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28/01/2014

Un orme gris

« De la pelouse légèrement en surplomb, la vue s’étendait sur les champs et la forêt. Celle-ci formait comme une grande larme de vert, et à l’extrémité de la partie effilée, il y avait un orme gris, atteint de la maladie des champignons parasites, dont l’écorce était d’un gris violacé. De si rares feuilles pour un si grand arbre. bellow,saul,herzog,roman,littérature anglaise,etats-unis,juif,américain,orme,nature,perception,cultureUn nid de loriot, évoquant un cœur gris, se balançait au milieu des branches. Le voile jeté par Dieu sur les choses fait de chacune d’elles une énigme. Si elles n’étaient pas toutes à ce point spécifiques, détaillées et riches, je pourrais peut-être m’en préoccuper moins. Mais je suis un prisonnier de la perception, un témoin obligé. Elles sont trop passionnantes. En attendant, j’habite cette maison de planches ternes là-bas. Herzog s’inquiétait pour l’orme. Devait-il l’abattre ? L’idée lui répugnait. Entre-temps, les cigales faisaient vibrer dans leur ventre les membranes calleuses des tambours logés dans une chambre sonore. Ces milliards d’yeux rouges dans les bois alentour qui observaient, qui regardaient du haut des arbres, tandis que les ondes de bruit déchiquetées noyaient l’après-midi estival. Herzog n’avait jamais rien entendu d’aussi beau que cette discordance massive, ininterrompue. »

Saul Bellow, Herzog

Source de l'illustration : http://tidcf.rncan.gc.ca/fr/arbres/identification/feuillus/11/Ulmus

 

27/01/2014

Les lettres d'Herzog

Un billet sur Marque-Pages m’a conduite à Saul Bellow (1915-2005), jamais lu malgré son prix Nobel de littérature en 1976, et d’abord à son magistral Herzog (1964, nouvelle traduction par Michel Lederer pour Quarto en 2012), un « labyrinthe de contradictions et de conflits intérieurs » (Philip Roth) 

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Presque tout se passe dans la tête du héros, mais on ne s’ennuie pas une seconde, cela vit, cela grouille de vie même, et d’idées, folles souvent, ce dont il est parfaitement conscient : « Peut-être que j’ai perdu l’esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. » (Première phrase)

Seul dans sa vieille maison à la campagne, Herzog, en dehors des cours qu’il donne le soir, passe son temps à écrire des lettres, « continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres. » Y compris à son ex-ami Valentin Gersbach et à son ex-femme Madeleine, devenus amants, qui font courir des rumeurs sur sa santé mentale.

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L’été au jardin enchante Herzog, mais ne l’empêche pas de faire son examen de conscience. On le juge dépressif, masochiste, anachronique, sérieux mais immature ; lui-même se considère comme un mauvais mari, aussi bien avec Daisy, sa première épouse, qu’avec la seconde, et comme « un père aimant mais un mauvais père » pour Marco et June, ses enfants des deux lits.

« Pour ses parents, il avait été un fils ingrat. Pour son pays, un citoyen indifférent. Pour ses frères et sa sœur, affectueux mais distant. Avec ses amis, égotiste. Avec l’amour, paresseux. Avec l’éclat, terne. Avec le pouvoir, passif. Avec son âme, évasif. » Cet autoportrait sévère le satisfait, à quoi il faut ajouter une constitution robuste et une assez bonne santé. 

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Les femmes hantent Moses Herzog, Madeleine surtout, la manipulatrice, qui a la garde de June. Et maintenant la séduisante Ramona, propriétaire d’un magasin de fleurs, une divorcée dans la trentaine avec d’adorables manières « franco-russo-argentino-juives ». Elle suivait ses cours du soir – « les idées l’excitaient » – et c’est une excellente cuisinière en plus « d’une véritable artiste du plumard ». « Accroche ta douleur à une étoile. »

Mais Herzog, 47 ans, répugne à s’engager à nouveau, après deux erreurs (Bellow, marié cinq fois, se qualifiait de « serial-mari ») – « il risquait de le payer de sa liberté ». Aussi repousse-t-il l’invitation de Ramona pour les vacances, il préfère se rendre chez une vieille amie à Vineyard Haven, après s’être acheté des vêtements légers (un conseil de Ramona) et un chapeau de paille. 

