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14/04/2015

Le kaki et le kiwi

 En tous sens et à tout vent* / 2       

 

poème,poésie,littérature française de belgique,anthologie,piqués des vers!,cultureLe kaki dit au kiwi,
D’un petit ton réjoui,
D’un petit ton délicat :
« Nous portons des noms en "k”.
Soyez l’ami du kaki. »
Et d’un petit air exquis,
D’un petit air ébloui,
Conquis, le kiwi dit oui.

 

Lucienne Desnoues, Le compotier

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

 

 

 

 

13/04/2015

Joie

En tous sens et à tout vent* / 1       

 

Joie de je ne sais quoi,

Joie du vent, joie de la feuille,

Joie flamme d’écureuil,

Joie de myrtille au bois.

 

carême,maurice,joie,poème,poésie,littérature française de belgique,cultureJoie d’être un peu de givre

Sur la branche au printemps,

Joie de ne jamais suivre

Que les chemins montants.

 

Joie d’être tout à coup,

Sans même le savoir,

Cet appel de coucou,

Ce reflet de miroir.

 

Ne pouvoir que crier,

Crier, crier encor

Des mots comme un pont d’or

Sur une eau débordée.

 

Embrasser un bouleau

Pour tenir contre moi

Quelque chose de beau,

Quelque chose de droit.

 

Sans pouvoir apaiser

Ni la nuit ni le jour,

Cette envie de parler

Au ciel de mon amour,

 

Ce plaisir de bercer

Le monde dans mes bras,

D’entrer dans une ronde

Avec n’importe quoi

 

Et d’être devenu

Joie de vent, joie de feuille,

D’être myrtille au bois

Et flamme d’écureuil

 

Et sans jamais savoir

Ni pourquoi ni comment

Je traverse en miroir

Tous les palais du temps.

 

Maurice Carême, Brabant

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

11/04/2015

Handicap

Desarthe Le remplaçant.jpg

 

 

 

« Nous sommes pratiquement incapables de comprendre ce dont nous n’avons pas, personnellement, fait l’expérience et c’est, selon moi, ce handicap qui constitue l’une des sources les plus certaines de la barbarie. »

Agnès Desarthe, Le remplaçant

 

 

 

 

En partance pour le Midi, je vous laisse pour quelque temps en compagnie de poètes et de poétesses.
Des poèmes choisis pour "mettre l'eau à la bouche, pratiquer la poésie en tous sens et à tous vents"
(Colette Nys-Mazure).

 

Tania

 

09/04/2015

BBB le remplaçant

« Chez nous, écrit Agnès Desarthe, ce qui permet de sortir du lot, c’est la façon de raconter des histoires. » Le remplaçant (2006) raconte celle du grand-père Bousia (Bouse, Bouz) qui s’appelait en réalité Boris et aussi Baruch, bref, « B.B.B. » ou « triple B » – « Mais peut-être ferais-je mieux de commencer par expliquer que mon grand-père n’est pas mon grand-père. » 

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Après que le père de sa mère « a été tué à Auschwitz en 1942 », sa grand-mère maternelle a décidé de vivre avec un de leurs amis, devenu veuf de la même façon : « Triple B avait le bon goût de n’être pas à la hauteur du disparu ; ni aussi beau, ni aussi intelligent, ni aussi poétique que le mort qu’il remplaçait. » D’où cette atmosphère amicale que ressentait chez eux leur petite-fille, sans « la malédiction de la conjugalité ».

 

Ces choses étant dites (ce n’est pas une autobiographie), ne vous méprenez pas sur le ton de ce récit court (moins de cent pages) où la narratrice égrène avec délicatesse le collier des souvenirs du grand-père à la Peugeot 204 vert bouteille, de la même façon qu’elle aimait, fillette, retrouver les « objets typiques » chez ses grands-parents : petit vase en Vallauris, décapsuleur-guitare, service à thé chinois en porcelaine ultrafine, poupée chauffe-théière à la jupe matelassée – une « princesse russe », jeune fille et non matrone, « bref, mon modèle ».

