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17/09/2012

Sans y toucher

Loin de la vie de bohème, les personnages d’Angela Huth, dans De toutes les couleurs (Colouring in, 2004), tiennent à leurs habitudes. Isabel et Dan Grant forment un « couple sympa » sans histoire aux yeux de leur fille, Sylvie, comme de Gwen, leur femme de ménage. Isabel vient d’avoir quarante ans et n’aime pas qu’on perturbe son « train-train quotidien ». Sylvie et Dan partis, elle monte à son atelier sans parler à qui que ce soit, elle n’y a pas de téléphone, pendant que Gwen commence à passer l’aspirateur en bas. 

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Dans le grenier, toute la matinée, Isabel confectionne des masques, les commandes ne manquent pas. Il suffit d’un message sur le répondeur pour l’agacer : Dan a invité Bert Bailey à dîner et ils tombent d’accord pour proposer à Carlotta, une amie d’enfance, trente-six ans et célibataire, de se joindre à eux. Dan se réjouit de revoir son vieil ami qui a travaillé à l’étranger, d’abord pour l’armée, puis pour une compagnie pétrolière, sans jamais se marier. Il vient de rentrer de New York pour se réinstaller à Londres. S’il gagne bien sa vie dans l’import-export, Dan cultive une autre passion dont il aime parler avec Bert : le théâtre. Sa première pièce a remporté un succès inattendu, mais depuis, il en a écrit plein d’autres dont personne ne veut.

Pour faire entendre le point de vue de ces six personnages, Angela Huth leur donne la parole tour à tour, comme si chacun tenait une sorte de journal. Les impressions de Gwen, qui adore travailler chez les Grant – elle ne se sent nulle part ailleurs aussi bien que dans leur maison où elle travaille depuis neuf ans – donnent un aperçu extérieur de cette famille bourgeoise : une femme posée, aimable, parfois un peu dans la lune ; un homme digne et charmant, courtois ; une fille « bonne fille, mais lunatique et têtue comme une mule ».

La mise en situation est assez lente, le temps de présenter les uns et les autres. Le bonheur serait-il de trouver une place, un endroit où l’on se sente bien ? Pour Isabel, c’est très clairement son atelier – « mes plumes, les perles, tous ces bouts de tissus sont toute la couleur qu’il me faut. » Pour Bert, heureux de retrouver l’Angleterre, ce n’est sans doute plus sa maison londonienne qui a grand besoin d’être rafraîchie. Carlotta lui propose ses services, elle a été décoratrice d’intérieur avant de se lancer dans le marketing. Elle l’agace, mais il n’ose refuser.

Carlotta va-t-elle réussir à séduire Bert ? Cette question récurrente dans la première partie du roman va peu à peu s’insinuer dans les rapports entre les quatre amis. Carlotta sent qu’Isabel la discrète, la fidèle épouse, la femme secrète, ne lui dit pas tout à propos de ses contacts avec Bert. Quant à Dan, il n’est pas tout à fait insensible aux provocations de la tapageuse amie de son épouse bien-aimée.

De toutes les couleurs suit surtout cette trame sentimentale. A l’opposé des ambiances feutrées, on découvre aussi les problèmes de Gwen, harcelée par un homme avec qui elle s’est liée un certain temps, et qu’elle craint à tout moment de retrouver sur ses pas. Il  l’espionne partout, se campe même parfois en face de la maison des Grant. Elle n’ose en parler à personne.

« C’est une chose de vivre seul quand vous êtes dévoré par une passion telle que la peinture, l’écriture, la musique ou autre – mais c’est tout autre chose quand vous n’avez rien de particulier à faire », remarque Rosie, une vieille et sympathique artiste-peintre qui habite une « petite maison de silex et de briques » près des marais à Norfolk ; enfant, Bert jouait dans son jardin, qu’elle a considérablement embelli.

Est-ce la structure fragmentée du roman ? la manière dont l’auteur aborde les émotions, sans y toucher vraiment ? Je suis restée à distance de ces chassés croisés amoureux, mêlés ici aux tournants de l’âge. A relire quelques-uns de ses titres – L’invitation à la vie conjugale (1991), Une folle passion (1994), Tendres silences (1999) –, on comprend qu’Angela Huth a choisi les affaires de cœur comme thème de prédilection.

