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09/06/2016

Les fils d'Hassan

Le village de l’Allemand ou Le journal des frères Schiller de Boualem Sansal, roman publié en 2008, croise les récits des deux fils d’Hassan Schiller, un Algérien d’origine allemande. Malrich, le plus jeune, commence le sien en octobre 1996, six mois après le suicide de son frère Rachel, à trente-trois ans : « Un jour, il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Egypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. »

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M’Hamed Saci, Village au sud, 2004

Les deux frères se voyaient peu. Rachel, avec un bon emploi de cadre, avait réussi ; Malrich évitait son « prêchi-prêcha » sur l’ambition – « moi je ramais H24 avec les sinistrés de la cité ». Ophélie, l’ex-compagne de Rachel, ne sait rien des raisons de son suicide, mais le commissaire du quartier, Com’Dad, remet un mois après à Malrich quatre cahiers, le journal de son frère : « Faut lire, ça te mettra du plomb dans la tête. Ton frère était un type bien. » Dès qu’il commence à le lire, Malrich tombe malade de douleur et de honte en découvrant la vérité sur le passé de leur père.

Nés au bled, à Aïn Deb, « un douar du bout du monde », les deux fils d’Aïcha et Hans Schiller, Rachel (pour Rachid et Helmut) et Malrich (pour Malek et Ulrich) sont arrivés en France en 1970 pour le premier, à sept ans, en 1985 pour le second, à huit ans. Tonton Ali, un copain de leur père, les avait accueillis chez lui, ils n’ont quasi plus revu leurs parents depuis lors. A vingt-cinq ans, Rachel avait obtenu la nationalité française et s’était démené pour que son petit frère l’obtienne aussi.

Le journal de Rachel commence par « un drame qui en entraîne un autre qui en révèle un troisième, le plus grand de tous les temps » : le 25 avril 1994, Rachel qui suit les nouvelles d’Algérie à la télévision (« une guerre sans visage, sans pitié, sans fin ») apprend qu’un massacre a eu lieu dans leur village natal et pressent que cette barbarie a atteint les siens. L’ambassade d’Algérie à Paris ne trouve pas les noms de ses parents sur la liste de victimes, mais bien ceux d’Aïcha Majdali et de « Hassan Hans dit Si Mourad ». Ce sont eux. La première question de Rachel porte sur leurs noms, pourquoi pas Aïcha et Hans Schiller, leur identité officielle ?

Il n’en a pas parlé alors à Malrich, qui ne regarde jamais la télé, mais a décidé de se rendre à Aïn Deb malgré les difficultés rencontrées au consulat algérien d’abord, puis à Air France qui ne dessert plus l’Algérie, puis à Alger où personne ne veut le conduire au village – trop dangereux. Plus il avance dans le journal de son frère, plus Malrich se rend compte à quel point Rachel était différent de l’image qu’il se faisait de lui et il admire son sens du devoir, sa volonté d’aller se recueillir sur la tombe de leurs parents, où il retrouve les noms donnés par l’ambassade. Hans s’était converti à l’islam en 1963, et sa participation à la guerre de libération, son titre d’ancien moudjahid, son mariage à 45 ans avec la jeune fille du cheikh, Aïcha, 18 ans, tout cela lui avait valu de devenir l’homme respecté qu’on appelait aussi « cheikh Hassan ».

Les pages du journal sur la religion du père ennuient Malrich, qui en a « soupé » des discours islamistes dans la cité, même s’il a fréquenté un temps une cave « où les frères tenaient mosquée ouverte ». Appel au djihad, haine des chrétiens, voire de l’école, il a réussi à échapper aux manigances de l’imam pour l’enrôler. A son retour d’Algérie, Rachel avait changé : dans la chambre du père, il avait trouvé des photos, des lettres et trois médailles : l’insigne des Jeunesses hitlériennes, une médaille de la Wehrmacht, l’insigne des Waffen SS et un morceau de tissu avec leur emblème. Leur père, ce « type formidable, dévoué à son village, aimé et respecté », était un criminel de guerre et Rachel a décidé de mener l’enquête sur son passé.

