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12/12/2013

Si je t'aime

Elissa raconte : « J’étendais la lessive sur la haie entre notre jardin et celui de la voisine. Bavarde, comme d’habitude, tenant la chronique du quartier. » Cette première phrase résume bien le point de vue de Claude Pujade-Renaud : rapporter la vie familière d’Elissa, compagne pendant quinze ans de saint Augustin, qu’elle nomme Augustinus ou plus souvent encore, « l’évêque d’Hippo Regius », qui l’a aimée pendant près de quinze ans puis répudiée en vue d’un riche mariage. 

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Leonard Limosin, Didon (émail peint sur cuivre)

Dans l’ombre de la lumière n’a rien d’une biographie, c’est un roman où les relations entre hommes et femmes se mêlent à l’affrontement, en cette fin de l’antiquité, entre christianisme et manichéisme dans le nord de l’Afrique. D’où ce beau titre – la lumière et l’ombre, le bien et le mal, division manichéenne du monde qui influence aussi la manière de s’alimenter.

C’est par sa voisine qu’Elissa apprend le séjour prochain d’Augustinus à Carthage durant l’été, pour y prêcher – « Tout feu tout flamme, très persuasif , à ce qu’on m’a dit. » Fébrile, elle prétexte une livraison urgente pour cacher son trouble. Elissa travaille pour le potier Marcellus et doit justement se rendre dans une villa romaine où une mosaïque, à l’entrée, représente « Didon se jetant dans les flammes », or son prénom est « la forme grecque d’Elishat, le nom phénicien de Didon. (…) Didon la fondatrice de Carthage. Didon, l’abandonnée. Comme moi. »

Lorsqu’elle est revenue seule d’Italie, sans son homme, sans son fils, Elissa a été recueillie chez sa sœur Faonia et son mari. Païens, ils sont les seuls à savoir qu’elle n’a pas renié le manichéisme, contrairement à Augustinus qui partageait autrefois sa croyance. Faonia qui n’a pas pu avoir d’enfant adorait son neveu Adeodatus. Elissa sympathise avec de nouveaux clients de son beau-frère, Victoria et Silvanus, des chrétiens. Une chute de cheval a laissé Silvanus paralysé du bassin et des jambes, une épreuve pour ce couple dans la trentaine, qui laisse Elissa songeuse : « J’avais trente-deux ans lorsque Augustinus m’a rejetée. Depuis, je n’ai plus jamais fait l’amour. »

Silvanus est copiste : il reporte sur papyrus ou parchemin des discours notés au vol par des secrétaires sur des tablettes de cire qu’il lui faut déchiffrer et comparer, un long travail. Le parfum de l’huile, l’odeur des parchemins rappellent à Elissa les rouleaux accumulés dans la « bibliothèque » d’Augustinus, sa fierté. Ils s’étaient rencontrés lors de sa deuxième année d’études à Carthage, à l’époque elle faisait le ménage chez de riches Romains. Près d’une chapelle, un soir de septembre, l’étudiant s’était assis à la place d’où elle avait l’habitude de contempler la mer, du haut d’un à-pic, dos à la ville. Ils n’avaient pas encore dix-huit ans.

Dès le début, il lui a parlé de Monnica, sa mère, qui espère avant tout qu’il « devienne un bon catholique ». Treize ans plus tard, ils l’avaient laissée derrière eux pour partir tous les trois en Italie, Augustinus, Adeodatus et elle. « Je songe à ces trois femmes sur ce rivage de Carthage : Didon, Monnica, Elissa. Trois femmes pleurant la perte de l’homme aimé. »

Evocation des beaux jours, des heures amoureuses, des discussions entre amis du temps où Augustinus critiquait l’Ancien Testament « rédigé dans un latin exécrable ». Etudiant brillant, il était connu pour ses discours remarquables. Quand il était précipitamment rentré à Thagaste où son père mourait, Elissa était enceinte, sans qu’il le sache. Elle savait depuis le début qu’il ne serait pas question de mariage entre « un homme comme lui » et « une fille de basse extraction », Monnica étant dévorée d’ambition pour son fils préféré. Mais elle espérait le voir revenir.