Mais voici le résumé de Pierre Maury, plus enthousiaste : « Cachotteries : le titre d'une pièce que Dan commence à écrire. Inspiré, pour une fois, par sa vie réelle. Car les six personnages du roman ont tous quelque chose à cacher aux autres. Alors qu'ils ne sont pas coupables. Autour de petites tentations sans importance, Angela Huth déstabilise des existences tranquilles. Les questions que chacun se pose prennent des dimensions inattendues. Et on observe cette danse du désir avec un sourire au coin des lèvres tant elle est plaisante. » (Le Soir, 27/10/2006)

13/09/2012

Bohèmes à Paris

« La bohème, la bohème / Ça voulait dire on a vingt ans / La bohème, la bohème / Et nous vivions de l'air du temps… » Qui n’a pas joint sa voix à celle de Charles Aznavour ? Dan Franck a composé Bohèmes (1998) pendant qu’il écrivait un roman, Nu couché : « l’un est roman, l’autre est chronique ». Bateau-Lavoir, La Ruche, Montparnasse… Paris, de 1900 à 1930, était la capitale des avant-gardes qui dérangent toujours, avant que la société finisse par les intégrer, le plus souvent.

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Paris 1910, ateliers d'artistes à Montmartre © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Pour distinguer les artistes des artisans, l’auteur cite Soulages : « L’artiste cherche. Il ignore le chemin qu’il empruntera pour atteindre son but. L’artisan, lui, emprunte des voies qu’il connaît pour aller vers un objet qu’il connaît également. » Dans Bohèmes, le romancier se fait le conteur des artistes de Montmartre et de Montparnasse, ces « deux collines d’où vont naître les beautés du monde d’hier, et aussi celles d’aujourd’hui » – les « anartistes » de la Butte, pour commencer.

On ne connaît pas le père de Maurice Utrillo, l’artiste qui a immortalisé les rues de Montmartre, mais bien sa mère célibataire, indépendante et de mœurs et d’esprit. Pour empêcher son fils de boire, Suzanne Valadon l’encourageait à peindre d’après des cartes postales. La suite est connue. C’est un Espagnol qui va faire davantage encore pour la réputation de Montmartre. Picasso arrive à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 et décide d’y rester. Il a des amis à Montmartre. Le suicide de Casamegas l’année suivante marquera un tournant dans son œuvre. Picasso ne reste pas longtemps dans la dèche, très vite on lui achète ses toiles. Berthe Weil est sa première marchande véritable. Cette « amoureuse des arts » prend peu de bénéfices, elle aide Picasso et beaucoup d’autres.

 

Riche en anecdotes, l’essai de Dan Franck fait revivre ceux dont le nom figure aujourd’hui en bonne place dans l’histoire de l’art moderne, mais aussi les quartiers du Paris d’antan et les nombreuses figures parisiennes qui ont croisé leur route : marchands, galeristes, collectionneurs, commerçants, tenanciers de bar ou de brasserie, modèles, concierges… Vollard est en bonne place, avec ses manières de rustre. Dan Franck s’amuse à nous décrire la première visite que lui font Gertrude et Léo Stein, « deux Américains à Paris ».

 

Dans l’entourage des peintres, bien sûr des gens de plume. Max Jacob partage tout ce qu’il possède avec Picasso, « la personne la plus importante de son existence », qu’il servira avec passion. Du poète, cette autre distinction : « Le romancier écrira : Une robe verte et un poète écrira : Une robe d’herbes. » Max Jacob et Picasso rencontrent dans un bar un jeune homme d’une grande élégance, cultivé, séduisant, curieux : Guillaume Apollinaire. « Kostro » est l’autre personnage-clé de Bohèmes.

 

Et les femmes ? Fernande Olivier, grande amoureuse de Picasso, habite aussi le Bateau-Lavoir. Elle accompagne son amant jaloux au Lapin agile. Marie Laurencin, la muse d’Apollinaire, prendra elle-même les pinceaux. Gertrude Stein, quand elle reçoit, laisse à Alice Toklas le rôle de maîtresse d’accueil. La riche protectrice de Picasso aime beaucoup Matisse, elle les invite ensemble – « Pôle sud et Pôle nord ». Les demoiselles d’Avignon sont une réponse au Bonheur de vivre. « Personne ne comprend. »

 

Désaccords, disputes, ruptures. Ainsi va aussi la vie d’artiste. Derain, Braque, Le Douanier Rousseau, Juan Gris… Chacun a son chapitre dans la chronique de Dan Franck. Le vol de la Joconde jette un froid. Le cubisme fait scandale, Kahnweiler défend ses artistes. La guerre de 1914 sépare les uns et les autres. L’association « La Peau de l’Ours », dont les onze membres versent une cotisation annuelle pour l’achat groupé d’œuvres d’art, organise dix ans après sa fondation une grande vente le 2 mars 1914 à l’Hôtel Drouot. Cent cinquante œuvres et des adjudications qui montrent quelle réputation ont acquise les peintres et sculpteurs de Montmartre. Jour de gloire pour Picasso, il fait mieux que Matisse. Il n’est plus alors au Bateau-Lavoir, Picasso s’est installé à Montparnasse.

