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26/03/2018

Choses sur une table

L’exposition sur la nature morte espagnole au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar), Spanish Still Life, à visiter jusqu’au 27 mai prochain, permet de parcourir toute l’histoire de ce genre longtemps considéré comme mineur (imitatif, peu ambitieux, décoratif), du XVIe au XXe siècle. En Espagne, on l’appelle « bodegón », du nom de ces auberges ou tavernes de bas étage, réduites ici à une table ou à une étagère portant aliments et boissons.

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Juan Sánchez Cotán, Coing, chou, melon et concombre, Ca. 1602, The San Diego Museum of Art

A l’origine, explique le Guide du visiteur (source des citations), fruits et légumes sont présentés comme vus par la fenêtre, à l’exemple de ces Coing, chou, melon et concombre de Juan Sánchez Cotán : le peintre les dispose et suspend « dans le cadre d’une sorte de fenêtre ou à un linteau de pierre ». Sur un fond sombre, l’éclairage et le souci du détail descriptif leur donnent une présence quasi réelle.

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Juan van der Hamen y Léon, Nature morte : fruits et verres, Ca.1629 Huile sur toile 87,3 x 130,8 cm, Williams College Museum of Art

Le genre de la nature morte pâtit du manque de raison apparente à représenter des objets, au contraire de ce qui motive la peinture de sujets religieux ou historiques, voire de portraits. Pourtant, les peintres sont sollicités par ceux « qui y trouvent d’intéressants jeux visuels » et par les amateurs de toiles décoratives où des objets raffinés et des mets délicats se côtoient sur une table bien remplie. Juan van der Hamen y León (né en Espagne d’une famille flamande) est un spécialiste en la matière très prisé à la cour de Madrid.

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Diego Velázquez, Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, Ca. 1618 Huile sur toile 60 x 103.5 cm, National Gallery, London

Le Christ, dans la maison de Marthe et Marie, est relégué à l’arrière-plan de la peinture du jeune Diego Velázquez. A l’avant-plan, sur la table, un pilon, de l’ail, un piment, des poissons et deux œufs sur des assiettes attirent d’abord le regard. Montré depuis la cuisine où une jeune femme et une femme âgée sont au travail, le sujet religieux donne comme une dignité nouvelle aux aliments.

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Miguel de Pret, Dos racimos de uvas con una mosca, 1630-1644, Museo del Prado, Madrid

Parmi les fruits, les raisins réclament beaucoup d’habileté de l’artiste pour rendre leur éclat, la pruine. Deux petites toiles de Miguel de Pret côte à côte montrent des grappes de raisins blancs qui occupent à elles seules l’espace de la toile. La Nature morte aux raisins, pommes et prunes de Juan de Espinosa, plus recherchée, illustre la présentation traditionnelle du genre, sur le bois d’une table, ainsi que la Nature morte avec pains tresses de Francisco de Palacios.

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Anonyme espagnol, Nature morte aux livres et au sablier, vers 1635-1640, huile sur toile, Staatliche Museen zu Berlin

Les livres peuvent suffire à incarner un univers, en compagnie d’un sablier et d’une plume plongée dans l’encrier : cette nature morte anonyme rend hommage à l’activité intellectuelle. Dans Le songe du gentilhomme, une grande toile signée Antonio de Pereda, maître du baroque, la nature morte devient « vanité », invitation à réfléchir sur « le caractère fugace et illusoire des choses », comme l’illustre le crâne sur le livre ouvert. Au-dessus de cet amas de richesses, un ange rappelle au rêveur la futilité des biens terrestres par rapport à l’éternité. Même message dans la belle Allégorie du Salut de Juan de Valdés Leal.

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Antonio de Pereda, Le Songe du gentilhomme, vers 1640, huile sur toile 152 × 217 cm, Académie San Fernando, Madrid

On revient à la vie dans la salle d’angle consacrée aux « fleurs et cuisines ». Tomás Hiepes excelle dans la représentation de fruits et de fleurs sur une table : bouquet, plantes en pot ou cache-pot de céramique au joli décor. Francisco Barrera s’inspire de gravures flamandes ou italiennes en incluant des figures allégoriques. Dans L’Eté, la surabondance des motifs permet d’observer là un chat intéressé par la volaille, ici différentes sortes de pains avec à l’arrière-plan des paysans dans un champ de blé, entre autres.