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Déjà dans le taxi qui l’emmène à la gare, il se remet à écrire à une amie de Madeleine, à un ami zoologiste, au Président, au Dr Edvig, psychiatre, au gouverneur Stevenson, à Ramona, à Nehru, à Martin Luther King, à un commissaire de police, à lui-même… « Herzog, qui ne regardait presque plus par la fenêtre teintée, inamovible, scellée, sentit son esprit passionné, avide, se déployer, parler, comprendre, énoncer des jugements clairs, des explications définitives, et ce à l’aide des seuls mots indispensables. Il était emporté dans un tourbillon d’extase. »

Formidable érudit, esprit critique et ironique, Herzog alterne le mécontentement et le désir « de réformes universelles ». Son esprit en marche mêle la pensée philosophique aux faits les plus concrets de son existence, c’est un homme d’une grande sensibilité, qui sort tout à coup de son soliloque pour remarquer des sycomores – « les arbres jouaient un rôle important dans sa vie » – ou se souvenir de son enfance, dans une famille de juifs russes émigrés aux Etats-Unis – « Qu’ai-je aimé autant que je les aimais eux tous ? » 

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http://www.foliosociety.com/book/ZOG/herzog

A peine arrivé, Herzog se rend compte qu’il ne peut « supporter la gentillesse en ce moment » et repart en laissant un mot à ses hôtes. Chez lui, une lettre inquiète de la baby-sitter de June le replonge dans l’angoisse (elle a vu Gersbach enfermer la petite dans sa voiture lors d’une dispute avec Madeleine).

En plus de partager les tours et détours d’un esprit jamais en repos, Herzog est aussi un règlement de comptes – « Je ne comprendrai jamais ce que veulent les femmes. Oui, qu’est-ce qu’elles veulent ? Elles mangent de la salade verte et boivent du sang humain. » Des propos sexistes alimentés par la trahison de Madeleine qui l’obsède, ainsi que l’éloignement de ses enfants. 

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I BOOK YOU

« Mais que peuvent faire les humanistes et les penseurs sinon s’efforcer de trouver les termes appropriés ? Prends mon cas, par exemple. J’ai écrit pêle-mêle des lettres partout. Encore des mots. Je cherche à saisir la réalité par le langage. (…) Je mets tout mon cœur dans ces constructions. Mais ce ne sont que des constructions. »

25/01/2014

Récit eskimo

« Au début des temps
Il n’y avait pas de différence
Entre les hommes et les animaux
Toutes les créatures vivaient sur terre
Un homme pouvait se transformer en animal
S’il le désirait
Et un animal pouvait devenir un être humain
Il n’y avait pas de différence
Les créatures étaient parfois des animaux
Et parfois des hommes
 

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Tout le monde parlait une même langue 
En ce temps-là le monde était magie 
Et l’esprit possédait des pouvoirs mystérieux 
Un mot prononcé par hasard
Pouvait avoir d’étranges conséquences 
Il devenait brusquement vivant 
Et les désirs se réalisaient 
Il suffisait de les exprimer 
On ne peut pas donner d’explication 
C’était comme ça. »

Recueilli par K. Rasmussen (trad. S. Bramly, Terre Wakan, Paris, Laffont, 1974)

Encyclopédie des religions, sous la direction de F. Lenoir et Y. Tardan-Masquelier, tome 2, "Le mythe", p. 2197.

Source de la photo : http://www.eastgreenland.com/database.asp?lang=eng&nu...

 

23/01/2014

Des religions

Depuis sa publication, j’ai lu de temps à autre un chapitre de la nouvelle Encyclopédie des religions, « augmentée et mise à jour » en 2000 sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier, et me voilà au bout de son second tome, thématique, après le premier consacré à l’histoire. Une lecture au long cours. 

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Même si la pratique religieuse décline en Occident, les religions font partie de notre histoire et de l’histoire de l’art – que d’objets vus au Louvre Lens y sont liés, sans parler des croyances étrusques. Le fait religieux s’exprime sous tant de formes dans le monde que ces 2500 pages constituent un formidable ouvrage de référence pour s’y retrouver. Cette « édition poche » sous coffret comporte plusieurs index (noms, noms de lieux, grands textes, mythes) en plus d’un index thématique.

Vous en trouverez la table des matières sur le site Persee (notice 106.40, suivie d’un compte rendu critique). Pour ma part, j’y ai relevé, à côté de sujets attendus comme le mariage, la prière, l’œcuménisme, les prêtres-ouvriers, les soufis, la loi du karma, etc., des textes intéressants sur la résistance au nazisme, l’Europe des six, les chamans, le statut de la femme en Tunisie ou le scandale du mariage d’Indira Gandhi, pour n’en citer que quelques exemples.