 

Des photos s’intercalent à deux endroits du livre : portraits, groupes, artistes à l’atelier ou en uniforme militaire, Closerie des Lilas, Bal Bullier. Le beau Modigliani, un charme fou ; Jeanne Hébuterne à vingt ans, la photo est floue. Foujita coud à la machine. Séance de rêve éveillé, signée Man Ray.

 

Jarry meurt en 1907. Vers et Prose, la revue créée par Paul Fort en 1910, ne survit pas à la guerre. « Paris misère. » Marie Vassilieff peint et sculpte, ouvre une académie impasse du Maine. Sa cantine est connue de tout Montparnasse. On vient y manger, y chanter, après s’être chauffé le jour dans un café. Soutine (le peintre préféré de Dan Franck) apprend à lire à la Rotonde. Son visage s’éclaire quand il voit entrer Modigliani, si généreux, offrant à boire, à manger, l’ami de tous.

 

Apollinaire et Cendrars. Cocteau et Diaghilev. Braque et Picasso. Duchamp et Picabia. Amitiés et rivalités. C’est bientôt l’heure de Dada, puis des surréalistes. Breton intimide la jeune libraire de la Maison des amis des livres, Adrienne Monnier. Amours et demandes en mariage – ou non. Kiki de Montparnasse prend la pose pour Van Dongen, pour Kisling, pour Foujita.

 

Le seigneur de Montparnasse s’appelle Jules Pascin, « roi de toutes les fêtes », toujours entouré de filles. D’aucune école, comme Modigliani, le peintre reste à la marge des bandes d’artistes qu’il fréquente. Comme lui, il se montre généreux avec tous. C’est avec le suicide du « dernier des bohèmes » que Dan Franck termine sa chronique, le 11 juin 1930. Vies flamboyantes, légendes majeures et mineures – et à jamais vivantes, les œuvres d’art.

08/09/2012

Une bonne photo

« Une bonne photographie doit dégager une impression d’inévitabilité, comme si elle n’avait pas pu être composée, ou prise, autrement. »

Meaghan Delahunt, Le livre rouge 

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06/09/2012

Album indien

« Elle choisit les photographies, les dispose dans l’album et les relie à l’aide d’un tissu rouge. » Le livre rouge de Meaghan Delahunt (2011) donne le ton du roman et annonce sa première protagoniste : Françoise, une photographe australienne partie en résidence en Inde à l’occasion du vingtième anniversaire de la catastrophe de Bhopal et pour l’exposition de Raghu Rai, dont la fameuse photo d’un enfant dans la terre en 1984 l’avait si fort impressionnée. 

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Dès son arrivée à Delhi en décembre 2003, d’abord en pension dans une famille sikh, elle ressent « le poids des couleurs et des sons ». Surjit Singh, son épouse et sa mère, très accueillants, se montrent curieux de leurs hôtes. Françoise se promène quelque temps dans la « colonie » avant de déclencher son vieil Olympus OM-10 au déclic toujours « turquoise », le son qu’elle préfère.

La brève description d’une photo datée précède chaque séquence du récit, centrée sur un des personnages principaux. Le deuxième, Naga, un jeune homme aux pieds nus sur une photo de 1984, est au service des Singh et de leurs pensionnaires. Il s’habille de vieux habits oubliés par leurs hôtes étrangers. La Memsahib lui est reconnaissante de les avoir protégés d’émeutiers en leur tenant tête devant la grille : « Pas de sikhs ici. » Tibétain d’origine, il peine à garder son calme en entendant un Britannique arrogant critiquer le Tibet et le Dalaï-lama.

Arkay est le dernier à apparaître, sur une photo prise en 1990 à New-Delhi, « en débardeur et pantalon kaki. Un sac à dos à ses pieds. » L’Ecossais boit trop, c’est son problème. Il a tout laissé tomber dans l’espoir de devenir « différent » en Inde, de s’y recréer. Un vieux moine qu’il regarde danser au monastère principal de Dharamsala et se métamorphoser dans la danse devient son gourou. Devant lui, il nie d’abord sa dépendance, puis peu à peu, change à son contact. Il s’engage même à renoncer à l’alcool dans une cérémonie bouddhiste. Mais il rechutera.

« Premières épreuves », la deuxième partie, rappelle le passé de ce trio – les chemins de l’Australienne et des deux hommes se croiseront plus tard. Fille de facteur, Françoise doit son prénom à un cheval sur lequel son père adorait parier ; sa mère, une infirmière, l’appelle « Fran ». Quand le facteur est mort d’une crise cardiaque en pleine rue, elles ont dû déménager. Petite fille, sur la plage, Françoise a cherché alors une pierre « lisse, plate et sombre » pour en faire sa pierre de rêve, capable de se transformer en oiseau, bateau, avion…

« Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu les couleurs et vu les sons. » Un médecin met un jour un mot là-dessus : « synesthésie ». C’est son grand-père qui l’a le mieux comprise et encouragée ; il lui a offert son premier appareil, un Polaroïd. Renvoyée de l’école à huit ans, parce qu’elle pleurait trop, elle a eu la chance de rencontrer tous les samedis un thérapeute qui la faisait dessiner et surtout raconter ce qu’elle voyait dans des taches d’encre. Les pleurs se sont espacés.