 

C’est le portrait d’un artisan peu doué, d’un papi qui a reçu des électrochocs pour le guérir d’une dépression – sa mère lui en dira plus long un jour, à elle qui a du mal à retenir : « Un mélange de distraction, de propension à la rêverie, de manque d’esprit de synthèse et d’absence de mémoire fait que je suis incapable de fixer l’information, à la manière de certains organismes qui ne parviennent pas à fixer le magnésium. Je ne comprends jamais ce qu’on me dit. Je comprends autre chose. Il me faut des images, il me faut des métaphores. »

 

Quand elle écrit son récit, son grand-père, 96 ans, est alité dans une tour du treizième arrondissement à Paris, endormi la plupart du temps. Triple B lui a toujours raconté des histoires, mais elle n’y prêtait pas toujours assez d’attention. « J’aimais l’idée de pouvoir être sa petite-fille, alors que ma mère n’était pas sa fille, comme s’il avait été permis de sauter une case. » Il lui avait confié qu’à Kichiniev, en Bessarabie, il avait appris à sculpter la pierre, à graver des noms sur des tombes, mais qu’au lieu de devenir sculpteur, il était devenu communiste.

 

Parfois il parlait roumain, yiddish, mais toujours français en présence de ses petits-enfants. Il avait ses expressions favorites : « tout ce qu’il y a de… », « fameux », « pas fameux », « bernique » ou encore « Silence, la queue du chat balance »... Il parlait à sa petite-fille de son frère Refoul, très pauvre ; de son cousin Léon, qui « a crevé la faim » en Belgique avant d’être expulsé, essayant en vain de retourner en Bessarabie. « Les histoires racontées par triple B sont rapides et elliptiques. On saute d’une époque à l’autre comme à l’aide d’un projecteur de diapositives. »

 

L’intérieur des grands-parents était plus moderne que celui de ses parents : couteau électrique, ventilateur, « placard intégré qui avait tout d’une caverne d’Ali Baba », ascenseur à miroir et rampes en aluminium. Dans la tour de triple B, beaucoup de ses amis s’étaient installés, on lisait sur les boîtes aux lettres « de plus en plus de noms imprononçables,  bourrés de consonnes qui se télescopaient. »

 

Le remplaçant raconte – raconte ou invente, peu importe ici – l’histoire d’une vie, avec ses détours et ses surprises, ses drôleries et ses larmes. Agnès Desarthe a écrit cette « fiction » sur son grand-père au lieu du livre qu’elle projetait de consacrer à un pédagogue polonais, mais elle arrivera à établir un lien, vous pouvez compter sur la conteuse qui sait que « l’enchantement ne doit pas jaillir de la chute, mais plutôt agir tout au long de la narration ».

07/04/2015

Jeunesse

Jeunesse qui t'élances

Dans le fatras des mondes

RFL Fillette aux fleurs Ecole belge vers 1900 (2).jpgNe te défais pas à chaque ombre

Ne te courbe pas sous chaque fardeau

 

Que tes larmes irriguent

plutôt qu'elles ne te rongent

 

Garde-toi des mots qui se dégradent

Garde-toi du feu qui pâlit

 

Ne laisse pas découdre tes songes

Ni réduire ton regard

 

Jeunesse entends-moi

Tu ne rêves pas en vain

 

 

Andrée CHEDID (née en 1925),

Poèmes pour un texte, Flammarion, 1991.

06/04/2015

Ils/elles étudiaient

Il y a trois mois, je mettais ce blog en pause, en hommage aux victimes parisiennes de deux fous vengeurs, ou plus exactement trois, je corrige (10/4). En ce début d’année 2015, les tragédies se succèdent à la une des médias : accidents, attentats, folie suicidaire… Ici et ailleurs. Lectures, expos, balades, j’aime partager avec vous mes coups de cœur et ces instants de grâce qui naissent de la découverte, de l’émerveillement – c’est mon cap. Mais laisser dans le silence les 147 tués de l’université de Garissa, au Kenya, des étudiants pour la plupart, ce jeudi 2 avril au matin – sans compter les blessés !

