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11/01/2011

Relations spatiales

« Ce que je peux dire, c’est que le tableau ne signifie pas autre chose que ce qu’il donne à voir : des relations spatiales entre des formes planes peintes de couleurs pures dans une unité esthétiquement décentralisée. L’ensemble est développé à partir d’un ‘cas’ naturel banal et, comme telle, la nature a été le fondement et le moyen d’accéder à une plastique purement esthétique de lumière, d’espace et de relation. »

 

Bart Van der Leck (1876-1958)

 

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Couverture du Catalogue
line & colour in drawing,
Collection particulière, MRBAB, Bruxelles, 2010.

 

10/01/2011

Couleur et ligne

L’art belge du XXe siècle n’a qu’un nom à proposer dans ce courant pictural surtout italien qui trouvait plus belle une automobile de sport que la Victoire de Samothrace (Marinetti) – le futurisme : Jules Schmalzigaug (1882-1917), peintre méconnu de son vivant, un peu moins aujourd’hui. Une rétrospective lui est consacrée aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (jusqu’au 6 février 2011). Du rez-de-chaussée,
il faut descendre au niveau – 6 du musée d’art moderne si l’on veut découvrir une autre exposition, « line & colour in drawing », une collection particulière de dessins. Loin de l’univers des orientalistes, ici et là une pratique de l’art centrée sur la couleur et sur la ligne.

 

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Baron Delbeke


De Schmalzigaug, les Musées Royaux présentent en permanence le magnifique
portrait du Baron Delbeke ainsi que celui de Mme Nelly Hurrelbrink (inachevé). Après quelques vues de ville (Bruges) ou d’intérieurs, ce sont surtout les oeuvres vénitiennes qui révèlent son intérêt pour la couleur en mouvement, sa préoccupation première. A Paris, en 1912, Schmalzigaug, issu de la riche bourgeoisie allemande d’Anvers, avait découvert les futuristes italiens avec enthousiasme et décidé de se rendre à Venise où il passera plus de deux ans.

 

La peinture est pour lui recherche, compréhension de la couleur, analyse du mouvement. Venise est une fête pour les yeux, il y multiplie les croquis, peint le Rialto, la place Saint Marc, la basilique, le café Florian. Dans ses notes, il décrit avec minutie « la direction des rayons de lumière et les jeux d’ombres » (Catalogue de l’exposition « Jules Schmazigaug » aux MRBA, Bruxelles,1985), étudie la gamme chromatique.

 

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Lumière

 

Il adhère au futurisme dont il applique les principes artistiques, alors même que ce courant suscite la polémique et l’affrontement avec les passéistes. Schmalzigaug est résolument du côté de la liberté en peinture : « Le mot futurisme ne veut pas dire autre chose que recherche d’une forme d’art dérivant de notre sensibilité moderne et détachée, autant que possible, des conventions établies pour
dégager des modes d’expression nouveaux… »
, écrit-il à son frère Walter.

 

L’Esprit de la danse (1913) est une composition audacieuse, où la danseuse n’est qu’arabesques dans un flot de lumière blanche entouré d’éclats colorés. Espace et lumière (le soleil bat sur l’église de La Salute) est en comparaison presque abstrait, comme une calligraphie orientale. Des planches sur la couleur, la spirale montrent le travail sur les formes et le mouvement. Schmazigaug observe les contrastes entre « couleurs-lumière » et « couleurs-feutre » (selon qu’elles renvoient ou absorbent
la lumière), il élabore une théorie : la « panchromie ».

 

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Can can

 

La guerre l’oblige à regagner la Belgique en 1914. Réformé pour raison de santé, il part pour La Haye. Lorsqu’il peint en Hollande un Paysage avec des arbres, c’est à nouveau un jeu de rythme et de lumière. Ce jaune et ce bleu éclairés de blanc, c’est la palette des deux beaux portraits cités plus haut. Mais Schmalzigaug, coupé de ses contacts internationaux, incompris, se décourage. Il disparaît prématurément, à trente-quatre ans, sans qu’on connaisse les raisons précises de son suicide.