Des dessins de Catherine Cisinski aèrent un peu cet ouvrage très dense, et aussi des encadrés (plus de deux cents) qui proposent des « zooms » sur certains personnages clefs ou des extraits de textes essentiels, comme « Le secret de la sagesse » de Lao-tzeu, à propos du taoïsme  :

« Plie-toi en deux, tu resteras entier
Incurve-toi tu seras redressé
Sois vide afin d’être rempli
Usé tu seras rajeuni
Possède peu, ce peu fructifiera
Beaucoup, ce beaucoup se perdra
Le Sage embrasse l’Un, à toute créature
Devenant un modèle
Il ne s’exhibe point et du coup resplendit
Ne se justifie point, ce qui fait qu’on l’exalte
Ne se glorifie point, pour son plus grand crédit
Tait ses succès et par là même se maintient
Ne rivalisant point il n’a pas de rival
Le dicton ancien : Plie, tu resteras entier
N’est pas un mot en l’air
Reste entier, tout viendra à toi. » (Dao-dë-jing, 22)

Le second tome aborde des questions passionnantes. Ce sont surtout les différentes manières de raconter l’origine de l’humanité, de décrire les rapports entre homme et femme, et l’être humain lui-même, qui m’ont intéressée. On y trouve matière à réflexion sur des questions actuelles comme l’éthique, la mort et l’au-delà, ou sur le nouveau statut du religieux par rapport à l’athéisme.

L’aspiration à l’ordre et à la beauté, la transmission des traditions et l’interprétation, la liberté de croire, la tolérance et l’ère du relatif, le désenchantement lié à la « post-modernité », tout cela trouve place dans cette Encyclopédie destinée à un large public. Vu la diversité des auteurs (leur liste couvre quatre pages), le ton change d’une approche à l’autre, et on finit même par deviner l’une ou l’autre signature particulièrement éclairante.

Cette Encyclopédie des religions s’avère une ressource indispensable pour l’enseignement, cela va de soi, mais il me semble que beaucoup de lecteurs, croyants ou non, peuvent s’y nourrir des pensées, des récits ou des pratiques de cultures lointaines. Vous pourrez par exemple y découvrir le rôle des couleurs dans les rites funéraires chinois, y lire un conte zaïrois, fumer la pipe des Sioux ou écouter le mythe de Nunkui (Jivaros) : « Il y a longtemps, il y a bien longtemps, les gens n’avaient pas de jardins… »

21/01/2014

Animal

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L’animal est finement représenté dans l’art étrusque, comme sur ce détail d’un vase, ou le long de ce brûle-parfum.

 

 

 

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Les Étrusques auraient-ils inspiré Diego Giacometti pour le bestiaire de son beau mobilier ?

 

 

(Au Louvre Lens, Les Etrusques et la Méditerranée,
La cité de Cerveteri, jusqu
au 10 mars 2014)

20/01/2014

Une cité étrusque

Une pause dans la cafétéria du Louvre Lens, et puis nous embarquons pour Cerveteri, cité antique au cœur de l’exposition sur Les Etrusques et la Méditerranée (à Lens jusqu’au 10 mars prochain, ensuite à Rome). « Cerveteri était considérée dans l'Antiquité comme "la plus prospère et la plus peuplée des cités d'Étrurie", ainsi que l'écrit l'historien grec Denys d'Halicarnasse. Cette cité, que les Étrusques appelaient Kaisra, les Romains Caere et les Grecs Agylla, est en effet emblématique de la grandeur de la civilisation étrusque : elle a occupé une place centrale en Italie et en Méditerranée tout au long du 1er millénaire avant J.-C. » (Site du musée)

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http://www.louvrelens.fr/-/les-etrusques-et-la-mediterranee

Le parcours chronologique dans l’histoire de cette grande métropole étrusque (à une quarantaine de kilomètres de Rome) se nourrit des grandes fouilles menées au dix-neuvième siècle et de plus récentes. Des vases, des bijoux, de la vaisselle, du mobilier funéraire permettent d’aller à la rencontre de ses habitants et d’un mode de vie. Aux neuvième et huitième siècles avant Jésus-Christ, ils construisaient « des cabanes rondes ou ovales de torchis au toit de chaume » évoquées dans l’exposition par des constructions en carton plissé (je vous recommande le dossier pédagogique pour approfondir le sujet). 