Son amant lui était revenu, s’était réjoui de l’enfant à naître. Ils avaient loué une petite maison avec un jardin minuscule et vu grandir Adeodatus : son père lui avait appris à lire, Elissa avait suivi les leçons en même temps. Sa sœur gardait l’enfant pour leur permettre d’aller au théâtre, qui passionnait alors Augustinus.

Elissa se rend à la basilique où l’évêque d’Hippone attire la grande foule, elle observe comme il a changé physiquement, le dévisage puis retrouve sa voix, « ce timbre, grave et suave » et c’est « merveilleux et intolérable ». Elle fuit par une porte latérale. Quand Victoria lui demande si elle pourrait passer de temps en temps l’après-midi près de Silvanus, pour qu’elle puisse aller chez sa sœur, Elissa accepte, pour retrouver l’odeur aimée du vélin.

A quarante-trois ans, l’âge d’Augustin à deux mois près, Elissa est furieuse de l’entendre condamner les jouissances terrestres au profit de l’amour de Dieu qui n’a rien de commun avec l’amour humain. Lui, l’étudiant avide de sexe, est à présent si différent. Quand son départ est annoncé, elle ne peut s’empêcher de se souvenir de la route qu’ils ont faite ensemble vingt-quatre ans plus tôt, avec leur fils, pour rentrer à Thagaste, chez Monnica, où Adeodatus s’était si bien entendu avec la chienne Tigris, ils s’adoraient.

Dans l’ombre de la lumière est un voyage incessant entre passé et présent, souvenirs et vie quotidienne, réflexion et sensations : « Parfois je ne sais plus si je t’aime. Ou si je m’aime moi t’aimant. » (Cette phrase occupe seule toute une page.) Le roman, qui oscille entre regard amoureux et ressentiment, évoque Augustin en creux, à travers ce que les autres pensent et disent de lui, en particulier Silvanus, ébloui par ses textes et ses Confessions, et bien sûr, Elissa, qui voit en lui l’homme plus que le grand homme (à sa manière de s’asseoir, elle devine qu’il souffre encore d’hémorroïdes – les détails triviaux ne manquent pas).

Tantôt documentaire, tantôt lyrique, parfois lourd (pourquoi avoir gardé tous les prénoms latins en -us alors que le récit opte pour une approche et une langue familières ?), le roman se perd un peu entre ses diverses strates. Pour Elissa, la figure centrale de ce récit, la concubine évoquée en quelques lignes dans les Confessions, Claude Pujade-Renaud a imaginé « un tout autre itinéraire » en laissant revenir à elle, même si elle n’en a pris conscience qu’après coup, certains traits du caractère de sa mère et aussi les paysages lumineux de sa Tunisie natale.

10/12/2013

Trop jeune

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« Je n’avais que quinze ans, j’étais plus porté à croire ce que les gens me disaient que les avertissements de mon cœur. Si j’avais été plus âgé, si j’avais eu ne serait-ce que dix-sept ans et le supplément d’expérience à l’avenant, si j’avais eu des idées sur le monde moins larvaires, j’aurais compris que ce que je vivais – mon attirance pour Remlinger, la façon dont j’avais refoulé mes sentiments à l’égard de mes parents – présageait que les ennuis qui le guettaient me guettaient aussi. Mais j’étais trop jeune et trop loin des étroites frontières de ce que je connaissais. »

Richard Ford, Canada

09/12/2013

On essaie, tous

Canada, le dernier roman de Richard Ford traduit par Josée Kamoun, prix Femina étranger 2013, est un roman sur la frontière, mais pas seulement celle des cartes, pas seulement celle qui sépare les Etats-Unis du Canada, où Dell, le jeune héros, va se retrouver à quinze ans, quasi seul, séparé à jamais de ce qui faisait sa vie jusqu’alors. En près de cinq cents pages, Richard Ford nous montre le monde à travers les yeux d’un adolescent perdu et interroge ce qui « fait sens » dans l’existence. 

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Hopper, Nighthawks

Tout part du hold-up commis par les parents de Dell un jour d’été 1960. Des gens ordinaires : Bev Parsons, pilote de bombardier à l’Air Force, bel homme, grand et sympathique, né en Alabama – Berner, la sœur jumelle de Dell, et lui l’adoraient – et Neeva Kamper, petite, juive, introvertie. Un couple mal assorti. La famille s’était installée à Great Falls, Montana, en 1956. Habitués à  déménager de base en base, les jumeaux ont très peu de contacts extérieurs. Pour Dell, ça se résume à l’école : « Savoir des choses m’importait, quelles qu’elles soient. » Sans doute un héritage de sa mère, qui enseigne à l’école primaire.