 

Dans sa préface à la brochure catalogue de « line & colour in drawing » (trilingue et gratuite), Michel Draguet, directeur des Musées Royaux, rappelle que « Le dessin est l’intelligence de l’art. » Cette collection privée d’ « un collectionneur de Bruxelles qui depuis 48 ans, collectionne de l’art contemporain » (six pages d’entretiens permettent de retracer son parcours) comporte une belle série de huit Sam Francis dont un Sans titre blanc constellé de gouttes de couleurs qui ne s’étendent qu’aux deux angles opposés du rectangle. Une Forme rouge. Une Forme bleue. De grands noms américains (Motherwell), européens (Miró), belges (Michaux) signent les
œuvres exposées, mais aussi des artistes moins connus, par exemple Aurélie Nemours, disparue en 2005.

 

Excepté les dessins de George Grosz, silhouettes sur le vif dans l’agitation urbaine, l’abstraction est « le fil rouge » de cet ensemble (69 œuvres, 33 artistes) avec tantôt des compositions très graphiques comme une courbe entre noir et blanc d’Ellsworth Kelly, une géométrie colorée de Jo Delahaut, de nombreuses explorations de la ligne ou des rayures avec Alan Green, Edwina Leapman, Marthe Wéry. J’ai été impressionnée par Parted Oaks, Hoge Veluwe de David Nash, un sculpteur anglais qui travaille surtout le bois, passionné par les arbres. Et par le Cube de Florence de Jesus Rafael Soto : cette « sculpture » joue magnifiquement des effets optiques de rectangles bleus et de la transparence à l’intérieur d’un cube en plexiglas.

 

Le collectionneur – une collectionneuse, semble-t-il – sensible à l’art dès l’enfance, même si ses parents ne lui en avaient donné aucune notion, a beaucoup photographié les œuvres et les objets d’art avant d’en acquérir. Elle n’a pas connu tous ces artistes, mais en a rencontré beaucoup et certains sont devenus des amis. Après avoir acquis une œuvre, il lui en faut toujours une deuxième : « J’aime avoir, si je peux, deux œuvres du même artiste, pour qu’elles puissent dialoguer. »

 

04/01/2011

Arabie

« De mon environnement terne et banal et “respectable”, le Djinn m’emporta immédiatement au pays de ma prédilection, l’Arabie, une région si familière à mon esprit qu’à première vue elle semblait être une réminiscence de quelque vie métempsychique antérieure dans un lointain Passé. »

 

Richard Francis Burton (Guide du Visiteur de L’Orientalisme en Europe)

 

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Jean-Léon Gérôme
Femmes fellahs puisant de l'eau, Médine-el-Fayoum © NAJD Collection
http://www.expo-orientalisme.be/

03/01/2011

Vers l'Orient

Beaucoup de monde aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles pour les derniers jours de L’Orientalisme en Europe, de Delacroix à Kandinsky (jusqu’au 9 janvier 2011). Le rêve de Fabio Fabbi qui accueille les visiteurs en indique plusieurs composantes : scène exotique, tissus et objets pittoresques (le narguilé), portrait coloré. L’attrait pour l’Orient (de l’Espagne mauresque au Moyen-Orient, des Balkans au Maghreb), plus qu’un courant pictural, est un phénomène culturel qui touche au XIXe siècle toutes les disciplines : littérature, architecture, peinture, photographie… En contrepoint à ce regard européen, trois écrans diffusent, à l’entrée de l’exposition, des « Témoignages », réactions de personnes d’origines diverses aux œuvres sélectionnées.

 

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Tissot James, Les Rois mages en voyage
© Minneapolis Institute of Arts, The William Hood Dunwoody Fund
http://www.expo-orientalisme.be/

 

Filippo Lippi, esclave à Alger, fait le portrait de son maître, par Bergeret, illustre l’optique réaliste choisie par les peintres orientalistes, qu’ils soient français, anglais, allemands, italiens ou belges. Parmi diverses représentations de la mort de Cléopâtre, j’ai retenu une toile spectaculaire de Hans Makart et un fragment de Chassériau, Tête d’une servante en larmes. Joseph, contremaître des greniers de Pharaon (Tadema) baigne dans une jolie lumière plus claire que sur la reproduction – tissus blancs, fresques douces, motifs fleuris dans le bas du mur.