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Tomás Hiepes, Nature morte avec fruits et pots de fleurs de Manises, 1654, huile sur toile, Collection Arango

Cette fois, on célèbre les nourritures terrestres et parmi elles, la viande, le gibier, les poissons morts rendus avec réalisme – ce ne sont pas mes sujets de prédilection. Mais j’ai admiré ce Dindon mort de Goya. Ses natures mortes étaient accrochées dans sa propre maison et sont restées longtemps dans sa famille, des « visions très rapprochées d’animaux morts, exécutées avec une touche enlevée, violente, très éloignée de la minutie habituellement déployée par les spécialistes du genre ». Peintes pendant l’invasion napoléonienne, elles illustrent à leur manière le tragique de la guerre.

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Francisco de Goya, Dindon mort, 1808-1812, huile sur toile, Musée national du Prado, Madrid

J’aime ces natures mortes où une porcelaine délicate, l’éclat d’un cuivre suffisent à conjuguer la sensualité et l’esthétique (ci-dessous). Dans une grande composition de Francisco de Zurbarán, La Vierge enfant endormie, voyez près d’elle ces fleurs dans un pot évasé. Ou cette tasse et sa soucoupe fleuries dans la Nature morte aux friandises de Pedro de Peralta.

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Luis Egidio Melendez, Nature morte avec service de chocolat et brioches, 1770, huile sur toile, Musée national du Prado, Madrid

Trompe-l’œil, branches de cerisiers, ustensiles de cuisine, garde-manger, chacun peut trouver quelque chose d’intéressant dans ces incarnations variées de la nature morte espagnole. Puis on aborde le XXe siècle : la nature morte n’est pas morte mais elle se transforme, s’éloigne de la volonté de représenter pour incarner la nouveauté picturale, avec Picasso, Maria Blanchard, Dalí, Miró

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© Miquel Barceló, Le grand dîner espagnol, 1985, technique mixte sur toile, Musée national Centre d’art Reine Sofía, Madrid
(détail ci-dessous)

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Le grand dîner espagnol de Miquel Barceló offre une belle conclusion à ce parcours parmi des peintres connus et moins connus : sa matière épaisse qui prend la lumière, les couleurs de terre, les jaunes et les blancs font ressentir avec force ce qu’est avant tout ou après tout la nature morte : de la peinture.

24/03/2018

Charisme

les-hommes-du-president-affiche.jpg« Spielberg met ici en scène le prequel du « Watergate », dans un style d’un classicisme hollywoodien à la Pollack. C’est, d’une part, le récit palpitant d’un bras de fer entre le pouvoir exécutif et la presse. Et d’autre part, c’est la trajectoire d’une femme, que les circonstances conduisent à un choix douloureux : être fidèle à ses amis ou assumer sa responsabilité.

Spielberg Pentagon-Papers.jpgPar leur charisme, l’ampleur de la carrière, l’amour du public, Meryl Streep et Tom Hanks sont les héritiers des grands acteurs de l’âge d’or hollywoodien, la Katharine Hepburn et le James Stewart de notre époque. Ils jouent à l’ancienne mais avec leur modernité et leur profondeur, ils emportent jusqu’à aujourd’hui toute une tradition, une expérience, un idéal qui vient de Capra et communiquent la nature de leur personnage, sans avoir recours aux mots. »

Fernand Denis, "Pentagon Papers" : L'hommage de Spielberg au journalisme, La Libre Belgique, 24/1/2018

22/03/2018

Liberté de la presse

On peut aller voir un film pour un formidable duo d’acteurs – en l’occurrence, Meryl Streep et Tom Hanks – et sortir du cinéma emballé par un puissant éloge de la liberté de la presse, ou bien l’inverse. Dans The Post (diffusé chez nous sous le titre Pentagon Papers, au Québec, Le Post, tout simplement), Spielberg raconte avec l’art et le fini qu’on lui connaît ces jours historiques pour le journal The Washington Post, en 1971. 