Berner et Dell (de faux jumeaux, elle est l’aînée) sont très différents : elle est grande et osseuse, lui petit et fin. Comme leur père, peu instruit, optimiste, est l’opposé de leur mère, intellectuelle et sceptique. Bev Persons a pris sa retraite de l’armée de l’air pour vendre des automobiles. Des voitures, il y en aura beaucoup dans ce « road movie ». L’histoire est racontée par le fils, d’un point de vue d’adolescent d’abord, mais le récit laisse entendre qu’il s’est passé beaucoup de temps depuis les événements qui ont brisé cette famille. C’est en lisant un jour la « Chronique d’un crime commis par une personne faible », rédigée par leur mère en prison, que les enfants apprendront comment ils en sont arrivés là.

Leur père, impliqué dans un commerce frauduleux (de la viande prélevée sur des vaches volées par des Indiens crees), se trouve piégé entre l’employé des chemins de fer qu’il fournit et les Indiens qui n’ont pas été payés comme convenu, qui le menacent. Les Parsons n’ont pas d’argent. La mère, qui rumine de divorcer et d’emmener ses enfants dans un autre Etat, finit contre toute attente par accepter le plan de son mari : dévaliser une banque dans le Dakota du Nord, régler la dette et redémarrer comme si de rien n’était. 

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Cela intrigue Dell « de constater à quel point une conduite ordinaire peut perdurer à la lisière de son contraire parfait. » Les enfants sentent la tension qui habite leurs parents, ils nettoient la maison à fond en vue d’un départ imminent. Le revolver du père a disparu. Après leur retour du Dakota et quelques journées bizarres, des policiers viennent interpeller les parents sous leurs yeux. A 34 et 37 ans, ils se retrouvent en prison et la vie des jumeaux de quinze ans en est « changée à jamais », « comme s’ils avaient franchi un mur, ou une frontière, et que Berner et moi, on était restés de l’autre côté. » 

Quand la police les emmène, leur mère insiste pour qu’ils n’ouvrent à personne d’autre qu’à Mildred, son amie, qui sait quoi faire. Berner et Dell, sous le coup, éprouvent un sentiment de liberté inouï et quand le petit ami de Berner vient les voir, fument, boivent du whisky, dansent même. Le lendemain, ils décident de rendre visite à leurs parents en prison : Bev Parsons est très abattu, sa femme ne lui parle plus, et elle les inquiète par sa voix trop « normale », il y a un panneau « suicide » apposé à sa cellule. Ils ne se disent pas grand-chose, aucun des deux ne répond quand ils leur demandent si c’est vrai qu’ils ont braqué une banque. Les jumeaux ne les reverront plus jamais.

« Personne n’est venu voir ce que nous devenions ni nous chercher pour nous mettre en lieu sûr : voilà bien la mesure de notre insignifiance, et de la ville qu’était Great Falls. » Dell en tire la conclusion qu’il ne faut jamais rien tenir pour acquis. Mildred finit par arriver, mais Berner est déjà partie seule de son côté, ne voulant ni d’elle ni de la Protection des mineurs. 

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Le 30 août 1960, Mildred emmène Dell vers le nord, comme prévu avec sa mère, elle va le confier à son frère qui possède un hôtel dans le Saskatchewan. En route, elle lui parle du Canada, de son frère « cultivé et intelligent », un « déçu des Etats-Unis », et lui conseille de ne s’occuper que du présent, sans rien exclure. Une fois la frontière passée en le faisant passer pour son neveu, elle le confie à Charley, l’homme à tout faire de son frère, un drôle de type qui fait peur. C’est pourtant près de lui que Dell vivra dans une habitation miteuse de Partreau, un village en ruine, tout en travaillant à Fort Royal, à l’Hôtel Leonard d’Arthur Remlinger, grand et bel homme, l’air jeune. Un charme trompeur, Dell ne s’en rendra compte que peu à peu.

