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25/10/2012

La mode à Orsay

L’impressionnisme et la mode, a priori le sujet semble léger, choisi pour attirer les foules et en effet, il y a du monde au musée d’Orsay pour visiter cette exposition. Mais la pertinence du thème s’impose. A l’entrée, deux petites toiles, une Liseuse de Manet et une Jeune femme lisant de Renoir, un illustré à la main, amorcent ce rapprochement de l’élégance et des peintres dans les années 1860-1880, à l’époque des nouveaux grands magasins évoqués par Zola dans Au bonheur des dames. 

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Manet, Liseuse ou La lecture de l’illustré (Chicago, The Art Institute) 

J’ai tenté d’abord de vous rendre compte du parcours, salle par salle, puis je me suis ravisée. Mieux vaut laisser intact le plaisir de la découverte – l’exposition dure jusqu’au 20 janvier 2013. Si vous voulez en savoir davantage, le site du Musée vous en dira plus long, il vaut lui aussi la visite. La scénographie renouvelle sans cesse le dialogue entre peintures et parures. Les écrivains y ont leur part – saviez-vous que Mallarmé signait ses articles de mode Mademoiselle Satin ? 

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La Dernière Mode. Gazette du Monde et de la Famille,
dirigée et rédigée par Stéphane Mallarmé

Le catalogue s’ouvre sur des photos de robes en pleine page, cela rend bien le point de vue original de cette exposition : la présentation des vêtements et des accessoires de lépoque, et la diffusion de la mode grâce aux illustrés, sujets dinspiration pour les peintres. Les objets prêtés par le Musée Galliera et le Musée des Arts décoratifs sont d’une qualité exemplaire, comme ces escarpins roses en peau et satin qu’on retrouve plus loin sur deux étonnantes natures mortes de souliers par Eva Gonzalès.

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Eva Gonzalès, Les Chaussons blancs (The Metropolitan Museum of Art)

Ces magnifiques robes d’époque, on les reconnaît avant même de voir les tableaux – on les a déjà vues chez Manet, Monet, Morisot, Renoir et Cie. Les impressionnistes se voulaient résolument modernes, et comment mieux dire son temps que par le vêtement ? La société du Second Empire obéit à des codes précis pour le jour ou le soir, l’été et l’hiver, la ville ou la campagne, l’opéra, le bal... Les impressionnistes vont les montrer et sen distancer. 

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 Albert Bartholomé, Dans la serre ou Mme Bartholomé

Revues de mode et catalogues des grands magasins donnent le ton. Inattendues, ces deux toiles de Cézanne, La Conversation ou Les deux sœurs et La Promenade, présentées à côté des gravures qu’il a littéralement transposées ! Surprise aussi, un grand tableau d’Albert Bartholomé intitulé Dans la serre : la robe que porte Mme Bartholomé est présentée juste à côté, c’est étonnant de passer de l’une à l’autre. 

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André Adolphe Eugène Disdéri, Carte de visite

Pour leurs cartes de visite, les membres de la bonne société posaient chez le photographe dans leurs plus beaux vêtements. Tout un mur de planches photographiques de Disdéri, par séries de huit, montre des femmes, des hommes, parfois des couples, offrant leur meilleure apparence sur ces portraits destinés à véhiculer leur image. 

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Auguste Renoir, Madame Georges Charpentier et ses enfants (The Metropolitan Museum of Art)

De nombreux musées français, européens et étrangers ont prêté des œuvres de premier plan. Beaucoup viennent des Etats-Unis ; l’Art Institute de Chicago et le Metropolitan Museum of Art de New York collaborent à l’exposition du musée d'Orsay. Du MET, par exemple, Madame Charpentier et ses enfants de Renoir, magnifique portrait de femme et scène d’intérieur (le terre-neuve n’est pas en reste). De Chicago, Rue de Paris ; temps de pluie, signé Gustave Caillebotte, moderne à tout point de vue. 

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 James Tissot, Juillet (Seaside)

Une découverte pour moi, l’œuvre de James Tissot, très présent bien qu’il ne soit pas impressionniste (onze oeuvres, moins tout de même que Degas, Renoir, Manet et Monet). Le prénom anglais de ce peintre français révèle son goût pour le chic mondain. Ses peintures, hommage à l’élégance, valent par le réalisme du rendu, le raffinement des détails, le soin du décor. C’est parfois figé, comme cette réunion d’hommes où l’on observe les variantes du costume masculin (Le Cercle de la rue Royale), c’est plus vivant dans La Demoiselle de magasin (La Femme à Paris, Toronto) ou ce Bal sur un bateau (Tate, Londres). C’est étourdissant dans Octobre ou Juillet (Seaside), exemple de portrait, un superbe contre-jour ! 

