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22/04/2017

Cela remue

« Regardez bien comme cela remue, comme cela fléchit, éPol Bury (74).JPGcoutez comme cela grince, comme cela grogne, comme cela geint, entendez bien comme ça remue, pas beaucoup, un tout petit peu, ça bouge à peine et ça s’arrête et ça rebouge. »

Eugène Ionesco

Pol Bury. Time in motion,
Bozar, Bruxelles, 23 février > 4 juin 2017

 

© Pol Bury, 74 Sphères sur un plan, 1979, Cuivre/moteur électrique,
Collection particulière, Belgique

 

20/04/2017

Le tempo de Pol Bury

Devant les sculptures en mouvement de Pol Bury (1922-2005), rien ne se passe si vous ne vous arrêtez pas. Le comble de son art cinétique, c’est qu’il nous immobilise devant l’œuvre : le temps d’attendre, d’observer, de guetter le frémissement d’un fil, d’une boule ou d’un cylindre. L’exposition « Pol Bury. Time in motion » au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (jusqu’au 4 juin) retrace tout le parcours de l’artiste belge, dont on ne connaît souvent que la part la plus célèbre : ses fontaines mobiles à Bruxelles, Paris ou New York.

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© Pol Bury, Fontaine installée pour l'exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles

Sous l’influence d’Achille Chavée, poète, avocat et anarchiste, cet artiste né dans le Hainaut fait ses débuts de peintre dans la veine surréaliste, comme l’illustre bien La serrure inspirée par Magritte, puis fréquente CoBrA, évolue vers l’abstraction. Jignorais que Pol Bury avait commencé par peindre, Bozar offre une vision très complète de son oeuvre, je ne pourrai parler de tout. Les « Compositions » montrent d’abord des entrelacements, des superpositions, mais par la suite il travaillera surtout des formes géométriques.

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Vue partielle de la deuxième salle (Bozar)

Une exposition de Calder, en 1950, l’entraîne sur une toute nouvelle voie, celle des « Plans mobiles », des « Multiplans » et des « Girouettes ». Finis les aplats de couleurs sur toile, Pol Bury se met à construire des objets composés de panneaux colorés qui pivotent. Au début, le spectateur peut les faire bouger lui-même – le plus souvent, il s’amuse à le faire à toute vitesse – puis Bury décide d’y ajouter un moteur à propulsion électrique qui suscite un mouvement très lent. C’est lui qui décide du tempo, le spectateur n’a plus qu’à regarder.

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© Pol Bury, Multiplans (1957), Bois peint (détail)

Ni peintre ni sculpteur au sens traditionnel, Pol Bury signe en 1953 le manifeste du Spatialisme « dont les éléments essentiels sont le temps, la durée et le mouvement » (Guide du visiteur). A la recherche de nouvelles techniques, il vise un art plus démocratique qui s’intègre dans la vie quotidienne. Comme il le raconte avec humour, il ne s’approvisionne plus dans les magasins de « matériel pour artistes » mais dans les quincailleries où on lui demande souvent : « C’est pour quoi faire ? »

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© Pol Bury, Mélangeur, 1967, Bois teinté/moteur électrique

Pol Bury est non seulement polyvalent, artiste et bricoleur, mais il est aussi très facétieux et donne libre cours à son côté potache dans son travail d’illustrateur au Daily Bûl, revue et maison d’édition qu’il fonde en 1957 à La Louvière avec André Balthazar : L’art à bicyclette et la révolution à cheval, L’Art inopiné dans les collections publiques, entre autres. « A l’instar des discours incendiaires, la poésie a toujours la boîte d’allumettes en poche. » (Pol Bury)

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© Pol Bury, 1682 Points blancs, 1973, Bois teinté en noir/fil de nylon/moteur électrique, Collection privée, Bruxelles (détail)

Apparaissent alors les points blancs, qui s’agitent au bout de leur fil de manière imprévisible et aléatoire sur un fond noir, blanc, parfois rouge. Ses œuvres portent des titres souvent descriptifs (865 points), parfois suggestifs (Erectiles). La série « Ponctuation » consiste en panneaux perforés superposés où le mouvement modifie les virgules, apostrophes – ou phases de la lune, comme écrit Roger Pierre Turine – dans les petits cercles ouverts, et quelquefois la lumière (Ponctuation lumineuse). 