Canada est un roman d’apprentissage plein d’humanité, doublé d’un suspense plus psychologique que criminel, même s’il raconte aussi des meurtres. Un garçon qui rêvait d’une vie normale – aller à l’école, jouer aux échecs et s’occuper d’abeilles – se retrouve comme un « naufragé » dans un monde étrange où il ne peut compter que sur lui-même. « La vie est une forme qu’on nous tend vide. A nous de la remplir de bonheur », lui a dit Flo, l’amie de Remlinger. Mais il n’est pas si facile de « nager avec les flots ». 

Les personnages, les paysages, décrits avec réalisme, les ruminations sur le sens de l’existence et la manière de lui en donner, quand on grandit au milieu de nulle part, quand on est décidé à survivre et à rester soi-même – « On essaie, tous tant que nous sommes » –  tout cela fait de Canada un grand roman de Richard Ford – « un chef-d’œuvre, qui capture la solitude logée au cœur même de la vie américaine – et peut-être de toute vie. » (John Banville)

07/12/2013

Polémique

 Zwarte Piet ou Valet Noir, faut-il chasser le Père Fouettard ?

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05/12/2013

L'âne de St Nicolas

Les fêtes occupaient une place intangible dans le calendrier de mon enfance. La Saint-Nicolas à la maison, c’était le 6 décembre, pas avant, pas après, une longue attente que nous trompions en laissant des carottes le soir, pour l’âne de Saint Nicolas, et parfois nous trouvions en retour des pièces d’or en chocolat au petit matin. Bien sûr, on lui avait laissé une lettre et on rêvait de la visite du grand saint : auxquels de nos souhaits répondrait-il ? 

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Tout le bonheur est dans l’attente, dit-on, en tout cas l’imagination traversait les murs, s’envolait au-dessus des toits jusqu’au ciel dont l’infini semblait ouvert à tous les possibles. Et, quel bonheur, nos parents étaient de merveilleux associés de Saint Nicolas : c’était la fête des enfants, la fête des cadeaux entre toutes. Quand nous descendions de nos chambres le matin du grand jour, la salle à manger était métamorphosée par les paquets et les bonnes choses à manger : mandarines, chocolats, spéculoos, massepains... Chaque année, le grand saint était au rendez-vous et inventait un décor nouveau, il y avait des surprises – nous avions de la chance.

Deux Saint-Nicolas particulières surgissent de ma mémoire. D’abord cette année où, terriblement impatients de découvrir le spectacle, nous, les enfants, réveillés au milieu de la nuit, nous avions décidé ensemble, en chuchotant, de descendre l’escalier sans faire de bruit pour surprendre le grand saint à l’œuvre. Mais nos parents avaient l’ouïe fine et il n’était pas encore minuit, contrairement à ce que nous avions cru. Ils étaient encore en bas à disposer les présents, et nous ont interceptés – oups, au lit, vous attendrez demain ! Un autre soir de 5 décembre, je ne sais plus quand exactement, toute cette magie s’est écroulée : ma grande sœur, avec qui je partageais la chambre, peut-être fatiguée de mes questions, de mes bavardages, de ma naïveté, m’apprit des choses que j’ignorais. 

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Pour Noël, c’était tout autre chose. Peu ou pas de cadeaux, parfois un vêtement utile, ce n’était pas l’essentiel. L’important, c’était d’abord, mais jamais avant le 20 décembre, l’installation de l’arbre de Noël – il fallait que les aiguilles tiennent jusqu’à l’Epiphanie. Le sapin, coupé ou en motte, était juché sur un tabouret, la grande « boîte de Noël » descendue du grenier d’où l’on sortait les boules, la flèche, les guirlandes, la crèche et ses personnages, sans oublier le boeuf et l’âne, naturellement. Ma mère avait l’art de disposer la grande feuille de papier kraft chiffonné, où persistaient des traces de neige carbonique, pour former les « rochers » au pied de l’arbre, avec un creux pour la crèche, un autre où marcheraient les rois mages, et de la place pour les petits moutons aux alentours.

Et puis, bien sûr, pour une famille chrétienne, la veillée, les chants traditionnels, avant la messe de minuit. Nuit de lumière dans l’église parée pour la fête, remplie à craquer. Là aussi des sapins, l’éclairage des bougies, une grande crèche devant laquelle on nous invitait à déposer des cadeaux destinés aux enfants défavorisés. Certaines années, selon notre âge, une tenue d’ange pour accompagner la procession vers l’autel – d’autres figuraient Marie et Joseph, les bergers. L’arrivée de l’enfant Jésus, poupon ou vrai bébé quelquefois, en était le moment le plus marquant. Le retour à la maison concluait joyeusement cette nuit de fête : on mangeait le délicieux cougnou que mon père était allé chercher à Mesnil-Saint-Blaise, dans un village voisin de celui de sa mère, avant d’aller se coucher, des étoiles dans les yeux. 

