Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

16/07/2011

Chaque jour

« C’est l’automne déjà. Et, après les dernières battues des gardes civils et le retour vers le sud des troupeaux transhumants, tout retrouve son ordre et son calme autour de nous : les provisions et le bois pour le feu accumulés tout au long de l’été, le cochon mis à fumer au fond de notre caverne – et de certaines cuisines anonymes de Pontedo et de La Llánava –, les sons de la vallée et des montagnes, la ronde monotone du soleil et de la lune, celle des relèves de la garde civile et notre interminable et ennuyeuse surveillance. Tout sauf nous, chaque jour plus seuls et plus désespérés, chaque jour plus hantés par l’hiver qui s’annonce, comme à l’accoutumée, interminable et féroce et qui, à nouveau, changera ce trou humide en une tanière infecte tout juste bonne pour des bêtes pestiférées. »

 

Julio Llamazares, Lune de loups 

luna_de_lobos.jpg

14/07/2011

Comme les loups

De 1937 à 1946, Lune de loups (Luna de lobos, 1985, traduit de l’espagnol par Raphaël Carrasco et Claire Decaëns) nous fait revivre des années douloureuses pour l’Espagne sous Franco. Julio Llamazares raconte comment ceux qui avaient fui dans la montagne après la chute du front républicain des Asturies ont dû y rester pendant des années pour échapper à la traque des gardes civils, y survivre, s’en échapper parfois ou y mourir, à moins de réussir à passer la frontière et s’exiler. 

 

 

Ils sont quatre à monter en automne vers le col d’Amarza : Ramiro et son frère Juan, Gildo et Ángel, le narrateur. Dans la vallée, au versant sud, une lumière s’allume dans une maison. « Bientôt il fera clair et pour lors il nous faudra être cachés. La lumière du soleil n’est pas bonne pour les morts. » Sous la menace de leurs armes, ils se font ouvrir la porte et donner à manger, ils n’ont plus rien avalé depuis cinq jours. « Le lait est chaud et épais. Il descend comme une flamme dans ma gorge. » Puis ils reprennent la marche à travers les montagnes, pour rejoindre leur contrée quittée un an plus tôt.

 

Au-dessus des toitures de La Llánava, Ramiro signale une tache jaune sur un chemin : la sœur d’Ángel porte le foulard jaune offert par son frère pour mener les vaches au pré. Celui-ci descend lui annoncer leur arrivée cette nuit, mais cela l’effraie : « Ils vont te tuer. » Dans l’obscurité, ils s’introduisent dans la grange, apprennent que les gardes civils ont emmené le père. Même si sa sœur Juana le conjure de s’en aller, Ángel décide de rester, la grange a déjà été fouillée, mais les autres retournent dans la montagne. Quand son père revient, maigri, vieilli, il lui donne de l’argent pour passer dans l’autre zone, c’est trop dangereux par ici : « Ils recherchent tous ceux qui étaient aux Asturies »

 

Le groupe décide alors de se cacher dans une mine abandonnée. Ramiro y a travaillé douze ans, de quinze à vingt-sept ans, avant la guerre civile. A la bergerie, ils emportent des fromages et une brebis, qu’Ángel paie au berger dont ils ont aussi pris la carabine. Gildo tue la bête, la vide, Juan sort les viscères puis donne l’alerte : quelqu’un là-haut l’a vu ! C’est un gamin de Vegavieja qui cherche une chèvre et les accuse de l’avoir volée avant de s’enfuir. Bientôt les gardes civils arrivent avec des soldats pour fouiller la mine, poussant deux prisonniers devant eux, qu’ils abattent. Les fuyards se sont réfugiés dans une grotte humide et glacée – « avant le printemps, nous ne pourrons pas nous échapper d’ici. »

 

Deux ans plus tard, Ángel et ses compagnons arrêtent au col un autocar qui va au marché de León. A l’abri de leurs passe-montagnes, ils prennent l’argent des passagers sous la menace de leurs mitraillettes. Ángel passe deux jours et deux nuits chez son amie María ; de la fenêtre de sa chambre, il surveille un tablier à carreaux bleus pendu dans le jardin, qui signale la présence de gardes civils autour de la maison familiale. « Tu sens les bois, tu sens comme les loups », lui dit la jeune femme. A cinq heures du matin, le tablier a disparu, il peut se glisser chez lui. Sa sœur a été battue par les gardes civils, elle remet du sang. Ángel : « comment lui dire que je souffre davantage pour eux que pour moi. Sans savoir comment mettre un terme à ce cercle sanglant et interminable. »