Arkay, l’Ecossais qui se fait appeler par ses initiales (R.K.), a émigré en Australie à dix-sept ans, fuyant un père alcoolique et violent. Il a travaillé comme saisonnier, puis comme aide-cuisinier sur un cargo, avant d’échouer en Turquie chez un tailleur d’onyx. Naga, enfin, est né en 1961 juste après que sa mère, qui fuyait le Tibet avec une sage-femme pour l’aider, a franchi la frontière avec l’Inde. Il a été son premier enfant à survivre. Un temps porteur dans l’Annapurna – « Et pour l’Occident… il y a toujours quelqu’un d’autre pour porter le fardeau »  –, usé et malade de l’altitude, il a dû arrêter à vingt ans et s’est engagé comme domestique chez les Singh à Delhi.

« Toutes les émotions répondent à un code couleur » pour Françoise ; la maison de sa mère était beige : « N’espère pas trop et tu ne seras jamais déçue. » C’est après sa mort qu’elle est partie en Inde, le pays de la méditation dont lui parlait sa tante Jess, une voyageuse. Arkay, lui, rentre en Ecosse pour enterrer son père. Quand il a vu le Taj Mahal un jour à la télévision, cela lui a donné l’envie d’être ailleurs. Quant à Naga, il a quitté ses employeurs la nuit juste après la catastrophe de Bhopal, dans l’espoir d’y retrouver les siens vivants.

C’est dans la ville de la catastrophe – l’Union Carbide avait négligé la sécurité dans son usine déficitaire – que les trois personnages se rencontrent en 2004. Françoise y occupe un studio d’artiste. Naga soigne sa sœur malade, seule survivante de la famille. Arkay, devenu moine comme Naga, est son ami. Aruna Singh avait donné à Françoise une photo de son domestique enfui et son dernier salaire, au cas où elle le verrait à Bhopal. Et c’est devant l’usine qu’elle a fait connaissance avec le moine en robe safran, intéressé par les photos qu’elle prenait, toujours en noir et blanc : « On dirait qu’elles sont en couleurs » – c’est ce qu’elle cherche. Elle l’accompagne aux funérailles de sa sœur, y rencontre Arkay. 

Le premier roman de Meaghan Delahunt, Dans la maison bleue, abordait les thèmes de lart, de la justice sociale et de lamour (la liaison présumée de Trostsky et Frida Kahlo au Mexique). Née à Melbourne, elle a séjourné en Inde pour l'Unesco et s'est installée à Edimbourg (Ecosse). Le vieux gourou d’Arkay, avant de mourir, avait insisté : « Ne jouissez pas de la vie avec tristesse. » Le moine jamais débarrassé de l’alcoolisme trouvera-t-il une voie ? Que donnera le séjour de la photographe à Bhopal ? Naga reverra-t-il les Singh à Delhi ? Le livre rouge illustre une parole de sage : « Tout était changement. » 

01/09/2012

Ecriture

« J’écris sur du silence, une mémoire blanche, une histoire en miettes, une communauté dispersée, éclatée, divisée à jamais, j’écris sur du fragment, du vide, une terre pauvre, inculte, stérile, où il faut creuser profond et loin pour mettre au jour ce qu’on aurait oublié pour toujours. » (Leïla - Paris, le 22 juin 1984)

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« N’est-ce pas cette distanciation même qui constitue la littérature ? Notre écriture ne vient-elle pas de ce désir de rendre étranges et étrangers le familier et le familial, plutôt que du fait de vivre, banalement, à l’étranger ? » (Nancy – Paris, le 7 janvier 1985)

 

Nancy Huston - Leïla Sebbar, Lettres parisiennes

30/08/2012

Femmes dans l'exil

C’est le fil des commentaires sur Assia Djebar qui a attiré mon attention sur la correspondance entre Nancy Huston et Leïla Sebbar : Lettres parisiennes. Histoires d’exil (en couverture) ou Autopsie de l’exil (sur la page de titre).

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Ayant quitté le Canada pour l’une, l’Algérie pour l’autre, elles se sont rencontrées à Paris en contribuant à diverses publication féministes : Histoires d’elles, Sorcières, Les Cahiers du Grif. Elles se connaissent déjà depuis dix ans, « proches et à distance », quand elles décident de s’écrire, pour se parler de l’exil. Trente lettres envoyées de Paris le plus souvent, parfois d’ailleurs, qui vont les rapprocher. Du 11 mai 1983 au 7 janvier 1985.

