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22/03/2011

La première tasse

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« La première tasse humecte mes lèvres et mon gosier.

La seconde rompt ma solitude.

La troisième pénètre mes entrailles et y remue des milliers d’idéographes étranges.

La quatrième me procure une légère transpiration et tout ce qui est mauvais dans ma vie s’en va à travers les pores de ma peau. »

 

Lu Tong

 

(Sabine Yi, Jacques Jumeau-Lafond, Michel Walsh, Le livre de l’amateur de thé, Robert Laffont, 1985)

21/03/2011

Le thé de la veuve

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« La veuve de Shen Wu vivait avec ses deux fils dans la ville de Yanxian. Elle était une adepte du thé. La cour de la maison abritait la tombe d’un inconnu et, toutes les fois qu’elle préparait du thé, elle ne manquait pas d’en offrir au défunt avant d’en boire elle-même. Ce qui déplaisait à ses fils. « Que peut bien en savoir la tombe, disaient-ils. Vous vous donnez vraiment du mal pour rien. » Ils se décidèrent à supprimer la tombe, mais, devant les raisonnements de leur mère, différèrent plusieurs fois leur geste. Or, une nuit, la veuve fit un rêve : un homme l’accostait qui lui disait : « Il ne reste rien de moi excepté cette tombe qui existe depuis trois cents ans. A plusieurs reprises vos fils ont décidé de la détruire, mais votre protection les en a empêchés. De plus vous m’offrez toujours du thé qui sent bon. Quoique je ne sois plus que quelques os desséchés, que puis-je faire pour répondre à votre gentillesse ? » Lorsqu’elle se leva le matin, la veuve trouva dans sa cour cent mille pièces d’or qui semblaient avoir été enterrées depuis longtemps alors que la ficelle qui les enserrait paraissait neuve. Elle appela ses fils et leur fit honte en montrant ce que la vieille tombe avait fait. »

 

Lu Yu (Sabine Yi, Jacques Jumeau-Lafond, Michel Walsh, Le livre de l’amateur de thé, Robert Laffont, 1985)

19/03/2011

Fraternité

« Je n’avais jamais éprouvé cela auparavant : que l’amitié, l’amour, ne sont pas affaire de temps mais le résultat d’une secrète alchimie, et que l’éternité, non plus, n’est pas une affaire de durée. Tout homme, dit-on, revient changé d’un pèlerinage. Mes amis Kurdes et Turcs, pèlerin de la fraternité, je rentrerai à la maison avec votre sourire et votre accolade de l’adieu au fond de moi. »

 

Bernard Ollivier, Longue Marche (I. Traverser l’Anatolie)

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Sur le départ, je vous ai mis de l’eau fraîche à bouillir, quelques bonnes feuilles de côté, sorti la belle porcelaine… Bonne dégustation ! Si vous laissez ici quelques bribes de conversation, je les savourerai à mon retour dans deux semaines – au printemps.

 

Tania

17/03/2011

Istanbul - Téhéran

A soixante et un ans, Bernard Ollivier a décidé de refaire le chemin des caravaniers d’autrefois – A pied de la Méditerranée jusqu’en Chine par la Route de la Soie : c’est le sous-titre de Longue marche, le récit d’un voyage fou aux yeux des autres mais pour lui essentiel. Sa femme est morte dix ans plus tôt, ses enfants sont grands, il est retraité depuis un an. Enfance et jeunesse, vie d’adulte, il a déjà vécu deux vies « fécondes, pleines ». Mais il porte encore trop de rêves pour vieillir au coin du feu. « Et puis, dans ces vies, j’ai trop couru (…) toujours poussé par des nécessités bouffonnes dans le flot de la foule, sans cesse aller, cavaler, vite, plus vite. La société tout entière accélère encore cette galopade insensée. Dans notre folie de bruit et d’urgence, qui trouve encore le temps de descendre de sa machine pour saluer l’étranger. J’ai faim, dans cette troisième vie, de lenteurs et de silences. »

 

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Il est rentré « jubilant » des 2300 kilomètres qu’il a marché l’année précédente sur la route de Compostelle (76 jours). D’où son projet de parcourir la route « des hommes et des civilisations » par grandes étapes, en trois à quatre mois de marche par an. La première le mènera d’Istanbul à Téhéran. Le tome I de Longue marche s’intitule « Traverser l’Anatolie ». Avant le départ, en mai 1999, il se rend à Venise, la ville de Marco Polo, où il prend un gros ferry turc pour Izmir. Il y rencontre d’autres voyageurs au front ridé et au poil blanc, mais il est le seul à avoir embarqué sans véhicule. Pour se guider, il a choisi le chemin d’un commerçant français en pierres précieuses au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Tavernier. Après une journée à Istanbul, il traverse le Bosphore : environ trois mille kilomètres à parcourir pour atteindre Téhéran.

