Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

04/11/2013

Isherwood l'apprenti

Le lion et son ombre – Une éducation dans les années 1920 (Lions and Shadows, 1968, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat) n’est pas une autobiographie ordinaire, Christopher Isherwood (1904-1986) nous invite à la lire « comme un roman ». Les personnages inspirés de ses rencontres réelles y portent d’ailleurs des noms « fictifs et caricaturaux ». 

isherwood,le lion et son ombre,roman,littérature anglaise,autobiographie,éducation,1920,angleterre,cambridge,amitié,études,culture
Couverture : C. Isherwood et W. H. Auden, 1938 © Popperfoto / Getty Images

Le récit commence avec la figure marquante de son apprentissage à la public school : Mr Holmes, petit homme d’âge mûr au « pédantisme plaisant », qui recherchait constamment l’effet pour arracher ses élèves à leur conservatisme et à leurs « préjugés de collégiens ».

Isherwood vise une bourse d’histoire à Cambridge, comme Chalmers, un an de plus que lui et poète publié dans le magazine de l’école, d’une « beauté frappante ». Ils deviennent amis. « Les étudiants font toujours la paire, comme les oiseaux. » Isherwood admire la façon dont Chalmers rejette toutes les conventions, alors que lui s’adapte à tout.

Holmes insiste sur l’art de la dissertation : « il n’y avait qu’à étinceler et épater ». Si l’on sait en plus rester calme et distingué à l’oral, le succès sera au rendez-vous. En août 1922, le professeur organise une randonnée dans les Alpes françaises. Chalmers rejoint leur groupe, il est en France depuis un an et à présent subjugué par Baudelaire.

Pendant le dernier trimestre à l’école préparatoire, Isherwood lit les lettres de Chalmers déjà à Cambridge, qu’il décrit comme un « enfer insidieux ». Grâce à Holmes, Isherwood décroche une bourse de quatre-vingts livres. Invité à déjeuner chez son mentor, il lui confie son désir de devenir écrivain et sa préférence pour l’anglais par rapport à l’histoire.

Au Collège, on lui attribue une grande pièce froide au-dessus de la chambre douillette de Chalmers. Ensemble ils observent la « Chicocratie », mot de Chalmers pour désigner les cercles mondains où évoluent les types « bons » ou « chic ». Excentrique, il s’en tient à distance, Isherwood au contraire aime « cultiver son côté social ».

Très vite, il désire changer de voie, mais son directeur d’études s’y oppose et le rappelle à ses devoirs de boursier. Au cours, il préfère observer le décor que prendre des notes. Aussi passe-t-il son temps dans les librairies, les salons de thé, au squash, au cinéma, ou à s’amuser avec Chalmers. « Nous étions l’un pour l’autre le public idéal : rien ne se perdait entre nous, pas même la plus légère des insinuations ni la plus subtile nuance de sens. »

Les deux amis s’inventent des figures et des lieux imaginaires, partagent une « excitation mentale extrême ». Chalmers l’initie à la poésie, à l’alcool. Isherwood commence « Le lion et son ombre », un roman d’apprentissage « malin, joli, adroit, baroque », bourré de romantisme homosexuel, dont ils se moquent ensemble.

A l’approche des examens, c’est la panique, mais grâce aux conseils de Holmes, il obtient un « Bien » en dissertation. Isherwood commence à tenir un Journal et compose un nouvel autoportrait d’« Isherwood l’Artiste », son double idéal. Pendant sa deuxième année à Cambridge, Chalmers et lui improvisent à tout bout de champ sur « l’Autre Ville », baptisée « Mortmere », leur monde imaginaire.

Stimulé par un cours sur la poésie moderne, Isherwood se lance dans un nouveau roman, « Le lion et son ombre » ayant été condamné à mort par une romancière, vieille amie de la famille, à qui il l’a fait lire. Quand les examens approchent, le « Très Bien » est hors de portée et puis il n’a pas envie d’enseigner à son tour : il se fait renvoyer et retrouve son indépendance.

Le lion et son ombre suit avec humour et sensibilité l’apprenti romancier dans ses tours et détours, ses études, ses rencontres, ses débuts, ses séjours au bord de la mer, ses expériences comme secrétaire particulier de Cheuret, violoniste qui dirige un quatuor à cordes, puis comme précepteur. Comment trouver sa place dans « l’ordre social » et écrire quelque chose qui vaille la peine ?

