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26/11/2012

Deux Allan Armadale

Un gros roman à lire au coin du feu ? Armadale, de W. Wilkie Collins (1824-1889), est ce qu’il vous faut (traduit de l’anglais par E. Allouard). « C’était l’ouverture de la saison de 1832 aux bains de Wildbad. » Dans l’hôtel le plus important de la petite ville allemande arrivent d’abord un Ecossais, Mr. Neal, puis un homme très malade, accompagné de sa femme. Après avoir examiné ce dernier, le docteur se rend chez l’autre curiste avec une étrange requête : Mr. Armadale, atteint de paralysie, veut achever avant de mourir une lettre importante, sans en révéler tout le contenu à son épouse, une métisse. Mr. Neal étant le seul à maîtriser l’anglais à part eux, il se trouve forcé d’écrire les dernières volontés d’Armadale sous sa dictée, en présence de son petit garçon à qui la lettre sera remise à sa majorité. 

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Première édition en deux volumes (1866)

Orphelin dès l’enfance, Allan Armadale, qui vit sur l’île de la Barbade, hérite à vingt et un ans d’un riche cousin, son parrain, dont sa mère lui avait donné le prénom, après que celui-ci a renié son seul fils qui s’est « déshonoré ». Quelques semaines plus tard, pour parfaire son éducation et le détacher d’un jeune homme de son âge récemment arrivé dans l’île, Fergus Ingleby, dont il s’est entiché impulsivement, sa mère décide de l’envoyer en Angleterre chez un ancien admirateur, sir Stephen Blanchard de Thorpe-Ambrose, dans le Norfolk. Et le voilà sur un bateau en direction de Madère, où ce gentleman réside pour raisons de santé, avec en poche une miniature de la fille de Mr. Blanchard, que celui-ci leur a envoyée en espérant qu’ils se plaisent et se marient.

Sur place, le jeune Allan, qui avait tout raconté à son meilleur ami, apprend que Miss Blanchard vient de se marier avec un certain… Allan Armadale, « le fils proscrit dont j’avais pris le nom et l’héritage », véritable identité de Fergus Ingleby qui s’est fait passer pour lui : « Je lui avais pris son nom, il m’avait pris ma femme ; nous étions quittes. » Pour achever de tromper Mr. Blanchard, une orpheline de douze ans, la femme de chambre de sa fille, a imité l’écriture de la mère d’Allan (dont Ingleby avait volé une lettre) et rédigé une fausse lettre de consentement.

Pour éviter le duel, Ingleby-Armadale et son épouse montent à bord de La Grâce-de-Dieu, un navire français en route pour Lisbonne. Mr. Blanchard se lance à leur poursuite sur son yacht, où Allan s’est fait engager comme marin, incognito. Quand ils rejoignent le navire pourchassé, celui-ci est en très mauvaise posture, en pleine tempête, et ils mettent des canots à la mer pour recueillir ses passagers. Un homme manque à l’appel, on retrouvera son corps plus tard : Ingleby est mort noyé dans une cabine fermée de l’extérieur, c’est Allan qui l’y a enfermé.

Après avoir avoué son crime, Armadale adresse à son fils une demande ultime. Sachant que la veuve, après ce malheur, a mis au monde un enfant posthume, un autre Allan Armadale, qui doit avoir à peu près son âge, il l’implore de fuir tous les protagonistes de ce drame et de ne jamais entrer en contact, d’aucune façon, avec son homonyme, afin d’échapper à toute malédiction.

Ce prologue d’une quarantaine de pages importe pour comprendre tous les éléments de l’intrigue, un long suspense compliqué de près de huit cents pages. Il en donne le ton. Le Révérend Brock, un pasteur qui s’est chargé de l’instruction d’Allan à la demande de sa mère, a lu dans le journal une annonce priant Allan Armadale de se mettre en rapport avec des avocats à Londres, « pour une affaire importante ». Mais Mrs. Armadale a fait valoir la différence d’âge d’un an et l’a dissuadé d’en parler à son élève. Quand celui-ci atteint ses vingt et un ans, c’est un garçon franc et aimable, très naïf, passionné par les bateaux. L’arrivée au village d’un jeune homme au nom bizarre, Ozias Midwinter, un sous-maître d’école que sa mauvaise santé a privé de son emploi, déclenche sa compassion : Allan Armadale le fait soigner et le prend en affection.