Leïla Sebbar aime écrire dans une brasserie, un lieu de passage, sur des papiers de hasard, voire des bouts de nappe, qu’elle range ensuite dans son sac près des enveloppes, tickets, papiers divers conservés. « Je m’incruste dans ces lieux publics, anonymes… » Nancy Huston ne fait jamais cela, pour elle c’est un cliché de « l’Américaine à Paris », ce qu’elle n’est pas. Canadienne anglaise, elle a choisi l’exil volontaire et la double nationalité. Elle n’est pas non plus une « Française authentique » et parle de son accent comme d’une « friction entre (elle)-même et la société qui (l’)entoure ».

Nancy et Leïla s’expriment sur leur condition de femmes en exil et, indissociablement, de l’écriture qui en découle, pour l’une et l’autre. Nancy Huston a choisi d’écrire en français. Sa première réponse tapée à la machine choque Leïla Sebbar qui préfère l’encre verte habituelle des cartes postales de Nancy. Fille d’une mère française et d’un père algérien, tous deux instituteurs, elle tient beaucoup à son stylo, le même depuis dix ans : « la mobilité du stylo-plume me plaît infiniment. » Le français est sa langue maternelle, elle n’a jamais su l’arabe et pense même que, si elle avait su la langue du pays de son père, elle n’aurait pas écrit.

Chaque matin, Nancy quitte la maison de M. pour son studio dans le Marais, à un quart d’heure de marche, se plaît dans ce quartier. Un séjour en Amérique du Nord lui a donné la nausée des platitudes échangées là-bas, même si elle est triste de quitter parents et amis pour rentrer à Paris, sa ville d’élection, quitte à passer pour une femme têtue et sans cœur.

Leïla connaît bien cette « division » ; elle l’estime nécessaire, vitale, parce qu’elle crée le déséquilibre qui la fait exister, écrire. Elle n’a pas de lieu bien à elle, préfère l’espace public. Sa passion pour George Sand, pour Indiana en particulier, la rapproche de Nancy, « Canadienne berrichonne », qui va régulièrement dans la maison de campagne de M. située dans le Berry de Sand. Le français est sa « langue d’amour », écrit-elle.

De Cargèse en Corse, où elle ressent l’hostilité des autochtones envers les touristes français, Leïla raconte son amour non d’une ville mais d’un pays, la France. Elle connaît mal Paris, ne cherche pas à en savoir davantage sur la ville. D’Ardenais, Nancy dit les petites catastrophes du quotidien (une bouteille de cassis pleine cassée dans la cuisine) qui la font penser à Virginia Woolf. Ils sont sept dans la maison de campagne et elle y retrouve d’une certaine façon la maison familiale qu’elle a fuie. Il n’y a qu’avec son frère, indépendantiste, qu’elle parle en français.

De lettre en lettre, nous suivons ces deux indépendantes dans leur vie quotidienne, dans leurs déplacements, mais surtout nous en apprenons davantage sur leur passé et sur leur façon de vivre l’exil. Le père de Leïla Sebbar était un instituteur du bled, ce qui l’excluait du milieu des filles de colons à l’école. Apercevoir l’une d’elles, à Paris, qui ne l’a pas reconnue, la secoue tellement qu’il lui faut écrire cela à Nancy. Pour celle-ci, l’exclusion est plutôt liée à la religion, qui lui a été un temps un refuge ; ses parents étaient de religion différente et le remariage de son père avec une Allemande les amena à la religion anglicane, par compromis.

Leïla Sebbar évoque souvent des femmes passionnées, rebelles, elle conservait dans une farde intitulée « Institutrices, guerrières, putains » des documents sur les « aventurières de l’école, de la guerre, de l’amour ». Femmes souvent nomades, « déplacées ». Jeanne d’Arc l’a séduite, alors que Nancy Huston la voit comme un emblème du nationalisme et de la force militaire, et refuse l’héroïsme de la violence.

Les Lettres parisiennes sont une véritable correspondance entre deux femmes qui prennent aussi des nouvelles de leurs enfants (deux garçons pour Leïla, une fille pour Nancy, dont Leïla apprécie le prénom proche du sien, Léa). Leïla Sebbar aime enseigner, enseigner la protège de l’exil. Les questions des intellectuels qui la poussent constamment à se situer, le rejet des Arabes qui ne comprennent pas qu’avec son nom, elle ne parle pas l’arabe, tout cela renforce son sentiment d’exclusion, de non appartenance à un groupe ou une communauté.