 

L’engouement pour l’Egypte ancienne dérive d’une politique de conquête. « Joindre l’éclat de votre nom à la splendeur des monuments d’Egypte, c’est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux de l’histoire, c’est réchauffer les cendres des Sésostris et des Mendès, comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs » écrit Vivant Denon à Bonaparte. La section « Un échiquier politique » présente des rencontres officielles et des scènes guerrières, des aquarelles de Théodore Frère engagé dans la suite de l’Impératrice Eugénie pour son voyage en Orient.

 

Une Femme voilée de Gérôme aux visage, bras et pieds d’ivoire (éléphantine) et en robe de bronze n’est qu’hommage à une féminité gracieuse, loin des préoccupations d’aujourd’hui ou de la Femme arabe portant une cruche de Léopold Carl Müller. Un Portrait de Mustapha par Girodet, outre un visage expressif, fait la part belle aux tissus : veste rouge doublée de bleu, sous-veste ocre, chemise brune sur du linge blanc – pourquoi les hommes occidentaux portent-ils si souvent des couleurs neutres ? Et voilà Delacroix, présent dans différentes salles : Le Kaïd, chef marocain, sur son cheval ; une Vue de Tanger ; La mort de Sardanapale ; une Chasse au tigre, entre autres. Les architectures grandioses d’Egypte ont inspiré bien des paysagistes, mais aussi l’Espagne mauresque à Grenade ou Tolède avec ses colonnes et ses beaux arcs richement décorés, ses mosquées. L'Orient est aussi « carrefour des religions ».

 

« Rêves hédonistes… » met en scène le harem et les fantasmes avec la fameuse Esclave blanche de Lecomte du Nouÿ à l’affiche. Près de la séduisante rousse qui souffle la fumée de sa cigarette, une nature morte raffinée sur une nappe posée à terre : orange épluchée, vaisselle décorée, verreries, « Luxe, calme et volupté ». Gérôme ou Ingres ont peint le hammam : Le bain maure, La petite Baigneuse. D’autres proposent des rapts et des razzias aux dépens de blanches chrétiennes.

 

Prévoyez du temps pour visiter L’Orientalisme en Europe : il y a beaucoup à voir, dans des genres divers. Les types humains y inspirent la section « Au nom de la science » : des portraits, dont ce Portrait d’un Nubien par Monsted, des bronzes de Charles Cordier, une Beauté de Tanger à l’aquarelle par Tapiró Baró. Les œuvres viennent de musées européens, américains ou du Moyen-Orient, et aussi de
collections particulières. Chacun y trouvera de quoi réjouir le regard : des Rois Mages de Tissot aux jaunes et oranges éclatants, de grands paysages, des étals de marchands, des déserts, des visages, des foules, des rêveurs et des rêveuses, sans oublier l’Arabe au grand chapeau d’Etienne Dinet (sans la vannerie du Quai Branly !). Je ne donnerai pas le dernier mot au cavalier de Kandinsky (Improvisation III) mais à Paul Klee : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux :
la couleur et moi sommes un. Je suis peintre. »

02/12/2010

Sorcières

Ils n’étaient pas perdus mais les voilà retrouvés, ces quatorze numéros de Sorcières, revue bimestrielle, conservés comme une trace précieuse de ces années-là, de ces années 1975 à 1980 où le féminisme s’épanouissait en réunions et en périodiques (Des femmes en mouvements, F magazine dans sa première version, Voyelles, Cahiers du GRIF…). C’était joyeux, libérateur, convivial, loin des clichés qui réduisent le féminisme à quelque posture misandre et radicale.

 

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Sorcières (Editions Albatros, Paris) porte en sous-titre : « Les femmes vivent ». Pourquoi Sorcières ? Xavière Gauthier, directrice de la publication, répond dans l’éditorial du premier numéro sur le thème de la nourriture : « Parce qu’elles dansent. Elles dansent à la pleine lune. Femmes lunaires, lunatiques, atteintes – disent-ils – de folie périodique. Gonflées de révolte fulgurante, de colère bouillonnante, gonflées de désir, elles dansent sur la lande sauvage des danses sauvages. Sauvages, comme l’homme blanc le dit des autres ethnies ; sauvages comme l’Etat et le syndicat le disent de certaines grèves, de certaines crèches. Elles dansent, sauvages et irrécupérables, comme le désir. » Les femmes chantent, elles vivent, elles jouissent. Pour chaque numéro, « sur un thème choisi, un véritable groupe de travail peut se créer, où chacune peut réellement discuter, suggérer, investir quelque chose d’elle-même, mettre en jeu ses joies, ses questions, ses forces, ses désirs. »

