donne sur l’exposition Pol Bury dont je vous ai parlé et qui m’a beaucoup plus intéressée que celle-ci pour laquelle, sans doute, il me manquait des clés de compréhension. Yves Klein, figure mythique de l’avant-garde parisienne des années 60, m’a paru surtout comme un metteur en scène. Sa marque déposée IKB, « International Klein Blue », et ses « actions » spectaculaires annoncent certaines voies de l’art contemporain.

29/04/2017

Mouvement

Pouillon Poche.jpg

 

« Tout artiste agissant a, dans sa mine de plomb, son pinceau, son burin, non seulement ce qui rattache son geste à son esprit, mais à sa mémoire. Le mouvement qui paraît spontané est vieux de dix ans ! de trente ans ! Dans l’art, tout est connaissance, labeur, patience, et ce qui peut surgir en un instant a mis des années à cheminer. »

Fernand Pouillon, Les pierres sauvages

27/04/2017

Pierres du Thoronet

Lire Les pierres sauvages (1964) de Fernand Pouillon, c’est entrer dans le journal d’un moine bâtisseur, le maître d’œuvre de l’abbaye du Thoronet, au XIIe siècle. Le ciel printanier de Provence alternait entre pluies et azur, par un temps moins froid que le 5 mars 1161 où celui-ci écrivait : « La pluie a pénétré nos habits, le gel a durci le lourd tissu de nos coules, figé nos barbes, raidi nos membres. » La coule, c’est la robe longue en laine blanche à capuchon que portent les moines cisterciens – l’ordre qu’il sert depuis trente ans.

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L’abbé de Notre-Dame-de-Florielle dans le diocèse de Fréjus l’a chargé de construire un nouveau monastère. Le maître va bâtir sur les terres de son cousin Raymond Bérenger, comte de Barcelone, dont ils dépendent, mais que son frère Hughes Balz lui dispute – voilà trois siècles que l’étoile d’argent, leur emblème familial, « brille sur la Provence. »

Le 13 mars, après avoir été attaqués par des voleurs, ils arrivent au Thoronet, « forêt sereine et grave, verte vallée, étroite et peu profonde, traversée par un ruisseau dont le cours, au lieu-dit, va vers le levant ». « L’emplacement du monastère est en pente douce vers le ruisseau ; j’ai immédiatement pensé que cette forme se prêterait à d’intéressantes dispositions de niveaux. » Le 16, le défrichement a commencé, onze frères convers (religieux non tonsurés, vivant séparés des moines) sont déjà installés sur place.

Fernand Pouillon a épousé le point de vue du moine qui note au fil des jours et des saints du calendrier non seulement les progrès et les problèmes du chantier, les faits, mais tous les états, les fulgurances parfois, de l'esprit bâtisseur : « Mon inquiétude égale mon impatience. Je ressens un doute, la création est comme un miracle, et le doute est conséquence de l’incertitude du miracle. »

C’est le maître d’œuvre qui fixe le règlement du travail, l’horaire, pour lesquels il exige une stricte obéissance, qu’il modifie en cas de nécessité. « Nous, moines cisterciens, ne sommes-nous pas comme ces pierres ? Arrachés au siècle, burinés et ciselés par la Règle, nos faces éclairées par la foi, marquées par nos luttes contre le démon ?… Entrez dans la pierre, et soyez vous-mêmes comme des pierres vivantes pour composer un édifice de saints prêtres. »

De ma visite à l’abbaye du Thoronet, il y a quelques années, me reste, parmi les impressions fortes ressenties alors, le choc de découvrir cette pierre lumineuse du Thoronet, sa couleur, sa texture, qu’on retrouve dans les éclats à terre autour du site. J’en avais ramené un morceau dans sa chambre à l’amie qui m’en avait parlé et rassemblait déjà ses dernières forces de vie. J’aurais aimé lui lire quelques pages de ce livre.

C’est cette pierre locale, malgré les difficultés qu’elle pose, que l’architecte a voulue pour le monastère : « Personne n’imagine encore que la rudesse, la difficulté de taille, l’irrégularité des pierres, seront le chant et l’accompagnement de notre abbaye ». Celle-ci, il la conçoit non comme un assemblage de bâtiments mais comme une sculpture, « dans un bloc plein, massif ». Aux trois dimensions s’ajoute une quatrième, « la trajectoire : perception de l’édifice dynamique » : l’œuvre « se transforme sans cesse par le déplacement du regard ».

A l’abbé de Notre-Dame-de-Florielle seul, il confie ses soucis, ses souffrances (une plaie à la jambe qu’il ne soigne guère), ses faiblesses. Heureusement, il peut compter sur Bernard, le frère abbé, et Benoît, le maître des travaux, mais lorsque des convers se révoltent, c’est à lui, le « patron », de punir et de rétablir l’ordre. « Toute ma vie, je fus plus maçon que moine, plus architecte que chrétien. » Dans son for intérieur, celui qui a construit sa première église en 1136 a le pressentiment que son voyage de bâtisseur s’achèvera au Thoronet.

Sur le Champ, le terre-plein où tout se prépare, des hommes précieux se présentent pour offrir leur savoir-faire : Paul, maître carrier ; Antime, forgeron ; Joseph, potier… Peu à peu treize frères de Notre-Dame-de-Fourvielle sont venus s’ajouter aux onze déjà sur place à son arrivée. Il faut prévoir des logements, des vivres, organiser l’avancée du chantier et la vie des hommes. Des accidents surviennent, des blessures, des morts. Il faut faire face. Lutter contre l’orgueil, exercer la patience, la persévérance, l’humilité. Travailler sur sa paillasse quand la fièvre l’y cloue, accepter même d’aller se reposer ailleurs.

Quand il rentre au Thoronet, c’est pour exposer sa méthode, partager enfin son dessin d’ensemble. L’abbé fait des remarques, interdit le clocher trop haut selon la Règle, conseille d’en réduire la hauteur ou de le supprimer. Or cette forme, le maître d’œuvre l’a vue dès son arrivée, il y tient, il convaincra – lors d’un discours extraordinaire.

Au lendemain de la mort d’un frère, l’abbé lui délègue frère Pierre, prieur de Notre-Dame-de-Florielle, « moine de (son) âge et d’une belle santé ». Il se révèle un ami, un collaborateur « délicat, perspicace ». Dès lors, la construction avance ; de page en page, l’abbaye prend forme sous nos yeux.

Fernand Pouillon, architecte et auteur, a conçu de nombreux bâtiments publics en France, notamment aux Sablettes (La Seyne-sur-Mer) où ce patrimoine du XXe siècle est conservé et où j’ai lu Les pierres sauvages, grâce à B. que je remercie. Il faudra retourner à l’abbaye du Thoronet avec ce beau récit nourri d’histoire et d’art, de foi et d’humanité.

25/04/2017

Comme un agneau

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« Peut-être que, si j’avais été plus fort, plus intelligent, j’aurais nagé jusqu’à un autre rivage et j’aurais essayé de vivre une autre vie, autrement, différemment. Mais pour les garçons comme moi qui ont toujours peur, qui ont vécu dans le tout et qui n’ont tout à coup rien, on retourne comme un agneau vers son prédateur. »

Nathacha Appanah, Tropique de la violence