Le pasteur, lui, se méfie, mais il est lié par le secret. Quand Mrs. Armadale, malade, le convoque pour le mettre en garde contre une femme qui s’est présentée chez elle et qu’elle veut fuir à tout prix (c’est l’ancienne femme de chambre qui avait rédigé la fausse lettre), il est déjà trop tard. Elle meurt bientôt. Pourra-t-on éviter la rencontre entre les deux jeunes Allan Armadale ? On a déjà compris que non. Echapperont-ils à la malédiction ?

Armadale a été publié d’abord en feuilleton, les rebondissements n’y manquent pas. Collins, ami de Dickens, est prodigue en détails dans ses descriptions, dans l’analyse psychologique des personnages, il ne faut pas être pressé. C’est une immersion dans l’Angleterre du XIXe siècle avec ses usages, ses classes sociales, ses codes, ses bas-fonds. Les femmes y jouent un rôle aussi important que les hommes, moral ou immoral. Le roman a fait scandale : «L’indécence au service du suspense » (Michel Le Bris dans la préface). Tout tourne autour de l’héritage, celui d’un nom, d’une fortune, de propriétés, mais surtout celui d’une malédiction familiale transmise de génération en génération. Crimes, mensonges, complots, vengeance : Armadale ou l’invention du thriller.

20/11/2012

Cygnes

J’ai vu des cygnes blancs
Striés de bleu 
Couronnés d’or 
Et des mouettes endeuillées 
Assises au bord 
De l’eau claire 

Rouge-Cloître Cygnes.jpg

J’ai vu des oiseaux noirs 
Dont j’ignore le nom 
Qui volaient lentement 
Au ras de l’étang 
Tandis que dans mes yeux 
Des étoiles brillaient 

Rouge-Cloître Sur l'eau.jpg 

Imperceptiblement 
Je m’endormais 
Sur l’un des bancs 
En bois vert du ponton

Jacques Herman, Cygnes blancs striés de bleu

 

 

19/11/2012

Au Rouge-Cloître

Au cœur de la forêt de Soignes, au sud-est de Bruxelles, un lieu très particulier attire les promeneurs, les amoureux de la nature et les artistes : le Rouge-Cloître. Par une belle journée d’automne, on peut y faire le plein de couleurs somptueuses. 

Rouge-Cloître Le premier étang.jpg

Rouler en cette saison sous le beau tunnel végétal de l’avenue de Tervueren ne donne quune faible idée de la forêt de Soignes, « cathédrale » de hêtres. Y marcher enchante tous les sens : odeurs d’humus, cris d’oiseaux, tapis rouille sous les hauts arbres – les parfums, les couleurs et les sons s’y répondent. Le Rouge-Cloître, ce sont des bâtiments, des jardins, des étangs, « un écrin de verdure et de calme à l’entrée de la forêt de Soignes » (Bruxelles Environnement).

Rouge-Cloître Allée.jpg

Longtemps attendue, après bien des craintes, la restauration du site, classé Natura 2000, est en cours et sur les deux fronts : réhabilitation du patrimoine et protection des milieux naturels. Le mur d’enceinte en briques rouges et les haies aux feuillages multicolores recréent l’impression d’ensemble du prieuré de Saint Paul en Soignes, une abbaye succédant au XVIIe siècle aux ermites installés là depuis le XIVe siècle.

Rouge-Cloître Haie et mur.jpg

« Le nom de « Roodclooster » ou « Rouge-Cloître », donné au site dès 1380, viendrait du mortier rouge qui recouvrait alors les murs des bâtiments communautaires. Une autre hypothèse serait que le monastère et son église aient été construits sur une partie défrichée de la forêt. Car en néerlandais, « rooien » signifie « déterrer, arracher », d’où l’utilisation du préfixe « roo » ou « rode ». Les ducs de Brabant, puis les princes bourguignons vont favoriser le développement du Rouge-Cloître par de nombreux dons. » (IBGE) 

Rouge-Cloître Maison du meunier.jpg

A l’écart d’un ensemble qui comprenait une grange, des écuries – aujourd’hui c’est le Centre d’Art de Rouge-Cloître, flanqué de nombreux ateliers d’artiste –, une petite « maison du meunier » près de laquelle on restaure d’anciens murs a été occupée par le peintre Alfred Bastien, elle a inspiré plus dun artiste, dans son charmant cadre de verdure. Hugo van der Goes est le plus célèbre d’entre eux qui ait vécu au Rouge-Cloître, où il a terminé sa vie. 