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J’aurais aimé vous raconter l’histoire des fresques qui ornent un pilier devant un magasin de vêtements à vocation sociale (Les Petits Riens), non loin de chez moi. Schaerbeek, vous le savez déjà, s’appelle la Cité des Ânes. Celui de Saint Nicolas y a des cousins. Je vous ai parlé de Camille et Gribouille, mascottes du parc Josaphat, mais peut-être pas de Colignou, sur la place de l’Hôtel communal. Certains habitants de la commune l’associent certainement à un autre âne célèbre, celui de Nasr Eddin Hodja (leur statue orne la rue Gallait depuis quelques années).

Revenons aux mosaïques illustrant ce billet. Je ne sais ni de quand elles datent, ni qui les a créées. Elles ont dû être installées pour annoncer le « Bazar Saint Nicolas », grand magasin de jouets qui se trouvait autrefois à cet endroit, sur la chaussée de Helmet. A chaque passage, elles me réjouissent : l’âne et sa hotte, le grand saint avec sa crosse, et les trois enfants qui l’accueillent sous un soleil rouge. Un autre petit patrimoine bruxellois à préserver pour le plaisir des petits et des grands.

03/12/2013

La clé

ferrari,jérôme,où j'ai laissé mon âme,roman,littérature française,guerre,algérie,indochine,torture,foi,culture« Le mois de juin 1944 s’est installé silencieusement dans sa chair pour y inscrire l’empreinte d’un savoir impérissable qui lui a permis d’expliquer à ses sous-officiers : « Messieurs, la souffrance et la peur ne sont pas les seules clés qui ouvrent l’âme humaine. Elles sont parfois inefficaces. N’oubliez pas qu’il en existe d’autres. La nostalgie. L’orgueil. La tristesse. La honte. L’amour. Soyez attentifs à celui qui est en face de vous. Ne vous obstinez pas inutilement. Trouvez la clé. Il y a toujours une clé » – et il a maintenant la certitude absurde et intolérable qu’il n’a été arrêté à dix-neuf ans que pour apprendre comment accomplir une mission qu’on lui confierait en Algérie, treize ans plus tard. Mais cela, il ne peut pas le dire à Tahar. » 

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme

02/12/2013

Y laisser son âme

Vous êtes nombreux à avoir lu Jérôme Ferrari avant son Goncourt pour Le Sermon sur la chute de Rome et j’ai donc ouvert Où j’ai laissé mon âme (primé en 2010) avec une grande curiosité. C’est un roman âpre sur la guerre, sujet l’année suivante d’un autre Goncourt, L’art français de la guerre d’Albert Jenni. 

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Arrestation de Larbi Ben M’Hidi (Alger, Algérie) 1957, qui a inspiré le personnage de Tahar (d'après la critique du Monde)

Le récit assez court, 150 pages, est à deux voix : celle du lieutenant Horace Andreani – « Je me souviens de vous, mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu » (incipit) – et celle du narrateur qui raconte trois journées cruciales du capitaine André Degorce en mars 1957 à Alger (à la troisième personne, avec des fragments de monologue intérieur).

Entre eux deux, l’homme qui révèle la cassure entre deux conceptions de la guerre, ou du moins deux façons de traiter l’ennemi : Tahar, un colonel de l’ALN. Andreani n’en revient pas encore de l’aberrante exigence de Degorce quand celui-ci a reçu l’ordre de remettre l’homme entre ses mains : « vous avez fait sortir Tahar de sa cellule et vous lui avez rendu les honneurs, on l’a conduit vers moi devant une rangée de soldats français qui lui présentaient les armes, à lui, ce terroriste, ce fils de pute, sur votre ordre, et moi, mon capitaine, j’ai dû subir cette honte sans rien dire. »