 

Un commando islamiste les a pris pour cibles. En Somalie (à 98% musulmane), ces terroristes shebabs « ne se privent pas de tuer des musulmans ». Ici, ils ont pris soin de trier les étudiants, laissant la vie aux musulmans, assassinant les chrétiens : « on ne peut qu’en déduire que le but de ce « tri » est d’attiser les tensions religieuses au Kenya (chrétien à 75 %), afin de pousser tous les musulmans kenyans au jihad », écrivait Marie-France Cros dans La Libre Belgique, vendredi dernier.

 

Un an plus tôt, des islamistes enlevaient deux cents lycéennes à Chabok, au Nigéria, chrétiennes pour la plupart, forcées à la conversion et au mariage – on ignore encore aujourd’hui leur sort véritable. Un spécialiste français s’est insurgé contre l’emballement médiatique autour de cette affaire, pour diverses raisons (à lire dans L’Express), en contraste avec l’indifférence générale des médias, quelques semaines plus tard, au massacre de trois cents villageois nigérians par Boko Haram.

 

Ils/elles étudiaient. Ils/elles se formaient pour être un jour des hommes et des femmes instruits, actifs, critiques. Si ces attaques visaient des chrétiens, elles s’en prennent aussi volontairement à ceux, à celles qui se préparent pour un avenir meilleur. En Afrique, pouvoir étudier est un privilège, ce qu’ont peine à imaginer tant de jeunes européens habitués à l’enseignement obligatoire. Qu’un ex-enseignant radicalisé soit soupçonné d’avoir organisé le massacre à l’université laisse sans voix.

 

La prédication du Vendredi Saint à Rome déchire le silence relatif qui enveloppe ces innocentes victimes : « Les chrétiens, a remarqué le prédicateur, ne sont certainement pas les seules victimes des violences homicides dans le monde, mais on ne peut ignorer qu’ils sont les victimes désignées et les plus fréquentes dans de nombreux pays. »

 

Pourquoi ce billet ? Sans doute parce que l’enseignement me tient à cœur, parce que la jeunesse du monde est son espérance, parce que la violence terroriste est un défi crucial et terrifiant pour tant de peuples si peu armés pour s’en défendre. Je me suis émue de la destinée d’un jeune idéaliste pris au piège dans le Grand Nord. Pour ces lycéennes, ces étudiants devenus des cibles, sous de fallacieux prétextes religieux, ma révolte et ma tristesse sont sans nom.

04/04/2015

Aventureux

Krakauer 10 18.jpg

« Ron, j’ai vraiment apprécié l’aide que tu m’as apportée et le temps que nous avons passé ensemble. J’espère que tu ne seras pas trop déprimé par notre séparation. Il peut s’écouler beaucoup de temps avant que nous nous revoyions. Mais si je sors en un morceau de ce pari en Alaska, tu auras de mes nouvelles. J’aimerais te redonner ce conseil encore une fois : je pense que tu devrais changer radicalement ton style de vie et te mettre à faire courageusement des choses que tu n’aurais jamais pensé faire, ce que tu as trop hésité à essayer. Il y a tant de gens qui ne sont pas heureux et qui, pourtant, ne prendront pas l’initiative de changer leur situation parce qu’ils sont conditionnés à vivre dans la sécurité, le conformisme et le conservatisme, toutes choses qui semblent apporter la paix de l’esprit, mais rien n’est plus nuisible à l’esprit aventureux d’un homme qu’un avenir assuré. Le noyau central de l’esprit vivant d’un homme, c’est sa passion pour l’aventure. La joie de vivre vient de nos expériences nouvelles et donc il n’y a pas de plus grande joie qu’un horizon éternellement changeant, qu’un soleil chaque jour nouveau et différent. »