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© Pol Bury, Ponctuation 380, 1960, Masonite peint/moteur électrique, Kunstmuseum Krefeld

Si Pol Bury dispose dans l’espace des formes géométriques, en métal ou en bois, le mouvement lent et aléatoire auquel il les soumet introduit une autre dimension, celle de la durée, du temps. Il fait à la fois voir et percevoir ce que produisent le déplacement, suivi de la vibration pour les œuvres à fils, et le retour à l’immobilité. Dans quelques œuvres exposées, ce sont des tiges en métal martelé qu’il fait bouger, un jeu d’arabesques.

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© Pol Bury, 134 Chevilles de chêne sur fond de chêne, 1964, bois/moteur, Collection ?, Cologne (détail)

« Les déboulés de Pol Bury », titrait Roger Pierre Turine dans La Libre. Certains perdent la boule, Pol Bury la trouve, si j’ose dire, en la plaçant sur un plan incliné où elle ne roule pas, où même elle ira jusqu’à remonter la pente, défiant la loi de la pesanteur. Dans 16 boules, 16 cubes sur 8 rangées, une belle œuvre prêtée par la Tate (Londres), « il remplace la couleur originelle du bois par des variantes subtiles de couleur ocre, de rouges et de verts » (Guide du visiteur).

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© Pol Bury, 16 Boules, 16 cubes sur 8 rangées, 1966, Bois/nylon/moteur, Tate, Londres

Ce qui m’a frappée dans cette rétrospective, c’est la diversité, même si des procédés se répètent. Dans les années 70, Pol Bury crée des œuvres « à cordes » où des cylindres de bois accrochent la corde et déclenchent le son. Des gravures sur bois. Des bijoux, où il décline ses obsessions formelles en miniature. L’utilisation du métal poli l’amène à exploiter aussi le pouvoir des aimants pour déplacer les billes. Comme Capteurs de ciel, ses œuvres « design » au fini irréprochable sont loin des bricolages du début, et pourtant on perçoit le fil conducteur.

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© Pol Bury, Capteurs de ciel (détail), 1980, Collection privée, Bruxelles

Enfin, les plans sur lesquels il installe sphères et cylindres vont laisser la place à des œuvres monumentales, ses fontaines en acier inoxydable. Tantôt à boules, tantôt à cylindres, toujours en mouvement ; cette fois, c’est le poids de l’eau qui mène la danse. On en a installé une à la sortie de l’exposition, qu’on aurait préféré voir entourée d’un peu de verdure, comme disait la personne qui m’accompagnait. Pour ma part, je suis restée sous l’impression du magnifique paravent de chêne noir prêté par le Centre Pompidou, parsemé de barrettes en hêtre, 4087 cylindres érectiles.

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A l'arrière-plan : Pol Bury, 4087 cylindres érectiles, 1972, MNAM, Paris © Centre Pompidou

L’artiste qui cachait soigneusement ses mécanismes ne serait pas heureux de voir des fils électriques pendre sous certaines pièces. L’article de Guy Duplat sur Paul Gillard, « l’homme qui répare les œuvres de Pol Bury », explique les problèmes de conservation et l’instauration de pauses pour éviter l’usure trop rapide. Quoi qu’il en soit, je vous invite à faire l’expérience de la lenteur et du hasard avec Pol Bury, artiste et poète : « Le cube caressé prend de la rondeur (pour peu, on l’entendrait ronronner). »

18/04/2017

Sans murs

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« Une part de moi souhaitait une vie sans murs. »

Christophe Boltanski, La cache

 

17/04/2017

Une vie entre soi

La cache de Christophe Boltanski étonne d’abord par sa construction spatiale, un plan des lieux précède chaque chapitre. Pour le premier, « Voiture », le dessin d’une voiture dans une cour intérieure, garée devant la cuisine, dirigée vers le portail. Ensuite, le récit progressera pièce par pièce de la cuisine du rez-de-chaussée au grenier de la maison des grands-parents de l’auteur et narrateur, le « Rue-de-Grenelle », la maison parisienne des Boltanski.

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Ils circulaient tous ensemble dans la Fiat 500 : « Elle au volant. Lui, à côté d’elle. Jean-Elie, Anne et moi, entassés sur la banquette arrière. » Elle : ainsi est désignée la grand-mère qui partout est à leur tête, malgré la polio contractée peu après la naissance de Jean-Elie, son fils aîné. Depuis lors, elle ne marche plus et comme elle, eux aussi ne se déplacent qu’en voiture. C’est elle qui conduit son mari médecin jusqu’à l’hôpital où il travaille.