« Basé sur une histoire authentique, ce roman relie trois épisodes dissemblables et pourtant proches : la Shoah ; la sale guerre des années 1990 en Algérie ; la situation des banlieues françaises, de plus en plus délaissées par la République. » (Quatrième de couverture) Le titre s’inspire directement d’une rencontre faite par l’auteur en Algérie, comme il l’a expliqué dans un entretien au Nouvel Observateur où il ne fait mystère ni de  son engagement ni de sa critique du pouvoir dans son pays et des islamistes (Grégoire Leménager, Boualem Sansal : "La frontière entre islamisme et nazisme est mince", BibliObs, 9/1/2008 – des propos d’une terrible actualité).

Sur les traces de son frère aîné, Malrich qui ne s’est jamais intéressé à grand-chose, va être confronté aux violences de l’histoire et au poids des secrets. Rachel n’y a pas survécu, Malrich trouvera-t-il la force, lui, de continuer à vivre ? En plus d’une dénonciation des « fanatiques en tous genres, religieux, politiques » (Martine Laval, Télérama), le roman aborde la difficile question des secrets de famille, du mensonge ou des silences entre parents et enfants et des désastres qui peuvent s’ensuivre.

En racontant les choses du point de vue de l’ignorant qui les découvre peu à peu, en simplifiant parfois l’analyse, Boualem Sansal se montre à son tour le témoin de son époque, reprenant à son compte l’avertissement de Primo Levi au début de Si c’est un homme : « Vous qui vivez en toute quiétude / Bien au chaud dans vos maisons… » (cité in extenso) L’écrivain algérien, né en 1949, a été récompensé par de nombreux prix littéraires, pas moins de quatre pour Le village de l’Allemand. Il a été fort critiqué pour avoir pris la défense de Kamel Daoud, l’auteur de Meursault, contre-enquête, accusé d’islamophobie : « L'écrivain que je suis, hyper attaqué dans son pays, sait depuis son premier roman l’intelligence et la ténacité des assassins de la liberté et de la pensée. De tout ils font un crime. » (Info AFP)

07/06/2016

Fenêtres

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Dedans, dehors.

Les fenêtres sont à la fois frontières et passerelles.

Elles laissent entrer la lumière.

Elles ouvrent l’espace.

 

Fenêtre (1).JPG

Quelqu’un m’a dit un jour :

un tableau doit être une fenêtre,

le regard doit pouvoir y entrer.

Parfois la fenêtre est un tableau.

  

Fenêtre (4).JPG

 

Près de la fenêtre, on écrit, on coud,

on travaille, on lit

– ou bien sous la lampe.

Lumière du jour.

Lumière du soir.

 

 

 

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Je lève les yeux vers la fenêtre :

je suis ici,

je suis ailleurs.

 

Photos prises à La Granja (mai 2016)

06/06/2016

La Granja d'Esporles

De Puigpunyent, c’est par une belle route montagneuse qu’on arrive à Esporles (à quinze kilomètres de Palma) et au superbe domaine de La Granja. Au cœur de la Serra de Tramuntana (paysage culturel classé au Patrimoine mondial de l’Unesco), La Granja (la ferme) est aujourd’hui le musée de la tradition et de l’histoire de Majorque.

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A hauteur des ginkgos bilobas de l’entrée, le regard cherche à cerner les bâtiments dont on aperçoit de loin une élégante galerie couverte aux fines arcades, mais d’ici ce sont les jardins et les arbres qui dominent le décor, en particulier deux araucarias superbes, la pointe d’un cyprès dans le ciel, ou encore, se découpant sur la montagne, un magnifique pin parasol.

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Un bouc et des chèvres, des ânes, des moutons, des lapins, une basse-cour… Les animaux de la ferme accueillent les visiteurs dans cette ancienne exploitation agricole, tant ceux qui servaient pour le travail de la laine, la fabrication du fromage, que ceux destinés à l’alimentation.

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Lieu privilégié grâce à une source locale, La Granja a connu divers occupants : des Maures (Arabes) se servaient de son eau pour irriguer et alimenter les moulins, des moines cisterciens y ont construit un couvent et cultivé les terres, puis une famille aristocratique s’y est installée. Cette ferme, je l’ai découvert en préparant ce billet, sert même de support à un jeu de société !  

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Dans une cour pas encore ombragée par les platanes, une visite guidée commence, mais nous ne sommes pas trop nombreux à l’heure de l’ouverture et c’est bien à l’aise que nous visitons les ateliers extérieurs (un numéro permet de les identifier, une soixantaine de points à voir sur le parcours) : coupe de paille, moulin de potier, buanderie, etc. Les outils anciens y sont rassemblés, la façon de travailler évoquée d’une manière ou d’une autre, tout un trésor de savoir-faire ancestral.