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Les familles les plus riches tiraient profit de l’agriculture et aussi des mines de fer et de cuivre, activités réunies dans ce petit coq qui annonce la première partie de l’exposition : « Histoire d’une découverte ». De belles pièces illustrent l’artisanat du fer : des objets usuels comme un mors de cheval ouvragé ou des coupes ornées qui servaient aux banquets des aristocrates, et des insignes du pouvoir comme ce « lituus » en bronze – sa forme a survécu jusqu’à nos jours dans la crosse des évêques.

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Les trois « lamelles de Pyrgi » en or, découvertes en 1964 dans le sanctuaire de Pyrgi (où se trouvait le principal accès à la mer de Cerveteri), ont suscité l’espoir de déchiffrer la mystérieuse écriture étrusque en comparant le texte gravé sur deux dentre elles à celui en phénicien sur la troisième ; si ce ne fut pas la « pierre de rosette » des étruscologues, c’est tout de même un document essentiel. Bracelets, bagues et autres bijoux exposés plus loin témoignent d’un art de la parure.

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Terres cuites et céramiques occupent une bonne partie de l’exposition : beaucoup de vases aux décors variés, retrouvés dans les tombes, et des figures divines ou humaines, des éléments architecturaux de différentes époques. Les nécropoles ont gardé leur fraîcheur intacte à de grandes jarres en terre cuite. 

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Cruche (oenochoé) décorée sur l’épaule 
de scènes de la guerre de Troie (600 avant JC)

Sur les cruches à bec tréflé, sur les vases – les Étrusques aimaient importer des objets de prestige, notamment des vases grecs –, sont représentés des scènes de guerre ou de chasse, des mythes grecs, des animaux, des feuillages… Trois grandes pierres taillées gardent en relief la trace vivante de deux chiens et d’un cerf. 

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La pièce maîtresse justifie à elle seule la visite : le fameux Sarcophage des époux (sixième siècle avant J.-C.) découvert au milieu du dix-neuvième siècle par Campana, un marquis collectionneur passionné par l’antiquité, et acheté par Napoléon III pour le musée du Louvre. Une banquette invite à s’asseoir pour  l’admirer à son aise, mais c’est sans compter sur la fascination que ce couple antique et souriant, d’une rare harmonie, exerce sur les visiteurs qui s’en approchent.

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Et s’il fallait choisir autre chose pour vous persuader d’aller à la rencontre de l’art étrusque « toujours à mi-chemin du vivant et du sacré, du cérémonial et du convivial, du réalisme direct et d’une forme parfois ensorcelante de primitivisme » (Danièle Gillemon, Le Soir),  il y a ce monumental sarcophage dit « du Magistrat », avec les personnages qui le longent, le défunt sculpté sur le couvercle dans une pose naturelle, comme endormi, un livre (en tissu) derrière la tête (qu’on découvre à travers une vitre aménagée dans la cloison à l’arrière). 

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Fragment du décor architectural (sanctuaire de Pyrgi),
tête de la divinité Leucothée, 4
e siècle avant J.-C.

Ou, moins spectaculaire, mais inoubliable, la tête en terre cuite de Leucothée (quatrième siècle avant J.-C.), Ino devenue divinité protectrice des marins et naufragés et déesse des mers calmes : ses cheveux qui flottent, son regard, sa bouche dessinent un magnifique visage de femme.

18/01/2014

Mélancolie

Domenico Fetti-La mélancolie vers 1618-1623.jpg

Parmi les attributs des sciences et des arts qui entourent une femme à genoux, un chien blanc attaché près delle, – une « Madeleine pénitente » ? –, un livre aux pages froissées reste ouvert sur le sol ; un autre, fermé, supporte la tête de mort qu’elle tient de la main droite, la gauche soutenant le front.

Que de signes à lire dans La mélancolie peinte par Domenico Fetti vers 1618. Jaime que le peintre y ait posé cette belle lumière sur un livre au cœur de la méditation. 

Domenico Fetti, La mélancolie (vers 1618) (exposée au Louvre Lens)

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16/01/2014

Au Louvre Lens

Cheminer durant quelques minutes vers l’entrée du Louvre à Lens, un jour de janvier assez venteux, sur un ruban de béton clair qui sinue entre de jeunes arbres, c’est véritablement passer entre deux mondes, de la ville aux maisons de briques à un nouvel espace – parc et architecture – dans ce paysage du nord où les terrils rappellent un passé industriel révolu. 

