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07/01/2012

Au passé

« Tout appartient de plus en plus au passé. La vie ressemble à un buisson fleuri ou à un pommier chargé de pommes : fleurs et fruits tombent, peu à peu l’arbre se dénude et finit par se dessécher complètement. »

 

Sofia Tolstoï, Ma vie

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03/01/2012

A la campagne

« La vie à la campagne me paraissait bien plus attirante, simple et facile que la vie à Moscou. Je revois une promenade en traineau, au clair de lune, où j’admirais la beauté de la nature en hiver, l’immensité et le silence. J’avais conscience de mon bonheur : bénéficier de loisirs me permettant de faire tout ce que je désirais, et surtout de me consacrer pleinement à l’instruction de mes enfants. »

 

Sofia Tolstoï, Ma vie

Serov Paysage de neige.jpg
Valentin Serov (1865-1911)

 

02/01/2012

Hivers et étés

(Suite du feuilleton tolstoïen d'après Ma vie de Sofia Tolstoï)

 

L’appartement loué à Moscou, trop bruyant, déçoit les époux Tolstoï, mais leurs aînés sont contents de se faire de nouveaux amis, de sortir davantage. Tania fréquente une école de peinture. Tolstoï loue deux chambres dans une annexe pour travailler au calme. Les visiteurs sont nombreux. Tous veulent entendre le point de vue de Tolstoï, ne le partagent pas forcément. Sofia, son « ange gardien » comme disent certains, accouche d’Aliocha (1880).  

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Nikolay Nikolayevich Gay (1831-1894),
Portrait de Sofia Tolstoï avec sa fille Alexandra (Sacha) en 1886 

Le tourbillon des visites, sorties, discussions, fatigue à tel point Tolstoï qu’il retourne seul à Iasnaïa Poliana. Une vieille servante prend la défense de la comtesse : « Vous l’avez abandonnée avec les enfants – débrouille-toi – et vous êtes là, tranquille, à vous lisser la barbe. » Sofia est très consciente de l’ennui que représente pour son mari (comme pour elle) le passage de tant de monde chez eux, et tâche d’écarter les beaux parleurs, quoique souvent ce soit lui qui les invite, dans son « insatiable curiosité ».

 

Sans lui, la vie de famille est plus harmonieuse. A distance, son époux exprime plus de compréhension, sinon sa façon de condamner le monde pèse à Sofia. Elle-même est fatiguée par la vie citadine et envisage d’y renoncer, mais Tolstoï décide tout à coup d’acheter une maison à Moscou, avec un grand jardin. Sofia refuse de se charger à nouveau du déménagement et c’est lui cette fois qui s’occupe de tout et aménage les lieux, tandis que Sofia se ressource dans la lecture d’Epictète, Sénèque, Marc-Aurèle, grâce aux traductions de son ami Ouroussov.

 

L’été, ils le passent tous ensemble à Iasnaïa Poliana. On y fait de la musique, on s’amuse avec la « boîte aux lettres », on joue au croquet. La femme d’Ouroussov, revenue de France, glisse à la comtesse qu’elle a fort envie de dire au comte que ce ne sont pas ses principes que son mari aime, mais sa femme... Quand leur fils Ilia tombe malade, atteint du typhus, Sofia n’en peut plus, se plaint que Tolstoï la laisse porter seule le fardeau familial. Lui menace de les quitter, crie, s’en va et ne revient pas de la nuit.

 

Elle le laisse rentrer seul à Moscou avec ses fils. Pendant qu’il aménage la maison, elle lit de la philosophie, les rôles sont inversés. Sofia s’étonne que Tolstoï qui condamne la propriété et l’argent dépense à présent sans compter… pour elle, prétend-il, puis se montre avare dans les petites choses. Après avoir profité du grand air avec les petits, ils vont s’installer dans la maison, agréable, qui les met de bonne humeur. Ils sont ravis. Sofia reçoit chaque jeudi, c’est son jour, selon la coutume.

 

Les hivers à Moscou sont riches en divertissements, Tania s’amuse, sa mère l’accompagne à son premier bal où elle-même, en robe de velours noire avec dentelles, des capucines rouges dans les cheveux, récolte des compliments. Plaisir de s’habiller, d’être admirée. Patinage. Son « compère » Ouroussov vient souvent la voir alors que Tolstoï rentre à Iasnaïa prendre un « bain de campagne ». Elle l’y rejoint au printemps. Un grand incendie dévaste la moitié du village, ils viennent en aide aux sinistrés. Puis les enfants ont la coqueluche.