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Edouard Manet, Nana (Hamburger Kunsthalle)

Près d’une vitrine consacrée aux dessous, presque tous blancs à l’exception d’un corset de satin bleu (qu’on verra sur la mutine Nana de Manet), une grande toile de Henri Gervex, Rolla, qui a fait scandale moins par la jeune femme nue sur le lit et son amant, déjà rhabillé devant une fenêtre ouverte, que par le désordre de ses vêtements et de sa lingerie répandus sur le sol dans un joyeux abandon. 

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 Gustave Caillebotte, Portrait d’un homme (The Cleveland Museum of Art)

Très peu de costumes masculins ont été conservés, une vitrine leur est consacrée dans la salle des dandys et des portraits d’hommes : de beaux tableaux signés Caillebotte, en particulier, ou le Portrait de Manet par Fantin-Latour (Chicago). 

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Edouard Manet, Jeune dame en 1866 ou La femme au perroquet (The Metropolitan Museum of Art)

C’est une des leçons de L’impressionnisme et la mode : au fur et à mesure qu’on avance, la différence entre les impressionnistes et les autres, les peintres traditionnels voire académiques, se fait de plus en plus claire, même si leurs modèles portent les mêmes atours. La femme au perroquet de Manet (MET, New York), en peignoir lâche, humant une violette, évoque les cinq sens ; le personnage s’y détache sur un fond sombre, au lieu du riche décor bourgeois. Berthe Morisot, dans ses toiles d’une lumière et d’une légèreté sidérantes, évoque l’intimité d’un intérieur avec un naturel éblouissant. L’air circule dans ses toiles avec une qualité rare, ses blancs sont magiques.

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 Berthe Morisot, L’Intérieur (Collection Diane B. Wilsey)

A l’opéra, les bras sont obligatoirement nus, le décolleté large, la robe, de soie. Chez Mary Cassatt, Eva Gonzalès, Renoir, les femmes dans leur loge ont une véritable présence, de l’expression, alors que dans Une soirée de Jean Béraud, les couleurs des toilettes féminines en contraste avec les habits noirs de leurs cavaliers ne sont que le reflet brillant d’une parade sociale. La nouvelle peinture explore la lumière, la matière et les couleurs pour elles-mêmes. 

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Mary Cassatt, Femme au collier de perles dans une loge (Philadelphia Museum of Art)

Les artistes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ont réinventé le portrait, la scène de genre pour en faire des peintures modernes. Amateurs du chic parisien ou non, allez voir L’impressionnisme et la modequoi quen dise la presse française qui dénonce une entreprise grand public et une approche trop superficielle, à cause du côté parfois kitsch de la présentation, pourtant secondaire. J’y ai pris conscience, pour ma part, dun aspect de l'impressionnisme qui ne métait jamais apparu si clairement : la volonté de représenter la société de leur temps, un mode de vie, la modernité, comme lindique le titre prévu pour Chicago : « Impressionism, Fashion, and Modernity » Jy ai vu beaucoup de choses et de tableaux que je navais jamais eu loccasion dobserver. Cest gai, cest instructif, cest beau. Pourquoi bouder son plaisir ?

20/10/2012

Outrances

« Il ne peint pas sur des toiles neuves mais recouvre des croûtes qu’il achète au marché aux Puces de Clignancourt. Quand le résultat lui déplaît, c’est-à-dire presque toujours, il déchire au couteau ce qu’il vient de faire. Pareillement lorsque celui à qui il montre son travail ne montre pas assez d’enthousiasme. Les peintres de Montparnasse se sont tous passé le mot : personne ne doit critiquer les œuvres de Soutine. Sinon il les pulvérise. 

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Soutine, Glaïeuls © ADAGP, Paris 2006

Quand il manque de matériel, il reprend les toiles, s’arme de fil et d’aiguilles, recoud des morceaux dépareillés et peint ces visages déformés, ces membres tordus, ces outrances qui font son génie. Il est plus brutal encore que Van Gogh, plus fauve que Vlaminck. 