Chalmers et Philip lui inspirent les héros de son premier roman publié en 1928, Tous les conspirateurs, mal accueilli par la critique. Chaque fois que l’occasion s’en présente, Isherwood s’évade avec l’un ou l’autre, mais « il faut toujours rentrer ». Réussira-t-il jamais « le Test » ? Arrivera-t-il à prendre sa vie en main, malgré sa frousse des liens trop poussés avec d’autres, du sexe, de l’avenir ? En mars 1929, il part rejoindre un ami à Berlin, « heureux de savoir simplement qu’une nouvelle étape de (son) voyage avait commencé. »

02/11/2013

Comment décrire

« Je me demandais comment décrire Emile Simonian. Ce dont je me souvenais, c’était ses yeux qui vous regardaient comme de très loin, et sa façon de s’asseoir, de marcher, de manger, tous ses mouvements qui étaient empreints de douceur et de calme. Mais tout cela n’avait guère d’importance aux yeux de ma sœur. « Il est grand, lui dis-je, élégant… bel homme. » Je regrettai aussitôt d’avoir dit ça. Le troisième chou à la crème s’immobilisa entre la boîte en carton et la bouche d’Alice. « Quel âge ? » » 

Zoyâ Pirzâd, C’est moi qui éteins les lumières 

Pirzad couverture poche.jpg

Ne manquez pas la belle page d’accueil
des éditions Zulma 



31/10/2013

Le monde de Clarisse

Dans C’est moi qui éteins les lumières de Zoyâ Pirzâd (traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ), ce « moi », c’est Clarisse, que ses enfants trouvent au retour de l’école, comme d’habitude, dans sa cuisine. Les jumelles ramènent avec elles Emilie, la fille des nouveaux voisins qui ont emménagé dans l’appartement qu’occupait Nina, l’amie de Clarisse. 

pirzâd,c'est moi qui éteins les lumières,roman,littérature persane,iran,arméniens,culture
"Notre menu à nous était un riz avec du ragoût de gombos."

Photo et recette
http://augredumarche.blogspot.be/ (merci)

Armen, leur grand frère de quinze ans, observe à distance. Les fillettes veulent montrer à Emilie la poupée Raiponce aux mains blanches comme les siennes. Le goûter commence à peine qu’on sonne : une toute petite dame, trois rangs de perles autour du cou, réclame sa petite-fille. A peine les présentations faites, Elmira Simonian se fâche sur Emilie et l’emmène, sous le regard médusé des enfants.

Artush, le mari de Clarisse, l’écoute à peine quand il lit le journal le soir, mais il réagit au nom des nouveaux venus. Emile Simonian, le père de la petite, a été muté récemment dans son entreprise. Clarisse observe celui qu’elle a épousé dix-sept ans plus tôt, il a pris vingt kilos, il a beaucoup changé. Puis ils vont se coucher et c’est Clarisse qui éteint les lumières.

Le lendemain, sa mère lui raconte tout ce qu’elle sait des Simonian, elle a des idées très arrêtées sur les Arméniens de Jolfa, sur ceux de Tabriz, et se fait du souci pour son autre fille, Alice, qui « ne va pas bien ». Elle est partie s’acheter des chocolats quand la nouvelle voisine vient frapper à la porte : pour s’excuser de son attitude de la veille, elle a apporté un gâteau, et complimente Clarisse pour sa cuisine « originale » (fleurs séchées, pots de faïence, guirlandes de piments rouges et tresses d’ail) et ses belles manières – elle a fait glisser le gâteau sur un plat avant de lui servir du thé. Après avoir parlé de sa vie à Paris, à Londres, à Calcutta, elle invite toute la famille pour dîner, ils feront ainsi connaissance avec son fils Emile.

Artush déteste ce genre de « mondanités » mais s’incline. Emilie leur ouvre la porte en jolie robe blanche, sa grand-mère porte une longue robe de soie noire et d’imposants bijoux. Et voilà Emile Simonian qui fait le baise-main à Clarisse, à sa grande surprise. Etonnante aussi, la soudaine politesse d’Armen qui serre la main d’Emilie. Les jumelles observent avec de grands yeux – « Comme au cinéma », dit l’une. Clarisse remarque une belle armoire indienne dans l’appartement pauvrement meublé. « Lorsque l’on décrit une maison, on montre le caractère de son personnage » a déclaré la romancière dans un entretien au Courrier international.