 

Tolstoï rejette toute propriété et veut tout donner à sa femme, leurs affaires et leurs biens, mais cela l’effraie, elle refuse. En cure à Samara, il lui écrit affectueusement : « Je reviendrai vers toi plus proche que je n’étais parti. » Sofia change peu à peu, elle n’attend plus de lui amour mais assistance. Ses fréquentations l’inquiètent, elle écrit plus carrément à Tolstoï ce qui la tourmente, au risque de se montrer désagréable. Ouroussov, lui, la trouve parfaite. Sofia soigne aussi les paysans avec succès.

 

« Tous les détails de notre vie sont peu intéressants. Mais mon projet était de dresser le tableau le plus minutieux et fidèle de ma vie, sans rien cacher ni embellir, sans négliger les plus menues choses. » Mari et femme optent pour une liberté réciproque. Tolstoï reste à Iasnaïa Poliana, elle passe l’hiver à Moscou. A nouveau enceinte, elle songe à avorter, mais la sage-femme refuse. Si elle donne raison à Tolstoï en tant qu’homme exceptionnel et écrivain, elle le désapprouve en tant que père. En son absence, il y a moins de visiteurs fâcheux, les soirées sont plus joyeuses. Quel contraste entre son mari en paysan sale et Ouroussov, raffiné et affectueux, l’ami à qui elle peut parler en pleine confiance !

 

Chargée de la gestion de toutes les affaires, à bout de nerfs, elle décide pour la première fois de ne plus allaiter. Son mari part alors qu’elle est sur le point d’accoucher de Sacha (1883). Malade, épuisée, elle désespère. A 56 ans, Tolstoï abandonne la chasse, renvoie ses domestiques, lui envoie des lettres apaisées. Mais 1885 est une année noire. Ouroussov tombe très malade, il en mourra. Sofia s’attelle à une nouvelle tâche : l’édition des œuvres complètes de Tolstoï, à l’instar de la veuve de Dostoïevski à qui elle demande conseil. Lui est obsédé par le sens de la vie : « comment vivre cette dernière période selon Dieu c’est-à-dire bien ? » Il voudrait renoncer à tous ses droits d’auteur mais Sofia veille, c’est la seule ressource de la famille.

 

Comme leur père, ses filles deviennent végétariennes. Sofia lui reproche de ne pas s’intéresser aux études et à l’avenir des enfants, lui de travailler trop. Scènes terribles, menaces de divorce. Les enfants pleurent, ils se calment. Et puis Aliocha tombe malade et meurt : « Impossible d’imaginer un malheur plus terrible, plus déchirant, que celui d’une mère qui perd son enfant. » Leur vie en est changée : moins de sorties, de mondanités, Sofia privilégie les relations amicales plus simples.

 

A Iasnaïa Poliana, l’écrivain laboure, obsédé par l’effroyable pauvreté du peuple et la façon de mener une « vie juste » et non chacun pour soi. Il se blesse à la jambe – il sera malade trois mois. Convalescent, il dicte un drame sur la vie du peuple : La puissance des ténèbres. Quand il redevient autonome, il reprend son ton « sec, malveillant, souvent même hostile ». A 43 ans, Sofia est à nouveau enceinte : Vanetchka (1888) naît « faible et maladif ». La même année elle devient grand-mère pour la première fois.

 

Sofia aime les fêtes, la gaieté, la compagnie de gens agréables. Lev Nikolaïevitch désapprouve. De plus, il ne peut se passer longtemps de leurs relations sexuelles, puis proclame que c’est un péché, un mal, et lui en veut. Ils sont pleins de reproches l’un envers l’autre. La sonate à Kreutzer, où la plupart reconnaissent la jalousie de Tolstoï, suscite de la compassion pour son épouse. Le récit, lu partout, est néanmoins censuré. L’écrivain décide d’écrire une Postface pour mettre les choses au point. Sofia y répondra par A qui la faute ?

 

A 46 ans, nouvelle grossesse de Sofia, qui se termine par une fausse couche. Tout devient obstacle entre Tolstoï et elle. Malheureuse du « désamour », de son attitude, de son « impitoyable causticité », elle sait encore se réjouir d’une belle journée hivernale, la décrit dans son Journal. Pour mettre fin aux tensions entre eux, ils décident de vivre « côte à côte », lui dans le monde des idées et le travail manuel, elle à s’occuper de leurs neuf enfants tant bien que mal. Hivers et étés, ville et campagne, disputes et apaisements, séparations et retrouvailles, ainsi va la vie des Tolstoï.