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Ecœuré par les mensonges du gouvernement américain sur ses succès militaires au Vietnam, un analyste militaire est à l’origine du dévoilement de ces archives confidentielles du Pentagone : une étude sur les avancées réelles de la guerre au Vietnam dont plusieurs présidents américains, successivement, n’ont pas tenu compte, prolongeant le mensonge d’Etat et l’envoi de jeunes soldats, toujours plus nombreux, dans le bourbier vietnamien.

C’est le New York Times qui publie en primeur ces documents secrets à la une, mais très vite, une injonction de la justice à la demande de Nixon lui interdit de continuer à porter ainsi atteinte à l’image des Etats-Unis. Le rédacteur en chef du Post, Ben Bradlee (interprété par Tom Hanks) y voit une occasion inespérée pour un journal à l’audience plus limitée et qui cherche de nouveaux moyens financiers pour se développer : il voudrait persuader la directrice du journal, Katharine Graham (interprétée par Meryl Streep) de publier ces « Pentagon Papers » s’il arrive à mettre la main dessus. Elle hésite d’autant plus qu’elle est stressée par l’entrée en bourse imminente du Post, groupe familial dont elle a pris la direction après le suicide de son mari.

Au comité d’administration, les conseillers sont nombreux à préférer la prudence, surtout en ces circonstances où il vaudrait mieux ne pas affoler les banquiers. Spielberg filme à de nombreuses reprises la directrice du Post entourée d’hommes en costume et cravate, seule présence féminine dans un monde majoritairement masculin – il fallait du cran. Certains n’hésitent pas à la mettre en cause, à dévaloriser ses compétences, d’autant plus qu’elle est arrivée à son poste parce qu’elle était l’épouse du directeur précédent.

Plusieurs scènes montrent bien l’attention de Spielberg à cette question du genre : lorsqu’elle fait son discours pour l’entrée officielle en bourse ; lorsqu’elle donne une réception et se retire avec les dames à l’heure où celles-ci laissent les messieurs discuter entre eux ; lorsqu’elle quitte le tribunal à la fin, après que le Post et le New York Times ont gagné devant la Cour Suprême des Etats-Unis – laissant le patron du New York Times pavoiser devant les micros des journalistes, la patronne du Washington Post descend les marches de son côté, entre de nombreuses jeunes filles levant vers elle un regard admiratif.

Le thème majeur du film est la liberté de la presse, et en particulier, la liberté de critiquer la politique gouvernementale. Le début du film illustre parfaitement le décalage entre la réalité du terrain (les soldats morts au Vietnam) et le discours de propagande des responsables politiques, pour le prétendu bien du pays, alors même qu’ils viennent d’être informés de défaites calamiteuses.

Spielberg montre la proximité entre les journalistes et la sphère politique : la directrice du Post considère Robert McNamara comme un ami. Quand son rédacteur en chef soulève la question de son indépendance réelle, elle riposte en lui rappelant ses propres liens avec le président Kennedy et sa femme. Le film souligne également le rôle crucial de la justice pour protéger les droits des uns et des autres. Désobéir à l’injonction d’un magistrat peut conduire en prison, le journal risque gros dans l’aventure – et tous ses employés. Spielberg a construit « un haletant suspense uniquement avec des discussions, des réunions et des échanges téléphoniques » (Marcos Uzal, Libération)

Pentagon Papers a été présenté comme un film « anti-Trump » : Tom Hanks est un opposant notoire au président actuel des Etats-Unis, celui-ci n’a pas hésité à dévaloriser la réputation de Meryl Streep, récemment récompensée par un Oscar pour son premier rôle dans The Post. Le journalisme est un métier de passion, c’est ce qu’incarnent parfaitement Meryl Streep et Tom Hanks dans les rôles principaux, et aussi Bob Odenkirk dans le rôle de Ben Bagdikian décidé à tout risquer pour cette cause juste, comme Matthew Rhys dans celui de Daniel Ellsberg, le lanceur d’alerte.

Où en est la grande presse presque cinquante ans plus tard ? Quelle est son indépendance par rapport aux gouvernants dont elle ne fait trop souvent que répéter le discours, au détriment de l’analyse et de la critique ? On mesure aussi, devant les superbes images des salles de rédaction, de la composition des articles au plomb, de l’impression, des rotatives, de l’empaquetage, à quel point le travail technique a changé, sans parler du recul actuel de la presse papier au profit du numérique.