 

Son père lui avait dit un soir en rentrant chez eux : « Regarde, mon fils, regarde la lune ; c’est le soleil des morts. » Et c’est ainsi que se sentent les fugitifs, comme des morts, comme des loups. Toujours sur la défensive, toujours prêts à fuir ailleurs, à tuer pour ne pas être tués. Se déplaçant au clair de lune. La possibilité d’un retour s’éloigne chaque jour, y compris pour Gildo qu’attendent une femme et un fils. Des échappatoires se révèlent souvent des pièges meurtriers, et il faut beaucoup d’argent pour passer à l’étranger. Les villageois sont partagés entre la compassion – certains les aident – et « la peur, chaque jour plus grande, des représailles ». Connaîtront-ils tous les quatre, l’un après l’autre, le sort des loups traqués et abattus ?

Nous suivons jusqu’en 1946 les pas d’Ángel, l’ex-instituteur de La Llera, qui d’année en année, à travers des hivers terribles, se sent devenir une véritable bête qui effraie les gens, et même les siens. Dans Lune de loups, Julio Llamazares décrit avec une intensité remarquable le destin de ces maquisards condamnés à épouser la montagne dans toute sa rigueur et toute sa beauté intransigeante. Toujours à deux doigts de la mort. Vivant comme des loups.

12/07/2011

Conversation

« Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées et les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt ; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi dans son travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible. »

Mme de Staël, De l’esprit de conversation (De l’Allemagne)

Couverture L'esprit de conversation.jpg

11/07/2011

Femmes d'esprit

Dans la même collection, sur fond de ciel bleu, un Bouvreuil sur une branche de cerisier en fleurs (Hokusaï) annonce L’esprit de conversation de Chantal Thomas. Essayiste (Comment supporter sa liberté, 1998) ou romancière (Le Testament d’Olympe, 2010) cette spécialiste du XVIIe siècle donne ici une centaine de pages sur l’art de converser. Swift, déjà, déplorait que la conversation soit tombée si bas alors que la plupart des hommes pourraient être agréables s’ils ne se laissaient mener par leur orgueil, vanité, mauvais caractère et autres vices « résultant d’une mauvaise éducation ». « Mais, remarque Chantal Thomas, la conversation, les formes de politesse, la délicatesse, ne sont-elles pas des choses que, depuis toujours, on n’évoque qu’au passé ? »

 

Le déjeuner des dames (école d'Abraham Bosse).jpg

Le déjeuner des dames (école d’Abraham Bosse)

 

A Kyoto, en décembre, pour échapper à la musique de Noël « sirupeuse » des grands magasins, il suffit de s’éloigner du centre, de marcher dans les ruelles moins éclairées pour retrouver la nuit et entendre « le son feutré des pas, le tintement léger des bicyclettes, un chat qui miaule… » De même, nos messages rapides, inachevés, télégraphiques, nous tiennent à distance du « lent polissage d’un art parfait de s’exprimer. »

 

Chantal Thomas examine d’abord ce qu’il en est aujourd’hui des « bonheurs de conversation », « échappées belles hors des emprises mortifères de l’ennui, de la bêtise, de l’agressivité. » Quel plaisir quand la conversation « fait naître tout à coup les idées » (Claudel) ! Quel gâchis, « le volume sonore d’un imbécile dont la bêtise triomphale devient identique à l’air qu’on respire » ! Certes, les « discoureurs impénitents » ou les radoteuses nous lassent, mais « il suffit d’une personne avec laquelle une entente privilégiée s’installe, et l’on perd toute notion du temps et du contexte. »

 

Comment était-ce dans ces salons d’autrefois où résonnaient « des voix qui, un jour, furent vivantes et dont nous ne savons désormais rien » ? Pour s’en rapprocher, Chantal Thomas en évoque trois, du XVIIe au XIXe siècle, avec la marquise de Rambouillet, Mme du Deffand, Mme de Staël. Catherine de Vivonne (1588-1665), marquise de Rambouillet, de santé fragile, reçoit dans sa « Chambre bleue », couleur nouvelle pour l’époque, où elle aime lire, son occupation préférée. Les habitués de son salon « jouent à se donner des noms, à reprendre des situations romanesques, à en développer de nouveaux épisodes. » C’est une sorte de théâtre où on aime avec plus de douceur et de délicatesse que dans la vie réelle, un lieu à l’antithèse de l’espace conjugal, où ses amis tressent pour sa fille préférée La Guirlande de Julie.