 

(A suivre)    

31/12/2011

Boîte aux lettres

Eté 1881. Sofia Tolstoï et sa sœur inventent la « boîte aux lettres » où chacun glisse durant la semaine « des œuvres de son cru » en déguisant son écriture. Tolstoï y dépose un jour un « Triste registre des malades mentaux de Iasnaïa Poliana ». En voici le début.

Boite aux lettres.jpg 

« N° 1.  Tempérament sanguin. Appartient à la section des malades tranquilles. Souffre d’une manie désignée par les psychiatres allemands comme la Weltverbesserungswahn*. Cette pathologie consiste à se croire capable d’agir sur la vie des gens par la parole. Symptômes généraux : mécontentement par rapport à l’ordre existant, condamnation de tous à l’exception de soi-même, loquacité agressive accompagnée de manque total d’intérêt pour ses auditeurs, passages fréquents de l’agressivité et de l’irritation à une sensiblerie larmoyante et affectée. Symptômes particuliers : occupations inappropriées et inutiles telles que : confection de bottes, fauchage de l’herbe, etc. Traitement : indifférence totale de l’entourage envers et les occupations qui absorbent les forces du malade.

 

N° 2. Internée à la section des malades tranquilles, mais doit être isolée de temps à autre. La malade souffre de la manie Petulanta toropigis maxima. Sa folie consiste à croire que tout le monde exige d’elle quelque chose, et qu’elle ne parvient pas à s’acquitter de tous ses devoirs. Symptômes : accomplissement de tâches inexistantes. La malade souffre également de la manie blokhino-bancaire**. Traitement : travail soutenu. Diète : séparation des personnes mondaines futiles. L’eau de rat d’église (la pauvreté) à petites doses agit également. »

 

Sofia Tolstoï, Ma vie

 

* littéralement : « rectification du monde »

** du nom d’un moujik fou prétendant s’appeler le prince Blokhine à qui, partout, la banque fait crédit et qui s’attend à ce que le tsar lui envoie de l’argent.

 

 

 

A vous toutes et tous qui passez par ici, qui m’offrez votre visite silencieuse ou votre commentaire, permettez-moi de déposer dans votre boîte aux lettres une enveloppe à votre nom, à votre adresse.
J’ai glissé dedans un grand merci pour votre curiosité, vos attentions, votre fidélité. Et des vœux pour 2012, l’année nouvelle :
qu’elle vous réussisse, qu’elle vous éclaire, qu’elle vous enchante.

 

Tania

 

 

29/12/2011

La vie des Tolstoï

A Iasnaïa Poliana, Sofia dispose pour la première fois de sa propre chambre et d’un cabinet de travail. Le domaine est magnifique. Tolstoï, marcheur infatigable, adore se promener. Elle veut lui être utile, lui plaire et apprend à s’adapter à ses changements d’humeur, entre simplicité et luxe. Elle améliore l’hygiène en cuisine, remplace la literie. La voilà bientôt enceinte et ne supportant plus l’odeur du tabac. Lev Nikolaïevitch lui est tellement supérieur en tout qu’elle ressent un sentiment d’impuissance. Elle aime quand il fait la lecture (Hugo, Les Misérables), apprécie moins leur mode de vie très rustique par rapport à sa vie moscovite.

Sofia Tostoï avec Serioja et Tania en 1866.jpg
Sofia Tolstoï avec Serioja et Tania en 1866

Elle se sent mal à l’aise quand elle apprend qu’une des deux paysannes qui lavent les planchers de bois blanc est l’ancienne maîtresse de Tolstoï qui a eu un enfant de lui, futur cocher des enfants. Avant leur mariage, elle a lu, à sa demande, les journaux intimes de son fiancé. Les révélations sur sa vie sexuelle ont choqué la jeune femme assoiffée de pureté et ce fut pour elle « une souffrance » pour toute sa vie. Quand ils se rendent à Moscou, les amis de l’écrivain la trouvent si jeune, « une enfant », et Sofia se montre très timide en leur présence.

 

Tolstoï travaille à Guerre et paix, elle retranscrit le texte au propre, un travail de copiste dont elle se chargera constamment, avec bonheur – seuls les accouchements, les maladies l’en détourneront. Mais elle refusera de copier les textes où Tolstoï s’en prend à l’Eglise ou à l’Orthodoxie. Plus tard, leurs filles prendront le relais.