 

Ses principes de base sont d’éviter les grands axes, de privilégier les villages et de rechercher en particulier les caravansérails, « ces auberges qui accueillaient hommes, marchands et bêtes pour leur repos, leur nourriture et leur sécurité. » La réalité n’est pas si simple, de vieux chemins ont disparu, le trafic est dense sur la route qui longe le Bosphore et « les conducteurs turcs sont des furieux ». En empruntant une route qui passe dans les bois, il arrive à Polonez, un village catholique qui possède une église et un cimetière.

 

Les premiers jours de marche sont les plus éprouvants : le corps va se soumettre peu à peu : « La randonnée fabrique et installe l’harmonie. » Le thé en Turquie se boit à toute heure, on l’invite souvent : « Guel, tchaï ! » Le peu de turc qu’il a appris lui permet de se présenter (il se dit instituteur à la retraite plutôt que journaliste pour ne pas éveiller la méfiance) et de demander une chambre où loger. Bernard Ollivier découvre la formidable hospitalité turque, « missafeurperver », le devoir du croyant, les égards envers le voyageur.

 

Mal aux pieds, rougeurs, ampoules, il paie bientôt le prix d’étapes trop longues : trente kilomètres par jour en moyenne au lieu des dix-huit à vingt-cinq prévus. Le doute l’assaille régulièrement : un de ses hôtes n’arrive pas à comprendre son but. Les chauffeurs qui freinent pour lui proposer de monter et essuient un refus le prennent pour un martien. Or pour ce marcheur, « la marche est liberté et échange ; les véhicules, prisons d’acier et de bruit, sont des lieux de promiscuité non choisie. »

 

L’isolement dû à la langue, il l’a sous-estimé. Les destructions du patrimoine aussi. De vieux et merveilleux caravansérails ont survécu, mais beaucoup ont disparu ou sont en ruine. Son corps, malgré les blessures, s’adapte : « J’agis, je rêve, je marche, donc je vis. » Dans les villes, il peut se doucher à l’hôtel, se reposer vraiment même si l’appel à la prière le réveille à l’aube. Dans les villages, les haltes sont plus propices à de vraies rencontres mais il y a la fatigue des hommes qui défilent pour voir l’hurluberlu qui se rend à Téhéran à pied. Rares sont les familles où garçons et filles sont traités à égalité, comme chez cet étudiant ingénieur qui l’accueille à Tosya, « la plus belle ville que j’aie vue depuis Istanbul ».

 

Ollivier rappelle à l’occasion l’histoire ancienne, décrit l’architecture locale, s’émerveille devant les maisons ottomanes préservées. Son récit médite souvent sur le sens de la marche – « Dans presque toutes les religions, la tradition du pèlerinage a pour objet essentiel, à travers le travail de l’être physique, d’élever l’âme. Les pieds sur le sol, mais la tête près de Dieu. » Lui est agnostique, mais se dit chrétien par prudence quand on l’interroge sur sa religion. Le 16 juin, il franchit le millième kilomètre sans trop prendre au sérieux les avertissements contre les « terroristes » qu’il risque de rencontrer. Mais il n’échappera pas toujours aux ennuis.

 

Des kangals à ses trousses, ces redoutables chiens de berger contre lesquels on l’a mis en garde ; des hommes qui essaient de le coincer pour le voler ; des « jandarmas » alertés par un hôte méfiant, qui l’emmènent manu militari passer une nuit à la caserne… L’officier qu’il baptise « Zyeuxbleus », impassible devant sa révolte d’être ainsi traité sans pouvoir contacter son consulat, le confie à la police des étrangers dont le responsable est au contraire l’homme le plus avenant qui soit – les « deux visages de la Turquie actuelle », le soldat d’un côté, l’homme ouvert sur le monde de l’autre. Les femmes ? Elles lui paraissent partout de « sous-citoyennes », reléguées à la cuisine, « programmées pour l’effacement et l’effort ».