Rouge-Cloître Reflets.jpg

Les viviers et les étangs, sans compter la mare aux grenouilles, sont autant de miroirs pour les grands arbres de la forêt de Soignes. Troncs et ramures, feuillages de feu et d’or vibrent dans leurs eaux calmes. Irrésistible pour les amateurs de photographie. Sur les chemins et sur l’onde, les feuilles mortes gardent encore leurs formes, leurs couleurs, on a envie d’en faire un bouquet puis on s’amuse à les soulever du pied en écoutant leur craquement caractéristique, « petite madeleine » pour qui a joué, marché, couru ici dans sa jeunesse.

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Le long bâtiment du prieuré était occupé alors par une brasserie où l’on dégustait en terrasse de savoureuses tartines de fromage blanc ; il est en cours de restauration, dissimulé sous une bâche blanche qui, de loin, rappelle ses murs blanchis sous le toit d’ardoises. Pour l’instant, on ne peut se restaurer au Rouge-Cloître que le week-end. C’est si bon de flâner le long des étangs, d’y observer les oiseaux qui enchantent les lieux, cygnes, canards, poules d’eau, mais aussi hérons ou cormorans juchés sur le grand arbre d’un îlot, excellent point de vue pour la pêche.

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Le site du Rouge-Cloître, par souci de protection, est davantage balisé qu’autrefois ; murs, barrières et clôtures incitent les promeneurs et les chiens à respecter la faune et la flore locales. Mais on laisse en place certains arbres tombés dans l’eau ou dans la forêt, pour des raisons écologiques, et leur présence sculpturale est du plus bel effet.

Rouge-Cloître Hêtres.jpg

Je vous parlerai une autre fois du vivier d’artistes qu’est aussi le Rouge-Cloître. Si vous comptez vous y rendre prochainement, je vous signale l’exposition du Centre d’Art, « La Passion Ghelderode », dont j’ai vu l’affiche ce matin-là, mais elle n’est ouverte en semaine que l’après-midi, un bon motif d’y retourner.

Rouge-Cloître Vue d'ensemble.jpg

En quittant Bruxelles en voiture par l’avenue de Tervueren, vous trouvez à votre droite deux routes possibles : celle de droite (chaussée de Tervueren) descend vers Auderghem, il ne faut pas manquer à gauche la petite rue pavée en angle aigu qui donne accès au site (parking autorisé près du Centre d’art) ; en prenant celle de gauche, vous devrez garer la voiture dans la forêt à mi-chemin et descendre à pied vers le Rouge-Cloître – une superbe vue panoramique sera votre récompense.

17/11/2012

Prose pour Permeke

« Il ferait beau voir que la couleur ne suive pas l’altération de la forme. Elle n’y échappe pas. Après avoir resplendi comme jamais aux toiles du siècle précédent, elle semble frappée d’anémie, inspirer du dégoût. Ce sont les teintes de la boue, du crépuscule, de l’hiver, de la misère, du deuil qui l’emportent, et, jetées avec ça, sans soin, sans souci du rendu, comme si le dépit, le désespoir des hommes de ce temps devant un monde en proie au désastre s’étendaient à la peinture. 

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Constant Permeke, Le pain quotidien, 1950 Collection MuZEE © SABAM 2012 

Mais l’art est représentation, mise à distance, compréhension, intelligence. Ses faiblesses, son insuffisance, sa pauvreté, sa tristesse, à la différence de celles qu’on éprouve en première instance, dans la vie, sont réfléchies, voulues, hautement élaborées. Elles transfèrent l’expérience dans le plan de l’expression, subliment les affects, les passions douloureuses qui sont notre contribution à l’existence, lorsqu’elle s’assombrit. Et par le fait – c’est la magie artistique –, elles l’allègent, l’éclairent. »

Pierre Bergounioux, Permeke (extrait) in Prose pour Constant Permeke * 

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* Cinq écrivains étrangers ont été invités « à se laisser inspirer par une peinture de l’artiste flamand Constant Permeke ». Leurs textes figurent dans le Guide du visiteur et sur les audioguides. Lecture publique le 20 novembre à 20 heures (nocturne). Parcours découverte avec Bozar Studios.