Pentagon Papers de Spielberg, qui nous plonge littéralement dans l’époque et le décor des années septante, m’a passionnée de bout en bout. Je laisse la conclusion à Armelle Barguillet : « Ce film tombe au bon moment pour deux raisons : primo, il rend compte du devoir de vérité d’une presse indépendante et courageuse ; secundo, il se glisse dans l’actuel débat féministe sur les inégalités de traitement faites aux femmes, les humiliations quotidiennes qu’elles subissent en affirmant leurs convictions, leur intelligence et leur perspicacité, y compris dans les décisions historiques de la nation. » (La Plume et l’Image)

20/03/2018

Ruine-de-Rome

reeves,hubert,j'ai vu une fleur sauvage,l'herbier de malicorne,fleurs,botanique,culture,cymbalaire,linaire,ruine-de-rome« Les vieux murs de pierre de Malicorne sont couverts d’une attendrissante petite plante avec une fleur bicolore mauve et jaune, nommée Linaire cymbalaire ou Cymbalaire des murs. Elle porte aussi le nom de Ruine-de-Rome, ce qui laisse deviner son efficacité à escalader les pierres érigées et à couvrir d’immenses surfaces. »

Hubert Reeves, J’ai vu une fleur sauvage

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Photos © Patricia Aubertin (merci).

Je vous invite à découvrir un "simple herbier" sur son beau site intitulé "Un regard sur la nature", en compagnie des arbres, des oiseaux, des jeux d'eau et des saisons.

19/03/2018

L'herbier de Reeves

Depuis son passage à La Grande Librairie, où il a fait l’éloge de la Ruine-de-Rome que j’aime tant, j’étais curieuse de lire J’ai vu une fleur sauvage de Hubert Reeves. Le titre vient d’un haïku :

« J’ai vu une fleur sauvage
Quand j’ai su son nom
Je l’ai trouvée plus belle ».

C’est autour de sa vieille ferme de Malicorne (en Puisaye, Bourgogne – la région natale de Colette) qu’il a observé « la beauté du monde » dans un domaine acquis pour « vivre auprès de grands arbres » en ce qui le concerne, où sa seconde épouse a pu exercer son goût de la restauration pour « faire de cette propriété un lieu d’amitiés et d’échanges ».

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Source : http://www.gerbeaud.com/livres/j-ai-vu-une-fleur-sauvage-...

L’astro-physicien franco-canadien, vulgarisateur exceptionnel, s’est engagé depuis longtemps en faveur de l’écologie. « L’herbier de Malicorne » (sous-titre) est un florilège au sens étymologique, suivi de « Propos botaniques ». Des photos de Patricia Aubertin accompagnent ses textes sur ces fleurs sauvages, « des splendeurs à portée de chacun mais que l’on peut piétiner toute sa vie sans jamais se pencher pour les admirer ». Les fleurs ne se trouvant pas à hauteur des yeux dans la nature ; au moins deux photos par espèce les montrent de manière à ce que le lecteur puisse les identifier à son tour. En principe, près de 600 photographies devraient être accessibles sur www.herbier-hubert-reeves.fr, adresse apparemment obsolète.

Reeves consacre deux, trois pages à chacune des fleurs de son herbier, présentées par ordre alphabétique, de l’Anémone Sylvie à la Vesce sauvage. Ce sont de petits récits personnels plus que des descriptions botaniques, où l’auteur raconte ses rencontres : un lieu, une saison, des circonstances particulières. Il s’émerveille de leur apparition à tel ou tel moment de l’année, vante leur beauté et parfois leurs propriétés, leur génie reproductif – « de la haute technologie végétale » –, prend plaisir à rapporter une légende ou une anecdote.

C’est dans les Alpes que j’ai appris à mieux observer les fleurs pour les distinguer les unes des autres, ce qui est plus facile avec les grandes qu’avec les petites. Pour soutenir l’effort de la montée, rien de tel que d’observer ce qui pousse au bord du chemin, et le but une fois atteint, quel plaisir de découvrir les fleurs alpines si éclatantes ! Aussi ai-je beaucoup aimé me promener à Malicorne en compagnie d’Hubert Reeves et l’écouter parler tantôt de fleurs que je connais ou croyais connaître, tantôt de belles inconnues.