 

Plus Ollivier avance, plus les dangers de son aventure se concrétisent : tentatives de vol, mauvais traitements auxquels il n’échappe que par ruse. Tout cela le tient malheureusement à l’écart des villages kurdes où l’armée est omniprésente. Le premier tome de Longue marche se termine sur un échec et sur un espoir. Ollivier ne pourra pas franchir la frontière iranienne. Malgré ses gros problèmes, il ne pense pourtant qu’à cela, fermement décidé à revenir au Mont Ararat reprendre le chemin interrompu. Si son récit nous fait parcourir une route historique, c’est surtout un livre de questionnement : sur soi-même et sur les autres, sur les modes de vie. Ollivier y rapporte de très belles rencontres. Le marcheur s’interroge, pose des questions, répond. Le chemin, c’est comme la vie : il y a un sens à trouver qui n’est sans doute pas au bout du voyage, comme le lui avait dit une femme sur la route de Compostelle, mais qui est dans le cheminement même.

15/03/2011

Sirène ou vipère

« Dans mon accoutrement d’hier soir, un long fourreau noir brodé de paillettes d’or qui miroitait sous les éclairages du Ritz, je me croyais désirable, si précieuse – l’idiote ! J’étais la femme de l’écrivain le plus célèbre du monde et le plus jeune dans sa catégorie : vingt-neuf ans. Et moi, défaite à pas vingt-six ans, on aurait dit que j’étais sa suivante, sa chienne. Scott m’a regardée de son glance bleu-vert, du même bleu polaire qu’il fait dans ses verres de gin.

« Voici que tu te couvres d’écailles, me dit-il, balbutiant. C’était donc écrit. »

J’ai cru à une hypnagogie, une hallu d’ivrogne.

« Je t’aimais tant, Scott. Je ne suis pas une sirène. Je n’ai aucune magie. Rien que mon amour pour toi, Goofo.

– Tu dis ça. Personne n’y croira. » Il se mit à glousser : « Et puis, je ne pensais pas à une sirène. Je pensais à une vipère. Tu es si abjecte. » »

 

Gilles Leroy, Alabama song 

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Zelda en 1922, par Gordon Bryant pour Shadowland magazine

http://fr.academic.ru/dic.nsf/frwiki/609131

 

 

14/03/2011

Zelda dans l'ombre

Gilles Leroy a obtenu le Goncourt en 2007 pour Alabama song, une fiction hantée par les ombres de Zelda Sayre, « la fille du Juge », et de Francis Scott Fitzgerald, le beau lieutenant épousé, aimé, jalousé, détesté. Juin 1918, les « Belles du Sud » bourdonnent autour de « guerriers rieurs » au Country Club, seul endroit où s’amuser entre gens respectables, jusqu’à minuit. A vingt et un ans, Fitzgerald a tout pour plaire – excellent danseur, « propre et soigné » – même si pour la mère de Zelda, « les hommes trop beaux sont le fléau des femmes ». Avec Goofo, comme elle l’appelle, la vie serait un bal perpétuel. Le jeune homme bien éduqué mais sans argent attend, pour l’épouser, d’avoir été publié. Il veut être à la hauteur de sa « fière danseuse gypsie » persuadée que le beau lieutenant sera un jour « le plus grand écrivain du pays ». Mésalliance, les parents de Zelda sont furieux.

 

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Autoportrait

http://www.flickr.com/photos/confetta/tags/zeldazeldafitz...

Galerie de photos de Confetta sur flickr : les peintures de Zelda Fitzgerald

 

Il a trois centimètres de plus qu’elle, elle renonce aux talons hauts – « Pourquoi faut-il toujours les ménager, eux, comme s’ils étaient des guerriers de cristal ? » Dans la cathédrale Saint-Patrick à New York, l’haleine de Scott pue le bourbon, la jeune femme en robe ivoire se sent soudain « déplacée, inepte et mensongère ». Mariage sans fête ni parents, mais les amis défilent jour et nuit dans leur suite, d’hôtel en hôtel d’où on les éjecte « pour comportement indécent ». Très vite, les jeunes mariés se disputent. Scott au lieu d’écrire écume les bars avec ses copains le week-end, dessoûle la semaine. Zelda est enceinte. L’ennui commence à Westport, « la belle demeure du bord de mer qui avait tout pour devenir la maison du bonheur. »