 

Faire fructifier le domaine préoccupe constamment le comte Tolstoï qui se lance, avec enthousiasme, dans des activités supposées rentables : distillerie, fabrique de chicorée, élevage de brebis pour leur laine, apiculture… Autant d’échecs. Sofia est oppressée par cette vie campagnarde qui ne lui laisse pas de vie personnelle et l’intéresse peu. La simplicité des fêtes de Pâques au domaine contraste avec les fastes et le raffinement qu’elle a connus au Kremlin.

 

La sage-femme qui l’aide à mettre au monde Serioja (Sergueï), son premier enfant, l’assistera pendant vingt-cinq ans, de 1863 à 1888. Elle a du mal pour l’allaiter, et Tolstoï est déçu de voir sa femme de dix-neuf ans ne pas se comporter en paysanne robuste. Sofia tient la chronique des événements familiaux, comme l’amour impossible de sa sœur Tania pour le frère de Tolstoï, qui a déjà des enfants de son amie Macha la Tsigane. La présence de Varia et Lisa, deux nièces de son mari, lui fait du bien, elles sont complices malgré la différence d’âge. A vingt ans, elle accouche d’une fille, Tania : « toute sa vie fut pour nous, ses parents, une joie, un bonheur ininterrompu. »

 

Il lui faut apprendre pour ne pas se limiter à la vie matérielle : elle se met à l’anglais. Sa vie est monotone : enfants, correspondance, maison, lecture, piano. Elle se sent souvent seule : « sans personne pour m’aider à me retrouver dans ma vie intérieure, je suivais mon propre chemin, et mon âme était en proie à des changements incessants ». D’autres enfants naîtront : Ilia (1866) – deux fausses couches – Liova (1869) – Macha (1871) – Petia (1872-1873) – Nikolaï (1874-1875) –  Varia (1875 +) – fausse couche – Andreï (1877) – Micha (1879)…

 

Dans son Journal, Sofia écrit que « la conscience de servir un génie, un grand homme » lui donnait la force de tout supporter. Tolstoï note de son côté qu’il est « inutile de raisonner avec les femmes, car elles ne sont pas mues par la raison. Aussi raisonnable que se montre une femme dans ses jugements, elle vit selon ses sentiments. » Guerre et Paix remporte un immense succès.

 

Les deux époux se soucient énormément de l’éducation des enfants. Tolstoï travaille à un Abécédaire et à des Livres de lecture, voudrait créer une école pour former les maîtres mais y renonce, faute d’argent. Il se met au grec pour pouvoir l’enseigner à son fils aîné. Quand il tombe malade, il va faire une cure de koumys (lait de jument fermenté) pendant six semaines à Samara, où il achète des terres.

 

Sa vie à lui, c’est l’écriture et la chasse – il aime la « solitude de la nature » qui aide à penser. Sofia aménage avec son oncle Kostia la nouvelle annexe de la maison, un espace grand et clair, agréable. A chaque automne, Sofia est gagnée par la mélancolie, qui s’efface à la première neige : « tout était blanc et lumineux, on pouvait se promener et rouler en calèche sans s’enfoncer dans la boue ». Tolstoï commence Anna Karénine. Quand il se sent mal, ils repartent pour Samara et la cure de koumys.

 

« L’œuvre principale de ma vie, c’était l’enseignement et l’éducation des enfants. » Leur saison la plus joyeuse, c’est l’été qui amène des visiteurs, on monte un spectacle, on se promène – les étés de Kitty et Levine dans Anna Karénine. « Comme j’aimais ce monde enfantin fou mais adorable, toute leur vie, leurs intérêts, leurs joies et leurs peines. Ces petites personnes me donnèrent tant d’amour : où passe tout cela lorsque les enfants deviennent grands ? »

 

Epuisée par toutes ses tâches, Sofia prie Dieu : « Donne-moi des forces ou fais que je meure vite. » Elle a perdu un enfant, puis un autre, il lui en reste cinq dont il faut s’occuper. Varia, prématurée, meurt. Elle souffre d’une péritonite. Le médecin lui prescrit du repos. Tolstoï écrit, chasse, joue du piano. Anna Karénine, en partie publié, est un nouveau succès et rapporte beaucoup d’argent, mais épuisés et malheureux, ils repartent à Samara.