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Le site du Louvre Lens, « une greffe sur le programme génétique de la région, une chance extraordinaire pour le Bassin minier » (Daniel Percheron), offre assez d’images et d’explications sur le musée-parc inauguré en décembre 2012 pour que j’en vienne directement à ce qui m’a frappée dans la « Grande Galerie » (accès gratuit jusqu’à la fin de cette année) ou « Galerie du Temps », un bel ensemble d’œuvres et d’objets allant de l’antiquité jusqu’au milieu du XIXe siècle.

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Jeune homme coiffé d’une couronne végétale, détail (Le Louvre Lens)

Fin sourire de pierre d’un Jeune homme coiffé d’une couronne végétale (Chypre, 5e siècle avant J.-C.) ou masque de comédie sur une lampe à huile ornée d’un masque de théâtre (originaire d’Herculanum mais on pourrait la prendre, hors contexte, pour un objet art nouveau, avec son fin pied de bronze imitant un roseau), la figure humaine abonde dans cette sélection où sculpteurs et peintres, à travers les siècles, parlent des dieux et des hommes, des déesses et des femmes.

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Femme vêtue d’une robe-manteau de laine (Le Louvre Lens) 

(pour la taille de la statuette, voir l'illustration suivante)

Ce sont d’abord, au 3e millénaire avant J.-C., des visages stylisés, par exemple celui d’une Idole féminine nue aux bras croisés, divinité des Cyclades, les yeux en amande, le nez droit, ou celui de cette Femme vêtue d’une robe-manteau de laine, d’Asie centrale (Afghanistan actuel). Un bronze imposant donne à Gudéa, prince de l’Etat de Lagash (Girsu, Mésopotamie, Iraq actuel, vers 2120 avant J.-C.) un visage plus précis, et aussi des mains et des pieds finement sculptés.

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Gudéa, prince de l’Etat de Lagash (Le Louvre Lens)

Puis la représentation s’assouplit, le mouvement de la vie s’invite sous les doigts du sculpteur, comme dans ce pendentif amulette où un dieu hittite semble bondir, objet d’Anatolie centrale daté de 1400 -1200 avant J.-C. Qui peut se vanter d’avoir tout vu des collections du Louvre ? Mon regard n’avait jamais rencontré ce mini personnage en or, ni cette gracieuse Jeune femme ailée trouvée lors de fouilles à Myrina (Turquie également), du deuxième siècle avant J.-C.

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Jeune femme ailée (Le Louvre Lens)

Sur un impressionnant sarcophage italien (vers 290-300 après J.-C.), une très belle galerie de personnages représente l’affrontement entre Apollon et le satyre Marsyas. Les scènes, les visages, les corps y sont très vivants, si j’ose dire : à côté d’Athena tenant son bouclier (elle aurait inventé la flûte), le satyre à la double flûte défie Apollon et sa lyre. Son châtiment sera terrible : Marsyas sera écorché vif.

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Sarcophage (Le Louvre Lens)

La qualité des œuvres est telle, dans cette « Galerie du Temps » dont vous pouvez découvrir les œuvres en ligne, parfois accompagnées d’un commentaire, que la liste serait bien trop longue de toutes celles qui m’ont touchée. Ecoutez, par exemple, ce que dit Jean-Luc Martinez du buste d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine, d’après Lysippe, et admirez la physionomie de cet « homme jeune, à la chevelure léonine ».

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Fragment d'un monument funéraire, détail (Le Louvre Lens)

Ce sont parfois des détails qui restent de la contemplation d’une œuvre d’art : deux petits chiens aux pieds d’une gisante ; des chérubins entourant la figure de Dieu le Père ; une tortue inattendue sur laquelle s’accroupit Vénus et sous laquelle Coysevox a inscrit le nom de Phidias ; les fins cheveux d’un ange sur un dossier de stalle médiévale.  

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Dossier de stalle du choeur d'une église, détail (Le Louvre Lens)

J’ai privilégié la sculpture, je m’en rends compte, aussi je terminerai par deux peintures de la jeunesse et de la vieillesse. Voyez l’irrésistible frimousse de Francis George Hare enfant peint par Joshua Reynolds  (1788-4789), et cette ceinture sur la robe de l’enfant qui pourrait inspirer Bergotte dans le genre « petit pan de mur jaune ». Et enfin ces deux têtes rapprochées par Rembrandt dans Saint Matthieu et l’ange (1661), magnifique image de l’écriture inspirée – un vieil apôtre sans auréole, un jeune ange sans ailes – visages nouveaux du dialogue entre l’humain et le divin.