 

Zelda, vingt ans plus tard, se souvient pour un « carabin en blouse blanche » et accuse : « Scott ne m’a laissé aucune chance, jamais. Il s’est plutôt acharné à griller mes chances. » Le seul homme qui lui a voulu du bien, elle l’a rencontré lors d’une réception à la Villa Marie, elle portait sa robe rose « en peau d’ange ». La « chieuse merveilleuse » y tombe amoureuse d’un Français, Edouard Jozan, l’aviateur qui parle anglais « avec un accent sensuel à vous faire frissonner des dents ». Scott avait loué une villa à Antibes, un peu de paix retrouvée, mais s’entiche alors d’un admirateur, Lewis O’Connor, pour Zelda un « gros lard », « amateur de corridas et de sensations fortes ». « Deux hommes ne mesurent jamais la dimension physique de leur attirance l’un envers l’autre. Ils l’enfouissent sous les mots, sous des concepts sentimentaux tels que la fidélité, l’héroïsme ou le don de soi. » Zelda voit en Fitzgerald un homosexuel refoulé aux prises avec un « ogre folasse ».

 

Les Fitzgerald aiment les fêtes, l'excès. Le quotidien ne leur réussit pas. Cauchemar d’une corrida à Barcelone, dont elle veut protéger sa fille, quatre ans. Fitzgerald éloigne sa femme adultère de l’aviateur, la prive de ses droits sur Patti, qui préfère son père. Alabama song fait tourner la ronde des souvenirs : soirée au Ritz ou chez les Stein à Paris, cours de danse avec Lioubov, Kiki chanteuse à La Rotonde. Zelda ne connaît que la vie d’hôtel, laisse tout dans la maison aux soins des domestiques, ménage, cuisine, repas de sa fille. Elle se veut artiste, ballerine, écrivain, peintre, mais Scott ruine toutes ses entreprises, impose son nom près du sien quand elle publie sa première nouvelle. Zelda lui cache son Journal, l’accuse de voler ses idées. « C’est un jeu, si l’on veut, un jeu triste où j’essaie de sauver ma peau et ma raison. »

 

Mrs Fitzgerald se retrouve en clinique – Scott a beau boire comme un trou, c’est elle la folle qu’on enferme. Quand elle rentre chez sa mère, à Montgomery, Zelda retrouve Tallulah, avec qui elle jouait les garçons manqués. Son amie a choisi le théâtre, le cinéma, fait courir des rumeurs, son goût du scandale n’a pas entamé sa position sociale, alors que Zelda, elle, a tout perdu dans sa vie d’« accessoire décoratif, dans l’ombre du génie ». La plus jolie fille du comté, la plus populaire au lycée n’a plus rien, ne sent plus rien, n’est plus personne. Elle périra dans les flammes.

 

Le camélia est l’emblème de l’Alabama. Gilles Leroy : « Il faut lire Alabama song comme un roman et non comme une biographie de Zelda Fitzgerald en tant que personne historique. » L’auteur s’est littéralement mis dans la peau de son héroïne – Alabama song, c’est lui. Dans ses romans reviennent, selon son éditeur, les thèmes de « l’homosexualité, la difficulté d’aimer, la difficulté de s’en sortir lorsqu’on naît au bas de l’échelle et, pour reprendre les mots de Fassbinder, la « difficulté de changer les choses dans ce monde ». » Pour les lecteurs-auditeurs, Fanny Ardant lui a prêté sa voix. Devant sa maison aujourd’hui musée, Zelda Sayre (1900 – 1948) avait planté à son dernier retour d’Europe un magnolia grandiflora. « Le magnolia continue de pousser pour elle, pour eux trois. »

12/03/2011

Métamorphoser

« La première fois que j’ai vu ma grand-tante préparer de l’aalangai puttu, j’avais peut-être cinq ans. Elle transformait du riz et des haricots en farine, de la noix de coco râpée en lait, le tout en une pâte et celle-ci en beaucoup de petites boules qu’elle métamorphosait, avec de la vapeur, du lait de coco et du sucre de palme, en fausses figures de banian sucrées. J’ai appris à l’époque que cuisiner, ça n’est rien d’autre que métamorphoser. Du froid en chaud, du dur en moelleux, de l’aigre en doux. C’est pour cette raison que je suis devenu cuisinier. Métamorphoser les choses me fascine. »