Deux articles pour compléter : Permeke grandeur nature (Roger Pierre Turine) et Rencontre avec Thierry De Cordier (Guy Duplat)

13/11/2012

Fardeau

« Quel étrange fardeau que de porter les actes de sa mère ? D’avoir partagé – non, écouté – sa jalousie et ses douleurs. D’en avoir trop su et pas encore assez. Il n’y a ni coupable ni victime dans cette histoire. Il n’y a pas d’explication pour les histoires qui se terminent mal. J’ai assisté impuissante à la fin d’un amour qui m’avait servi de modèle, puis de repoussoir. Il n’y a que l’absence si longue, cette difficulté à dire et cette incapacité à se taire. »

Isabelle Spaak, Ça ne se fait pas 

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12/11/2012

Ça ne se fait pas

Le titre fait mouche : Ça ne se fait pas (2004). Un roman, voilà ce qu’Isabelle Spaak, née à Bruxelles en 1960, a fait du terrible drame familial : en 1981, sa mère a tué son père avant de se suicider. « On hérite toujours de ses parents », confie-t-elle à Olivier Barrot. Certes. Dans toutes les familles. Et l’on en souffre parfois terriblement. 

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 Rue Emile Claus à Ixelles © MRBC-DMS www.irismonument.be

La famille Spaak est très connue en Belgique, voire en Europe : Paul-Henri Spaak, le grand-père d’Isabelle, s’est attelé à la construction de la Communauté Européenne. Antoinette Spaak, première femme belge à présider un parti, est sa tante.

Vingt-cinq ans après les faits, Isabelle Spaak dédie à ses fils un récit fragmenté – souvenirs, bouts de correspondance, instants, images – sans chronologie. N’est-ce pas ainsi que le passé nous travaille, par des rappels, des questions, des blancs ? « Il n’y avait ni criminel ni enquête. Seulement un meurtre, le parfum d’un scandale qui pouvait éclabousser une famille au nom trop connu dans un pays trop petit. Et cette famille, c’était la mienne. »

C’est aux archives du Soir qu’elle est allée chercher des informations, des détails, mettant fin à un silence de plus de vingt ans sur l’événement qui a « mis en pièces » sa jeunesse : son père tué au fusil de chasse, sa mère électrocutée dans son bain avec un fer à repasser. Crime passionnel.

« Je voulais essayer de connaître les derniers jours de mon père ou plutôt ses dernières amours. Ce sont elles qui l’ont tué. » Sa fille avait une chambre réservée dans cet appartement de la rue Emile Claus à Ixelles où il vivait seul – si l’on peut dire pour un homme à « l’ardeur bibliophile » qui partout où il a vécu avait toujours « une pièce tapissée de livres du sol au plafond », et, en promenade, un livre en poche.

La tache de sang sur la moquette, les deux chariots recouverts d’un drap blanc dans l’entrée de l’immeuble, une crémation « presque à la sauvette ». Un dernier billet : « Tendres baisers de ton papa adoré qui est parti à Luxembourg et autres lieux jusqu’à samedi. » Isabelle Spaak a lu toutes les lettres conservées par son père, la plupart féminines, pour mieux approcher l’homme derrière la figure aimée. « Il nous laissait seules mais riches. Riches de conversations que nous n’avons jamais eues. »

Dans sa famille, il y avait d’abord « le grand homme », un des six « Pères de l’Europe », Paul-Henri : « Sa présence rythmait nos dimanches et métamorphosait nos vacances. » Ses petits-enfants ne savaient pas ce grand-père corpulent si célèbre. Isabelle Spaak recueille des bribes le concernant, évoque son entretien avec Léopold III (qui ne veut pas suivre ses ministres à Londres en mai 40), sa gourmandise, ses chiens, ses « patiences ».

A dix-neuf ans, Fernand Spaak, son fils unique, le père d’Isabelle, s’engage dans la Marine anglaise. Une tendre correspondance révèle l’amour entre père et fils, ils s’adoraient. L’élégance classique, « un peu ennuyeuse », de Paul-Henri Spaak contrastait avec celle du grand-père maternel, un dandy. Quant à Fernand, « il avait une façon d’accorder ses vêtements, de les choisir et d’y tenir comme à des amis ». La beauté « totale » de son père, perçue tant par les hommes que par les femmes, Isabelle Spaak en témoigne, il était « exalté, romantique et courageux aussi ».