« L’Arum tacheté, piège fatal » : nous avons tous vu des arums blancs chez les fleuristes, c’est assez facile de reconnaître la fleur de celui-ci, « également nommé Gouet », qui prospère dans les sous-bois humides au début du printemps, avec des feuilles qui ressemblent à celles des épinards, parfois tachetées de noir. Le « piège » qui assure sa pollinisation est remarquablement astucieux. Pour ma part, ce qui m’a réjouie, c’est d’enfin identifier ces ravissantes petites grappes de baies rouges « hautement toxiques » souvent observées en chemin.

Connaissez-vous l’origine du velcro ? « Vel » pour velours, « cro » pour crochets ? Reeves explique comment son inventeur s’est inspiré de la Grande Bardane, « du Velcro végétal ». Cherchez-vous « un remède à la fièvre amoureuse » ? Avez-vous déjà observé la Cucullie ? Les appellations des fleurs sont une autre joyeuse entrée dans leur univers : « La Cardère sauvage, cabaret des oiseaux », « La Lunaire annuelle, monnaie du pape ». Reeves invente parfois de jolis surnoms : « Le Mouron rouge, un petit Zorro », « La Reine-des-prés, aspirine végétale ».

Dans « Propos botaniques », Hubert Reeves aborde une vingtaine de sujets liés à l’observation des fleurs d’une façon plus scientifique mais toujours accessible. Il montre l’évolution de notre regard sur les plantes grâce aux observations des botanistes. On a découvert leur perception et leur adaptation à l’environnement, leurs façons de communiquer, leur vie sociale complexe : « les plantes sont en train de gagner des places dans l’échelle de la complexité du vivant ».

L’histoire végétale de la Terre, il la résume en trois ères d’environ deux cents millions d’années : l’ère des fougères, la plus ancienne ; l’ère des conifères ; l’ère des plantes à fleurs, qui a débuté « il y a un peu moins de 180 millions d’années ». Grâce à l’obliquité de la Terre, dont l’axe est légèrement incliné par rapport à celui du soleil, nous connaissons différentes saisons et les variations des feuillages et des fleurs qui leur correspondent.

Enfin, sans insectes, pas de pollinisation ! Reeves observe et déplore la raréfaction des papillons en quelques décennies, la biodiversité en baisse. Il soutient le projet des « Oasis Nature », déjà plus de six cents, en France, en Belgique et au Québec, présentées sur le site Humanité et biodiversité. Malicorne en fait partie et c’est aussi le titre qu’il a donné, en 1990, à ses « Réflexions d’un observateur de la nature ».

Il y a quelques jours, Hubert Reeves a reçu le grade de grand officier de l’Ordre national du Québec : « Dans son discours de réception, M. Reeves a notamment relaté que c’est sa grand-mère qui lui avait donné le goût de devenir un conteur, de susciter l’intérêt de ses interlocuteurs. » (Radio-Canada) J’ai vu une fleur sauvage encourage à admirer les étoiles sur la terre comme au ciel.

17/03/2018

Double

Patti Smith Just Kids Folio.jpg

 

« Ensemble, nous riions des enfants que nous avions été ; nous jugions que j’avais été une méchante fille qui s’efforçait d’être gentille, et lui un gentil garçon qui s’efforçait d’être méchant. Au fil des années, ces rôles allaient s’inverser, puis s’inverser de nouveau, jusqu’à ce que nous arrivions à accepter notre nature double et à nous mettre en paix avec l’idée que nous renfermions des principes opposés, la lumière et l’obscurité. »

Patti Smith, Just Kids

15/03/2018

Patti et Robert

En refermant Just Kids de Patti Smith (2010, traduit de l’américain par Héloïse Esquié), on quitte le couple fabuleux qu’elle formait avec Robert Mapplethorpe, « artiste et muse, un rôle qui était pour nous interchangeable ». Elle a tenu la promesse d’écrire leur histoire.