Nancy Huston : « j’ai accepté d’habiter cette « terre » qu’est l’écriture, une terre qui est par définition, pour chacun de ses nombreux habitants, une île déserte. » Femmes écrivains, rencontres de hasard (souvent de comptoir, pour Leïla), familles, projets d’écriture, souvenirs, condition féminine… A travers de multiples thématiques, deux femmes de lettres et d’exil se disent et se questionnent. L’exil, se demande Nancy, n’est-ce pas finalement le fantasme qui fait écrire ? « Je ne subis pas l’écart, je le cherche. »

25/08/2012

Points-virgules

La seule critique que lui ait faite l’auteur d’Abattoir 5 portait sur son usage de la ponctuation. Il avait horreur de tous ses points-virgules.

– Les gens vont s’en douter, vous savez, que vous êtes passé par l’université, vous n’avez pas besoin de leur prouver.

Mais ces points-virgules venaient justement des vieux romans du XIXe siècle qui lui avaient donné envie d’écrire. Il avait remarqué les titres et le nom des auteurs des livres que sa mère leur avait laissés, et qu’ils avaient eux-mêmes légués à Ketchum en quittant Twisted River. Il avait attendu d’arriver à Exeter pour les lire, mais alors avec le plus grand soin. Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, par exemple. Ils écrivaient de longues phrases complexes, ces deux-là, et ils affectionnaient le point-virgule. En plus, c’étaient ses auteurs favoris, avec l’Anglais Thomas Hardy, comme il était assez naturel puisque, à l’âge de vingt-cinq ans, Daniel Baciagalupo avait connu sa part de destinée, croyait-il.

 

John Irving, Dernière nuit à Twisted River 

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23/08/2012

Echapper à la nuit

Le monde selon Garp, L’Hôtel New Hampshire, L’œuvre de Dieu, la part du diable, Une prière pour Owen… J’ai lu John Irving avec frénésie dans les années 80. Avec Dernière nuit à Twisted River (2009), allais-je retrouver cet allant ? L’intrigue s’ouvre sur un accident tragique : en 1954, un jeune Canadien, Angel Pope, glisse sur des troncs flottants et disparaît dans la rivière. Ketchum, un bûcheron expérimenté, plonge la main dans l’eau pour le sauver, s’y brise le poignet entre deux troncs. De la berge, le cuisinier de Twisted River et son fils regardent ceux qui écartent les bois à la perche pour permettre à Angel de refaire surface. Trop tard.

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Dominic Baciagalupo, qu’on surnomme « Cuistot », trente ans, sait qu’il ne servira ses clients qu’à la nuit tombante, quand les recherches auront cessé. Son fils Danny voudrait qu’il lui raconte la mort de sa mère, dont Ketchum a été témoin, mais c’est un sujet que son père évite. La chute d’Angel ne peut que lui rappeler sa femme dansant sur la rivière gelée en leur compagnie, une nuit d’ivresse, elle aussi happée par l’eau.

 

Le cuisinier boiteux raconte volontiers la nuit où un ours est entré dans sa cuisine, du temps où la mère de Daniel vivait encore : Dominic avait attrapé une sauteuse sur la cuisinière et asséné un coup terrible sur la tête de l’ours qu’il avait pris pour un bûcheron hirsute, ce qui l'avait fait fuir. Depuis, la poêle en fonte est pendue dans la chambre à portée de main, derrière la porte.

 

Ketchum débarque chez eux en pleine nuit, le poignet dans le plâtre, et affamé. La mort du gamin lui reste sur la conscience, il l’avait pris sous son aile. Il propose au cuisinier de l’accompagner le lendemain matin au barrage où son corps devrait s’échouer, à l’étang de la scierie. (A l’endroit même où Rosie avait été retrouvée – Ketchum n’avait pas laissé Dominic la regarder, son visage était méconnaissable.)

 

Irving reconstitue d’abord une époque, une région : l’exploitation forestière, les bois portés par la rivière, une activité déjà alors en voie de disparition – à la limite du reportage par moments. L’art de cuisiner occupe aussi une grande place dans ce roman. C’est sa propre mère qui a tout appris au cuisinier, et il a fini par la surpasser.

 

Jane l’Indienne, la plongeuse, plus âgée que son père, est la principale représentante du sexe féminin dans la vie de Danny, douze ans. La grande et grosse femme à la casquette de base-ball veille sur le gamin en plus d’aider à la cuisine et c’est elle qui lui a raconté la mort de sa mère en 1944. Elle est en ménage avec le constable Carl, un homme très jaloux. Ketchum sort lui aussi avec une forte femme, Pam Pack de Six, qui boit autant que lui. Dominic ne boit plus que de l’eau.