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Soutine, Le garçon d’étage © ADAGP, Paris 2006 

Il ne se rend pas dans les Salons qui exposent la peinture contemporaine, mais il passe ses journées au musée du Louvre, devant les maîtres flamands qu’il vénère. Et aussi devant Courbet, Chardin, Rembrandt surtout, à ses yeux le premier d’entre tous. Il apprend la lumière. »

Dan Franck, Bohèmes

Chaïm Soutine, L'ordre du chaos (Musée de l'Orangerie, Paris)

18/10/2012

Soutine à Paris

Une de mes plus grandes émotions esthétiques a été la découverte des deux grandes salles des Nymphéas à l’Orangerie, lors d’un voyage de rhétorique à Paris. Le musée n’était pas encore rénové ni son pendant, au bout des Tuileries, le Jeu de Paume, dévolu aux impressionnistes jusqu’à l’ouverture du musée d’Orsay en 1986. Je me souviens de m’être arrêtée alors, sidérée, devant les étonnantes peintures de Soutine, si différentes des Renoir, Cézanne, Monet, Matisse..., plus faciles à aborder quand on a dix-huit ans. 

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 Affiche de l’exposition (un portrait de Madeleine Castaing)

Chaïm Soutine (1893-1943) figure en bonne place dans la collection Walter & Guillaume, la collection permanente de l’Orangerie (dont les nouveaux atours, sans doute de bons atouts pour un musée d’aujourd’hui, manquent de chaleur à mes yeux – ce à quoi la modernité n’oblige pas, mais passons). Une belle exposition, quatre ans après la rétrospective de la Pinacothèque de Paris, permet de mieux connaître ce peintre inclassable, cet écorché vif qui « a souffert plus qu’aucun autre », comme l’écrit Dan Franck dans Bohèmes, qui a eu faim, qui a connu la dèche, et qui a peint avec fureur.

Chaïm Soutine, L’ordre du chaos s’ouvre sur une fascinante série de portraits, hommes et femmes, dont celui de Maria Lani (Museum of Modern Art, New York). Portraits intenses : Soutine révèle un caractère, une personnalité. Le jeune artiste qui à l’âge de vingt ans fuit la Lituanie pour rejoindre des amis à Paris y cherche avant tout la liberté de peindre. Modigliani sera son ami et son mentor. Soutine déforme son modèle pour lui donner forme. Peu de couleurs mais la matière est généreuse, la présence forte. Démenti fulgurant à l’interdiction de représenter la figure humaine dans son milieu d’origine, des juifs très orthodoxes. 

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Chaïm SOUTINE, La Maison blanche © ADAGP, Paris 2006

Les paysages de Soutine basculent dans une vision mouvementée, plus encore que chez Van Gogh : les maisons dansent, les rues se courbent comme dans un miroir déformant, rien de statique ou d’inerte. La Maison blanche (vers 1918) – une maison étroite, trois fenêtres ouvertes dans un mur blanc, l’une au-dessus de l’autre, sous un toit pointu – montre une des rares bâtisses à résister au tourbillon qui s’empare de la nature environnante. Le peintre a vécu quelque temps dans le Midi, à Céret puis à Cagnes.

Une série consacrée aux arbres m’a coupé le souffle. Si vous avez déjà, ne fût-ce qu’en photo, tenté de restituer la vitalité, la présence, le charisme d’un arbre, vous savez à quel point c’est difficile. Allez voir les arbres vivants de Soutine, Jour de vent à Auxerre, par exemple, ou encore Retour de l’école après l’orage, où deux enfants se tiennent par la main pour affronter les éléments. C’est magnifique. 

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 Chaïm SOUTINE, Jour de vent à Auxerre © Philips Collection Art Gallery Washington DC

Une vidéo de l’INA permet aux visiteurs d’approcher la personnalité tourmentée de Chaïm Soutine grâce, entre autres, au témoignage de Madeleine Castaing qui fut avec son mari un de de ses principaux appuis, après le marchand Zborowski, son vendeur auprès du Docteur Barnes, le collectionneur américain. La collection privée des Castaing comporte quarante œuvres de Soutine, un véritable coup de foudre artistique. Ils l'accueillirent dans leur château de Lèves, près de Chartres. 