La photo de Tarik Hadj Nacer – surnommé Tahar, « le pur » – trônait en haut de l’organigramme qui occupait tout un pan de mur du bureau où André Degorce avait pris ses fonctions deux mois plus tôt. Des dizaines de noms et de photos à marquer d’une croix rouge au fur et à mesure des arrestations, jusqu’à ce qu’il ne reste aucune case vide. L’officier français « a nourri des rêves de victoire, sans connaître autre chose qu’une longue suite de défaites (…) il lui faudrait découvrir combien la victoire pouvait être cruelle et qu’elle lui coûterait bien plus que tout ce qu’il avait à donner. »

Le capitaine n’arrive plus à écrire à sa femme ni à recevoir ses lettres sans trembler : peur d’y lire « son châtiment », de mauvaises nouvelles d’un des siens « à cause de ce qu’il fait ici ». L’arrestation du Kabyle semble lui donner l’occasion de respecter ses principes, pour une fois : éviter la torture physique qui est la base de leur travail de renseignement, interroger, menacer, pour obtenir des noms.

Plus que les circonstances de la guerre, Indochine ou Algérie, Où j’ai laissé mon âme explore le combat entre les principes et l’action, les valeurs morales et la loyauté  – « Nous n’aimons pas ce travail, mais nous le faisons bien. » Le chef de la rébellion ne laisse aucune illusion à son geôlier qui pense avoir porté un coup fatal à l’autre camp : « La vérité, c’est que c’est moi qui suis fini, seulement moi, et ça n’a aucune importance parce que je ne compte pas. »

« Dieu appela le sec Terre, et il appela Mer l'amas des eaux. Et Dieu vit que cela était bon. » (Genèse IV, 10) Aux trois jours du récit, Ferrari fait correspondre trois extraits bibliques, ces versets du Jugement dernier pour le deuxième : « Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité. » (Matthieu, XXV, 41-43) 

Troisième jour : « Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous, et parce qu’il n’avait pas besoin qu'on lui rendît témoignage d’aucun homme ; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme. » (Jean II, 24-25). Comment un ancien résistant et déporté – au camp, quelqu’un l’appelait « le petit curé » pour son entêtement à prier – a-t-il pu devenir à son tour tortionnaire ? « Chaque matin, il faut retrouver la honte d’être soi-même. » Dans ce roman aux faits et aux questions terribles, la guerre ne fait que des perdants.

30/11/2013

Rouge vif

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« L’incertitude me manquait. Les virages me manquaient. Il me manquait de ne plus pouvoir déformer, défaire le temps, le mettre dans un verre et l’avaler rouge vif. Entre deux doigts, le désir instable, fugitif, la peur et la sueur, l’incertain et l’intense, cela me manquait. »

Sumana Sinha, Fenêtre sur l’abîme 

 



28/11/2013

Une Indienne à Paris

Le festival Europalia India provoque-t-il une véritable Indomania à Bruxelles ? Difficile à dire quand on n’a pas encore franchi le seuil des expositions consacrées en ce moment à l’Inde – heureusement la plupart seront visibles jusqu’à la fin de l’année et même au-delà. En attendant, parmi les titres de littérature indienne exposés à la bibliothèque Sesame, qui la accueillie le mois dernier, j’ai choisi le roman d’une Indienne à Paris, Fenêtre sur l’abîme (2008), signé Sumana Sinha. 

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Shumona Sinha à France Culture, 30/9/2011 

Madhuban, la narratrice, provoque d’emblée : « Viole-moi ! », dit-elle à son amant qu’elle retrouve à l’hôtel avant de rentrer chez son mari. « Mais je suis arrachée du sommeil chaque nuit. Secouée par des cauchemars. » Entre David et Antoine, sa vie ressemble à ces pièces de palais que les sultans ou les maharajas font couvrir de morceaux de miroir.

Flash-back. A Calcutta, tout a commencé six ans plus tôt dans « une vieille Ambassadeur blanche » (dans L’amant de Marguerite Duras, la limousine était noire). « L’autre nom du bonheur est français » se dit Madhuban depuis que Michel Bertrand, à un festival de films français, s’est jeté « dans l’eau noire, profonde, des yeux d’une Bengalie. Elle fut son Inde. Elle fut son étonnement oriental. L’unique. » Depuis, le diplomate et l’étudiante se voient en cachette.