 

Alors que son médecin lui avait conseillé de ne plus enfanter, un autre consulté à Saint Pétersbourg où elle rend visite à sa mère, lui conseille de ne pas « contrarier le corps ». La visite du musée de l’Ermitage la bouleverse. Tolstoï, de son côté, revenu aux pratiques religieuses, jeûne strictement, mais critique l’Eglise quand elle prêche contre les ennemis de la Russie, s’éloignant de l’Evangile. Il projette d’écrire sur la religion, et aussi sur les Décembristes. A Samara, il achète de nouvelles terres pour agrandir son domaine, s’y rend pour la moisson.

 

Sofia a connu une première période formatrice en lisant Tolstoï à l’adolescence, elle en connaît une deuxième en découvrant les philosophes, initiée par le prince Ouroussov, leur ami, pour qui elle est une femme « merveilleuse » – « Il savait faire des cadeaux comme personne, avec une simplicité simple et joyeuse ». A trente-quatre ans, elle aspire à une autre vie, emmène ses aînés à Moscou. Quand elle allaite, malgré la douleur des crevasses, elle lit en anglais, pour apprendre quelque chose. « J’étais comme un écureuil dans la roue, avec cette impression de pouvoir me libérer d’un instant à l’autre, mais la roue de la vie tournait, et il n’y avait pas d’issue. »

 

Les deux époux s’éloignent l’un de l’autre. Sofia a besoin de distraction, heureusement il y a le fidèle Ouroussov pour la dérider (il est marié, mais sa femme et leurs enfants vivent à Paris). Tolstoï recherche le calme propice à ses réflexions religieuses et sociales. En 1881, c’est la fin de leur longue et paisible vie familiale à Iasnaïa Poliana. Tolstoï ne vit plus que par la pensée, maigrit, grisonne, distribue de l’argent à qui lui en demande, craint la mort. Sofia, à nouveau enceinte à trente-sept ans, est chargée de chercher une maison à Moscou où ils vont vivre pour permettre aux plus grands de bien mener leurs études. Tolstoï, parti pour une cure de koumys, se sent coupable, lui écrit avec tendresse. Finalement elle loue et aménage un appartement. Le 15 septembre, ils déménagent dans la tristesse. « Une nouvelle existence commençait, inhabituelle et plus difficile à tous les égards. »

 

(A suivre)    

27/12/2011

Heureuse

« Avant mon mariage, j’écrivais beaucoup : des nouvelles, mon journal, différents débuts de récits. Il n’en reste pratiquement rien. Voici, par exemple, un bref extrait que j’ai retrouvé, et qui exprime mon humeur d’alors : « Elle était assise sur son lit, le visage illuminé par un sourire. Elle imaginait son avenir, grand et brillant, mais elle était contente qu’il fût encore loin et qu’elle n’en sût rien, et qu’en attendant elle fût jeune, forte, heureuse, prête à accueillir ce que la vie lui offrirait dans cet avenir auquel elle croyait tant. »

Quelle était la force de cette croyance ! Et comme tous mes rêves d’un avenir brillant se brisèrent contre les soucis quotidiens de la vie familiale. »

 

Sofia Tolstoï, Ma vie

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26/12/2011

Sofia avant Tolstoï

Mille pages pour retrouver la Russie, en ce début d’hiver : un menu idéal pour la trêve des confiseurs. Grâce à Dominique, me voilà plongée dans Ma vie de Sofia Tolstoï – une lecture au long cours comme je les aime, de temps à autre. 

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http://humweb.ucsc.edu/bnickell/tolstoy/tolstoy/sofia.html

Rédigé entre 1904 et 1916 à partir de son Journal, de celui de son mari, et de diverses correspondances, ce texte restitue le cours de sa propre vie, de sa naissance à 1901 – le récit est inachevé.  Elle l’a voulu « sincère et authentique ». Lasse des idées fausses circulant à son sujet, à soixante ans, elle a entrepris son autobiographie pour rétablir sa vérité : « Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l’attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme qui, par la volonté de Dieu et du destin, fut la compagne du génial et complexe comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï. » 

La première partie raconte l’enfance et la vie de jeune fille de Sofia Bers (1844-1919), deuxième de treize enfants, dont cinq morts en bas âge. Son père, médecin de la Cour, avait trente-quatre ans quand il a épousé sa mère, qui en avait seize. Sofia est née deux ans après. Sa famille moscovite habite près du Palais des menus plaisirs au Kremlin, c’est là qu’ils passent leurs hivers. Les étés se déroulent à Pokrovskoïe, dans la datcha d’un ami de la famille. Sofia aime y cueillir des cerises, ramasser des champignons.