Viennent ensuite les fameuses natures mortes ; la formule, cette fois, convient parfaitement à ces viandes mises à nu qui fascinaient Soutine : poulet plumé, coq et tomates, lapin ou lièvre, bœuf écorché, tête de veau… Des mises à mort, des délires de sang et de chair métamorphosés en terribles batailles de couleurs. Soutine se souvient du gosse enfermé dans la chambre froide du boucher de Smilovotchi, son village natal, après avoir été battu. Il l’a vu trancher le cou d’un oiseau, le vider de son sang, un cri lui est resté dans la gorge. « Quand, enfant, je faisais un portrait grossier de mon professeur, j’essayais de faire sortir ce cri, mais en vain. Quand je peignis la carcasse de bœuf, c’est encore ce cri que je voulais libérer. » (Emile Szittya, Soutine et son temps, cité par Dan Franck dans Bohèmes) 

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Chaïm SOUTINE, Le Lapin © ADAGP, Paris 2006

Dans une autre salle consacrée aux figures humaines, on découvre à quel point Soutine s’est inspiré des maîtres qu’il copiait au Louvre. Pour certains portraits de ses amis artistes ou de connaissances, il reprend leur composition à Fouquet, Ingres ou Courbet. Même structure, peinture nouvelle, tout autre. L’ordre dans le chaos.

Soutine est un peintre du rouge. En témoignent une série de Glaïeuls dans un vase, qui flambent encore un siècle après. Cinq sur une quinzaine de toiles consacrées à ces fleurs, ou plutôt à la vibration de leur couleur sur un fond sombre. Ou bien ces toiles, peut-être les plus connues du peintre, d’enfants de chœur en rouge et blanc, l’autre couleur dont il est un maître, de petit pâtissier (le sujet qui fait accéder Soutine à la célébrité, le premier à avoir retenu l’attention de Paul Guillaume et du Dr Barnes, qui lui acheta cent toiles d’un seul coup), de garçon d’étage, jeux de contrastes et portraits pleins d’humanité. 

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 Chaïm SOUTINE, La Jeune Anglaise © ADAGP, Paris 2006

Il m’a semblé que la palette de Chaïm Soutine se faisait parfois plus tendre pour les femmes : voyez cette Petite fille à la poupée, cette Femme de chambre (Kunstmuseum de Lucerne) et surtout La jeune Anglaise (vers 1934) – cheveux roux, regard en biais, bouche moqueuse, veste rouge sur un chemisier blanc – au sourire complice.

Soutine détruisait les œuvres qui n’étaient pas à la hauteur de ses exigences. La guerre loblige à se cacher à la campagne. Il souffre de lestomac et meurt à Paris à lâge de cinquante ans. Cette rétrospective autour des vingt-deux œuvres que possède le Musée de l’Orangerie rend hommage jusqu’en janvier prochain à un artiste précurseur, expressionniste et visionnaire.

11/10/2012

Sur la toile

Lire & relire Bauchau / 4 

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« Il se lève, choisit une toile pas très grande, prépare des couleurs, me donne un pinceau et tient toujours de son bras droit mon bras gauche. Il y a une incitation qui est presque un ordre et ne l’est pas. Je peux, cela fera plaisir à Florian si je peux. Et naturellement je peux. Des couleurs viennent se poser sur la toile, se succèdent, s’essaient, voient si elles se conviennent. Il n’y a plus de dessins seulement des couleurs assemblées. Rien de plus, ce sont des gammes, me dis-je. Pourquoi pas ? Je suis très contente, je m’absorbe dans ce travail. Peu à peu le bras de Florian pèse moins sur le mien, qui se dégage. Seule sa main, très légère, reste près de mon bras. De temps en temps, je me tourne vers lui, je vois sa figure très attentive qui regarde ce que je fais. La toile est presque couverte, il a retiré sa main, le courant ne passe plus. Je suis en colère, il me donne un pinceau plus gros avec du noir, un noir brillant et je marque ma haine sur la toile. Je prends moi-même un autre pinceau avec du blanc et je fais un grand signe blanc entre les signes noirs.

Je pense : Z, comme zèbre, la dernière lettre de l’alphabet. Je me mets à pleurer, je ne sais si c’est de désespoir ou de joie. »

Henry Bauchau, Déluge (Actes Sud, 2011)

29/09/2012

Art crétois

« L’art crétois confirme cette impression. C’est certainement le plus original de tout le monde oriental, celui qui nous touche le plus directement par sa fantaisie, son goût de la vie et du bonheur, les libertés qu’il prend avec les formes et les couleurs, au profit de l’expression. A la grande époque de l’art crétois – celle des seconds palais –, avant la période mycénienne qui figera toute cette liberté, le naturalisme est triomphant : bêtes et plantes sont partout sur les murs ou aux flancs des vases de céramique ; un brin d’herbe, une touffe de crocus ou d’iris, un fer de lys blancs sur l’ocre d’un vase ou sur le rouge pompéien d’un stuc mural, des roseaux qui se marient en un motif continu, presque abstrait, un rameau d’olivier fleuri, les bras tordus d’un poulpe, des dauphins, une étoile de mer, un poisson bleu ailé, une ronde d’énormes libellules, autant de thèmes en soi, mais jamais traités avec la minutie botanique des herbes ou des violettes de Dürer. 