Michel n’a d’abord pas cru aux audaces de la jeune femme inventant mille prétextes pour s’absenter le week-end et l’accompagner dans d’autres villes d’Inde, ravie de tout ce qui s’offre à elle, l’avion, les chambres d’hôtel, les soirées et les nuits. « Michel ne savait pas encore que quatre mois avant mon départ pour la France – et le sien pour la Russie, (…) – il me verrait pour la dernière fois. » La fille du diplomate a trouvé le mot de passe de son père sur l’ordinateur, sa femme traite Madhuban de « pétasse » par téléphone, et ensuite, rien. Le vide, le silence.

Pas de chronologie dans ce récit. Deux lieux : Paris, où Madhuban participe à un programme d’échange (enseigner l’anglais dans les collèges et les lycées et améliorer du même coup son français) et Calcutta, sa vie d’avant, sa famille, ses souvenirs. Elle passe un premier automne « doré » à Paris en 2001 : marcher, s’asseoir dans un café près de la vitre, répondre des milliers de fois à « Tu aimes Paris ? », aux flatteries sur sa beauté. « Partout, des regards et des sourires, la joie soudaine et légère, pareille au pollen dans l’air. » Tout, dans cette vie, lui plaît. « Paris va t’engloutir ! » avait prédit Michel.

Hébergée d’abord par une amie cinéaste rencontrée à Calcutta, Madhuban, quand elle n’a pas de cours à donner, s’émerveille « à chaque pas », achète ses carnets chez Gibert Jeune, flâne du côté de la Cité Universitaire, son « oasis, étendue et dense, dans une ville étrangère ». Musiques, lectures disparates, rencontres : « le temps était une aile blanche. La vie avait un rythme gai, la vie n’était que promesses, éclats, couleurs claires… »

Sans cesse, le nom de David revient, c’est lui son histoire d’amour, son récit de voyage – « Le reste ne compte pas. » Mais David, elle le rencontre bien plus tard, lorsqu’elle est déjà mariée avec Antoine. Ses parents s’inquiètent de loin, après leur grande colère quand ils ont découvert ses frasques ; ses amies d’enfance essayent « de freiner (ses) excès de vitesse », craignent que « Plume » (son pseudo) sorte à nouveau avec un homme marié.

Le Paris des touristes, ses boutiques, ses rites, ses saisons, la vie étudiante, sa propre chambre à la Cité-U, c’est le thème de la première partie de Fenêtre sur l’abîme, même si la narratrice a choisi de s’égarer « librement dans les allées de la mémoire ». Cette vie au jour le jour, « sans penser au lendemain », à écrire des poèmes, à préparer une thèse sur « le questionnement du Temps dans la poésie française contemporaine », est aussi une expérience physique, sensuelle, érotique.

Son directeur de thèse lit ses pages, l’invite quand il reçoit poètes, artistes et philosophes. Bientôt elle l’appelle « Antoine », l’accompagne aux vernissages, s’installe chez lui. Premiers mois de fête autour des mots et des livres. Un soir d’été, il glisse une bague en or à son doigt, avec « trois gouttes de lumière ». Tout devrait être parfait… « Comment ? Vous devinez déjà ? Mais moi je ne savais pas. » Vivre auprès du beau visage d’Antoine ne suffit pas, Madhuban a besoin d’imprévu, de désir, de rencontres de hasard. La nuit, il dort paisiblement, elle sort. David entre dans sa vie, dans sa peau. 

Fenêtre sur l’abîme raconte avec fièvre l’émancipation éperdue d’une jeune femme qui veut tout vivre avec passion. Après avoir commencé ce roman en bengali, Sumana/Shumona Sinha a osé l’écrire en français directement, sur le motif en quelque sorte, dans une langue imagée pleine d’éclats, baroque. Récemment, elle a « craché sa colère » dans Assommons les pauvres ! où elle aborde le thème de l’exil d’une tout autre manière.

26/11/2013

Au secours

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« Seul un être humain peut venir au secours de son semblable. Seul un homme peut donner de la force à un autre qui est dans le malheur. Ça, je l’ai appris, dit-il avec une passion singulière, la voix rauque. Et ce n’est pas à l’université que je l’ai appris, mais ici, parmi les malades, parmi les milliers de malades. Ce n’est pas vrai qu’il n’y ait aucun secours possible. Mais il faut trouver l’être qui va nous aider quand nous sommes seuls et que nous ne voulons plus vivre. » 

Sándor Márai, La soeur