 

La vie des enfants Bers est très active et entourée : gymnastique, danses, étude avec des professeurs russes (des étudiants en médecine), sans compter les gouvernantes françaises. Sofia apprend à déclamer Corneille et Racine. Mais leur mère ne veut pas élever ses enfants dans le luxe et tient à ce que ses filles aident aussi aux tâches ménagères : elles doivent coudre, réparer leur linge, broder, préparer le café, aller chercher la nourriture au cellier, ranger, se charger du ménage à tour de rôle. Et faire la lecture à leur mère, au moins trente pages chaque soir.

 

Parmi les bons souvenirs de son enfance, il y a la lecture, une passion partagée avec sa sœur Tania : elles lisent Pouchkine, Hugo. Leur père, très généreux, réalise un jour un de leurs rêves. Il obtient l’autorisation pour Tania et elle de faire le tour du Kremlin en marchant sur la muraille, une promenade mémorable en compagnie d’un précepteur. A treize ans, Sofia visite la Laure de la Sainte Trinité-Saint-Serge, haut lieu de pèlerinage orthodoxe. Elle rédige alors ses impressions de voyage, un récit qu’elle a conservé. Lors d’une deuxième visite à la Laure, les propos d’un moine sur les avantages matériels de la vie au monastère la déçoivent et lui font perdre sa naïveté enfantine.

 

Les Bers vont souvent au théâtre, le père haut placé y dispose d’une « baignoire gratuite ». Sofia en gardera l’amour de la musique et de l’opéra. A quatorze ans, elle joue un vaudeville chez eux. Sa soeur y chante merveilleusement, elle a une voix exceptionnelle. Tolstoï s’en inspirera pour Guerre et paix : « J’ai pris Tania, je l’ai moulue avec Sonia (Sofia) et j’ai obtenu Natacha. » Sofia est considérée comme « la plus robuste, la plus forte, la moins studieuse » dans la famille, on apprécie surtout son aide pratique dans la maison. Mais elle réussit tous les examens d’institutrice à domicile, excelle en russe et en français.

 

Lev Nikolaïevitch (Léon Tolstoï, 1828-1910) est un ami de la famille, ses visites sont fort appréciées. « Lorsque nous, les filles, commençâmes à grandir, il régna dans notre maison une sorte d’atmosphère amoureuse. » Lisa, l’aînée, espère que Tolstoï la demandera un jour en mariage. Sofia, de son côté, aime un ami de son frère, Polivanov, ils comptent se marier après la fin de ses études. Tania correspond avec un cousin qu’elle épousera plus tard.

 

L’affranchissement des paysans (la fin du servage), en 1861, les réjouit tous. Sofia trouve la vie de plus en plus intéressante. Mais leur père est malade, de sombre humeur, et les enfants ont pitié de leur mère alors âgée de trente-sept ans. Aussi se réjouissent-ils quand celle-ci décide d’aller rendre visite à leur grand-père, l’été suivant, avec les trois sœurs et le petit Volodia, à Ivitsy, situé « à une cinquantaine de verstes de Iasnaïa Poliana » où ils se rendent d’abord. C’est là que Sofia ressent pour la première fois l’intérêt particulier de Tolstoï à son égard. Et le domaine, « cette impression de nature vierge si nouvelle, si grandiose, si inhabituelle pour nous, filles de la ville », l’enchante. « Tout était fantastique et merveilleusement beau. »

 

A peine sont-ils arrivés chez leur grand-père que Lev Nikolaïevitch arrive, le lendemain, sur un cheval blanc. Le soir, il s’attarde, la retient un moment et lui propose de deviner ce qu’il va écrire à la craie, en ne mettant que les initiales. Très émue, Sofia traduit immédiatement : « Votre jeunesse et votre besoin de bonheur me rappellent trop vivement ma vieillesse et l’impossibilité de bonheur. » Tolstoï se sent mal à l’aise par rapport à la famille Bers qui se trompe sur Lisa et lui. Sonia comprend alors que sa vie est en train de changer.