 

Dès le début, des signatures connues – Hélène Cixous, Annie Leclerc, Marguerite Duras (sa recette de la soupe aux poireaux), Chantal Chawaf – se mêlent à de simples prénoms ou pseudos – Igrecque, Léni, Katia, Elizabeth, Marie-Hélène, … A la rubrique des livres : Viviane Forrester, Nancy Huston, Julia Kristeva, entre autres. Des textes littéraires, des réflexions, des témoignages, accompagnés d’illustrations originales et impertinentes en noir et blanc : photomontages, dessins, photos, caricatures, également signés par des femmes. Les thèmes ? La voix (2), se prostituer (3), enceintes – porter, accoucher (4), odeurs (5), prisonnières (6), écritures (7), fidélités (8), le sang (9), l’art et les femmes (10), espaces et lieux (11), théorie (12), poupées (13), la mort (18). A chaque numéro de 64 pages., une nouvelle couleur pour la couverture au format 16,5 x 24.

 

Avant de leur offrir une place dans ma bibliothèque réinstallée, j’ai feuilleté mes Sorcières au plaisir de la redécouverte. Intéressant, quelque trente ans plus tard, de voir ce que j’ai coché, souligné, marqué d’une croix (au crayon comme je le fais encore aujourd’hui, parfois en rouge, folle jeunesse). Un poème de Catherine Ribeiro, « De cette voix surgira la vie ». Un paragraphe de Claudine Herrmann : « La femme qui s’attaque au langage me paraît devoir combattre une double difficulté : d’un côté, l’affleurement de nouveaux signifiés, particulièrement nombreux (exprimer ce qui ne l’a pas été parce que c’étaient des concepts féminins), de l’autre, travailler le langage pour qu’il devienne perméable à ces nouveaux concepts. »

 

A partir du numéro 10, Sorcières a été publié chez Stock. Le prix entre-temps est passé de 12 à 15 FF, puis pour sa nouvelle formule augmentée de cent pages et d’une nouvelle inédite, à 38 FF. Diverses rubriques complètent le sommaire et le dossier thématique : livres, peinture, sculpture, théâtre, cinéma, faits, courrier, et pour terminer, «  informations… luttes… initiatives… de femmes ». La revue s’éteint en 1982.

Les sorcières sont à la une chez Euterpe, Septimus les entend sur les toits. Depuis que je me suis mise à ce billet, je chante avec Pauline Julien la chanson d’Anne Sylvestre. Connaissez-vous ces Sorcières ?

22/11/2010

La couleur

« Loin de tout, sur l’île de Tahiti, Paul Gauguin écrivait en 1891 que, puisque la couleur elle-même était mystérieuse dans les sensations qu’elle procurait, on pouvait en toute logique en jouir, non comme dessin mais comme source de sensations dérivées de sa nature propre, de sa force intérieure mystérieuse et énigmatique. »

 

Alberto Manguel, Le Livre d'images

 

Gauguin, Deux Tahitiennes.jpg

 

18/11/2010

Lire des images / 3

« Tout portrait est, en quelque sens, un autoportrait qui réfléchit celui qui le regarde. Parce que « l’œil ne se rassasie pas de voir », nous prêtons à un portrait nos perceptions et notre expérience. Dans l’alchimie de l’acte créateur, tout portrait est un miroir. » Ainsi s’ouvre, dans Le Livre d’images de Manguel, Philoxène – L’image reflet, autour d’une mosaïque conservée à Naples, La bataille d’Issos, où l’on voit Alexandre se lancer à la poursuite de Darius, une mêlée de chevaux et de cavaliers – « Le ciel est une forêt de lances obliques. » Manguel, au départ d’une scène de guerre, remonte le temps et interroge l’art de montrer un visage. Les relations des Grecs avec leurs reflets dans un miroir, nos propres rapports avec nos traits qui évoluent, s’altèrent au cours de notre vie, les miroirs dans la peinture, les autoportraits de Rembrandt, l’essayiste ouvre de multiples voies à la réflexion.