De cette soirée plutôt guindée, Artush retiendra surtout le sort peu enviable d’Emile, accaparé par sa mère qui répond à sa place, ne cesse de lui donner des ordres et se plaint de devoir tout faire elle-même, alors qu’en Inde elle avait des domestiques.

« Abadan (la ville natale de l’auteure) ne connaît pas de printemps, mais la chaleur et l’humidité », commente Armen en écoutant la radio du matin annoncer du temps printanier à Téhéran. Clarisse apprécie l’esprit de son aîné, qui change beaucoup ces derniers temps. Une fois tout le monde parti, elle ferme la porte à clé, savoure ce moment de solitude avant l’arrivée de sa sœur et de sa mère : elle a le temps de réfléchir, de se souvenir (de son père surtout), tout en vaquant à ses tâches ménagères. Alice est bientôt là, avec un carton de pâtisseries, elle veut tout savoir des voisins, du fils ingénieur en particulier. Alice cherche un célibataire à épouser.

C’est moi qui éteins les lumières décrit la vie quotidienne de cette famille arménienne en Iran : sorties, fréquentations, courses, repas, école, activités des enfants… Artush a trouvé en Emile un bon partenaire aux échecs, mais le juge un peu à part, dans « un monde de légendes et de poésie ». Or Emile et Clarisse sont souvent sur la même longueur d’onde, ils aiment la lecture, les fleurs, les petits plats raffinés – elle est une excellente cuisinière. Quand ils ont l’occasion de parler ensemble, Clarisse en est toute retournée, elle avait perdu l’habitude de tant d’attention et de délicatesse à son égard.

Zoyâ Pirzäd raconte des riens avec finesse, comme dans Un jour avant Pâques, et peu à peu, toute une société prend vie sous nos yeux avec ses coutumes, ses rites, ses préoccupations. Les femmes y sont souvent au foyer, à part la secrétaire d’Artush, qui donne des conférences pour sensibiliser les femmes à leur nouveau droit de vote. « Immense succès en Iran », « romancière adulée de ses lecteurs », peut-on lire sur la quatrième de couverture. Simple et profonde, la Clarisse de C’est moi qui éteins les lumières nous reste en tête bien après qu’on a fermé ce roman « tchekhovien ».

29/10/2013

Planète bleue

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Sphères © Russell Crotty / Dessins © Desmond Lazaro

« Vue à grande distance, la Terre présente différentes couleurs mais le bleu y est largement dominant en raison de l’oxygénation de l’atmosphère qui l’entoure. D’où l’expression « planète bleue » devenue courante pour la désigner à partir des années 1960, c’est-à-dire à partir des premiers voyages dans l’espace. Mais les poètes avaient précédé les cosmonautes : dès 1929, Paul Eluard chantait dans un poème célèbre : « la Terre est bleue comme une orange ».

Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Seuil, 2000. 

***

« La route bleue - Périples et beautés, de la Méditerranée à la Chine »
Villa Empain, Bruxelles, 27 septembre 2013 – 9 février 2014. 

 la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Lumière née de la lumière © Bang Hai Ja

 

 



 

 

28/10/2013

La route bleue

Une autre expo bruxelloise en cours, à la Villa Empain déjà présentée ici, porte ce beau titre : « La route bleue ». On pense à la route de la soie, et c’est bien des avatars du bleu entre Orient et Occident – « Périples et beautés, de la Méditerranée à la Chine » – que nous parle cette sélection d’objets d’hier et d’aujourd’hui, fidèle au principe de la Fondation Boghossian. Un voyage dans la couleur aujourd’hui préférée des Occidentaux, comme le rappelle souvent Michel Pastoureau qui lui a consacré un de ses beaux livres (son « Vert » sera publié bientôt). 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
La Villa Empain vue du jardin 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Chaque jour © Betty de Paris 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© Betty de Paris

A droite de l’entrée, un salon présente des variations de Betty de Paris sur l’indigo – ce bleu végétal venu d’Inde – dont elle décline les nuances dans une série d’œuvres textiles, comme ce grand damier bleu et blanc en guise de store ou cette pelote de fil de ramie intitulée « Chaque jour ». 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© Raed Yassin