 

Extrait d’une lettre d’Alex McCandless à Ron Franz, reçue en avril 1992

 

Jon Krakauer, Into the Wild. Voyage au bout de la solitude

02/04/2015

Au bout de soi-même

Into the Wild m’a bouleversée. J’ignorais quand j’ai vu ce film que Sean Penn s’y inspire d’un récit : Into the Wild. Voyage au bout de la solitude (1996, traduit de l’américain par Christian Molinier). Pour le magazine américain Outside, Jon Krakauer a enquêté sur les circonstances de la mort par dénutrition de Christopher McCandless en 1992, un jeune homme de 24 ans retrouvé quatre mois après dans un vieil autobus, son dernier abri dans la nature sauvage en Alaska.  

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Une photo de Chris McCandless retrouvée dans son appareil photo.

L’article a suscité beaucoup de réactions : les gens ont été touchés par la vie et la mort de McCandless, les uns pleins d’admiration « pour son courage et son idéal », les autres de colère contre « ce casse-cou sans cervelle », un farfelu narcissique « qui devait sa fin tragique à son arrogance et à sa stupidité ». Krakauer, hanté par ce drame « et aussi une parenté vague, dérangeante, entre sa vie et la (sienne) », a passé plus d’un an à « retrouver la piste compliquée qui conduisait à sa mort dans la taïga », attentif au moindre détail pour comprendre ce jeune idéaliste passionné par les idées de Tolstoï sur le renoncement. Des cartes permettent de situer les étapes de son périple de 1990 à 1992. Malgré quelques considérations personnelles, Krakauer s’est efforcé d’être impartial. Chaque chapitre porte en titre un lieu où « Alex » est passé. En rupture avec sa vie d’avant, McCandless avait choisi de s’appeler « Alexandre Supertramp ».

 

Le récit débute avec une carte adressée de Fairbanks à un ami. Il raconte qu’il ne lui a pas été facile « de faire du stop dans le Yukon » mais qu’il est enfin dans ce grand Nord dont il rêvait : « Maintenant, je m’enfonce dans la forêt. » L’homme qui l’a véhiculé l’a trouvé sympathique, tout en s’inquiétant du peu de nourriture emportée et de son équipement minimal, une carabine 22LR insuffisante pour abattre un élan ou un caribou. Il l’a persuadé d’accepter ses vieilles bottes en caoutchouc pour suivre « la piste Stampede » près du Mont McKinley.

 

Des passages soulignés dans les livres (Jack London, Thoreau, Pasternak…), des lettres, des notes donnent une idée de l’état d’esprit de Chris-Alex tout au long du récit. « Je désirais le mouvement et non une existence au cours paisible. » (Tolstoï) Dans son dernier refuge, des chasseurs ont trouvé son cadavre en septembre 1992, et une note fixée à la porte de l’autobus, terrible S.O.S. – il se savait près de mourir, demandait qu’on l’aide et qu’on l’attende, parti à la recherche de baies pour se nourrir. 

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Couverture du magazine où Krakauer a publié son premier article sur le sujet. 

En mai 1990, cet étudiant brillant, élevé en Virginie par un éminent ingénieur aérospatial qui avait fait prospérer sa petite société de conseil avec sa seconde épouse, la mère de Chris, a obtenu un diplôme universitaire à Atlanta. Un ami de la famille lui avait légué 40000 dollars pour ses études et il lui en reste alors 24000, dont il fera don à une organisation humanitaire, au lieu de financer des études de droit comme le pensaient ses parents.