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Jarre à la pieuvre, vers 1500-1450,
Musée archéologique d'Héraklion

Ils sont le décor irréel d’un monde irréel où un singe bleu cueille des crocus, un oiseau bleu se perche sur des églantiers ; un chat sauvage guette à travers des branches de lierre aériennes un oiseau innocent qui lui tourne le dos, un cheval vert traîne le char de deux jeunes déesses souriantes… La céramique se prête comme la fresque à cette fantaisie inventive. Il est curieux de voir le même thème végétal ou marin traité de mille façons différentes, sur tant de vases multipliés par le tour du potier et exportés par centaines. Comme si le peintre, chaque fois, exigeait le plaisir de la création. »

Fernand Braudel, Les Mémoires de la Méditerranée 

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Fresque de Cnossos

Pour les deux semaines qui viennent,
que je passerai dans le Midi,
je vous ai préparé un peu de lecture.
Merci pour votre fidélité
& à bientôt.

Tania

22/09/2012

Circuler

« Les idées et les images sont faites pour circuler, être empruntées, revenir et disparaître. Elles n’appartiennent qu’à ceux qui un moment les chevauchent. »

Joëlle Busca, Miquel Barceló – Le triomphe de la nature morte 

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Détail de la couverture (incipit)


20/09/2012

Un texte sur Barceló

Lorsqu’après avoir visité une exposition, on en découvre le catalogue, aller de ses souvenirs aux mots, puis des mots aux images, donne souvent envie de retourner devant les œuvres, pour mieux les regarder. Lire Miquel Barceló – Le triomphe de la nature morte, un texte d’une trentaine de pages (suivi de quelques illustrations) de Joëlle Busca (La lettre volée, 2000), c’est entrer par le discours, de biais, dans lunivers dun artiste que je connais peu – dessins, peintures, sculptures – et qui est surtout matière. Je pense à la fameuse chapelle décorée par le peintre catalan dans la cathédrale de Palma de Majorque.

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Chapelle Sant Père (cathédrale de Palma de Majorque) 

« Il serait l’un des artistes les plus importants de la scène contemporaine »« il arrive avec la vague néo-expressionniste dans les années quatre-vingts », écrit la critique d’art pour le situer d’abord. Né aux Baléares en 1957, Barceló, nomade, se partage entre plusieurs ateliers à Paris, New York, Majorque, quand il n’est pas ailleurs, en Europe ou en Afrique, au Mali en particulier. L’artiste se veut « sous le joug de la nature », affronte les éléments naturels, pour lui-même comme pour ses œuvres.

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Miquel Barceló devant une œuvre (2010) © CaixaForum Madrid

Un thème permanent : la mort, « muette ou proclamée, toujours présente ». Busca décèle dans ses peintures « de piété mélancolique, de désolation paysagère, de ruine dévote »  des « in situ de natures mortes ». Barceló aime inclure l’objet dans l’œuvre, incorporé ou moulé, travailler la surface où il intègre « carcasses, branchages, poissons séchés piqués au formol, choux, papayes… » Si les caractéristiques classiques de la nature morte sont absentes de sa peinture, elle se relie pourtant aux maîtres espagnols de la vanité par « la précision inouïe des détails », « l’isolement spectaculaire des objets et des fruits », « la rigueur de la spatialisation ».

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Livre sur Il Cristo della Vucciria

Les plus grands peintres ont illustré le genre de la nature morte, considéré comme mineur : Chardin, Cézanne, Picasso, ou encore Warhol et ses Peach Halves en boîte. « Rien n’est plus trompeur que ces épithètes de mort (nature morte) ou de tranquille (still life), le genre est au contraire bavard et remuant : il y demeure un souffle de vie qui se débat pour être encore et que sauve la peinture. » Barceló peint l’instant, fasciné par le « spectacle de la désintégration toujours triomphante ». Peindre la vie « jusqu’à la mort et au-delà, jusqu’à la décomposition », comme il l’a fait dans une église abandonnée de Palerme avec Il Cristo della Vucciria.