 

Dans le salon de Mme du Deffand, « tendu d’une moire piquée de nœuds rouges », de petits chiens courent un peu partout. A cinquante ans, vers le milieu du XVIIIe siècle, elle a quitté le libertinage pour « commencer une nouvelle vie », convaincue que, la jeunesse finie, on se doit de « posséder son propre espace et ne plus dépendre de la générosité de quiconque. » Tout ennuie Mme du Deffand devenue aveugle, pessimiste invétérée. « Tout sauf le bonheur de la langue, écrite ou parlée. » C’est pourquoi sa société choisie est une drogue qui la sauve du mal de vivre.

 

Le quatrième chapitre est le plus long, consacré à « Mme de Staël ou le génie de la conversation ». Dans son roman Delphine (1802), celle-ci dresse de ses personnages des portraits « en conversation » : Delphine y brille « spirituellement et verbalement » – c’est, écrit Chantal Thomas, « dans la littérature française, une des premières fois où la puissance intellectuelle d’une femme est davantage soulignée que sa beauté. » Sa trop grande énergie à discuter est jugée inconvenante, comme sera considérée « trop libre » l’étincelante Corinne (Corinne ou l’Italie, 1807).

 

« Le don de recueillir et d’exalter les idées, un équilibre entre sens de l’écoute et enthousiasme, timidité et audace, justesse de repartie et chaleur oratoire », telles sont les qualités accordées par Mme de Staël à l’esprit d’une femme. La société sanctionne alors cette passion, cette ardeur, ces « germes de rébellion ». Napoléon l’a condamnée à l’exil, elle tente de recréer à Coppet son salon parisien. C’est là que Benjamin Constant fait sa connaissance en 1794 – elle a vingt-sept ans, lui vingt-six – et c’est le coup de foudre pour « Minette » et ces conversations heureuses où on se sent « devenir plus rapide, plus intelligent, plus désirable », une « musique d’amour ».

09/07/2011

L'art est long

« En résumé, c’est par l’apprentissage des siècles qu’un artiste naît dans l’atelier du monde. »

william morris-morris&co-1885-medway.jpg

« L’art est long et la vie est brève ; réalisons au moins quelque chose avant de mourir. »

William Morris, L’art et l’artisanat

07/07/2011

L'art selon Morris

Sous une de ces jolies couvertures qu’offre souvent la Petite Bibliothèque des éditions Rivages, L’art et l’artisanat de William Morris rassemble, traduites et présentées par Thierry Gillyboeuf, trois conférences du célèbre fondateur anglais des Arts and Crafts, prononcées à la fin des années 1880.

Morris_Grafton_wallpaper_c_1883.jpg


« La révolution par le bonheur » 
: c’est sous cette excellente formule que Gillyboeuf rappelle qui est William Morris (1834-1896). Ce « précurseur du design », à la fois « poète, romancier, traducteur, dessinateur, ébéniste, peintre, imprimeur » s’est lancé dans l’art après avoir visité avec Edward Burne-Jones les cathédrales gothiques du nord de la France. Tous deux renoncent à des études religieuses après ce voyage initiatique : ils choisissent, pour Morris, d’entrer au service d’un grand architecte, pour Burne-Jones, de peindre sous le patronage de Rossetti.

Avec quelques amis, ils fondent « une petite entreprise artisanale » qui propose tout ce qui touche à la décoration d’intérieur : peintures, sculptures, vitraux, ameublement et bientôt tissus, tapis, broderies... Dissoute en 1875, elle ouvre la voie à Morris & Co, sa propre firme, dont les bénéfices iront au socialisme naissant – William Morris est un des fondateurs de la Socialist League. Il écrit aussi des articles et donne des conférences pour dénoncer l’idéologie du progrès et défendre un socialisme libertaire. Pour lui, le bonheur d’une société se mesure à l’aune de son art, même dans ses formes les plus simples.