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Un bel escalier d’eau couvert de céramiques descend entre deux murs de pierres sèches, bordé de terres cuites. L’eau est ici magnifiée, et aussi les jeux d’ombre et de lumière, au milieu d’une végétation abondante, de plantes en pots. Plus loin on verra de magnifiques cascades moussues, des grottes, l’eau est partout à La Granja – richesse du lieu et bonheur des visiteurs.

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L’atelier de teinturerie montre pigments et écheveaux colorés, pilons et mortiers, pochoirs anciens, et illustre la teinture traditionnelle pour la fabrication des tissus majorquins qu’on reconnaîtra plus loin sur le métier à tisser. Juste avant d’entrer dans la résidence seigneuriale, voici un joli motif de coquillages sur un muret, non loin d’une grotte en rocaille et coquillages dans le goût du XVIIIe siècle.

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Le salon à fresques (source)

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A l’intérieur, après un salon où une grande fresque murale reprend une vue de La Granja en pleine verdure, les pièces de réception sont décorées de meubles, tentures et objets témoignant de modes de vie anciens. Il y a tant de choses à regarder, comme cette nappe aux broderies typiquement majorquines ou une jolie lampe suspendue, les coiffes en dentelle des tenues traditionnelles.

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Sur le parcours, la lingerie, l’ermitage des moines, des chambres, une salle de bain avec un sèche-cheveux assez effrayant (on dirait un instrument de torture, il y en a de véritables dans une inattendue salle de torture au sous-sol), une bibliothèque, une salle de jeux, et j’en passe. Bien sûr, une salle à manger, une cuisine majorquine avec four, et toutes sortes d’ateliers pour les préparations traditionnelles – olives, huile, vin, liqueurs – et l’artisanat – menuiserie, tannerie, bijouterie, tissage, entre autres.

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Le portique de style florentin entre patio et jardins, bien plus large qu’une galerie, qu’on admire de loin en arrivant à La Granja, est une merveille : l’endroit idéal pour s’asseoir dans les fauteuils d’osier, écouter de la musique, lire, rêver en s’appuyant à la balustrade, observer le jet d’eau qui fuse à proximité. Au plafond, de jolies guirlandes peintes entourent les lanternes.

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Au jardin, les deux araucarias sont tout aussi impressionnants de près que de loin. Allées de roses, allées couvertes, plantes grasses fleuries, vieux arbres, que c’est beau ! La prochaine fois, il faudra se promener plus longuement, suivre la rivière, explorer la forêt même.

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J’imagine qu’en été, il passe ici beaucoup de monde. Visiter La Granja avec une amie par une belle journée de printemps a été un des temps forts de mon séjour.

04/06/2016

A la poubelle

« Sacrée classe de littérature. Ton bureau sera toujours parfaitement rangé. La surface de ta table de travail, quand tu n’y es pas, sera nue. Tu n’aimeras rien tant que t’appliquer à la même tâche, jour après jour. Voir les mots se suivre, les paragraphes s’aligner, les pages s’empiler. Avancer de manière suivie et cohérente. Relire, retravailler, corriger, améliorer. Elaguer. Les cris et les cheveux arrachés seront là, mais résorbés. Et les échecs, escamotés. Tous les désespoirs du monde.

Tu jetteras le rebut. Vite, et même trop vite. Au grand dam des Archives nationales qui s’intéresseront plus tard à tes papiers, tu balanceras tous tes manuscrits à la poubelle. » (page 129)

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« Toujours, toute ta vie, jusqu’à l’orée de la vieillesse, tu t’identifieras aux choses tordues, ébréchées, de guingois, un peu cassées comme toi. Si tu achètes aux puces tes meubles et tes habits, c’est moins pour faire des économies que parce que tu as pitié des objets rejetés, venus y échouer. Les arbres qui réussissent à pousser autour de grillages métalliques te fendent le cœur. Privée, comme Romain Gary, de tout sentiment de sécurité à l’endroit de l’amour maternel, comme lui tu ne sauras t’aimer qu’à travers les autres, de préférence souffrants. » (page 145)