Elle va à la rencontre des gens qui l’ont connu. On lui parle souvent de son grand-père, on reconnaît son nom de famille. « C’est devenu presque un jeu. Je prends goût à ces moments de flottement où le nom que je porte tourne comme une toupie dans la mémoire de mes interlocuteurs au hasard de leurs affinités politiques, cinématographiques, ou plus rarement littéraires. » Paul-Henri et ses frères. Sa nièce, Catherine Spaak, « actrice fétiche de la Nouvelle Vague ». Et Suzanne Spaak, sa belle-sœur, résistante fusillée en avril 1944. Pour le fils de celle-ci, « malgré les apparences, ce sont les femmes et non les hommes de la famille qui ont le plus d’importance. » Marie Janson, par exemple, sénatrice, membre du Parti ouvrier, première femme parlementaire belge.

Du côté de la mère d’Isabelle Spaak, Anna Farina, « une ascendance plus obscure » (une grand-mère « cocotte ») : « Ma mère qui n’aimait que mon père au point de quitter ses premiers enfants, pour en avoir trois autres avec l’amour de sa vie. D’elle me vient la fantaisie. » Que de pleurs, de soupçons, de jalousie. Il collectionnait les maîtresses. « Mais je sais que leur histoire n’est pas la mienne. »

Souvent accusée de trop aimer son père, Isabelle Spaak trouvait indigne la façon dont sa mère s’humiliait pour le garder, pour le ramener à elle. « Je ne voulais pas voir que parfois on n’aime qu’une fois. » Mais il tournait tant de femmes autour du diplomate à Washington, où il représentait la Communauté européenne. Réceptions, déplacements – « je n’ai gardé de mes parents que des signes d’éloignement. Nous menions notre vie sans qu’ils y prennent garde. » Elle s’en veut de n’avoir pas su comprendre sa mère, de n’avoir pas vu sa « trop grande solitude ».

Ça ne se fait pas est une exploration du chaudron familial où Isabelle Spaak intègre aussi des bribes de sa vie personnelle, reliant l’histoire de ses parents à ses propres rapports avec les hommes, avec les femmes, avec ses enfants, avec ses frères et sœurs. Qu’est-ce qui lui vient de sa mère ? de son père ? Dans un style net et parfois tranchant, plus autobiographique que romanesque, au-delà du drame familial, il s’agit aussi, dans un désir de vérité qui se heurte à l’impossibilité de tout savoir, de tout comprendre, d’essayer de faire la paix avec soi-même.

06/11/2012

Collections

« Je n’ai jamais su vivre sans disposer ainsi d’une passion qui délivre mon esprit de la tyrannie du présent. Ce fut un bref moment d’amour, quand je connus Macé. Le même sentiment nourrit ensuite mes désirs d’Orient. Puis vinrent ces collections de châteaux forts. Je ressentais cette sujétion comme une infirmité secrète mais nécessaire et surtout délicieuse qui m’aidait à aimer la vie. J’enviais mes compagnons. Jean de Villages savait se satisfaire de l’instant, il ne convoitait rien d’autre que des biens réels et présents. Guillaume, lui, ne jouissait pas des choses. Il vivait en paisible bourgeois. Son activité le tendait vers des abstractions, acheter, vendre, spéculer, importer, investir, mais elles le contentaient. Ni l’un ni l’autre ne comprenait ma passion. »

Jean-Christophe Rufin, Le grand Cœur 

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Château d’Ainay-le-Vieil (Photo Artur Miłożębksi)


05/11/2012

A coeur vaillant

En visitant le palais de Jacques Cœur à Bourges, il y a quelques années, je ne savais pas grand-chose de lui. Le grand Cœur de Jean-Christophe Rufin (2012) recrée la vie de l’homme qu’on a le plus souvent « enfermé dans le rôle assez rebutant du commerçant, de l’Argentier ou, comme il est dit faussement du « Grand Argentier », c’est-à-dire du ministre des Finances qu’il ne fut jamais. » L’auteur de Rouge Brésil (Goncourt 2001) et de Katiba (2010) est né non loin de la maison natale de Jacques Cœur, « humble point de départ » d’un destin extraordinaire. Enfant de Bourges, médecin humanitaire et diplomate, Rufin a voulu « dresser un tombeau romanesque » à celui qui lui a montré la voie, parce qu’il « témoignait de la puissance des rêves et de l’existence d’un ailleurs de raffinement et de soleil. » (Extraits de la postface) 