 

Martin Suter, Le cuisinier 

10/03/2011

Cuisine d'amour

Nos cuisines équipées ne ressemblent plus à celles de nos grands-mères avec la nappe cirée sur la table, le buffet aux portes vitrées, la gazinière, le formica – même si leurs ustensiles servent encore parfois et qu’on prend toujours plaisir à utiliser un plat, une carafe, un service qui ont traversé le temps sains et saufs. La cuisine de Maravan, l’aide-cuisinier tamoul à qui Martin Suter offre le premier rôle dans son roman Le cuisinier (Der Koch, 2010, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni), ressemble plutôt à un laboratoire. Même si n’y ont pris place que des meubles et des appareils d’occasion, c’est une version réduite de la cuisine du Huwyler où il travaille aux ordres d’Anton Fink, spécialiste de la cuisine « moléculaire ». Ce grand restaurant suisse, « nouvelle cuisine » et salle « surdécorée », attire les gros bonnets des affaires et de la finance, malgré la crise financière – on est en mars 2008.

 

 

Andrea, la serveuse, a grande allure et fait de l’effet sur les clients. Elle observe de temps à autre le travail de Maravan : l’aide-cuisinier semble pouvoir tout faire en cuisine, on use et on abuse de ses services, sans jamais le féliciter et on le renvoie aux basses besognes dès qu’on n’a plus besoin de lui. Avant de rentrer chez lui, cet homme hypersensible aux odeurs se douche toujours soigneusement. Les seules odeurs de cuisine dont il aime s’imprégner lui viennent de Nangay, sa grand-tante, qui lui a tout appris. Elle travaillait à Colombo comme cuisinière de maître. Mais la guerre civile, la mort de ses parents lui ont fait quitter le Sri Lanka où la vie est de plus en plus difficile, comme le lui rappelle une lettre de sa sœur. Maravan envoie de l’argent à sa famille quand il le peut. Son salaire, une fois le loyer payé, lui laisse juste de quoi cultiver sa passion : cuisiner. Plants de caloupilé en pots, épices, fines herbes, huile de coco, bâtons de cannelle, voilà un peu de  « l’odeur de son enfance ».

 

Maravan aimerait se rapprocher d’Andrea, qui tient tout le monde à distance pour éviter les ennuis qui lui ont coûté ses places précédentes. Mais le jour où, sans penser à mal, Maravan propose au chef de lui préparer « un vrai curry », ce qui lui vaut d’être immédiatement rabroué et moqué devant tout le monde, elle est la seule à oser dire qu’elle en goûterait volontiers un jour – rendez-vous est pris pour le lundi suivant, leur jour de congé. Le dimanche soir, l’aide-cuisinier qui a l’habitude de partir le dernier et d’arriver le premier emporte dans son sac de sport le rotovapeur du Huwyler, sans rien dire à personne, et se lance dès son retour dans les préparatifs d’un repas très spécial pour Andrea. « L’essentiel, dans ce repas, c’étaient les entremets : une série d’aphrodisiaques ayurvédiques qui avaient fait leur preuve, mais accommodés avec autant d’audace que d’innovation. »

 

Dans son petit appartement d’une propreté impeccable, Maravan plante le décor d’un « Maravan Curry Palace » : table très basse, bougies, pas de couverts – sa cuisine se mange avec les doigts. Andrea, qui s’est a posteriori reproché son réflexe de saint-bernard, a pris du vin avec elle au cas où le Tamoul n’aurait pas d’alcool chez lui. Mais Maravan a mis du champagne au frais et commence à lui servir un repas comme elle n’en a jamais goûté : minuscules chappatis sur lesquels il laisse tomber quelques gouttes d’un liquide secret ; rubans bruns entrelacés qu’il appelle « homme et femme » (« Et lequel est la femme ? – Les deux. ») ; sphères glacées « Nord-Sud » ; Ladies’-fingers-curry ; Churraa varai (du requin) ; thé blanc. Oubliant l’attitude défensive qu’elle s’était promis de garder toute la soirée, Andrea, de bouchée en bouchée, écoute Maravan lui raconter quelles circonstances ont mené un tel virtuose à une place de subalterne au Huwyler. Elle l’interroge sur sa famille sri lankaise… et finit par l’embrasser.