« L’Art et l’artisanat d’aujourd’hui » (Edimbourg, 30 octobre 1889) revient sur la définition des « arts appliqués » comme « la qualité ornementale que les hommes choisissent d’ajouter aux articles utilitaires ». Morris leur assigne un double objectif : « ajouter de la beauté aux résultats du travail de l’homme » et « ajouter du plaisir au travail lui-même ». Les arts appliqués sont donc nécessaires pour éviter et la laideur et l’avilissement. Comme « se nourrir serait une corvée sans l’appétit ou le plaisir de manger », « la production de biens utilitaires sans art ou sans le plaisir de créer est fastidieuse. » Rien de frivole, , mais « quelque chose de sérieux qui fait partie intégrante de la vie. »

Son modèle ? Le Moyen Age, « époque de l’association parfaite des artisans dans les guildes de l’art », à l’opposé de son époque où, depuis plus d’un siècle, les hommes s’emploient à « surcharger la terre d’immenses blocs de bâtiments « utilitaires » » d’une grande laideur, avec ici et là, encore, du travail raffiné et soigné, de « style éclectique ». L’architecture est pour lui le fondement de tous les arts, elle embrasse toutes les disciplines. Alors que le commerçant est poussé à « donner aussi peu que possible au public et à prendre autant qu’il peut de lui », « l’éthique de l’artiste l’invite à mettre tout ce qu’il peut de lui dans tout ce qu’il crée. »

Un des « derniers représentants de l’artisanat auquel la production marchande a donné un coup fatal », Morris avait donné  une autre  conférence sous le titre « L’art en ploutocratie » (Oxford, 7 novembre 1883). Il y décrit les obstacles qui empêchent l’art d’être « une aide et un réconfort pour la vie quotidienne de chacun ». Sa vision du passé y est plutôt idéaliste – « au temps où l’art était abondant et florissant, tous les hommes étaient plus ou moins des artistes » – mais l’accusation claire : il reproche à la société de son époque d’être fondée « sur le travail sans art ni bonheur de la majorité des hommes ».

Pourfendeur de la guerre commerciale, que n’interrompt jamais aucune paix, William Morris s’indigne : « Je vous dis que le mécontentement gronde et j’en appelle à ceux qui pensent qu’il y a mieux à faire que de gagner de l’argent pour l’argent, pour aider à transformer ce mécontentement en espérance, pour ce qu’il appelle à la renaissance de la société. »

Enfin, « L’art : idéal socialiste » (New Review, janvier 1891) reprend les idées forces de Morris dans un discours de propagande plus radical. Les choses sont-elles allées trop loin, comme il le pensait ? Plus d’un siècle après sa mort, il faut bien reconnaître que l’artiste et l’artisan, aujourd’hui, ont encore plus de mal à creuser dans notre vie quotidienne le sillon de la beauté et du bonheur dans le travail.

30/06/2011

Mots des femmes

Parmi les essais rangés dans la bibliothèque lors du déménagement et que je me suis promis de relire, Les Mots des femmes (1995) de Mona Ozouf.  De madame du Deffand à Simone de Beauvoir, ce sont dix portraits de femmes que l’essayiste accompagne, interroge, commente. La directrice de recherche au CNRS a publié depuis bien d’autres ouvrages de grande réputation que je n’ai pas encore ouverts, comme La Muse démocratique, Henry James ou les pouvoirs du roman (1998) ou Composition française : Retour sur une enfance bretonne (2009), mais pour l’instant je m’en tiendrai à l’introduction de Mona Ozouf aux Mots des femmes, intitulée « Dix voix de femmes ».

 

 

« Le portrait de femme est un genre masculin. Il s’orne rarement d’une signature féminine. Il se soucie peu des mots des femmes. Il a ses grands hommes, ses auteurs canoniques, les Goncourt, Michelet, Sainte-Beuve. Il a ses lois, il a sa manière. Normatif autant que descriptif, il procède d’une conviction forte : l’auteur d’un portrait masculin n’a nul besoin d’une réflexion préalable sur ce qu’est un homme. » Cet incipit donne le ton. Rappelant les termes dans lesquels Michelet présente « la femme telle qu’elle doit être » lorsqu’il écrit Les Femmes de la Révolution – période de l’histoire dont Mona Ozouf est spécialiste – ou ceux de Sainte-Beuve enchanté par la grâce sérieuse de madame de Rémusat, elle veut rompre avec cette image emblématique des femmes « qui produisent des livres exquis et rares, de préférence pour le cercle des intimes, qui passent avec une élégance discrète dans la littérature et dans la vie et ont la pudeur de leur talent ».