 

Chris leur reproche de vouloir lui payer une nouvelle voiture alors qu’il a une Datsun B210 « légèrement cabossée mais en parfait état mécanique » avec 206000 km au compteur. Il les prévient qu’il va « disparaître pour quelque temps ». Ils ont l’habitude de ses longs trajets en solitaire pendant les vacances, ils n’y prêtent pas trop attention. Fin juin, il leur envoie un mot d’Atlanta avec la copie des notes obtenues – sa famille ne recevra plus aucune nouvelle de lui ensuite, même pas sa sœur Carine, la plus proche.

 

La Datsun a été retrouvée sur la rive sud du lac Mead, le plancher recouvert de boue, en parfait état de marche. McCandless avait installé sa tente près d’un cours d’eau ; surpris par des pluies soudaines, il n’a pu dégager la voiture du lit de la rivière emprunté malgré l’interdiction et l’a laissée sur place. Il a décidé de continuer à pied et en stop. 

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Krakauer a pu reconstituer ses faits et gestes en rencontrant les gens qui ont croisé sa route et à qui il s’est confié. En Californie, Jan Burres, une « rubber tramp » de 41 ans (vagabonde qui se déplace avec son fourgon) s’est prise d’amitié pour ce « brave garçon » qui a campé avec elle et son ami pendant une semaine. Il lui a dit avoir brûlé tout son argent et abandonné sa voiture, et avoir survécu en mangeant des plantes comestibles. A Topock, Arizona, il avait acheté un canoë d’occasion pour descendre le Colorado jusqu’au golfe de Californie, mais une journée « tout à fait désastreuse » de janvier 1991 l’a obligé à l’abandonner et à remonter vers le nord.

 

A Bullhead City, Arizona, Chris travaille chez McDonald’s. On s’y souvient d’un jeune travailleur et sérieux, qui refusait de porter des chaussettes en dehors de ses heures de travail. Puis il va retrouver Jan Burres aux Slabs, une ancienne base aérienne où quelque cinq mille « marginaux, routards et vagabonds » s’assemblent en hiver. A sa brocante, il l’aide à vendre des livres, fait de la gymnastique pour se préparer à « la grande odyssée en Alaska », un sujet sur lequel il est intarissable.

 

Alex en parle aussi à Ronald Franz, 80 ans, quand leurs routes se croisent à Salton City ; à Wayne Westerberg avec qui il a travaillé dans les champs à Carthage. A tous ceux qui lui ont offert compréhension et amitié, il donnera régulièrement de ses nouvelles. Pour Krakauer, McCandless « était à la recherche de quelque chose et éprouvait une fascination irréaliste pour la rudesse de la nature », comme d’autres avant lui, mais il était « sain d’esprit ».

 

Les témoignages, l’histoire de sa famille, relatée peu à peu, la description des objets personnels (notamment des autoportraits photographiques) dessinent la personnalité d’un jeune homme à la fois solitaire et sociable qui se lance des défis de façon radicale, mort selon Krakauer à la suite de quelques « erreurs ». L’auteur estime avoir eu plus de chance que Chris-Alex en survivant à une aventure du même genre en Alaska.

 

Quel désastre, me suis-je dit en refermant Into the Wild. McCandless a été intransigeant avec ses principes, implacable dans sa critique de la famille et de la société. Il ne semblait pas suicidaire, mais voulait aller au bout de soi-même, lui qui a écrit en marge de « Docteur Jivago » que « le bonheur n’est vrai que quand il est partagé. »

31/03/2015

Dérive

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Mona Ozouf, Le thérapeute de la croyance in La cause des livres

30/03/2015

Une grande liseuse

Mona Ozouf a rassemblé dans La cause des livres (2011) des articles écrits pour Le Nouvel Observateur sur près de quarante ans. Depuis longtemps, je prends plaisir à ses allées et venues entre littérature et histoire, par penchant pour la première, sans doute, et aussi pour le ton, le rythme de ces promenades critiques, pour cette belle langue déjà admirée dans Les mots des femmes.  