Le grand hall ne manque jamais son effet, avec la grande baie vitrée du salon d’honneur qui donne sur la piscine et le jardin, mais le regard monte aussitôt vers les nymphéas d’Isabelle de Borchgrave suspendus dans l’air, feuilles et tiges bleues portant des fleurs blanches qu’on appréciera mieux d’en haut, une belle installation de cette artiste belge connue surtout pour ses robes anciennes en papier. Devant soi, on croit voir de grands vases chinois classiques ; de près, ces porcelaines fabriquées en Chine par des artisans locaux révèlent des motifs surprenants : Raed Yassin, né à Beyrouth en 1979, les a ornés de scènes de la guerre au Liban. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Sèvres et Limoges (Cité de la céramique)

 la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Plat d'Iznik, faïence, 1550-1560

De part et d’autre, de précieuses pièces de céramique ancienne sont présentées dans des vitrines – vase florentin du XVIe siècle, porcelaines de Limoges, de Sèvres ou de Nevers, plats d’Iznik, vases de Chine ou du Japon… – en compagnie d’œuvres contemporaines comme la barque dressée d’Andrey Zouari ou les cercles de papier du dessinateur portugais Rui Moreira. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© Arlette Vermeiren 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Détail© Arlette Vermeiren

J’ai retraversé le hall pour aller contempler de près une de mes préférées parmi les œuvres exposées, aussi lumineuse qu’un vitrail : des papiers noués d’Arlette Vermeiren, une artiste bruxelloise qui s’est inspirée des itinéraires de la route de la soie, de la Méditerranée vers la Chine. Devant une large fenêtre, ses papillons de papiers noués colorés en bleu, avec des reflets d’or et d’argent, parfois du vert ou du rouge, volent et voilent la lumière du monde – c’est somptueux. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Nymphéas © Isabelle de Borchgrave

A la fenêtre de l’escalier qui mène à l’étage, une œuvre sur verre commandée récemment par la Villa Empain à la Coréenne Bang Hai Ja s’intitule « Lumière née de la lumière ». En haut, deux beaux disques de céramique calligraphiés par Alechinsky se répondent de part et d’autre du vide où flottent les nymphéas. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
We are so lightly here, 2009 © Hale Tenger

 la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Blue Coconut Palm Leaf, 2012 © Desmond Lazaro

Dans les salles plus intimes disposées tout autour, il reste beaucoup à découvrir, autant d’approches du bleu que d’œuvres, spectaculaires ou discrètes comme ce minuscule parachutiste en bronze, acrylique et émail, que Hale Tenger a déposé au centre d’un coussin de soie blanc – l’image est forte et elle m’a émue, j’ai aussitôt pensé aux parachutistes belges dont l’avion s’est écrasé il y a peu. L’artiste turque y propose une réflexion « sur la fragilité de la vie, entre la naissance et la mort ». En effet. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© Yoshiro Kimura

Dans cette pièce, des pigments bleus et or de Desmond Lazaro, des sphères ornées de paysages et d’écritures de Russell Crotty inspiré par les astres. Parmi les céramiques montrées à l’étage, ne manquez pas les porcelaines de Yoshiro Kimura, avec des effets extraordinaires de vagues en surface. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© mounir fatmi

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Veste de fonctionnaire civil, Musée Guimet

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
Sari Jamdani (détail), Musée Guimet

Plus loin, un triptyque de mounir fatmi (la résistance de lartiste marocain aux traditions va jusqu’au refus des majuscules) a nécessité plus d’une centaine de tapis de prière, ainsi détournés vers la création artistique. En face de ce collage, en vitrine, une magnifique « veste de fonctionnaire civil » en satin de soie indigo (Chine, dynastie Qing, XIXe) a été prêtée par le Musée Guimet, de même qu’un « sari jamdani » en mousseline de coton brodée de fils blancs d’une extrême finesse. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture

Des peintres sont présents sur « La route bleue » : d’Alechinsky encore, une belle toile, « Parole d’eau » ; « Le cheval de cirque » de Miró, du musée d’Ixelles ; un Yves Klein, pour les plus connus.  Dans une pièce consacrée aux parures anciennes, vous verrez d’extraordinaires bijoux réalisés avec des plumes de martin-pêcheur, très prisées dans l’aristocratie chinoise, emblèmes de fidélité conjugale : épingles à cheveux, broches, coiffes portées lors des grandes occasions. A côté, la sculpture « Indigo shadow » d’Abdulrahman Katanani évoque la cueillette de la plante à partir de laquelle se fabriquait la couleur. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture

Pour ne pas être trop longue, je me contente de citer encore deux artistes en harmonieuse cohabitation (photo ci-dessus), Anne De Bodt avec les légères et subtiles embarcations de sa « Flottille » et Mahmoud Hojeij, « Re Palestina », une série de tirages photographiques déclinant les bleus du ciel et de la mer, du plus clair au plus sombre. D’autres photos et installations vous attendent dans l’escalier qui mène au sous-sol, je vous en laisse la surprise. 

la route bleue,exposition,bruxelles,villa empain,route de la soie,bleu,orient,occident,art ancien,art contemporain,arts appliqués,culture
© Tarek Al-Ghoussein - Courtesy of The Third Line, Dubaï

Pour conclure, cette formule de Guy Duplat dans La Libre : « une exposition exquise de beauté et de finesse, mêlant art contemporain et ancien avec les arts décoratifs. Les yeux rivés sur l’Orient, proche et lointain. » Et cette phrase de Philippe Jaccottet citée dans son article : « Et le bleu n’est plus une matière, c’est un songe. »

26/10/2013

Fanfreluche

« Il s’appelle Fanfreluche, très joli nom de chien, qu’il porte avec honneur. 

Gautier illustrations (6).JPG

Fanfreluche n’est pas plus gros que le poing fermé de sa maîtresse, et l’on sait que madame la marquise a la plus petite main du monde ; et cependant il offre à l’oeil beaucoup de volume et paraît presque un petit mouton, car il a des soies d’un pied de long, si fines, si douces, si brillantes, que la queue à Minette semble une brosse en comparaison. Quand il donne la patte et qu’on la lui serre un peu, l’on est tout étonné de ne rien sentir du tout. Fanfreluche est plutôt un flocon de laine soyeuse, où brillent deux beaux yeux bruns et un petit nez rose, qu’un véritable chien. Un pareil bichon ne peut qu’appartenir à la mère des Amours, qui l’aura perdu en allant à Cythère, où madame la marquise, qui y va quelquefois, l’a probablement trouvé. »

Théophile Gautier, Le petit chien de la marquise

24/10/2013

Un livre délicieux

Un livre délicieux, cadeau attentionné, est arrivé entre mes mains cet été : Le petit chien de la marquise de Théophile Gautier. L’histoire en est aussi légère que ledit Fanfreluche, mais avant de vous en parler, essayons de rendre le charme de cette merveilleuse édition de 1893, éditée par la Librairie L. Conquet à Paris, illustrée de vingt et un dessins de Louis Morin. 

gautier,le petit chien de la marquise,nouvelle,litérature française,bibliophilie,dessins,louis morin,édition ancienne,conquet,culture

Outre sa parure propre à retenir l’attention des bibliophiles, dont je ne maîtrise pas le jargon, c’est un exemplaire du dessinateur : les illustrations y sont précédées d’esquisses au crayon. La ligne virevolte, gracieuse, autour des protagonistes de la nouvelle. Eliante, « petite-maîtresse », se réveille à peine dans son lit que caresse un rayon de lumière, au lendemain d’un souper chez la baronne,  « cependant midi vient de sonner. Midi, l’aurore des jolies femmes ! » Plus qu’aux coqs-à-l’âne de l’abbé et aux impertinences du chevalier, elle ne pense qu’au personnage le plus admiré de la soirée : « le petit chien de la marquise, un bichon incomparable qu’elle avait apporté dans son manchon ouaté. »

Imaginez Fanfreluche, une touffe de poils blancs dressée sur la tête, nouée d’un joli ruban, « un flocon de laine soyeuse », dansant le menuet sur ses pattes arrière et amusant la galerie par ses tours et ses mines. Représentez-vous Eliante, « qui est née et ne voit que l’extrêmement bonne compagnie », mariée à quinze ans au comte de ***, quarante ans passés, « dans toute sa mignonne perfection ». 

gautier,le petit chien de la marquise,nouvelle,litérature française,bibliophilie,dessins,louis morin,édition ancienne,conquet,culture

« Un pastel de Latour » : Gautier nous décrit la jeune rêveuse obsédée par le petit chien, appuyée sur son oreiller « de la plus fine toile de Hollande, garnie de points d’Angleterre » et en profite pour nous faire découvrir sa chambre à coucher de style Pompadour : un lit de bois sculpté peint en blanc, un ciel de lit « orné de quatre grands bouquets de plumes », une grande glace « à trumeau festonné de roses et de marguerites », un guéridon, des dessus de portes où sont représentées des scènes mythologiques ou galantes…