 

Battle_of_Issus.jpg

 

La Femme qui pleure de Picasso – l’image violence, aujourd’hui conservée à la Tate Gallery (Londres), est « petite, de la taille d’un visage humain, elle brûle de couleurs complémentaires qui attirent l’œil dans des directions opposées : vert et rouge, violet et jaune, orange et bleu. » Comment, interroge Manguel, supporter de regarder « ce chagrin très privé » ? L’essayiste rappelle comment Picasso et Dora Maar se sont rencontrés, comment ils se querellaient, comment, lorsqu’elle fondait en larmes, Picasso sortait son carnet et son crayon. De ces portraits torturés, Dora Maar dira un jour : « Tous sont Picasso, pas un seul n’est Dora Maar. »

 

Picasso, Femme qui pleure.jpg

 

La première image sculptée, dans cet essai, est le Saint Pierre de L’Aleijadinho. « Comme les Français dans la pierre et les Italiens dans le marbre, les architectes du Portugal avaient trouvé dans le bois doré leur matériau idéal. » Au Brésil, dans l’Etat de Minas Gerais, pousse un cèdre brésilien dont la souplesse permet « de fines ciselures ». L’Aleijadinho, « le petit éclopé », fils de peintre, souffrait de diverses maladies affectant sa peau et ses articulations, puis sa vue, et se faisait assister par Mauricio, un esclave africain très doué. Devenu l’un des artistes « les plus renommés et les plus demandés au Minas Gerais », il réalise pour le sanctuaire de Congonhas « soixante-seize sculptures (…) parmi les plus puissantes et les plus spectaculaires de leur temps ».

 

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Église du sanctuaire du Bon Jésus de Matosinhos à Congonhas, Minas Gerais, Brésil,
 avec les Prophètes sculptés par Aleijadinho,
photographie de Eric Gaba (Sting - fr:Sting) sur Wikimedia Commons Images

Manguel s’arrête aussi sur l’image architecturale (Claude Nicolas Ledoux – L’image philosophie), sur le monument du mémorial de l’Holocauste à Berlin (Peter Eisenman – L’image mémoire), sur la grande toile des Sept œuvres de la miséricorde signée Le Caravage pour l’église Pio Monte delle Misericordia à Naples. Pour conclure sur la richesse de ce Livre d’images où chaque lecteur devrait trouver son bonheur, voici ce qu’écrit Alberto Manguel dans sa conclusion : « Nous vivons dans l’illusion que nous sommes des créatures d’action ; il serait sans doute plus sage de nous considérer, ainsi que le suggère la philosophie hindoue appelée Sâmkhya, comme les spectateurs d’un éternel défilé d’images. »

(entre-deux)

15/11/2010

Une oeuvre d'art

« Une citation de l’Ecclésiaste résume, à mon avis, nos relations avec une œuvre d’art qui nous émeut. Elle reconnaît le savoir-faire, elle suggère l’inspiration, elle fait allusion à notre incapacité à traduire notre expérience en mots. Voici comment elle est formulée dans la traduction de l’abbé Crampon : « Toutes choses sont en travail, au-delà de ce qu’on peut dire ; l’œil n’est pas rassasié de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre. » »

 

Alberto Manguel, Le Livre d’images

 

Tina Modotti, Sans titre.jpg

Tina Modotti, Sans titre

 

http://mescouleursdutemps.blogspot.com/2010/02/le-livre-dimages-dalberto-manguel.html


(entre-deux)

 

Quelques jours sans connexion et je vous reviens.  
(Billets programmés jusqu'au lundi 22.)  
A bientôt.   

Tania   

11/11/2010

Lire des images / 2

« Apprendre à lire ce que l’on voit », tel est le propos d’Alberto Manguel dans Le Livre d’images. Robert Campin – L’image énigme observe La Vierge à l’Enfant, une peinture attribuée « notamment à Roger Van der Weyden, le plus grand, sans doute, des artistes flamands vers le milieu du XVe siècle, ou à son maître, Robert Campin. » Cette scène intime et domestique où une jeune mère présente le sein à un bébé « agité ou simplement distrait » se veut une représentation de la réalité ordinaire. Qui est cette femme ? Quels indices pouvons-nous lire dans ce tableau ? « Le sein exposé, l’auréole pare-feu, le tabouret à trois pieds, le livre qu’elle est en train de lire, la pointe des flammes derrière l’écran, la bague à l’annulaire de sa main droite, les pierres précieuses brodées dans l’ourlet de sa robe blanche,
la scène visible par la fenêtre : chacune de ces choses semble révéler un peu de ce qu’elle est censée être, à la fois dans le monde de Dieu et dans le monde des hommes, et nous sommes tentés de la lire comme nous lirions un recueil d’énigmes. »