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La cour du palais Jacques Cœur à Bourges

Sur l’île grecque de Chio où il se cache à la fin de sa vie, persuadé qu’on veut l’assassiner, Jacques Cœur (1400-1456), à cinquante-six ans, veut vivre pleinement les jours qui lui restent. Il vient de fausser compagnie à ses compagnons de croisade : il a feint d’être très malade pour que le bateau sur lequel ils faisaient route l’abandonne là, dans une auberge près du port, pour y guérir ou y mourir. Ensuite il paye largement l’aubergiste qui lui trouve une maison cachée dans la campagne. Le temps est venu d’écrire ses Mémoires, de démêler sa « pelote serrée de souvenirs ».

Le plus ancien date de ses sept ans. Né « au moment où le roi de France perdait la raison », Jacques n’entend parler que de la guerre contre les Anglais « qui durait depuis plus d’un siècle. » Son père, un pelletier, a son atelier qui donne à l’arrière sur une courette. Un soir, l’enfant l’aperçoit dans la cour avec un inconnu qui tient un sac de jute. En sort, retenu par une chaîne, un splendide animal à la toison dorée et tachetée : un léopard ! L’inconnu parle d’Arabie, de désert, de sable, de soleil et de grande chaleur, Jacques est fasciné. Vision fondatrice, « promesse d’une autre réalité » : « Il me semblait que si tout s’obscurcissait, il serait toujours temps pour moi de m’enfuir vers le soleil. Et je me répétais sans le comprendre ce mot magique : l’Arabie. »

Cinq ans plus tard, la guerre atteint Bourges. Sa passion pour l’Orient a donné au garçon le goût des récits de croisade, de la chevalerie – idéal inaccessible à un bourgeois comme lui, destiné au commerce. Avec des camarades, Jacques Cœur participe à une expédition en barque : ils ont décidé de voler leurs armes à des soldats bourguignons pendant leur sieste au bord de l’eau. Mais l’un d’eux se réveille et donne l’alerte, les petits voleurs s’enfuient. Eloi, leur chef, est le premier à sauter dans la barque, il s’éloigne avec ses deux lieutenants sans attendre les autres. Jacques a refusé de se joindre à lui, attend les retardataires et prend la direction du petit groupe. Il leur faudra deux jours et une nuit pour échapper à leurs poursuivants et rentrer chez eux. « On ne me jugea plus rêveur mais réfléchi, timide mais réservé, indécis mais calculateur. » Au cours de l’expédition, il s’est fait deux amis pour la vie, Jean et Guillaume et il a compris que « si la force procédait du corps, le pouvoir, lui, était œuvre de l’esprit. »

On verra donc grandir le fils du fourreur dans cette assurance nouvelle, jointe à l’indignation contre « l’arbitraire des princes », clients exigeants qui traitent leurs fournisseurs avec mépris. Son père lui a appris à garder envers eux une réserve distante. Puis le jeune homme tombe amoureux : Macé de Léodepart est la fille d’un riche voisin, un changeur, métier prestigieux. A vingt ans pour lui, dix-huit pour elle, ils se marient ; Jacques Cœur entre dans le commerce de l’argent. Voyant combien son beau-père est considéré, il s’attache à suivre ses traces, péniblement. Il faudra la rencontre de Ravand, un monnayeur malhonnête et audacieux, pour lui ouvrir – dangereusement – une voie vers le roi Charles VII : se servant de la bonne réputation du Berrichon pour devenir le fabricant de monnaie du roi, Ravand triche effrontément sur les titres. Tous deux seront jetés en prison. 

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Jacques Cœur sur la façade de son palais (Photo Fanny)

A trente ans, conscient de la gravité de sa faute, du manque d’honneur et de la médiocrité de sa conduite, Jacques Cœur se promet quand il sortira d’accomplir son projet d’enfant : partir en Orient. Sa femme connait son rêve et l’accepte, reste seule avec leurs enfants. Quitter la grisaille, la guerre, voyager librement ! Avec son valet Gautier, Jacques Cœur embarque avec ivresse sur la galée d’un marchand de Narbonne.