 

Cet idéal-type féminin qui pousse Diderot à écrire que « Quand on écrit sur les femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon » (Sur les femmes) mène à s’intéresser moins à leur singularité personnelle qu’à leur conformité au modèle. Même dans le discours actuel sur les femmes, Mona Ozouf perçoit encore l’empreinte masculine qui définit les rôles et les devoirs, fixe « les règles canoniques du portrait ». Comment s’émanciper de ces représentations dominantes ? C’est ce qu’elle a voulu demander à dix de ces femmes « qui ont abondamment écrit sur la destinée féminine et dont frappe la voix autonome, quand on veut bien l’écouter » : madame du Deffand, madame de Charrière, madame Roland, madame de Staël, madame de Rémusat, George Sand, Hubertine Auclert, Colette, Simone Weil et Simone de Beauvoir.

 

Entendre leur originalité, montrer leur inventivité. En France, selon Mona Ozouf, le féminisme reste tranquille, mesuré, timide, comparé à celui des féministes anglo-saxonnes, au ton plus agressif. Pour les dix interlocutrices françaises qu’elle s’est choisies, elle rappelle que la volonté d’écrire avait un prix, « le prix que doit payer à la société la femme auteur : la marginalité, le ridicule, le manque d’amour, l’affrontement direct et violent avec le monde masculin. » Un tourment décrit « incomparablement » par madame de Staël dont le père ridiculisait la femme qui écrit et dont la mère enseignait que « les femmes doivent briller à la manière des vers luisants, c’est-à-dire dans l’obscurité et faiblement ».

 

Pour solliciter leur témoignage, Ozouf a préféré puiser dans leurs textes les plus personnels : « j’ai interrogé les Mémoires de préférence aux romans, et les correspondances de préférence aux Mémoires. Elles en ont laissé d’immenses et ont dit pourquoi les mots qui voyagent dans les lettres ont un cachet particulier d’authenticité. » Ces dix femmes ne parlent pas d’une seule voix, et leur discours diffère pour dire « l’amour, le mariage, la maternité, les relations entre hommes et femmes, les fortunes et infortunes de la destinée ». Chacune conçoit à sa manière le rapport entre les sexes et le statut de la femme. Il existe néanmoins entre elle des affinités, des liens, parfois même des rencontres.

 

« Quelque chose de plus profond encore les unit toutes : une foi, une inquiétude. La foi est celle qu’elles ont placée dans l’éducation des filles. » En effet, celle-ci ne les prépare pas seulement à une destination ou à un état, mais au-delà, « annonce une émancipation, promet qu’on peut ne pas être ce que l’on est, éloigne la fatale féminité. » Passionnées d’apprentissage, de lecture, en écrivant, elles se délient. L’inquiétude réside dans leur rapport particulier au temps, à leur difficulté à « se défaire de la traîne persistante du passé dans le présent ». Je vous reparlerai sans doute de cet essai, Les Mots des femmes, que suit dans la collection Tel, un Essai sur la singularité française. La belle langue qu’écrit (et que parle) Mona Ozouf n’est évidemment pas étrangère au plaisir de la lire et de la relire.

21/06/2011

Mariage

A une Anversoise    

« Le dégel a conduit ma cousine Elise au mariage.
Les jeunes filles des grands ports de mer épousent souvent des étrangers. Une circonstance fortuite amène vers elles quelque marin, courtier ou marchand. Elles se marient, partent, et dans les contrées surprenantes où les mènent leurs époux, elles savent s’adapter à tout. »

Marie Gevers, Plaisir des météores

 

20/06/2011

Plaisir des météores

Ce n’est pas la Tinker Creek d’Annie Dillard, c’est un beau domaine près d’Anvers, au nom mythique pour les amoureux des lettres belges : Missembourg. (Dans un bol à thé, j'en conserve deux noisettes, cueillies là par une amie très chère.) Marie Gevers (1883-1975) y est née, y a vécu toute sa vie, y a écrit entre autres Vie et mort d’un étang, Madame Orpha, Paix sur les champs, La Comtesse des digues, et ce Livre des douze mois que je viens de relire : Plaisir des Météores (1938), dédié « aux habitants des contrées soumises au Gulf-Stream ».

Marie Gevers n’est jamais allée à l’école. Elle apprend le français avec sa mère dans Les aventures de Télémaque (Fénelon) et le calcul avec un instituteur, à domicile. Beaucoup d’enfants de la bourgeoisie flamande étaient alors élevés exclusivement en français. Son fils Paul Willems sera lui aussi écrivain. Son neveu Frédéric Gevers, pianiste.