Nancy Huston, Bad Girl. Classes de littérature

02/06/2016

Dorrit, bad girl

On n’a pas d’âge avant de naître. Dans Bad Girl. Classes de littérature, Nancy Huston s’adresse à son « moi, fœtus » dans un témoignage intime sur les sources de soi, une « autobiographie utérine ». Première page :
« Toi, c’est toi, Dorrit. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère, celui/celle qui lit.
Un personnage. »

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Nancy Huston / Photo Fanny Dion (Elle Québec)

D’abord voici Kenneth et Alison, ses parents, qui l’ont conçue un jour de « Boxing Day » (le jour où on met les cadeaux de Noël dans des boîtes). Quand sa mère se découvre enceinte, son cœur cesse de battre. Avant d’en parler à Kenneth, « elle saute et saute et saute et saute et saute ». Dorrit, la « mauvaise nouvelle », s’accroche. Bébé Stephen, son frère, fait des siennes dans la petite maison de Calgary (Canada).

Sans se limiter à l’histoire familiale, Nancy Huston convoque sur le thème du désir ou du rejet d’enfant, de l’avortement, d’autres époques, d’autres cultures, d’autres témoignages féminins. « Plus tard, Dorrit, dans ta vie française, tu écriras un article recommandant que l’on érige un monument à l’Avortée inconnue, martyre de la société au même titre que le Soldat inconnu. »

Quand le désir sexuel conduit à une vie nouvelle, écrit Huston, celle-ci inévitablement se relie « à travers sa famille et son peuple, au passé et à l’avenir ». Autrement dit, « nous ne tombons pas du ciel, mais poussons sur un arbre généalogique ». Dorrit aura tendance à se réfugier « dans l’identité juive » qui n’est pas la sienne – elle aurait aimé « une mère juive », envahissante mais aimante, au lieu d’une mère qui l’ignore et, pire encore, va les abandonner.

L’empreinte du père, elle la reconnaît en elle-même, sa philosophie mi-chrétienne mi-pragmatique inspirée de ses insuccès financiers : la non-importance de l’argent, la priorité de l’amour et du partage, l’éducation permanente. Lui a été un père « merveilleux », « proche et attentif avec tous ses enfants ». La découverte de sa confusion mentale n’en sera que plus troublante.

Propos d’écrivains sur le terreau familial, pratiques d’artistes, citations alternent avec l’enquête familiale sur les ancêtres des deux côtés, maternel et paternel. Leurs parents ne pouvaient prévoir que Kenneth et Alison « redégringolent la pente pour se trouver aux prises avec la pauvreté, la difficulté et la violence, la boue et la folie. »

Un passage entre parenthèses : « Les gens te demanderont souvent pourquoi la famille est ton thème romanesque de prédilection, et tu les regarderas, perplexe. Y en a-t-il d’autres ? (…) De quoi d’autre un roman pourrait-il bien parler ? » Me voilà perplexe, à mon tour.

« Pour Beckett, la bio n’est rien ; seule compte la graphie. « Je n’aurais pu, écrit-il, traverser cet affreux et lamentable gâchis qu’est la vie sans laisser une tache sur le silence. » Comme lui, tu seras graphomane. Comme lui, tu abandonneras ta langue maternelle, la traiteras comme une langue morte, n’y reviendras que des années plus tard, essentiellement dans l’écrit. Comme Beckett aussi, tu auras des élans meurtriers à l’égard de tes propres idées naissantes. On conçoit… ? Mais non, voyons. On zigouille. »

La mère de Dorrit, « prototype de la Femme moderne », échoue dans son rôle de mère, pas certaine que ce soit « cela qui confère du sens à la vie d’une femme. » – « Alors accroche-toi, Dorrit, parce que cette maman-magicienne superperformante va exécuter quelques tours de passe-passe avant de prendre la clef des champs. »

Il est aussi beaucoup question de lecture (dès quatre ans et demi) et d’écriture dans Bad Girl. De musique et de piano, de chansons. « Tu t’accrocheras au son des voix humaines comme à une drogue, à une perfusion intraveineuse. Oui, c’est de la compagnie, au sens beckettien du mot. Jusqu’à ta mort, des personnages jacasseront dans ta tête. » « Classes de littérature », on l’aura compris, ce sont les souvenirs, les expériences, les ressentis – tout vécu nourrit celle qui écrit. Bad Girl creuse la question de l’origine, des influences, de la construction de soi.