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Vers 1987, Barceló choisit l’Afrique pour se régénérer, renouveler son imaginaire, se mettre en danger. C’est l’expérience du désert, de la sécheresse, du vide, de l’inconfort. « Il montre tout de ses périodes africaines, les lieux communs, les brouillons d’esquisses, les petits croquis, les aquarelles noyées, il entend ne rien jeter, à la manière africaine. » Il en ressort « une sorte de maniérisme qui se superpose à un matiérisme ». Depuis l’Afrique, Joëlle Busca voit dans le travail de l’artiste « un aspect d’inachevé, d’esquisse qui domine toute autre considération. »

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Sous le plafond de la salle des Droits de l’homme (Palais des Nations, Genève, 2009)

Si comme dans toute œuvre, il y a dans celle de Barceló des hauts et des bas, Joëlle Busca constate que l’artiste catalan ne cesse de mettre le spectateur « dans une position instable » et s’interroge : « Où cela va-t-il s’arrêter ? » Miquel Barceló – Le triomphe de la nature morte donne à penser sur l’art contemporain et l’engagement de l’artiste, dans son corps à corps avec la matière, avec le temps.

17/09/2012

Sans y toucher

Loin de la vie de bohème, les personnages d’Angela Huth, dans De toutes les couleurs (Colouring in, 2004), tiennent à leurs habitudes. Isabel et Dan Grant forment un « couple sympa » sans histoire aux yeux de leur fille, Sylvie, comme de Gwen, leur femme de ménage. Isabel vient d’avoir quarante ans et n’aime pas qu’on perturbe son « train-train quotidien ». Sylvie et Dan partis, elle monte à son atelier sans parler à qui que ce soit, elle n’y a pas de téléphone, pendant que Gwen commence à passer l’aspirateur en bas. 

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http://orlane.artblog.fr/737392/masque-venitien/

Dans le grenier, toute la matinée, Isabel confectionne des masques, les commandes ne manquent pas. Il suffit d’un message sur le répondeur pour l’agacer : Dan a invité Bert Bailey à dîner et ils tombent d’accord pour proposer à Carlotta, une amie d’enfance, trente-six ans et célibataire, de se joindre à eux. Dan se réjouit de revoir son vieil ami qui a travaillé à l’étranger, d’abord pour l’armée, puis pour une compagnie pétrolière, sans jamais se marier. Il vient de rentrer de New York pour se réinstaller à Londres. S’il gagne bien sa vie dans l’import-export, Dan cultive une autre passion dont il aime parler avec Bert : le théâtre. Sa première pièce a remporté un succès inattendu, mais depuis, il en a écrit plein d’autres dont personne ne veut.

Pour faire entendre le point de vue de ces six personnages, Angela Huth leur donne la parole tour à tour, comme si chacun tenait une sorte de journal. Les impressions de Gwen, qui adore travailler chez les Grant – elle ne se sent nulle part ailleurs aussi bien que dans leur maison où elle travaille depuis neuf ans – donnent un aperçu extérieur de cette famille bourgeoise : une femme posée, aimable, parfois un peu dans la lune ; un homme digne et charmant, courtois ; une fille « bonne fille, mais lunatique et têtue comme une mule ».

La mise en situation est assez lente, le temps de présenter les uns et les autres. Le bonheur serait-il de trouver une place, un endroit où l’on se sente bien ? Pour Isabel, c’est très clairement son atelier – « mes plumes, les perles, tous ces bouts de tissus sont toute la couleur qu’il me faut. » Pour Bert, heureux de retrouver l’Angleterre, ce n’est sans doute plus sa maison londonienne qui a grand besoin d’être rafraîchie. Carlotta lui propose ses services, elle a été décoratrice d’intérieur avant de se lancer dans le marketing. Elle l’agace, mais il n’ose refuser.

Carlotta va-t-elle réussir à séduire Bert ? Cette question récurrente dans la première partie du roman va peu à peu s’insinuer dans les rapports entre les quatre amis. Carlotta sent qu’Isabel la discrète, la fidèle épouse, la femme secrète, ne lui dit pas tout à propos de ses contacts avec Bert. Quant à Dan, il n’est pas tout à fait insensible aux provocations de la tapageuse amie de son épouse bien-aimée.

De toutes les couleurs suit surtout cette trame sentimentale. A l’opposé des ambiances feutrées, on découvre aussi les problèmes de Gwen, harcelée par un homme avec qui elle s’est liée un certain temps, et qu’elle craint à tout moment de retrouver sur ses pas. Il  l’espionne partout, se campe même parfois en face de la maison des Grant. Elle n’ose en parler à personne.