Ce voyage en Orient, avec son « chaos de nouveautés », est une expérience extraordinaire qui va le révéler à lui-même, d’une telle richesse qu’elle servira d’assise à toute sa vie. Après la splendeur de Beyrouth, Damas lui est « une consolation et un bonheur ». La ville est au centre du monde, les caravanes y apportent toutes les productions de l’industrie humaine. Les jardins de Damas sont fabuleux. Le Français admire cette « nature réglée, hospitalière et close qu’est le jardin », l’ombre fraîche, les fontaines. Avec le plaisir des bains de vapeur, il découvre un bien-être nouveau pour lui, « l’abandon à la chaleur de l’air et de l’eau », la douceur des sorbets.

Une rencontre déplaisante avec le premier écuyer du duc de Bourgogne, déguisé en Turc, en mission secrète pour préparer une nouvelle croisade – plein de morgue critique à l’égard des Arabes – lui fait goûter le bonheur d’être un marchand, agent « de l’échange et non de la conquête ». De retour en France, tout lui paraît familier et méconnaissable, par comparaison. « Je n’avais conçu l’ailleurs que dans l’espace : pour voir bouger les choses, il faut bouger soi-même. Je compris que le temps opérait lui aussi sur les choses. » Cœur recherche alors ses anciens camarades, Jean et Guillaume. Macé le soutient auprès de son père pour lui avancer encore une fois l’argent nécessaire à son entreprise : le commerce entre l’Orient et l’Europe, sous son nom, tout en restant monnayeur.

Jacques Cœur rencontre le roi Charles VII, de passage à Bourges, le persuade de restaurer la prospérité en donnant priorité à la paix plutôt qu’à une nouvelle croisade, lui parle de l’Orient riche et savant dont ils ont tant à apprendre pour le dépasser. Et un jour, le roi l’appelle pour tenir « la ferme des monnaies » à Paris. Pour se rendre indépendant des princes, le roi ferme les yeux sur ses affaires à condition d’y trouver son intérêt. La « maison Cœur » prend son élan : Jean et Guillaume se chargent de la faire prospérer, organisent les échanges de marchandises, la sécurité des convois. Jacques Cœur s’occupe de l’atelier des monnaies, envoie de l’argent à sa famille dont il vit éloigné, se laisse séduire par une jeune femme qu’il croit noble et abusée, en réalité une bâtarde et prostituée, ce qui le rendra longtemps méfiant envers les femmes.

La nomination de Jacques Cœur à l’Argenterie de Tours va lui permettre de passer par Bourges, où son épouse s’accommode de son absence en cultivant l’art de paraître et la respectabilité. Leur fils aîné entre dans les ordres : elle veut en faire un archevêque. Jean et Guillaume, ses associés dévoués, excellent dans le développement de son commerce de « tout ce qui pouvait s’acheter ou se vendre ». Devenu l’argentier du roi, Jacques Cœur est fournisseur de la cour, consent des prêts et des crédits, mène de front la réussite de ses affaires et la réussite du roi. Enchanté des bénéfices, de son pouvoir accru, Charles VII l’anoblit. Jacques Cœur devient très riche. Macé veut qu’il leur construise un palais à Bourges ; lui, s’il goûte les plaisirs du luxe, déteste l’ostentation. Il sait que celle-ci le mettrait en danger – le roi mettra longtemps à découvrir que son argentier est à présent plus riche que lui.

Jean-Christophe Rufin conte les ruses, les grands coups, les élans et les faiblesses de son personnage, les étapes de sa réussite fabuleuse, mais Le grand Coeur s’attache surtout à décrire l’homme intérieur, le rêveur, qui sait qu’aucune existence, si heureuse ou brillante fût-elle, ne lui suffira jamais. Un séjour en Toscane donne à Jacques Coeur l’idée de deux façades différentes pour son palais : place forte du côté du rempart, palais florentin vers le haut. 

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 Fouquet, Madone entourée de séraphins et de chérubins (Agnès Sorel)

C’est avant sa rencontre avec la nouvelle maîtresse du roi, Agnès Sorel. Cette jeune « beauté parfaite » va transformer Jacques Cœur en personnage de cour, pour le plaisir de l’observer à distance et de la rencontrer en secret. Le danger se rapproche de cet homme audacieux et secret, de plus en plus alourdi par les obligations, alors qu’il aime tant la liberté, qui n’a pas de prix. La devise de Jacques Cœur est gravée sur son palais : « A cœur vaillant, rien d’impossible ». 