 

Le 16 septembre 1862, Tolstoï, qui vient d’avoir trente-quatre ans et n’arrive pas à se déclarer de vive voix, remet à Sofia, presque dix-huit ans, une proposition écrite de mariage. Elle l’accepte, heureuse. Leurs fiançailles durent une semaine. Sofia est dans un état second, Lisa est malheureuse, Polivanov très déçu, Tania ne peut imaginer la vie sans sa sœur préférée. Plutôt que de résider à Moscou ou d’aller à l’étranger, comme Tolstoï le lui a proposé, Sofia choisit de se rendre directement à Iasnaïa Poliana après leur mariage, le 23 septembre, un mariage que l’écrivain décrira « merveilleusement » dans Anna Karénine, « en parlant de celui de Levine et de Kitty. »

 

(A suivre)    

24/12/2011

S'arrêter

 « Il arrive qu’on interrompe une promenade, oubliant même ce vers quoi l’on marchait, pour s’arrêter sur le bord de la route et se laisser absorber totalement par un détail. Un grain du paysage. Une tache sur la page. Un rien accroche notre regard et nous disperse soudain aux quatre vents, nous brise avant de nous reconstruire peu à peu. Alors la promenade se poursuit, le temps reprend son cours. Mais quelque chose est arrivé. Un papillon nous ébranle, nous fait chanceler ; puis il repart. Peut-être emporte-t-il dans son vol une infime partie de nous, notre long regard posé sur ses ailes déployées. Alors, à la fois plus lourds et plus légers, nous reprenons notre chemin. »

 

Carole Martinez, Le cœur cousu

 

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© Olaf Czeschner

 

Que l'étoile de Noël éclaire votre week-end.    

Amitiés.    

Tania     

22/12/2011

Le don de Frasquita

En refermant Le cœur cousu (2007) de Carole Martinez, son premier roman, avant le déjà fameux Du domaine des murmures (2011), il me reste en tête un cortège de robes de mariées prodigieuses, celles des filles de Frasquita Carasco et celle de ses propres noces. C’est Soledad, la plus jeune, qui raconte leur histoire. Dans la boîte secrète que les filles de cette famille ont reçue en devenant femme, chacune à son tour, la dernière a trouvé « un grand cahier, de l’encre et une plume ». 
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Photo Imagine Philomène…

 

La nuit où Frasquita perd « le premier sang », sa mère lui indique tous les interdits de son nouvel état : ce qu’il ne faut pas manger, boire, toucher – « la vie était plus simple avant ». Mais le premier soir des règles, « immanquablement, sa mère entrait dans sa chambre au beau milieu de la nuit, lui jetait une couverture sur les épaules et la menait dans un champ de cailloux où, quelle que soit la saison, elle la lavait en murmurant d’énigmatiques prières. » Fille unique, Frasquita n’a personne à qui se confier et garde le secret des « excentricités » de sa mère qui l’initie à de multiples rituels ; durant la Semaine sainte, elle lui enseigne des prières dont elles héritent « de mère en fille, de bouche à oreille » et même des « incantations qui font lever les damnés comme des gâteaux et permettent de jeter des ponts entre les mondes, d’ouvrir les grilles des tombeaux, de faire jaillir l’achevé. »

 

Après Pâques, le don de Frasquita depuis l’enfance pour les travaux à l’aiguille se transforme en art : elle reprise, recoud, brode si bien que le vêtement paraît neuf. Sa mère lui remet alors une boîte en bois qu’elle ne pourra ouvrir avant neuf mois – elle-même a « perdu le don » pour l’avoir ouverte trop tôt, par curiosité. Aussi demande-t-elle à sa fille de la cacher très loin. Frasquita l’enterre une nuit sous un gros olivier et se retrouve nez à nez avec un « ravissant visage de jeune homme ». Celui-ci s’obstine étrangement à compter et recompter les arbres dans l’oliveraie de son père. Le jour venu, la boîte révèle son contenu : des bobines de fils, des épingles, des ciseaux, un dé à coudre, des aiguilles, une boîte à couture aux couleurs resplendissantes.

 

Le cœur cousu déploie le destin de Frasquita la couturière, de ses premiers éventails aux robes de mariées, en passant par ce cœur miraculeux qu’elle fait battre sous la robe de la Madone bleue qu’on promène deux fois par an en procession dans les rues de Santavela. A seize ans, on la marie au fils du charron, José Carasco. Dans la vieille « petite robe fade » reçue pour ses noces, Frasquita fait tout passer : « les sentiers, les villes qu’elle n’avait jamais vues et la mer lointaine, tous les moutons d’Espagne, tous les livres, tous les mots et les gens qui les lisent, les chats, les ânes, tout aurait succombé à sa folie tisserande. » Le jour du mariage, elle y pique toutes les fleurs blanches de la roseraie voisine et éblouit ceux qui la regardent marcher jusqu’à la petite église. Mais le village malveillant refuse, conspue, ternit cette splendeur.  La seule à s’en réjouir est Lucia, la prostituée, qui sera sa plus fidèle amie.