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Willy Van Riet (1882 - 1927)

Sa préface annonce un rangement thématique (chaque article est daté) : littérature (surtout française) et correspondances, portraits féminins, dialogue de la France et des Frances, Révolution, livres d’historiens. Pour Mona Ozouf, la littérature « illustre la profusion d’un univers que nous ne percevons bien qu’à travers des livres capables de démultiplier nos vies étroites », selon la formule « du grand liseur qu’était Jaurès ». 

La potion de Montaigne ouvre la première partie où se succèdent des titres propres à éveiller la curiosité : Madame de La Fayette, nous voilà !, Tout contre Sainte-Beuve, Les écrits frappeurs, Le guide Michelet… A propos de sa Correspondance générale, elle voit en Mirbeau un « peintre manqué », le justicier des artistes, pourfendeur de l’académisme, « célébrant la gloire de Monet et de Rodin, découvrant Cézanne avant tout le monde, écrivant le premier grand article posthume sur Van Gogh, proclamant le génie de Camille Claudel. » (Un tendre imprécateur)

 

La phrase d’entrée est souvent une porte qui s’ouvre : « Il n’a rien, vraiment rien pour nous plaire, cet homme. » (Un contemporain paradoxal) « A Brest, la mer est au bout des rues, et le vent partout. » (Victor Segalen : l’équipée intérieure) « Qui était-elle, au juste ? » (La Sévigné de la bourgeoisie) « Rien, mais vraiment rien, ne pouvait annoncer entre ces deux-là le coup de foudre de l’amitié. » (L’ermite, la bonne dame et le facteur) Derrière ces « rien », Mona Ozouf a quelque chose à dire qui n’est jamais banal ou convenu.

 

Le livre, l’auteur, elle les fait vivre en trois, quatre pages qui suffisent à donner le goût d’une visite plus approfondie, si affinités. On passe d’un siècle à l’autre, le nôtre en prend souvent pour son grade : « Notre époque professe mollement que tous les goûts sont dans la nature, que les œuvres se valent toutes, que l’élève est égal au maître. Et les différences, dont les vagabonds font leur miel, elle les dissout dans le grand flot tiède de la conformité. » (Le rôdeur des lisières)

 

Mona Ozouf commente des classiques et des contemporains. Heureuse surprise de découvrir dans La cuisine des tortues sa fréquentation des héroïnes d’Anita Brookner, dans Professeur Nabokov un hommage à ses fameux cours universitaires (Littératures) et à son « don de voir et de faire voir ». Henry James, à qui elle a consacré son essai La muse démocratique, est bien sûr en bonne place.

 

Au milieu du recueil, le curseur se met à pencher davantage vers l’histoire, la culture françaises : Appelez-moi Marianne, Galanterie française, et autres tableaux d’un pays « où l’on revient toujours ». « Lumières, Révolution, République » s’attarde sur cette période que Mona Ozouf cherche sans cesse à mieux comprendre et restituer (c’est le sujet de son dernier essai publié dans la collection Quarto : De Révolution en République. Les chemins de la France).

 

Sur le rêve d’une société parfaite, il y a toujours matière à réflexion. Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses justes limites. Qu’elle se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Mona Ozouf : « L’idée neuve apportée par la Révolution, ce n’est pas le bonheur, mais la liberté. » Avec plus loin ce corrélat : « Plus désirable est devenu le bonheur, et plus lourd le fardeau de la responsabilité individuelle. » (La fabrique du bonheur)

 

« Les anciens communistes, il y en a plus de variétés que d’asters ou de dahlias. » (Que reste-t-il de nos amours ?) Dans les derniers textes de La cause des livres, dont un éloge de Pierre Nora (Le sourcier de l’identité française) et un inédit consacré à François Furet pour Le Passé d’une illusion, Mona Ozouf s’implique davantage : membre elle-même du parti communiste de 1952 à 1956, elle dit ses appartenances, ses erreurs, son amitié pour sa « tribu » et fait sien ce questionnement : « comment vivre quand nous ne pouvons plus imaginer une société autre alors que nous ne cessons d’en parler ».