03/11/2012

L'enfant rieur

(Pour A.) 

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à Sophie Lemaître 

Je suis toujours l’enfant rieur, cet enfant que la guerre 
A empêché de vivre en riant son enfance. 
Jeunesse, encore en moi, je vais, je cours, je nage
J’adore les chevaux et skier dans la neige 
Mon corps est amoureux, il aime, il est aimé
Mon corps est très patient, il est à mon service. 
L’instant, couleur du temps, vient à moi promptement 
Sur vos balcons, glaciers, travaillés de lumière 
De toute ma chaleur je t’écoute, Soleil !

Un jour, je suis tombé, je tombe dans mon corps
Il m’a serré de près, je tombe à la renverse.
Je ne suis plus mon corps, je suis dans ses limites
Je suis un apprenti de mon corps de grand âge
Ignorante espérance, tu vois, je m’abandonne
A la pensée d’amour de ma fragilité.

Henry Bauchau, Tentatives de louange

 

Photo : Giuseppe Penone, L’arbre des voyelles, 1999 (Installation au Jardin des Tuileries, Paris, 2000)


01/11/2012

Bauchau en louanges

Tentatives de louange (2011) est le dernier recueil poétique d’Henry Bauchau, le premier que j’ouvre : une cinquantaine de pages, vingt-quatre textes, dans le petit format de la collection « Le souffle de l’esprit ». Actes Sud l’a conçue comme « le reflet d’une ouverture des uns aux autres, à travers la prière, la réflexion, la méditation » – croyants, athées ou agnostiques y font part de leurs invocations à Dieu ou de leurs réflexions sur l’humain. 

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Bauchau a composé ces « prières » entre 2009 et 2011. Certaines sont dédiées à une personne ou composées « pour » quelqu’un, d’autres sont des méditations, des instants ouverts sur l’infini. Son premier texte, « Louange au Déliant », est le seul à nommer Dieu.

Seigneur, Seigneur Dieu, au-delà de tous les noms et de toute pensée
Délivre-nous ainsi que l’a souhaité Maître Eckhart
Délivre-nous non de l’amour mais des images de toi
Comme tu as délivré mes oreilles du bruit du monde
En me rendant presque sourd
Comme tu m’as libéré du délire de puissance et de possession
En me rendant presque aveugle
Séparé, enfermé en moi-même, ne m’emprisonne pas avec toi
Accorde-moi la liberté
Où parfois, en m’éveillant, je te sens si proche (…)
 

Pour vous, quelques premières lignes :

Les parachutistes savent pourquoi les oiseaux chantent (« Pourquoi les oiseaux chantent »)

Je m’éveille, je fais le salut au soleil. Le mince soleil à l’est qui filtre entre deux maisons. Je me prosterne de tout mon corps, ne le pouvant en esprit. » (« Le salut au soleil »)

Sur le grand escalier nous nous sommes assis
Que la pierre était douce, d’une chaleur humaine. (« Architectures de louange »)

Je suis nu comme un poteau de téléphone (« Céleste insuffisance »)

Et quelques derniers mots :

Heureux qui sait faire face au gel et trouver sa place abondante au soleil. (« Arbre pour la belle verrière »)

Louange à l’art des cavernes
Louange à l’artisan
Je ne connais pas d’art profane
Tout est sacré (« Exercice de louange »)

Le chant des syllabes muettes (« Les hirondelles boivent en vol ») 

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Henry Bauchau est ce vieil homme qui écrit, se tait, attend. A l’écoute des vibrations du monde, il regarde un jardin sous la neige comme une enfance, le printemps comme une métamorphose – « Il n’est pas permis d’être vieux ». Il devient arbre, oiseau, ciel.

Le doute l’habite : « Si le temps d’écrire revient, je doute. Je doute aussi après. Tu n’es que le locataire de la maison de l’écriture, quand tu es chevauché par le roman ou disloqué par le poème. » (« Le salut au soleil ») Le doute est un allié : « Je ne connais pas, je ne crois pas, j’espère » (« Eloge du doute »)
 

Photos : Louise Bourgeois, The Welcoming hands, 1996 (Installation au Jardin des Tuileries, Paris, 2000)