Que de souvenirs à bord de ce bocal automobile pour Christophe Boltanski, qui vit chez eux à partir de ses treize ans. Ils passaient des heures dans la Fiat ou dans la Citroën : son oncle Christian davantage que Luc, son père, devenu autonome plus tôt. Mère-Grand, comme elle voulait être appelée (« ma tante » en public), y passait des heures et y écrivait des romans (une vingtaine). Au cinéma ou au restaurant, son petit-fils sentait « le poids des regards » sur eux, tous petits, noirauds, maigres.

Elle avait sa carte du parti et vendait l’Humanité le dimanche : elle conduisait, Jean-Elie et Anne livraient puis allaient à la messe à Saint-Sulpice, lui attendait avec eux dans la voiture. Tous ensemble, les descendants de l’aïeul du ghetto d’Odessa devenu carrossier à Paris allaient ensuite faire des courses dans le Marais. Les vacances, ils les passaient aussi dans la voiture (Volvo), y dormaient et parcouraient un maximum de kilomètres.

C’est sur le pare-brise de la Fiat 500 qu’un gamin pose un jour un carton : « PROFFESSEUR BOLTANSKI JUIF » (sic). « Et tout recommence. » D’abord docile, celui-ci va chercher l’étoile jaune au commissariat du quartier. Puis un jour, il s’en va tout seul, avec une grande valise, et disparaît.

Dans la cuisine, le frigo était le plus souvent quasi vide, tous suivaient le régime minceur de la maîtresse de maison, sauf le grand-père. Dans leur hôtel particulier, « patchwork de différentes époques », « ils habitaient un palais et vivaient comme des clochards. » Rejetant les bonnes manières et les conventions, ils vivaient dans un « provisoire perpétuel », surtout depuis qu’ils n’avaient plus de bonne. Parfois, Mère-grand sortait la belle vaisselle et cuisinait à la russe, ranimait « l’âme des Boltanski », des recettes héritées de Niania, sa belle-mère, comme le samovar qu’elle avait ramené de Russie, leur « totem ».

Dans le bureau du gastro-entérologue, son petit-fils cherche des traces, reconstitue le parcours et la carrière du Dr Etienne Boltanski, médaille d’or de l’internat de médecine – un patronyme mal orthographié à l’arrivée de son père en France (« i » au lieu de « y »). A neuf ans, sa mère lui avait appris qu’ils étaient juifs. Malgré sa croix de guerre de 14-18 (médecin auxiliaire), il subira l’antisémitisme virulent du milieu « dit hospitalier » dans les années 40, avant d’en être écarté.

Salon, bureau, escalier… Les années de la seconde guerre mondiale voient passer des inspecteurs au Rue-de-Grenelle, mais on leur montre les papiers du divorce, obtenu en octobre 42 après le départ du médecin. Christophe joue avec Christian Boltanski au jeu de la ville bombardée sur de vieilles peintures de lui, ou parfois avec Anne qui n’a que quelques années de plus que lui. Le salon hybride est surtout une pièce où recevoir quelques fidèles, auxquels on offre des portions si congrues qu’ils apportent eux-mêmes à manger. « Ses amis étaient tous des survivants. »

Mère-Grand s’appelait Marie-Elise : septième enfant d’une famille pauvre, elle est confiée à une amie fortunée de sa mère, au nom à particule, qui appelle « sa fille de compagnie » Myriam et fait d’elle sa légataire. Elle héritera de ses terres, femme au double visage : « propriétaire terrienne et communiste, exclue et élue ». Dans ses romans, dans la vie, elle se recrée une famille : « Mes enfants sont mes cannes ». L’épouse du chef de service Etienne Boltanski a elle-même étudié la médecine, mais la polio lui a fait haïr les médecins incapables de la prévenir. Lui est convaincu que « les bactéries (les) protègent » et que la saleté est bonne pour les défenses immunitaires.

« Qui sommes-nous ? » La question se pose pour chacun des protagonistes du récit où abondent les changements de nom et les pseudonymes. Christophe Boltanski, brisant un tabou familial, se rendra à Odessa, à présent « ville juive sans Juifs », pour éclaircir les origines des « Bolt ». Autre tabou : l’âge. On ne fête pas les anniversaires, on ment sur sa date de naissance, on va jusqu’au refus de célébrer les fêtes annuelles.