 

Réveillé par des bruits étranges, Daniel se lève et croit voir son père aux prises avec un ours sur son lit. Il saisit la fameuse poêle et frappe à la tête – reconnaît trop tard Jane l’Indienne qui avait libéré les cheveux de sa longue tresse. Morte sur le coup. Nouveau drame : pas question que le constable apprenne qu’elle couchait avec Dominic, il le tuerait. Aussi décide-t-il de fuir avec son fils, après avoir déposé le corps de Jane à la porte de la cuisine chez Carl. L’homme est connu pour son alcoolisme et sa violence. Le cuisinier espère qu’en découvrant Jane le lendemain matin, le policier pensera l’avoir frappée à mort et dissimulera son corps pour faire croire à une simple disparition.

 

De cette succession de drames découle toute l’intrigue de Dernière nuit à Twisted River. Avant de partir, le cuisinier et son fils ont rendez-vous avec Ketchum au barrage, pour retrouver le cadavre d’Angel. Ils y sont avant lui, le trouvent, et mettent leur ami au courant. Pour Ketchum, ce départ est insensé, il va éveiller les soupçons, mais Dominic veut protéger son fils à tout prix. On n’aura qu’à dire qu’ils sont partis prévenir la famille d’Angel Pope.

 

Boston, 1967 – Vermont, 1983 – Toronto, 2000… Irving couvre un demi-siècle avec l’histoire des fugitifs, le Cuistot et son fils, et de leur ami Ketchum – un des personnages les plus attachants du roman. Daniel Baciagalupo, doué pour l’écriture, deviendra l’écrivain à succès Daniel Angel (pas question de publier sous le nom de son père, pour ne pas que Carl retrouve sa trace, une inquiétude constante). Dominic continuera à cuisiner. Au restaurant dont Angel avait la carte dans son portefeuille, le cuistot a fait la connaissance de Carmella, à qui il a appris la noyade de son fils, sans savoir qu’elle avait déjà perdu son mari de la même façon. Daniel, qu'elle va aimer comme un autre fils, vit hanté par toutes ces tragédies. Sa femme le quittera un jour en lui laissant un garçon de deux ans, qu’il va élever seul, comme son père a fait pour lui.

 

Amours, amitiés, relations entre père et fils, rapports compliqués avec les femmes et sexualité, questions de vie ou de mort, solitude, écriture, les thèmes obsessionnels de John Irving trouvent dans Dernière nuit à Twisted River une intensité plus noire encore. Plus de six cents pages de suspense – « Less is more » est une formule idiote aux yeux d’Irving – ce douzième roman m'a paru long. L’auteur y a mis beaucoup de ses propres peurs et angoisses. Ses lecteurs reconnaîtront les allusions à sa carrière, à ses livres précédents. Et s’il n’y avait qu’une question essentielle : comment faire pour être heureux, malgré tout ce qui nous arrive ? Comment faire pour échapper à la nuit ?

21/08/2012

Réconfort

« L’art et la musique sont un réconfort, ainsi que la poésie et la littérature – ils ramènent l’œil sur le chemin de la beauté –, tout comme le temps passé avec les enfants, ou les bons moments partagés avec des amis ou la famille. »

 

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

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20/08/2012

Bass chante le Yaak

Voilà un livre que je n’avais pas envie de terminer – trop beau ! Le journal des cinq saisons de Rick Bass ou douze mois dans une vallée sauvage, le Yaak. Si The Wild Marsh : Four Seasons at Home in Montana (2009) a gagné une saison dans la traduction française (par Marc Amfreville, 2011), c’est sans doute pour attirer l’attention sur le titre, mais c’est dans le texte, je vous en reparlerai.

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Rick Bass, géologue, écologiste et écrivain, s’est demandé si les réflexions de Thoreau (Côte Est) dans Walden ou la vie dans les bois (1854) s’appliquent à l’Ouest où il s’est installé avec sa femme dans une vieille ferme en 1987, au nord-est du Montana, non loin de la frontière canadienne. S’il a beaucoup œuvré pour la protection officielle de cette vallée reculée en tant que réserve naturelle, il a conçu ce livre-ci, à 42 ans, avant tout comme un hymne à la vie sauvage : « célébration et observation, sans jugement ni plaidoyer militant ».

 

Tous les matins, Bass écrit dans sa cabane au bord du marais. Son Journal compte douze chapitres, un par mois. Pour le réveillon de l’an 2000, il a fait des réserves, comme tous les gens de la région qui vivent à des kilomètres les uns des autres. De gros problèmes avaient été annoncés pour ce nouveau millénaire, mais en fait, sa famille et ses hôtes n’affrontent qu’une panne d’électricité passagère et une tempête de neige qui les met d’humeur joyeuse.

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Janvier sonne la fin de la chasse aux canards et aux oies. La vie ralentit. Rick Bass s’inquiète pour la survie des cerfs. Pour les hommes, c’est le mois de la convivialité, du ski, des sous-vêtements longs. Il conduit ses deux filles à l’école. Pour le reste, il goûte le « plaisir simple des besognes les plus rudimentaires » : retirer la neige du toit, mettre du foin dans la niche des chiens. Dépressions hivernales, renaissances.