Sans être un méli-mélo, ce récit souffre à mon avis du morcèlement, de redites, comme s’il fallait toujours insister pour être bien comprise. Nancy Huston avait certes besoin d’écrire ce texte pour elle-même, elle s’y adresse à elle-même, Dorrit, dans le ventre de sa mère. Quant aux lecteurs, s’ils trouveront là une foule de clés personnelles pour lire ou relire son œuvre, ils se sentent – c’est mon impression – pris à témoin de sa frustration et tenus à distance.

« Il serait hasardeux de raconter davantage ce livre fait de très courts chapitres agencés comme autant de touches impressionnistes qui peu à peu dessinent une femme, un écrivain, un personnage. Soutenu par un rythme rapide, la narration est dense, lucide, frémissante d’une douleur contenue. Essentielle sûrement pour celle qui en a écrit et pour ceux qui voudront la rejoindre au plus près. Et au plus vrai. » (Monique Verdussen, Une blessure d’enfance récurrente, La Libre Belgique, 17/11/2014)

31/05/2016

Mystère

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A vous de jouer,

si ça vous dit :

que voyez-vous

sur cette photo ?

Mystère !

 
(Mallorca, 22/5/2016)

30/05/2016

Majorque au naturel

Quelques jours à Majorque en mai : charmes de la campagne et travaux de printemps, l’amitié est à la fête.

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Le potager réclame des mains. Les lapins grandissent, bientôt les poussins passeront leur première nuit dehors, bien protégés du soleil le jour, bien couverts la nuit.

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A cette saison, les couleurs éclaboussent jardins et prairies. Les moutons préfèrent déjà l’ombre. Au bord de la route, des arbustes tendent les bras.

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Ici, des capucines chevauchent des branchages. Là, un clocher fait signe. En face de l’église, la montée offre de beaux points de vue sur Puigpunyent, les vergers, les montagnes.

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Un bougainvillée flambe près d’une porte. Les palmiers, majestueux, ont l’art d’ennoblir une demeure. D’en haut, le panorama sur le village au creux des montagnes est très beau.

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Mallorca / Majorque au naturel : loin des plages et des lieux touristiques, du vieux Palma superbe, la campagne majorquine où il fait bon vivre cultive l’art de l’hospitalité. La nature se marie à la pierre claire. Cultures en terrasses, murs, c’est le royaume de la pierre sèche (elle donne son nom à un circuit de randonnée).

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Après le chemin qui longe le torrent (à sec), ses jeux d’ombre et de lumière, revoici la luxuriance d’un jardin ami, la terrasse à l’ombre de la vigne vierge. Les nèfles sont juste à point pour la maraude.

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Quelques jours à Majorque en mai : à peine rentrée, je me demande déjà quand j’y retournerai. Heureusement, chaque semaine, des « Espaces, instants » nous y ramènent – merci, Colo.

28/05/2016

Sous sa coupe

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« Quel étrange mouvement que celui qui vous a jeté, à une vitesse telle qu’aucun instrument ne peut la mesurer, au cœur même de ce que vous vouliez fuir et qui vous dégoûte, là où la connaissance asservie ne vaut plus que par le pouvoir qu’elle promet de procurer. Vous feignez encore de croire qu’il appartient aux hommes de décider si cette promesse doit être tenue mais vous le savez, le pouvoir n’appartient pas aux hommes, il ignore leurs rêves de maîtrise et chemine parmi eux, à travers eux, indifférent à ceux qui le désirent comme à ceux qui le craignent, qu’il tient sous sa coupe souveraine. »

Jérôme Ferrari, Le principe

26/05/2016

Indéterminations

Le principe de Jérôme Ferrari, publié l’an dernier, est un roman court et dense autour de la figure du physicien allemand Werner Heisenberg (1901-1976), prix Nobel de physique en 1932 pour avoir jeté les bases de la mécanique quantique – le titre renvoie à son célèbre « principe d’incertitude ».

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Participants au Congrès Solvay de 1927 sur la mécanique quantique.
Photographie de Benjamin Couprie pour le compte de l'Institut international de physique Solvay, Parc Léopold, Bruxelles, Belgique.
Heisenberg est le 3e en commençant par la droite au dernier rang (autres noms ici).