 

L’euphorie de Maravan, qu’Andrea n’a quitté qu’au petit matin, se brise le jour même. Un accident de tram, un retard inévitable, et pas le temps de remettre le rotovapeur en place. Licenciement immédiat. Quand Andréa prend son service, plus tard, et se renseigne sur son absence, elle ne peut se retenir : « Maravan a sous l’ongle du petit doigt plus de talent qu’il n’y en a dans cette cuisine ! ». Elle ajoute même : « Pour le lit aussi ! » L’aide-cuisinier est désormais au chômage. Pour s’en sortir, il accepte de petits boulots au temple pour la fête du nouvel an tamoul, loin de son rêve : posséder son propre restaurant, être reconnu pour sa « haute cuisine indienne, ceylanaise et ayurvédique ». Et plus de nouvelles d’Andrea.

 

Au mois de mai, celle-ci revient chez Maravan : elle veut tout savoir de la nourriture qu’il lui a préparée ce soir-là et qui l’a entraînée, elle qui ne couche qu’avec des femmes, à passer la nuit avec lui. Il lui avoue avoir choisi des plats aphrodisiaques, une cuisine à laquelle Nangay l’a initié. S’il désespère d’être un jour aimé d’Andrea, Maravan espère au moins être son ami. Il ne trouve aucun travail dans ses cordes, vivote. Pour être engagé dans un restaurant ceylanais, il devrait faire acte d’obédience aux Tigres tamouls qui récoltent des fonds pour leur armée de libération, il s’y refuse. Aussi quand Andrea vient lui demander s’il serait d’accord de préparer à nouveau le fameux repas chez elle, pour une invitée qu’elle veut séduire, il installe là sa table basse entourée de coussins, le même décor que l’autre fois, et se réjouit de sa première intervention dans un foyer suisse, peut-être l’occasion d’une nouvelle carrière dans la cuisine à domicile. Et tout marche à merveille, Andréa peut vérifier sur Franziska, jamais séduite par une femme jusqu’alors, les effets de la cuisine de Maravan.

 

Elle propose au cuisinier de s’associer, moitié moitié. Elle s’occupera de la gestion de « Love food », à laquelle elle parvient à intéresser une sexologue qui les aidera en proposant ce repas d’amour en thérapie à ses riches clients en difficulté. Après quelques commandes, autant de réussites, leur affaire est lancée, au noir, vu les difficultés administratives insurmontables. Leur pécule augmente, ils peuvent s’acheter du matériel professionnel, un nouveau véhicule. Maravan cuisine toute la journée et une partie de la nuit. Ses gains lui permettent d’envoyer au pays les médicaments nécessaires à sa grand-tante diabétique de plus en plus faible. On verra jusqu’où les conduira cette association lucrative, Maravan n’acceptant de cuisiner au départ qu’à l’intention de couples mariés, mais en butte bientôt à de grands soucis quand les partisans des Tigres tamouls découvrent ses nouvelles ressources. Et puis, caché dans la cuisine – puisque seule Andréa rencontre les clients qui appellent le service en agitant une clochette –, « l’artiste en Maravan se sentait néglgé. Et, ce qui était presque pire, l’homme aussi. » En effet, Andrea est tombée amoureuse d’une magnifique escort-girl éthiopienne, Makeda, de plus en plus présente dans leur association. En pleine guerre civile au Sri Lanka, où son neveu préféré devient enfant-soldat, Maravan n’a plus le cœur à la fête même s’il est heureux d’exercer son art.

 

Suter nous immerge dans des mondes très différents d'un roman à l'autre : maladie d'Alzheimer dans Small world, milieu de l'art dans Le dernier des Weynfeld. Ici, en plus de l’extraordinaire description d’une cuisine hors du commun et des péripéties de l’association entre Andrea et Maravan, le romancier prend soin, chapitre après chapitre, de camper le contexte économique à travers les rencontres entre des habitués du Huwyler spécialisés dans les échanges internationaux, souvent à la limite des législations en vigueur. Les us et coutumes de ce milieu d’affaires, les rappels de l’actualité semblent parfois obéir à des contraintes romanesques moins subtiles que les secrets de la cuisine de Maravan. C’est celle-ci qui donne au roman sa saveur et qui laisse flotter, une fois la lecture achevée, un parfum à la fois exotique et excitant qui donne, je l’avoue, envie de goûter avec les doigts aux plats de ce maître cuisinier.