 

Février est parfois plus rude encore, un « couloir enneigé, froid et sombre ». Après la neige, l’arrivée de la glace entraîne maux et chutes. Les arbres – mélèzes, trembles, saules et aulnes – « reviennent à la vie ». Les températures sont plus clémentes, et un soir, « l’hiver se fend en deux comme une pierre précieuse que l’on aurait frappée juste au bon endroit. » La neige bleuit, les lichens noircissent, le vent se lève et au bord du marais, il observe des traces de cerfs et de wapitis, « signature de la faim ».

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Nuages noirs © 2003-2010 Elizabeth Hughes Bass

« Rien ne dort jamais éternellement » dans la nature. Canards et oies reviennent, les gros rhumes « de quatre semaines » finissent par passer, et à partir du 20, on rêve déjà au printemps en apercevant les grands pics qui fondent sur les arbres à la recherche d’insectes, les roitelets, les essaims de mésanges à tête noire. Le mois le plus court de l’année est « d’une certaine façon, le plus émotionnel, intense. »

De mois en mois, nous suivons Rick Bass dans sa contemplation du monde sauvage. Voilà la cinquième saison, entre hiver et printemps : « février, mars, avril, saison de la gadoue, longue nuit brune de l’âme, sont les mois où la beauté de l’univers nous exalte plus que jamais » - « Nous appartenons à cette vallée aussi sûrement que chaque pierre et chaque torrent, chaque forêt et chaque champ, que n’importe quel animal qui y vit. » Eclat jaune des saules avant son anniversaire, le 7 mars. S’il parle surtout de la nature, l’écrivain raconte aussi les hommes et sa vie de famille, évoque son expérience personnelle.

 

C’est le bonheur qu’il veut dépeindre, mais comment taire son inquiétude devant les nouvelles coupes claires, la frénésie d’exploitation forestière – « quelle espèce d’individus prédateurs et ineptes peut permettre qu’on fasse pareille violence à la terre ? » Fin mars, il cherche des ramures abandonnées par les cerfs. Il les connaît, il les aime, même s’il en abat un par an à la chasse.

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Un voisin lui avait proposé, à son arrivée dans la région, de draguer le marais pour en faire un étang. Rick Bass a refusé. Il est attaché au marais, « à l’esprit qui en émane ». Dans ce « réservoir de couleurs et de parfums », son corps reposera un jour. A ses filles, il tente de transmettre ses valeurs : paix, joie, respect, modération, économie, prudence et patience. Il se réjouit de les voir grandir entourées de la « grâce infinie du monde ».

 

Feuillages et fleurs, naissance des faons, aiguilles des mélèzes, parfum des églantiers : nous suivons la marche du printemps, les alternances de chaleur et de pluie. Bass, un jour, met le feu aux herbes en croyant pouvoir le maîtriser, mais l’incendie se rapproche dangereusement de la maison. Il se bat comme un fou pour l’éteindre avant le retour de sa femme et de ses filles, implore l’esprit des bois pour que le vent retombe. Et fait semblant de rien quand sa famille rentre et découvre le champ tout noir…

 

En juillet, mois peu propice à l’écriture, il donne la préséance aux filles, songe dans sa cabane à tout ce qu’il fera ensuite, impatient d’en sortir. Tout est vert et or. « Où est Dieu ? » demande un jour sa fille – « Partout » – et il la regarde sourire aux arbres. Pique-niques, canoë, nage dans le lac. Le temps est comme suspendu – « rien que la beauté et le repos. » Couleurs des papillons, chants des oiseaux – « wizi wizi wizi » fait la paruline de Townsend.

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Paruline de Townsend, Photo Slodocent (Wikimedia commons)

Mais l’été file, août ramène les incendies, le feu bénéfique qui régénère, dont il faut protéger les hommes et les maisons. Orange et noir, couleurs du feu, couleurs d’Halloween.  Bass va camper avec sa femme Elizabeth, qui est peintre. Il cueille les fraises avec ses filles, leur apprend à « regarder et écouter ».

Le journal des cinq saisons respire l’accord profond entre un homme et un lieu – « cet endroit qu’on a choisi et qui vous a choisi. » Rick Bass chante le Yaak, déborde d’amour pour son paysage farouche. Il y prend des leçons d’équilibre, d’harmonie, de rythme. C’est envoûtant. La vallée des cerfs, des couguars et des grizzlis n’a besoin ni de touristes négligents, ni de nouvelles routes. Le Yaak a besoin d’être préservé, transmis tel quel aux générations à venir. Un témoignage pour les naturalistes de l’an 2100 ? En tout cas, un régal.