S’ensuit un dialogue avec Fanchonnette, sa femme de chambre : le duc Alcindor attend depuis deux heures au moins le réveil d’Eliante, qui accepte de le recevoir dans sa « ruelle ». Perruque poudrée, habit rose et vert, chapeau à la main, son soupirant est prêt à tout pour celle qui ne désire rien ni personne à part Fanfreluche – y compris à devenir voleur de chien. 

gautier,le petit chien de la marquise,nouvelle,litérature française,bibliophilie,dessins,louis morin,édition ancienne,conquet,culture

« Le pastiche délicat qui se présente pour la première fois sous une parure digne de lui n’a pas laissé dans l’histoire des œuvres de son auteur une trace bien importante » avertit Maurice Tourneux dans la préface. « Pour que notre âme soit en fête, / Pour avoir un bonheur complet, / Que faut-il ? Faire la conquête / D’un livre édité par Conquet », déclarait Henri Meilhac (1831-1897), de l’Académie française, cité par le bibliophile Rhemus (Jean-Paul Fontaine, Quand Léon Conquet renversait l'idole du vieux bouquin, Histoire de la bibliophilie, 30/9/2013).

Comédie sans prétention, inspirée des histoires galantes du XVIIIe siècle, Le petit chien de la marquise de Théophile Gautier a d’abord été publié en trois fois dans Le Figaro (décembre 1836) avant d’être intégré dans un volume de ses Nouvelles. Sa candeur m’a fait sourire, ses illustrations – crayon, encre et aquarelle (excusez la médiocrité des photos bleutées) – me ravissent par leur élégance, leur finesse et leur gaieté.

22/10/2013

Emplis des autres

« Nous nous croyons enfermés dans notre corps parce que la limite de notre peau nous semble une clôture, mais nous sommes emplis des autres que nous emplissons à notre tour. Il suffit de se détacher des apparences, rumeurs, brouhaha, cris et murmures, agitation, grands gestes à la surface des relations humaines. Blottis dans le silence, on peut se laisser envahir par la vie. »

Joëlle Gardes, Ouvertures (Virginia Woolf à Cassis, Rochers et Failles)

Woolf à Cassis arbre.jpg


21/10/2013

Virginia à Cassis

Glané à Toulon chez Mona lisait (la librairie d’occasion est bien située, à deux pas du nouvel embarcadère du réseau Mistral), un petit livre à la couverture irrésistible : Virginia Woolf à Cassis. Roches et failles. Les textes de Joëlle Gardes et les photographies de Christian Ramade « sont le fruit d’une rêverie autour des séjours que fit à Cassis l’écrivain anglais Virginia Woolf entre 1925 et 1929. » 

joëlle gardes,christian ramade,virginia woolf à cassis,textes,photographies;littérature française,cassis,vacances,bloomsbury,culture

Rêver de Virginia dans le Cassis d’aujourd’hui, retrouver un état d’esprit, c’est le thème du premier texte, « monologue d’une visiteuse moderne », rêverie personnelle de Joëlle Gardes, qui vit entre Cassis et Paris. Le second décrit les circonstances des vacances cassidaines de Virginia Woolf. N’y cherchez pas un reportage photographique : « la rade ouverte, le phare et la lumière », voilà ce que Christian Ramade cherche à montrer ici, et « l’intimité des lieux et des atmosphères » (26 illustrations).

Même en petit format, les photographies sont belles – deux d’entre elles illustrent le phare, celle de la couverture, reprise en double page, et une autre où se dresse près du phare, de dos, une femme en manteau devant la mer. Penser à Virginia, aller jusqu’au phare. « Ce matin, une brume flottait sur la mer et montait le long du cap Canaille. La lumière était froide et j’ai frissonné. » Ainsi commence « Ouvertures ».

Bien sûr, on pense à La promenade au phare : « Sur le paysage bien réel de Cassis s’est superposé le paysage intime et recomposé de Saint-Ives. » Au début du XXe siècle, Cassis était à la mode. (Je vous ai déjà parlé des écrivains anglais à la découverte des charmes de Sanary et de la Côte d’Azur.) Vanessa, sa sœur, mariée à Clive Bell, puis en couple avec Duncan Grant, parle de Cassis dans une lettre à Virginia comme de « Bloomsbury-sur-Méditerranée ».