05/03/2011

Trinité-Saint-Serge

« Avant de rejoindre Paris pour s’occuper des derniers préparatifs de sa saison, Diaghilev eut un autre geste inattendu : il alla prier au monastère de la Trinité-Saint-Serge près de Moscou. Il partit aux aurores, emportant pour déjeuner quelques œufs cuits, du pain noir et du sel. En ce dimanche de printemps, il traversa les remparts de l’enceinte aux treize églises par la Porte sainte. Les coupoles bleues parsemées d’étoiles de la cathédrale de l’Assomption brillaient sous le soleil, tout comme les dômes dorés des cathédrales de la Dormition et de l’Archange. Il choisit d’entrer se recueillir à La Trinité, la plus ancienne et la plus austère de ces églises.

Diaghilev n’était pas pratiquant, mais il demeurait très sensible à la beauté des rites. La messe orthodoxe, à ses yeux, était un acte de foi collectif qui révélait l’âme de la nation. »

 

Fédorovski, Le roman de l’âme slave

 

Laure de La Trinité-Saint-Serge.JPG

03/03/2011

L'âme slave

Vladimir Fédorovski, ancien diplomate, publie quasi un livre par an sur son pays d’origine depuis les années nonante, avec succès. Le roman de l’âme slave (2009) propose « une promenade historique et amoureuse, éclairée par deux guides étonnants » : Diaghilev, avec ses fameux Ballets russes, et Lénine, leader des bolcheviques. Une association due à la naissance à deux ans d’intervalle, en 1870 et 1872, du fondateur de l’Etat soviétique  et du « tsar des artistes du XXe siècle ». Issus du même milieu, les deux « révolutionnaires », chacun dans leur domaine, ne se sont jamais rencontrés mais ont habité les mêmes villes, en particulier Paris et Saint-Pétersbourg, où Fédorovski commence son récit.

 

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L’auteur dépeint le Saint-Pétersbourg romantique et festif du règne d’Alexandre II. Le tsar a fait jaser d’abord en épousant une « petite princesse de Hesse » (fruit des amours adultères de sa mère), devenue la grande-duchesse Maria Alexandrovna, puis plus tard, en prenant pour maîtresse Catherine Dolgorouki, une élève remarquée à l’Institut Smolny (pensionnat des jeunes filles nobles) qu’il finit par installer au Palais d’Hiver et avec qui il se remariera une fois veuf. Malgré l’abolition du servage en 1861 et les réformes d’Alexandre II, les attentats terroristes se multiplient. A la huitième tentative contre l’empereur « libérateur », celui-ci est tué en 1881.

 

Cette « catastrophe nationale » fait prendre conscience à la société russe de sa fragilité. Ce sont les prémices de la terreur politique « de masse » que conduira un jour Vladimir Oulianov – dit  « Lénine » en souvenir de son assignation à résidence pour propagande révolutionnaire en Sibérie, sur les bords de la Léna – son frère aîné a été pendu après un attentat manqué contre Alexandre III en 1887.  La fiancée de Lénine, Nadejda, rêvait d’un « mariage libre à la Tchernychevski ». Celui-ci, pour compenser le statut inférieur de la femme dans la société, proposait de lui donner une place supérieure dans la vie privée, la liberté absolue de ses sentiments et de sa conduite, la compagnie d’un mari soumis, fidèle et dévoué. Libéré en 1900, Lénine entame alors un périple international qui durera dix-sept ans.

 

Mais c’est le destin flamboyant de Serge Diaghilev qui forme l’axe principal du Roman de l’âme slave. Fils d’un général, il apprend le français avec une gouvernante dijonnaise tandis que sa « niania » lui inculque le culte des icônes. Le jeune homme est envoyé à Saint-Pétersbourg pour y étudier le droit, bien que la musique le passionne davantage. En 1890, la ville déploie toute l’élégance d’une capitale occidentale, on y parle le français, on y organise des fêtes somptueuses. Le 9 mars, pour fêter le retour des alouettes, on confectionne « de petits pains torsadés en forme d’oiseau, avec des raisins secs à la place des yeux ». 