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Patricia, l’aînée de quatre enfants, ne voulait ni grandir, ni mettre un tee-shirt quand les garçons étaient torse nu. L’amour des livres lui donne vite l’idée « d’écrire un jour un livre ». Une excursion au musée des Beaux-Arts de Philadelphie avec ses parents est une autre expérience fondatrice : la gamine de douze ans « tout en bras et en jambes qui se traînait derrière les autres » se sent transformée, « bouleversée par la révélation que les êtres humains créent de l’art et qu’être artiste, c’est voir ce que les autres ne peuvent voir. »

« Les souffrances liées à la condition d’artiste, je ne les craignais pas, mais je redoutais terriblement de n’être pas appelée. » Objet de moqueries au lycée, elle trouve un refuge dans les livres et le rock en roll, « le salut adolescent en 1961 ». Elle dessine, danse, écrit des poèmes. Elle rêve « d’entrer dans la fraternité des artistes », de vivre comme Frida Kahlo avec Diego Rivera, « de rencontrer un artiste pour l’aimer, le soutenir et travailler à ses côtés. »

Elle est née un lundi de 1946, Robert Mapplethorpe aussi. Le troisième de six enfants dans une famille bourgeoise catholique était « un petit garçon espiègle dont la jeunesse insouciante se nuançait délicatement d’une fascination pour la beauté. » Passionné de coloriage, dessinateur-né, il fabriquait des bijoux pour sa mère – toute sa vie il portera des colliers. Dans sa famille, « on ne parlait ni ne lisait beaucoup, et on ne partageait pas ses émotions les plus intimes. » A Patti, il disait : « Ma famille, c’est toi. »

Tombée enceinte en 1966, Patti Smith décide de faire face seule, est renvoyée de la fac. Les voisins traitant ses parents « comme s’ils cachaient une criminelle », elle se réfugie dans une famille d’accueil. A l’hôpital, les infirmières se montrent « cruelles et insensibles » envers « la fille de Dracula » aux longs cheveux noirs. Son enfant naît « le jour de l’anniversaire du bombardement de Guernica » et elle pense à la mère qui pleure un bébé mort dans les bras sur le tableau – ses bras sont vides, elle pleure, mais son enfant va vivre, il ne manquera de rien dans sa famille d’adoption. En rentrant à la maison, elle s’achète un long imperméable noir.

Se consolant avec Rimbaud (elle a fauché les Illuminations à l’étal d’un bouquiniste), elle prépare son plan : quitter Camden, travailler, gagner assez pour rejoindre des amis à Brooklyn. A vingt ans, elle prend le bus pour Philadelphie puis New York, un lundi de juillet, « un bon jour » pour cette superstitieuse. « Personne ne m’attendait. Tout m’attendait. »

Ses amis ont déménagé. Le nouveau locataire lui désigne la chambre du colocataire qui a peut-être leur adresse : « Sur un lit en métal très simple, un garçon était couché. Pâle et mince, avec des masses de boucles brunes, il dormait torse nu, des colliers de perles autour du cou. J’ai attendu. Il a ouvert les yeux et souri. » Il la conduit jusqu’à leur nouveau domicile, ils ne sont pas là. Elle les attend et s’endort sur leur perron de brique rouge.

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Patti et Robert (Source : https://illusion.scene360.com/art/91031/robert-mapplethor... )

C’est le début de la débrouille, du vagabondage d’un parc à l’autre, des nuits dehors, de la faim. Un Cherokee à la peau noire, Saint, la guide vers des endroits où trouver à manger. Ils dorment chacun de leur côté, se retrouvent pour manger, parler. Un jour, il disparaît. Elle cherche du boulot. Dans la « communauté errante » d’East Village, elle se sent en sécurité, prend une douche de temps à autre chez une connaissance et se répète les mots de Saint : « Je suis libre, je suis libre. » Cet été-là, elle rencontre Robert Mapplethorpe.