Dans une démarche qui peut se rapprocher de celle de Stéphane Lambert interrogeant la peinture et la vie de Nicolas de Staël, c’est ici la volonté de comprendre – d’imaginer – les motivations et choix de ce savant qui a fait le choix de ne pas quitter l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, dans sa quête scientifique. Le narrateur, aspirant philosophe, y trouve des échos à ses propres questions existentielles.

D’emblée, il s’adresse à son personnage : « Position 1 : Helgoland. Vous aviez vingt-trois ans et c’est là, sur cet îlot désolé où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu. » Cela fait trois ans déjà qu’Heisenberg se mêle de physique atomique et se heurte à des expérimentations aux résultats « absurdes, et pourtant irréfutables ». Il garde « foi en la beauté » du monde malgré l’horreur de la grande guerre qui a transformé son père professeur en guerrier, fauché un cousin et changé terriblement un autre.

Ferrari revient sur les premiers pas d’Heisenberg à l’université de Munich où le professeur Arnold Sommerfeld considère ses étudiants non comme des novices (comment enseigner la physique traditionnelle que Max Planck a réduite en cendres ?) mais plutôt comme des auxiliaires pour débusquer dans le chaos « les régularités mathématiques desquelles jaillirait peut-être le miracle du sens ». Voilà qui ramène le narrateur au temps de ses études philosophiques et à l’humiliation subie en 1989 à l’examen où il a dû commenter Physique et philosophie, épreuve dont il pensait se sortir sans peine vu ses capacités à commenter des textes qu’il n’a pas lus.

Bien sûr, l’auteur fait une place dans son roman à l’explication du fameux principe d’incertitude ou d’indétermination de Heisenberg – « on ne peut pas connaître en même temps la position et la vitesse d’un particule élémentaire » –, mais ce qu’il tente de comprendre surtout, en se mettant à la place du savant dans les années trente, c’est comment celui-ci, à trente-cinq ans, arrive à concilier ses recherches et l’enseignement avec la collecte en rue au profit des déshérités, la partie de piano à jouer chez des amis – chez qui il va rencontrer Elisabeth Schumacher, sa future épouse.

On dirait qu’Heisenberg, confronté à la propagande antisémite, n’arrive pas à y croire d’abord, tant ces propos sont imbéciles. Puis, témoin de l’éviction des savants juifs de l’université, il pense à démissionner ou à partir, hésite, jusqu’au jour où Max Planck le persuade de rester en Allemagne pour y maintenir des « îlots de stabilité » à partir desquels reconstruire, après la catastrophe. Même s’il n’est pas juif, les nazis accusent Heisenberg d’être « le dépositaire de l’esprit d’Einstein ». Interrogé par la Gestapo, il peut continuer à enseigner à condition de ne prononcer aucun nom juif.

Ce que fait, ce que pense le physicien durant la seconde guerre mondiale – il travaille sur « un réacteur nucléaire capable de produire de l’énergie » – amène dans le récit la question de la bombe atomique, question éminemment morale, tout comme sa position envers le nazisme. Le narrateur, qui cherche sa propre voie dans la vie, se confronte à cette énigme des avancées et des errements de la science, du scientifique, dans la guerre, malgré elle parfois.

Le principe n’est pas un roman théorique pour autant. Jérôme Ferrari ne se pose pas en juge, il balise le parcours de son héros – « héros/salaud », titre David Caviglioli dans le Nouvel Obs – de multiples détails concrets, faits et gestes, rencontres, déplacements. Il dresse ainsi de Werner Heisenberg « un portrait en creux aussi clinique qu’halluciné » (Marine Landrot, Télérama).

Après Où j’ai laissé mon âme et Le Sermon sur la chute de Rome (prix Goncourt), voici encore un roman grave où la marche du monde est abordée sans concession. Confronté aux mystères de l’univers, au problème du mal, l’homme est sommé de choisir, quitte à perdre à jamais son innocence.

 

24/05/2016

Amitiés

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« Malgré sa fatigue extrême, il paraissait émaner de lui une possibilité cruellement absente dans la plupart de nos amitiés modernes si futiles : celle d’entendre quelque chose d’intéressant avant que le rideau tombe et que le noir se fasse. Quelque chose qui concernerait l’impression de vivre avec soi-même depuis tant d’années et d’en avoir archimarre. Je ne connaissais personne qui ait ce sentiment. A part moi. Et quoi de plus palpitant que de penser qu’un autre est d’accord avec vous ? » 

Richard Ford, En toute franchise