En réalité, c’est dans « l’entre-deux », où le grand-père avait son cagibi, qu’il a passé à l’insu de presque tous vingt mois de la guerre, près de la cache aménagée dans un vide juste en dessous : un mètre vingt de haut, un mètre de large. Seuls son épouse, Jean-Elie, et un beau-frère architecte étaient au courant. Après la guerre, il dira : « Je n’ai jamais été aussi libre et heureux que dans cette maison. »

Christophe a partagé cette manière de vivre où rien ne se fait comme ailleurs : manger, dormir, éduquer, instruire, recevoir, tout se passe là différemment, selon les manières instituées par sa grand-mère ennemie des conventions et de la solitude. La cache tisse les liens qui reliaient les membres de cette famille en même temps qu’elle révèle les « espèces d’espaces » de leur tanière (Perec est cité au passage). Comme chacun, il essayera un jour de s’en échapper « à sa manière ».

Ce roman captivant sur une famille française hors du commun évoque l’antisémitisme, la guerre, le huis clos familial, et aussi la manière dont naissent les vocations artistiques et l’inspiration romanesque. Christophe Boltanski entraîne ses lecteurs dans une structure à tiroirs où peu à peu, des réponses à ses questions apparaissent et un moi se construit, lié et séparé.

15/04/2017

Drôme provençale

En remontant d’Aix-en-Provence vers le pays de Nyons, une surprise : de la neige sur le mont Ventoux ! Vous l’apercevez au loin, derrière ce vieil arbre magnifique ? Des matins tout bleus nous attendaient en Drôme provençale, invitant à la balade. La première vers Le Poët-Sigillat, un village de plus en plus rendu à sa beauté par les amoureux des vieilles pierres (photo prise en chemin ce jour-là).

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Sur la route du col de Peyruergue – nous avions emporté un pique-nique pour une belle promenade du haut de Montguers vers La Pigière –, une rencontre magique : des moutons que bergers et chiens guidaient vers un plateau. Formidable travail des chiens pour tenir le troupeau groupé et lui barrer la route pour le faire grimper sur le talus !

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A Vaison-la-Romaine puis à Seguret, une autre belle journée printanière : on admire la cité ancienne, le dialogue des pierres et des feuillages, un patrimoine admirablement conservé et mis en valeur. Lilas en fleurs, glycines, valérianes, iris, gueules-de-loup, platanes remarquables… Quel bonheur de découvrir et contempler !

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Près de Venterol, où nous cheminons entre les vignes, ceps et lavandes s’alignent en pente douce. Près de Saint-Sauveur-Gouvernet, en une semaine, nous avons vu le jaune davril monter à l’assaut d’une vallée que nous sommes heureux d’avoir retrouvée. Nous reviendrons marcher dans ces paysages de la Drôme provençale, si belle à toutes les saisons.

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***

Joyeuses Pâques à toutes & à tous !

Amicalement.

Tania

11/04/2017

Il y a eu la vie ici

choplin,antoine,la nuit tombée,roman,littérature française,russie,tchernobyl,culture« Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter à ceux qui reviendront
Les enfants enlaçaient les arbres
Et les femmes de grands paniers de fruits
On marchait sur les routes
On avait à faire
Au soir
Les liqueurs gonflaient les sangs
Et les colères insignifiantes
On moquait les torses bombés
Et l’oreille rouge des amoureux
On trouvait du bonheur au coin des cabanes
Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter
Et s’en souvenir nous autres en allés »

Antoine Choplin, La nuit tombée

10/04/2017

Le voyage de Gouri

On a le cœur serré en lisant La nuit tombée d’Antoine Choplin (2012), le récit court d’une nuit très noire, celle de Tchernobyl – le nom n’apparaît pas. Gouri quitte Kiev à moto, une remorque bricolée à l’arrière, pour se rendre dans « la zone ». Cela fait deux ans qu’il ne s’est plus rendu à Chevtchenko, chez ses amis Iakov et Vera. Presque toutes les maisons du village sont vides, « tout le monde est parti » ou presque.

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Mario Sironi, Motociclista, 1924

Iakov ne va pas bien, il souffre beaucoup – « Tu vas le trouver changé, tu sais. » Un verre de vodka en guise d’accueil. Gouri en a apporté aussi, « de la bonne ». Piotr, « le gamin aux chats », est presque toujours fourré chez eux, sa mère a disparu, jamais remise de la mort d’Alexeï, « un des premiers » à mourir durant l’été 1986. Vera le met en garde : « Et tu crois vraiment que c’est possible d’aller jusqu’à Pripiat ? Il paraît que toutes les routes sont surveillées. La zone, c’est plus comme avant, on n’y rentre plus comme ça. »

Gouri veut revoir la ville, son quartier, leur appartement, « récupérer deux ou trois choses », même si on dit que tout a été pillé. Il n’en a rien dit à Tereza, sa femme, trop inquiète depuis que leur fille Ksenia est malade. Sur son lit, Iakov est méconnaissable, mais il est content de partager ses souvenirs avec Gouri. Deux ans plus tôt, ils avaient passé une nuit au pont à chanter, avec les autres. Puis Gouri était parti, on lui avait donné un travail d’écrivain public à Kiev – il s’en est souvent voulu d’être parti. Il aimerait savoir ce qui s’est passé pour eux après cette nuit-là.