Caissière dans un magasin au nord de Manhattan, au rayon des bijoux et de l’artisanat ethnique, elle convoite « un modeste collier de Perse » qui ressemble à un scapulaire ancien, 18 dollars, trop cher. Un client en chemise blanche et cravate l’achète, c’est le colocataire qui l’avait guidée, métamorphosé. Après avoir emballé le collier persan, elle le lui tend et lâche spontanément : « Ne le donne à aucune autre fille qu’à moi. » Elle est gênée, mais Robert sourit : « Promis. »

Le garçon de Brooklyn la croise à nouveau un jour où elle a accepté l’invitation à dîner d’un barbu trop insistant. Ne sachant comment lui échapper, elle aperçoit le jeune homme aux colliers de perles indiennes et court vers lui : « Tu veux bien faire semblant d’être mon mec ? » Robert est en plein trip de LSD, ce qu’elle ignore, ils s’en vont et finissent la nuit chez un ancien colocataire en vacances dont il trouve la clé cachée. Il lui montre ses dessins entreposés là-bas.

« Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, nous sommes restés ensemble, ne nous quittant que pour aller travailler. Pas un mot ne fut prononcé ; ce fut tout bonnement un accord tacite. » Patti et Robert se sont trouvés, ils vont se transformer au contact l’un de l’autre, fidèles à leur vocation artistique, s’encourageant, s’acceptant tels qu’ils sont. La vie de bohème n’est pas une sinécure, mais ils travaillent, ils s’aiment. Son vocabulaire poétique et le vocabulaire visuel de Robert se dirigent vers des destinations différentes, il est plus ambitieux qu’elle, mais ces « enfants sauvages et fous » vont réaliser leur rêve.

Patti a besoin d’une chambre pour travailler, Robert est de plus en plus attiré par les homosexuels. Ils deviennent eux-mêmes. Amants puis amis, ils ont besoin l’un de l’autre : « Patti, personne ne voit comme toi et moi. » Ils parviennent à louer une chambre au Chelsea Hôtel. Elle le pousse à prendre des photos lui-même au lieu d’en découper pour ses collages dans des magazines porno, lui l’encourage à dire ses poèmes en public, à chanter. Patti Smith veut être poète, pas chanteuse – « L’un n’empêche pas l’autre », réplique Robert. Et il en sera ainsi.

Il gagne le premier de l’argent avec son art, photographie des fleurs et des corps. Elle écrit des articles pour des magazines rock, prend exemple sur les critiques d’art de Baudelaire. La Poésie reste son cap : « Je voulais insuffler dans le mot écrit l’immédiateté et l’attaque frontale du rock and roll. » Pour tous les deux, les rencontres, les relations, d’autres amours sont autant de balises pour avancer. Ils se quittent en 1972, quand Robert rencontre Sam Wagstaff qui va lui apporter tous les appuis nécessaires. Une autre vie commence : « Ensemble, séparément ».

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A écouter sur https://www.youtube.com/watch?v=S5pU1LPpyfQ

Mapplethorpe choque en montrant des actes sexuels « extrêmes » comme des œuvres d’art, elle ne le comprend pas toujours, mais bien son désir « de produire quelque chose que personne n’avait fait avant lui ». Elle lui fait entièrement confiance, le soutient inconditionnellement dans sa recherche de la lumière et du noir ; elle ne se drogue pas mais ose essayer des substances sous sa protection. De son côté, elle monte son groupe de rock, fait appel à lui pour les pochettes de ses albums.

Des photos d’eux en noir et blanc, la plupart de Mapplethorpe, jalonnent Just Kids, devenu le livre culte d’une époque. Fin 1986, quand elle porte son deuxième enfant du guitariste Fred « Sonic » Smith, épousé en 1980, elle apprend que Robert souffre du sida, Sam aussi. Ils en mourront. « Pourquoi ne puis-je écrire des mots qui réveilleraient les morts ? »

10/03/2018

Contempler

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Alain Corbin, Histoire du silence

08/03/2018

Tous les silences

Histoire du silence, de la Renaissance à nos jours : d’emblée, Alain Corbin présente le silence comme « presque oublié » aujourd’hui, voire objet de crainte, alors que dans le passé, « les hommes d’Occident goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. » Celui-ci était « la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. » L’évoquer dans cet essai « peut contribuer à réapprendre à faire silence, c’est-à-dire à être soi. » (Prélude)

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Fernand Khnopff, Du silence, pastel sur papier, 1890
Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Corbin se tourne vers la peinture, vers la littérature surtout. Il se réfère souvent au Monde du silence de Max Picard. Les lieux intimes privilégient le silence, « un bruit doux, léger, continu et anonyme ». Les maisons et les intérieurs peints par Hopper l’expriment, comme certaines demeures décrites dans les romans. Les objets y « parlent silencieusement à l’âme ». Le chat en particulier « sait habiter le silence qu’il semble symboliser. » Tout différents sont le silence d’une église ou celui d’une prison.