Plaisir des Météores est tout entier tourné vers le climat. « Les météores ? On a pris l’habitude de ne nommer météores que les astres errants, les étoiles filantes ou la foudre. Or, tous les phénomènes qui se passent dans l’atmosphère répondent à ce beau nom. La grêle, le brouillard et les pétales de la rose des vents sont des météores, ainsi que le givre, le grésil et le dégel, l’arc-en-ciel et le halo lunaire, et aussi, les silencieux éclairs de chaleur où se libère l’angoisse des nuits de juillet ; météores enfin le rougeoiement des couchants et les lueurs vertes de l’aube. »

« Janvier et la glace » ouvre l’année, avec ses nuits de gel où « le ciel et la terre n’appartiennent qu’aux astres ». Marie Gevers aime épier la gelée, la surprendre au moment où elle épouse les bords des mares et « sertit jusqu’à chaque tige des roseaux morts, et jusqu’au plus infime brin de la plus légère des touffes d’herbes ! » Le froid ravive les souvenirs d’enfance, à guetter le moment où la glace sera assez solide pour porter les patineurs. Après le dégel, il est rare que le mois de février « ne nous fasse don de sept jours de printemps », et la voilà qui les guette et les raconte, pour vérifier ce vieux dicton.

Un vent d’est rappelle la fameuse fièvre – 41 ° – d’un voisin : femme affolée, curé, médecin… qui comprend que le thermomètre a pris la température de la cheminée ! Bien sûr, Marie Gevers écrit ici avant tout le livre des saisons : « Les matins nous offrent des météores changeants et l’heure de l’équinoxe varie de l’aube à la nuit, mais on parvient toujours à découvrir le moment mystérieux où naît le printemps. » Pâquerettes, vols d’alouettes, boue, feuillaison, almanachs champêtres… Avril autour des étangs, du ruisseau porteur de messages : « Le soir, il envoie dans les prés et enroule aux arbres des rubans de brume dont seuls les peupliers émergent. »

« La maison, le jardin étaient mon univers, mon paradis. On ne disait même pas : notre maison, notre jardin. L’absolu ne demande pas à être affirmé. » Sa mère lui montre des bergeronnettes qui construisent leur nid dans la boîte aux lettres, y appose un écriteau pour prévenir le facteur de n’y rien glisser. « Jamais le mois de mai ne parvient à épuiser toutes les beautés dont il dispose. » Arcs-en-ciel, « nuits lunaires, éclairées de rossignols », rosée… Mais les saints de glace sont les « maîtres de l’anti-mai », et le manque d’eau.

Variations de la lumière, anecdotes, saveurs, Marie Gevers déroule en ce journal météorologique mille observations du ciel, des éléments, de la flore et de la faune dans le grand jardin de Missembourg. Les hommes y passent, à l’arrière-plan. Collectionneuse de mots pour dire tout ce qui la touche, elle s’attarde sur « azur », énumère les surnoms des plantes, cherche le « bel origan » dans un dictionnaire de botanique, prête un caractère aux arbres. Tantôt conteuse, tantôt poète, mémorialiste de Missembourg, Marie Gevers écrit Plaisir des météores en amoureuse de la vie sous toutes ses formes, traverse pour nous l’automne, retrouve les jours et les nuits de neige. Mais n’avançons pas trop vite, accueillons les plaisirs du jour…

« Quand vous verrez le matin s’avancer en faisant la roue, quand midi s’arrondira, bleu et vert, dansant dans la chaleur, quand l’étang se couvrira de nénuphars, pour se garantir du soleil trop altéré de l’après-midi, pensez que mai vous a donné tout ce qu’il pouvait, à travers les obstacles entassés par l’anti-mai. Ce que ce mois n’a pu vous livrer, reste en stock, dans ce lieu d’azur où nous avons pénétré, et qui est peut-être bien le lieu des souvenirs laissés dans le cœur des hommes par tous les mois de mai de leur enfance.
Les matins bleu-paon appartiennent à juin. »

14/06/2011

Choc

« Le spectacle du ciel me bouleverse. »

Miró en photo.jpg
Miró © 2007 Art Point France

 

« Je commence mes tableaux sous l’effet d’un choc que je ressens et qui me fait échapper à la réalité. La cause de ce choc peut être un petit fil qui se détache de la toile, une goutte d’eau qui tombe, cette empreinte que laisse mon doigt sur la surface brillante de cette table. De toute façon, il me faut un point de départ, ne serait-ce qu’un grain de poussière ou un éclat de lumière. Cette forme crée une série de choses, une chose faisant naître une autre chose. »

Miró, Je travaille comme un jardinier (cité par Roland Penrose, Joan Miró, Thames & Hudson, 1990.)