Iakov raconte l’arrivée des camions militaires, une quinzaine de gars engagés pour faire leur devoir de citoyen en nettoyant la zone. Les animaux tués, par mesure de précaution. Piotr bouleversé de retrouver ses deux chats en bouillie. Des mois de travail entrecoupés de retours au village, « juste le temps de tout bien laver comme il faut et aussi de dormir tout notre saoul ». Entre Pripiat et la centrale, « certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer ». Les évacuations forcées.

Deux vieux, Leonti et Svetlana, se joignent à eux pour le repas du soir, plutôt méfiants envers Gouri parce qu’il vient de la ville. Mais Svetlana lui montrera les pierres sur lesquelles elle peint des fleurs et lui en offrira une. Et aussi leur ami Kouzma, qui raconte ce qu’il a vécu de son côté et l’avertit : dans son village, les pelleteuses ont tout changé, il n’y avait plus rien à récupérer.

Mais quand Gouri remonte sur sa moto, il lui propose de l’accompagner : il connaît les bonnes routes, les rondes des gardes. Pourquoi Kouzma veut retourner dans la zone et ce que Gouri va trouver là où c’était chez lui, Antoine Choplin le raconte dans la dernière partie de La nuit tombée. Un roman prenant, plein de retours à la ligne comme des silences pour souligner l’impensable. Dans un style minimaliste, comme l’écrit Aifelle qui m’a fait découvrir cet auteur, il dit « en peu de pages les ravages profonds causés aux êtres humains balayés par les grandes catastrophes. »

08/04/2017

A la plume

wouters,rik,exposition,bruxelles,mrbab,2017,peinture,sculpture,dessin,art,belgique,culture« A l’instar d’Hokusaï, Rik Wouters est fou de dessin. Il dessinait toujours et partout. Nel en savait quelque chose : « Pendant mon sommeil, à ma toilette, durant mes repas, Rik était là, la plume à la main, comme la sentinelle vigilante de ma vie. » Et Rik de s’exclamer parfois : « Je ne fais que dessiner à la plume depuis trois semaines, quel merveilleux instrument ! »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

Rik Wouters, Femme à la table ronde (source non identifiée)

 

06/04/2017

Dame en bleu

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Rik Wouters, Dame en bleu devant une glace, (1914), huile sur toile, 121 x 123 cm, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique,
inv. 8660, legs de Mme Delporte-Livrauw et du Dr Franz Delporte, Bruxelles, 1973–1976
© Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : J. Geleyns - Ro scan

« Assignant à la couleur une valeur expressive dégagée de la seule notation impressionniste, Wouters contribue à un mouvement général d’émancipation de la représentation inféodée à l’observation. Ainsi, lorsqu’il peint La Dame en bleu, il lie l’assomption jubilatoire de l’instant amoureux à l’atomisation de la représentation. De là son goût pour le motif du tableau dans le tableau qui lui permet – sans devoir se frotter à la délicate question de la mort du sujet – de laisser sa peinture esquisser le terme même de sa recherche : paysage ou figure, l’image accrochée au mur et captée dans le reflet du miroir se dénoue en pur jeu plastique. »

Dossier de presse

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

04/04/2017

Artiste du quotidien

RIK-WOUTERS_Woman in the sun.jpg« Artiste du quotidien, il transfigure le geste d’habitude, les attitudes, par un surplus de vie, intérieure et extérieure, qu’attendrissent ou dynamisent des jeux de couleurs et de lignes s’accordant au rayonnement des êtres et des chromatismes au-delà des limites du tableau, de la sculpture, du dessin. »

Roger Pierre Turine, Rik Wouters en toute humilité, La Libre Belgique, 13/3/2017

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

Rik Wouters, Femme au soleil [Au soleil], (1911), bronze, 62,5 x 45,5 x 44,5 cm, Bruxelles,
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, inv. 4746
© Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : J. Geleyns - Ro scan