 

Robert Campin, Vierge à l'Enfant.jpg

 

Une photographie sans titre (vers 1927), des pieds nus dans des sandales usées, de vieilles mains entourant des genoux, fait l’objet de la séquence suivante, Tina Modotti – L’image témoin. « Les pieds représentent notre alliance avec la Terre, la promesse d’appartenir à un lieu, si loin que nous nous égarions », écrit Manguel, qui nous conte à partir d’une photo le parcours d’une actrice italienne devenue star à San Francisco. Après avoir posé pour le photographe américain Edward Weston, Tina Modotti lui demande de lui apprendre son art, qui va devenir pour elle une passion. De la Californie, ils se rendent au Mexique où elle se lie avec des artistes révolutionnaires comme Diego Rivera et Frida Kahlo, s’épanouit comme photographe, modèle, courtisane et femme engagée. « Les pieds du paysan de Tina Modotti ont ce même caractère d’affirmation de soi. Posés sans équivoque sur le sol, le pied droit légèrement dressé vers le spectateur au-dessus d’une petite flaque d’ombre, ces pieds ne présentent pas d’excuses, ils ne demandent pas pardon d’exister. »

 

Le livre d’images revient à la peinture avec un portrait troublant, celui de Tognina, une jeune fille au visage velu née aux Pays-Bas en 1572. Son père, originaire de Ténériffe, souffrait d’une maladie de la peau spectaculaire; enfant, couvert de poils, il avait été amené à Paris, exhibé à la cour d’Henri II, on lui avait appris les bonnes manières et les beaux-arts. Ses quatre enfants héritent de sa maladie et de nombreux portraits représentent cette famille Gonsalvus. Lavinia Fontana – L’image connivence rapporte les circonstances dans lesquelles ces « monstres » ont vécu et fasciné un public avide de scandales à cause de leur pilosité « sauvage ». Formidable commentaire de Manguel sur « le paysage du corps » à travers les époques et les cultures, jusqu’au « sourire vertical » de L’origine du monde par Courbet. Lavinia Fontana (1552 - 1614), fille de peintre, appartient à ce que le professeur Vera Fortunati appelle « la légende des femmes artistes » elles-mêmes considérées comme de « curieuses exceptions ». Son portrait de Tognina est d’une « merveilleuse compassion ».

 

Lavinia, Portrait de Tognina (wikipedia).jpg

Avec une empathie remarquable, Alberto Manguel regarde et nous fait regarder les images qu’il propose à notre lecture, un choix original et varié, mais aussi plein d'autres images qui les rejoignent. L’érudit lance d’innombrables passerelles entre les artistes, les époques, les mentalités, à l’affût des correspondances et des contrastes. Ainsi, dans Marianna Gartner – L’image cauchemar, l’essayiste rapproche l’artiste canadienne de Magritte, de Vélasquez (remarquable analyse des Ménines), de Manet, pour mieux nous éclairer sur ces Four men standing (Quatre hommes debout), à son sens « l’une des œuvres les plus remarquables de Gartner », un tableau « inquiétant » malgré la banalité du sujet. Passée de la photographie à la peinture, Marianna Gartner, née en 1963, ajoute à l’art du portrait « son commentaire cauchemardesque » et réveille l’œil endormi par la combinaison « du beau et du sinistre » (Robert Enright), créant une ambiguïté très personnelle.

(entre-deux)

08/11/2010

Nos émotions

« J’ai commencé ce livre avec l’idée que j’allais parler de nos émotions et de la façon dont elles affectent (et sont affectées par) notre lecture des œuvres d’art. J’ai, semble-t-il, abouti loin, très loin du but que j’avais imaginé. Mais, ainsi que l’exprime Laurence Sterne, « je crois qu’il y a là une fatalité – j’arrive rarement à l’endroit vers lequel je me dirige ». Comme écrivain (et comme lecteur), je pense que, d’une certaine manière, telle doit toujours avoir été ma devise. »

 

Alberto Manguel, Le Livre d’images

Manguel Couverture Babel.jpg