14/01/2014

Du luxe

« Que vient faire la littérature dans le storytelling global d’un géant de luxe ? S’il est difficile de jeter un quelconque opprobre sur le fait qu’un écrivain réalise un travail de commande – la chose n’est pas nouvelle et plutôt courante –, force est de constater que, du côté de la marque, ce positionnement littéraire n’est en aucun cas une danseuse, une « parenthèse ». Au contraire, c’est une manière pour la griffe d’embarquer pour un territoire inattendu et ô combien légitime. » 

Clément Ghys, « La littérature, c’est du luxe », Libération, 1/11/2013. 

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 http://www.slate.fr/life/74907/lire-pour-mieux-vieillir

 



13/01/2014

Fabrique romanesque

C’est un parti-pris sur ce blog de ne pas faire de publicité aux romans dont la lecture ennuie ou agace, abandonnés en cours de route ou achevés par curiosité pour l’éventuel rebond romanesque qui sauverait la mise. Il en va souvent ainsi pour ces signatures connues mises en évidence sur les tables des librairies ou des bibliothèques, best-sellers dont on est désolé de découvrir le vide affligeant – désolé non pour ceux qui en tirent profit, mais pour la littérature contemporaine ainsi desservie. 

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Illustration © Jean-Baptiste Talbourdet

Je ne m’attarderais pas sur leurs ingrédients censés faire pleurer Marco ou Margot – un héros ou une héroïne solitaire, un secret de famille, des péripéties sentimentales (un homme, une femme, ou plusieurs partenaires, c’est plus excitant), un peu d’exotisme et beaucoup d’érotisme voire de porno (c’est dans l’air du temps) – s’il ne fallait y ajouter désormais ce qu’on appelle au cinéma le « placement de produit », expression qui s’affiche à présent sur l’écran de télévision de temps à autre, un mal venu du grand écran.

« Les placements sont de plus en plus nombreux dans les livres et tout particulièrement les romans. L’investissement pour la littérature américaine a été évalué à 26,6 Millions de dollars. » (Wikipedia, qui en cite quelques exemples.) Pour une telle fabrique romanesque, on installe volontiers l’intrigue dans un cadre luxueux, par exemple un hôtel cinq étoiles, avec tous les détails concrets aujourd’hui signes convenus de la richesse. Les beaux vêtements ne sont pas décrits, il suffit de citer leur marque pour les faire étinceler, les montres sont forcément des exemplaires de collection, les téléphones portables du dernier modèle, on y précise même la marque des savons et des boissons.

Bien sûr, XXIe siècle oblige, on évoque l’un ou l’autre événement dramatique qui a nourri l’actualité médiatique durant des semaines, « people » de préférence, le personnage se montre accro aux réseaux sociaux et fait un usage immodéré de son portable jour et nuit. Au bout du compte, une fin heureuse ou du moins apaisante, qui joue sans doute le même rôle que la musique d’ambiance dans les grands magasins, au bonheur des marques. 

Fumer tue, affichent les emballages de cigarettes. Enfumer les lecteurs de publicité quaisi explicite ou sous-jacente (voir la définition de la publicité subliminale) ne les tue pas, certes, et peut-être en devient-on même dépendant, comme si un exhausteur de goût donnait l’envie de recommencer encore et encore la même histoire au paradis des choses qui s’achètent et des gens qui s’enrichissent. Ils ne manqueront pas la prochaine mouture de leur fournisseur d’histoires préféré, ravis de ce merveilleux à la sauce mercatique pour lecteurs-consommateurs.

A ces acteurs du marché du livre – rien à voir avec la Petite fabrique de littérature – manque l’ironie d’un Perec qui concluait ainsi, il y a une cinquantaine d’années déjà : « Le voyage sera longtemps agréable. Vers midi, ils se dirigeront, d’un pas nonchalant, vers le wagon-restaurant. Ils s’installeront près d’une vitre, en tête à tête. Ils commanderont deux whiskies. Ils se regarderont, une dernière fois, avec un sourire complice. Le linge glacé, les couverts massifs, marqués aux armes des Wagons-Lits, les assiettes épaisses écussonnées sembleront le prélude d’un festin somptueux. Mais le repas qu’on leur servira sera franchement insipide. » (Les Choses)