 

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Diaghilev par Valentin Serov

  

Grand admirateur de Tchaïkovski, Diaghilev fréquente l’opéra, le ballet, se lie avec des amis au sein d’une « société secrète » où l’on tient des conférences sur la peinture et la musique. « Le beau Serge » est tenu un peu à distance comme un parent de province. Mais lorsqu’il se met à étudier sérieusement l’histoire de l’art et s’imprègne, en voyage avec son cousin Dimitri, de tout ce qu’il voit à Paris, Berlin ou Venise – toute sa vie se partage entre la Russie et l’étranger – , il parvient rapidement à s’assurer un mode de vie luxueux, tout en affichant ouvertement son homosexualité.

 

Se disant lui-même « un grand charlatan », charmeur, impertinent, il estime à vingt-trois ans qu’il est fait pour être un mécène : « J’ai tout, sauf l’argent, mais ça viendra. » Fin 1898, il lance une revue, Le monde de l’art, la fait financer par de riches protecteurs. Artiste et homme d’affaires, il organise des expositions, se fait si bien remarquer qu’on l’engage au poste de directeur adjoint des Théâtres impériaux. Envoyé à Moscou, il prend ses habitudes au Théâtre Bolchoï. A Saint-Pétersbourg, il est convié aux bals de la cour. Diaghilev se souviendra des spectaculaires apparitions du tsar Nicolas II lorsqu’il dirigera les Ballets russes.

 

Soupçonné de vouloir aller « trop vite et trop loin » dans l’innovation artistique, Diaghilev est limogé. Il se rend alors à Paris, parvient à y intéresser des membres de la haute société à ses projets : expositions de peinture, concerts avec Chaliapine, Boris Godounov à l’Opéra de Paris. Il convainc Gabriel Astruc de faire venir à Paris les meilleurs danseurs russes, Nijinski et la Pavlova, que dirigera Fokine, maître de ballet novateur.

 

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Fédorovski est un conteur passionné de l’histoire des Ballets russes et des passions de Diaghilev pour ses danseurs étoiles. Nijinski est le premier à recevoir  de son mentor une « éducation stoïcienne » : une initiation complète à tous les arts, musique, peinture, arts visuels, arts de la scène. La création de Petrouchka sur la musique de Stravinski en 1911, d’après Le Gaulois, « C’était toute l’âme slave, la Russie avec ses danses, avec sa musique, tantôt primitive, tantôt d’un raffinement morbide, qui nous pénétrait aussi profondément que l’œuvre de ses grands romanciers… » Quand Nijinki s’enfuira, ce sera le tour de Massine, un jeune figurant repéré à Moscou. Et bien plus tard, celui de Serge Lifar.

 

Après la Révolution d’Octobre 1917, Lénine transfère la capitale russe à Moscou, installe rue Arbat, non loin du Kremlin, la « camarade » Inès Armand, mariée elle aussi, dont il est tombé sous le charme lors de son séjour à Paris. Plus qu’à la politique,  Fédorovski s’attarde sur le mode de vie et la sphère privée. Inès Armand, « porte-drapeau du féminisme en Russie soviétique »,  connaîtra malgré les attentions de son protecteur la dépression, l’éloignement, la maladie.

 

Tchaïkovski, Tolstoï, Tchekhov, les Russes blancs à Paris ou à Nice, Diaghilev et Cocteau, Picasso et la danseuse Olga Khokhlova, les créateurs de mode comme Poiret ou Chanel… Fédorovski convoque tous les grands noms des arts de cette époque. Après l’évocation de la mort du « tsar des artistes » à Venise, son épilogue centré sur Soljenitsyne surprend, tant sa personnalité et son œuvre sont aux antipodes.

 

Pour mieux comprendre « l’âme slave », les grands écrivains russes restent selon moi irremplaçables. Sous un titre assez bateau, Fédorovski, qui a signé par ailleurs Le Roman de Saint-Pétersbourg, Le Roman du Kremlin, Le Roman de la Russie insolite, Le Roman de l’Orient-Express, et plus récemment, Le Roman de Tolstoï, se révèle dans ce récit documentaire un infatigable conteur mêlant biographie et lyrisme, histoire et romance. Bien informé, à l’instar d’un Troyat, ce vulgarisateur rend ainsi hommage à la culture russe et à son rôle en Europe, où son prestige reste immense.