« C’est une chose de vivre seul quand vous êtes dévoré par une passion telle que la peinture, l’écriture, la musique ou autre – mais c’est tout autre chose quand vous n’avez rien de particulier à faire », remarque Rosie, une vieille et sympathique artiste-peintre qui habite une « petite maison de silex et de briques » près des marais à Norfolk ; enfant, Bert jouait dans son jardin, qu’elle a considérablement embelli.

Est-ce la structure fragmentée du roman ? la manière dont l’auteur aborde les émotions, sans y toucher vraiment ? Je suis restée à distance de ces chassés croisés amoureux, mêlés ici aux tournants de l’âge. A relire quelques-uns de ses titres – L’invitation à la vie conjugale (1991), Une folle passion (1994), Tendres silences (1999) –, on comprend qu’Angela Huth a choisi les affaires de cœur comme thème de prédilection.

Mais voici le résumé de Pierre Maury, plus enthousiaste : « Cachotteries : le titre d'une pièce que Dan commence à écrire. Inspiré, pour une fois, par sa vie réelle. Car les six personnages du roman ont tous quelque chose à cacher aux autres. Alors qu'ils ne sont pas coupables. Autour de petites tentations sans importance, Angela Huth déstabilise des existences tranquilles. Les questions que chacun se pose prennent des dimensions inattendues. Et on observe cette danse du désir avec un sourire au coin des lèvres tant elle est plaisante. » (Le Soir, 27/10/2006)

15/09/2012

Tambouille générale

« Aux murs, des toiles : Chagall, Léger, Modigliani. Au sol, quelques tapis effrangés. Sur les étagères, les poupées-portraits en feutre que Marie Vassilieff fabriquait puis vendait au couturier Poiret ou aux bourgeois de la rive droite qui les empilaient dans les angles droits de leurs cosy-corners. Partout, des chaises dépareillées, des poufs décousus, des centaines d’objets glanés aux Puces. 

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Figures-sculptures de Marie Vassilieff (Photo Rouillac)

Derrière le bar, à la vaisselle, haute comme une demi-pomme et plus vivace encore qu’un ludion, officiait le phénix des hôtes de l’endroit. Sur deux réchauds, Marie et une cuisinière préparaient la tambouille générale. Il en coûtait à chacun quelques dizaines de centimes pour un bol de bouillon, des légumes, parfois un dessert. Les plus riches avaient droit à un verre de vin et trois cigarettes de Caporal bleu. »

 

Dan Franck, Bohèmes

 

13/09/2012

Bohèmes à Paris

« La bohème, la bohème / Ça voulait dire on a vingt ans / La bohème, la bohème / Et nous vivions de l'air du temps… » Qui n’a pas joint sa voix à celle de Charles Aznavour ? Dan Franck a composé Bohèmes (1998) pendant qu’il écrivait un roman, Nu couché : « l’un est roman, l’autre est chronique ». Bateau-Lavoir, La Ruche, Montparnasse… Paris, de 1900 à 1930, était la capitale des avant-gardes qui dérangent toujours, avant que la société finisse par les intégrer, le plus souvent.

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Paris 1910, ateliers d'artistes à Montmartre © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Pour distinguer les artistes des artisans, l’auteur cite Soulages : « L’artiste cherche. Il ignore le chemin qu’il empruntera pour atteindre son but. L’artisan, lui, emprunte des voies qu’il connaît pour aller vers un objet qu’il connaît également. » Dans Bohèmes, le romancier se fait le conteur des artistes de Montmartre et de Montparnasse, ces « deux collines d’où vont naître les beautés du monde d’hier, et aussi celles d’aujourd’hui » – les « anartistes » de la Butte, pour commencer.

On ne connaît pas le père de Maurice Utrillo, l’artiste qui a immortalisé les rues de Montmartre, mais bien sa mère célibataire, indépendante et de mœurs et d’esprit. Pour empêcher son fils de boire, Suzanne Valadon l’encourageait à peindre d’après des cartes postales. La suite est connue. C’est un Espagnol qui va faire davantage encore pour la réputation de Montmartre. Picasso arrive à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 et décide d’y rester. Il a des amis à Montmartre. Le suicide de Casamegas l’année suivante marquera un tournant dans son œuvre. Picasso ne reste pas longtemps dans la dèche, très vite on lui achète ses toiles. Berthe Weil est sa première marchande véritable. Cette « amoureuse des arts » prend peu de bénéfices, elle aide Picasso et beaucoup d’autres.