 

Pas de médecin à Santavela, mais deux « femmes qui aident », qui font les bébés et les morts, La Maria, instruite, et la Blanca, une bohémienne. Anita, la première fille de Frasquita, vient au monde dans les mains de la Maria. Bien que sa mère la baigne dès sa naissance « dans un univers de mots », sa fille aînée reste muette. Il faut dire que José Carasco ne leur est d’aucun secours depuis la mort de sa vieille mère : il a abandonné son atelier et s’est installé dans le poulailler. Lorsqu’il émerge de son étrange maladie, c’est comme s’il redécouvrait Frasquita pour la première fois. Neuf mois plus tard naît Angela. Mais José veut un fils. Frasquita suit alors les conseils de la bohémienne et accouche de Pedro el Rojo, dont la « tignasse rousse » réveille les médisances. Ensuite viendront d’autres filles, Martirio, la lumineuse Clara, et enfin Soledad, celle qui raconte.

 

« L’homme aux oliviers », comme le surnomme Frasquita depuis qu’elle l’a surpris à compter les arbres, accroche un jour son habit noir aux coqs de fer forgé dont Carasco a orné ses fenêtres – « Ma mère répondit tout de suite au cri du tissu. » Elle attrape le vêtement et le répare avec grâce. « L’homme se soumit au tranquille pouvoir de la main et du fil. » Le voilà dévoré de désir. Quand José Carasco prétend faire fortune avec son coq rouge dressé au combat, son rival relève le défi en jetant un affreux coq sauvage dans l’arène, prêt à tout pour posséder sa femme.

 

Carole Martinez attise le feu du récit, amène un ogre à Santavela, chasse Frasquita « en grande robe de noces » sur les routes d’Espagne, avec ses enfants. A la montagne, des anarchistes menés par un Catalan au « cœur noble », Salvador, finissent par se faire attraper par la garde civile. Torturé, l’homme perd son visage sous les coups de couteau ; on l'exhibe, pour l’exemple. Celui qui le soigne connaît Frasquita la vagabonde, la seule à pouvoir recoudre ce visage déchiré. Leurs destinées seront désormais liées.

 

Soledad est née sur « l’autre rive », après que sa mère a dessiné un grand cercle « dans la steppe d’alfa, les déserts de pierre et les djebels de ce pays immense ». Son génie de couturière permettra à Frasquita de s’y refaire une vie, pour elle et surtout pour ses enfants. Ses filles découvriront, l’âge venu, leurs propres dons singuliers, puis revêtiront la robe de mariée que leur mère leur a cousue, à l’exception de la conteuse vouée à l’encre et au papier. Neuf prix littéraires ont récompensé Carole Martinez – qu’on a rapprochée de Gabriel Garcia Marquez et de Carson Mac Cullers, pas moins – pour ce portrait d’une femme aux doigts de magicienne et le récit passionné de ses errances.

17/12/2011

Une petite planète

« La nuit était claire. Elle ne dormait pas et écoutait la pluie tomber doucement. Devant ses yeux défilaient des couleurs. Des lignes qui s’enchevêtraient pour former un tout. Elle se sentait faire partie de l’univers. Pas du tout inutile, comme elle l’avait cru avant son mariage. Elle représentait une petite planète à elle toute seule. Peut-être même plusieurs planètes ? Quand on pensait aux gouttes de pluie. A la somme de toutes ces gouttes. Aux récoltes et aux inondations. A tous les ruisseaux. Aux grands fleuves. A toute vie sur la terre, en fait. Et elle représentait bien plus qu’une goutte d’eau. C’était évident. Elle était pourvue d’une volonté. Quand elle se réveillait la nuit, comme maintenant, et écoutait la pluie tomber, elle ressentait une chaleur douce, comme une caresse sur la joue, un parfum d’eau de rose ou de bruyère. Elle aimait le vent, aussi. Mais pas autant que la pluie. »
 

Herbjørg Wassmo, Cent ans

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Oda Krohg, Lanterne japonaise (1886)