Pour décrire les « silences de la nature », l’auteur convoque l’hiver, la nuit, la lune, les canaux et les déserts, la montagne et la haute mer, la forêt, la campagne, les villes de province au XIXe siècle. Difficile d’échapper à l’énumération pour présenter cet essai qui cherche à nommer tous les silences ou toutes les conditions qui lui sont propices. Aux XVIe et XVIIe siècles, le silence est indispensable pour entrer en relation avec Dieu, les mystiques en témoignent et aussi les ordres silencieux comme celui des Chartreux.

Quelques peintures, au milieu de l’essai, l’illustrent magnifiquement, comme « Le silence » de Fernand Khnopff, « Les Yeux clos » d’Odilon Redon ou « Saint Joseph charpentier » de Georges de La Tour. Corbin commente en particulier le silence du père adoptif de Jésus dans les Ecritures. Il consacre des pages intéressantes à la peinture, à son « éloquence muette », au regard de « contemplation fervente » des Anciens sur les images, notamment sur les « vanités », alors que le nôtre se limite souvent « à une réflexion d’ordre esthétique ».

« La langue de l’âme est le silence », écrit Alain Corbin, citant à l’appui Maeterlinck, Hugo, Claudel, Mauriac (les multiples silences dans Thérèse Desqueyroux), entre autres. Il existe aussi des « tactiques du silence » : se taire, ne pas parler de soi, ne pas se plaindre, c’est une vertu, un art même. Homme de cour, du jésuite Baltasar Gracián, traduit en français en 1684, a été le grand classique de la meilleure éducation au XVIIe siècle ; d’autres « arts de se taire » ont paru à cette époque dans le but de « former l’honnête homme à la française ».

Il existe tant de sortes de silences : celui-ci peut exprimer la prudence ou la patience, la timidité ou l’ignorance. Le silence invite à l’écoute, exprime le respect, signale la maîtrise de soi – être capable de faire silence appartient au code des bonnes manières. Il fait partie de l’art de la conversation quand il permet la réflexion et l’échange. Il appartient aux amants, aux amis qui se taisent ensemble.

Mais le silence détruit quand il est refus de l’échange, quand dans un couple, par exemple, on n’a plus rien à se dire ou qu’on ne veut plus se parler. Dans un « postlude » intitulé « Le tragique du silence », Alain Corbin évoque le silence de Dieu, qui peut paraître indifférent aux malheurs du monde, et la peur du silence qui est fuite de l’intériorité.

Tous les silences ont droit de cité dans cet essai et cette volonté de les inventorier, jusqu’au silence de la mort et de la tombe, m’a semblé parfois sa limite. Ce sont les séquences plus approfondies que j’ai préférées dans Histoire du silence. De multiples citations y invitent à la lecture. L’objectif est atteint : Alain Corbin rappelle comment le silence a été et reste une richesse, une vertu, une force.

L’auteur est conscient de n’avoir fait qu’esquisser le sujet : « J’ai voulu montrer l’importance qu’avait le silence, et les richesses qu’on a peut-être perdues. J’aimerais que le lecteur s’interroge et se dise : tiens, ces gens n’étaient pas comme nous. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les randonneurs, les moines, des amoureux contemplatifs, des écrivains et des adeptes de la méditation à savoir écouter le silence... » (Le Point)

06/03/2018

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Schjerfbeck à son chevalet photo.jpg« Je ne suis rien, absolument rien, tout ce que je désire faire, c’est peindre, chercher. – Ce doit être ceci qui fait la grandeur des peintres, de sorte qu’ils ne vieillissent jamais: le fait qu’il y a toujours encore quelque chose à conquérir. »

Helene Schjerfbeck

André Hirt, Ce rien que moi dur et glacial, Encre marine, 2012

 

Helene Schjerfbeck à son chevalet chez elle à Tammisaari (1937).
Photo H. Holmström FNG/CAA, collection Gösta Stenman