 

Riche en anecdotes, l’essai de Dan Franck fait revivre ceux dont le nom figure aujourd’hui en bonne place dans l’histoire de l’art moderne, mais aussi les quartiers du Paris d’antan et les nombreuses figures parisiennes qui ont croisé leur route : marchands, galeristes, collectionneurs, commerçants, tenanciers de bar ou de brasserie, modèles, concierges… Vollard est en bonne place, avec ses manières de rustre. Dan Franck s’amuse à nous décrire la première visite que lui font Gertrude et Léo Stein, « deux Américains à Paris ».

 

Dans l’entourage des peintres, bien sûr des gens de plume. Max Jacob partage tout ce qu’il possède avec Picasso, « la personne la plus importante de son existence », qu’il servira avec passion. Du poète, cette autre distinction : « Le romancier écrira : Une robe verte et un poète écrira : Une robe d’herbes. » Max Jacob et Picasso rencontrent dans un bar un jeune homme d’une grande élégance, cultivé, séduisant, curieux : Guillaume Apollinaire. « Kostro » est l’autre personnage-clé de Bohèmes.

 

Et les femmes ? Fernande Olivier, grande amoureuse de Picasso, habite aussi le Bateau-Lavoir. Elle accompagne son amant jaloux au Lapin agile. Marie Laurencin, la muse d’Apollinaire, prendra elle-même les pinceaux. Gertrude Stein, quand elle reçoit, laisse à Alice Toklas le rôle de maîtresse d’accueil. La riche protectrice de Picasso aime beaucoup Matisse, elle les invite ensemble – « Pôle sud et Pôle nord ». Les demoiselles d’Avignon sont une réponse au Bonheur de vivre. « Personne ne comprend. »

 

Désaccords, disputes, ruptures. Ainsi va aussi la vie d’artiste. Derain, Braque, Le Douanier Rousseau, Juan Gris… Chacun a son chapitre dans la chronique de Dan Franck. Le vol de la Joconde jette un froid. Le cubisme fait scandale, Kahnweiler défend ses artistes. La guerre de 1914 sépare les uns et les autres. L’association « La Peau de l’Ours », dont les onze membres versent une cotisation annuelle pour l’achat groupé d’œuvres d’art, organise dix ans après sa fondation une grande vente le 2 mars 1914 à l’Hôtel Drouot. Cent cinquante œuvres et des adjudications qui montrent quelle réputation ont acquise les peintres et sculpteurs de Montmartre. Jour de gloire pour Picasso, il fait mieux que Matisse. Il n’est plus alors au Bateau-Lavoir, Picasso s’est installé à Montparnasse.

 

Des photos s’intercalent à deux endroits du livre : portraits, groupes, artistes à l’atelier ou en uniforme militaire, Closerie des Lilas, Bal Bullier. Le beau Modigliani, un charme fou ; Jeanne Hébuterne à vingt ans, la photo est floue. Foujita coud à la machine. Séance de rêve éveillé, signée Man Ray.

 

Jarry meurt en 1907. Vers et Prose, la revue créée par Paul Fort en 1910, ne survit pas à la guerre. « Paris misère. » Marie Vassilieff peint et sculpte, ouvre une académie impasse du Maine. Sa cantine est connue de tout Montparnasse. On vient y manger, y chanter, après s’être chauffé le jour dans un café. Soutine (le peintre préféré de Dan Franck) apprend à lire à la Rotonde. Son visage s’éclaire quand il voit entrer Modigliani, si généreux, offrant à boire, à manger, l’ami de tous.

 

Apollinaire et Cendrars. Cocteau et Diaghilev. Braque et Picasso. Duchamp et Picabia. Amitiés et rivalités. C’est bientôt l’heure de Dada, puis des surréalistes. Breton intimide la jeune libraire de la Maison des amis des livres, Adrienne Monnier. Amours et demandes en mariage – ou non. Kiki de Montparnasse prend la pose pour Van Dongen, pour Kisling, pour Foujita.

 

Le seigneur de Montparnasse s’appelle Jules Pascin, « roi de toutes les fêtes », toujours entouré de filles. D’aucune école, comme Modigliani, le peintre reste à la marge des bandes d’artistes qu’il fréquente. Comme lui, il se montre généreux avec tous. C’est avec le suicide du « dernier des bohèmes » que Dan Franck termine sa chronique, le 11 juin 1930. Vies flamboyantes, légendes majeures et mineures – et à jamais vivantes, les œuvres d’art.