A l’époque, au printemps, on trouvait des tulipes dans les champs – « dans ces avrils lointains où Virginia séjournait à Cassis, les tulipes rouges aux pétales pointus étaient le signe de la saison nouvelle. » En ces printemps « miraculeux », loin de Londres, des journaux et des critiques, de l’agitation, « on pouvait peut-être impunément savourer la saveur de miel du bonheur. »

Virginia Woolf logeait à la pension « Cendrillon » qui pouvait accueillir huit pensionnaires, remplacée aujourd’hui par un hôtel sans jardin, une brasserie restaurant avec terrasse « ouverte et bruyante », au pied de la falaise, sous le château de Cassis. Le second texte, « Intérieurs », résume la vie de Virginia, née Stephen, les deuils qui l’ont marquée. Avec Leonard Woolf, épousé en 1912, elle partage son temps entre Londres et Rodmell, leur maison à la campagne, et ils voyagent fréquemment à l’étranger.

C’est sans doute grâce à Roger Fry, « amoureux des cubistes et de Cézanne », qui faisait partie du cercle de Bloomsbury, que le groupe a découvert Cassis, la villa « Les Mimosas » et la villa « Corsica » toute proche. Vanessa loue pour dix ans la villa « La Bergère » sur le domaine de Fontcreuse, au milieu des vignes. Elle y passe plusieurs mois chaque année auprès de Duncan Grant avec leur fille Angelica, jusqu’en 1939.

Peu après son premier séjour à Cassis, en 1925, Virginia Woolf a commencé à écrire To the Lighthouse. Deux ans plus tard, elle y rend visite à Vanessa en train de soigner Duncan, atteint d’une pneumonie. Virginia loge alors à la villa « Corsica » : sur un balcon, elle écrit une lettre à son amie Vita, elle y évoque les gens, la mer, les bouquets de tulipes sauvages. En 1928, les Woolf louent des chambres à Fontcreuse pour se rapprocher de Vanessa alors installée à « La Bergère », à deux cents mètres du château. L’année suivante, ils reviennent à Cassis en juin, il fait plus chaud, ils projettent même d’acheter une petite maison, « La Boudarde », pour vivre plus longtemps auprès de Vanessa. Les deux sœurs ne pouvaient rester longtemps sans se voir.

Une traduction anglaise par Christopher Carsten termine cet ouvrage, plus évocateur qu'exhaustif, d’une centaine de pages en tout. J’ai laissé le cordon du livre vers le milieu, une double page pour « Les chemins de Virginia », quatre variations photographiques sur les chemins caillouteux où elle aimait marcher. « Le nom de Cassis revient souvent dans sa correspondance, écrit Joëlle Tardes, chaque fois avec émotion, comme celui du lieu où elle avait, ne fût-ce qu’un instant, éprouvé la plénitude du bonheur. »

19/10/2013

Légèrement rasants

« Ils avaient vingt ans, un ardent désir de me charmer les portait, ils seraient physicien, ingénieur et historien d’art, pas médecin car la faculté de médecine avait été transportée en banlieue, mais ils ne m’amusaient pas. Allons ! je vivais ce dont toute femme rêve et que j’avais vu cent fois dans les films, j’étais, enfin ! la petite merveille qui ravage, me voir était me vouloir, ils tendaient vers moi des mains avides et des cœurs palpitants, le choix m’appartenait : je les trouvais légèrement rasants. Il est certain que, quatre-vingts ans plus tôt, je flambais : là, je bâillais. Je n’avais plus l’âme adolescente, il ne me suffisait pas de les trouver beaux ou de sentir l’élan qui les portait vers mes charmes.

Ou bien…

Je me souvins de moi. Jeune fille, j’avais souvent trouvé mes contemporains ennuyeux. Ils manquaient de culture, ils étaient obsédés par leurs études, ils n’y pensaient pas assez, ils parlaient football et me trouvaient bizarre quand je parlais Racine. En fait, j’avais écouté ceux-ci avec l’intérêt bienveillant d’une centenaire attentive. Je n’y pouvais rien, je l’étais. »

Jacqueline Harpman, Le temps est un rêve

harpman,le temps est un rêve,roman,littérature française,belgique,vieillesse,jeunesse,rajeunir,rêve,culture