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21/01/2017

Interdit

Septembre 1996, les talibans sont à Kaboul et diffusent leurs règles.

Hosseini 10 18.jpg« A l’attention des femmes :

(…)
Vous ne parlerez que lorsqu’on vous adressera la parole.
Vous ne regarderez aucun homme droit dans les yeux.
Vous ne rirez pas en public. Sinon vous serez battue.
Vous ne vous vernirez pas les ongles. Sinon vous serez amputée d’un doigt.
Il vous est interdit d’aller à l’école. Toutes les écoles pour les filles seront fermées.
Il vous est interdit de travailler.
Si vous êtes reconnue coupable d’adultère, vous serez lapidée.
Ecoutez bien et obéissez.
Allah-u-akbar. »

Khaled Hosseini, Mille soleils splendides

19/01/2017

Kaboul des femmes

Les Cerfs-volants de Kaboul (2003), Khaled Hosseini les a dédiés à ses deux enfants, Harris et Farak, « le noor » (la lumière) de ses yeux, et aux enfants afghans. Mille soleils splendides (2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois) porte quasi la même dédicace, mais cette fois « aux femmes afghanes ». Mariam et Laila en sont les deux héroïnes et incarnent la situation terrible des femmes en Afghanistan au XXe siècle – le récit va de 1973 à 2003 – et encore aujourd’hui.

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La prison, un espace de liberté pour les Afghanes ? (Le Figaro Madame) Photo © Sonia Naudy

Mariam a cinq ans lorsque sa mère Nana, pour la première fois, la traite de « harami » (bâtarde) sous le coup de la colère. Plus tard, elle comprendra que cela désigne « quelqu’un de non désiré, qui n’aurait jamais droit comme les autres à une famille, une maison, et à l’amour et à l’approbation des gens. » Pourtant son père Jalil, qui lui rend visite une heure ou deux chaque jeudi, l’appelle « petite fleur » et lui raconte de belles histoires de leur ville, Herat, où elle est née en 1959 – elle l’adore. Il a trois femmes et neuf enfants légitimes, « tous de parfaits étrangers » pour Mariam.

Sa mère et elle vivent à l’écart dans une minuscule maison en torchis avec une seule fenêtre, où pas grand monde ne leur rend visite – Nana déteste les visiteurs en général . Le mollah Faizullah qui vient enseigner le Coran à Mariam une ou deux fois par semaine, heureusement, lui montre de l’affection. Mariam lui confie qu’elle voudrait aller à l’école, mais Nana refuse : « Il n’y a qu’une chose à savoir : tahamul. Endure. »

Jalil possède un cinéma et pour ses quinze ans, Mariam désire qu’il l’emmène voir Pinocchio. Son père se montre réticent, plus encore quand elle exprime le souhait de rencontrer ses frères et sœurs, mais promet de venir la chercher le lendemain. Il ne vient pas. Mariam décide, pour la première fois, de descendre de la montagne en direction d’Herat. En ville, elle cherche la maison paternelle, où on refuse de la laisser entrer. Le chauffeur de son père, la trouvant encore devant la porte le lendemain matin, la ramène chez elle et n’a pas le temps de lui cacher l’horreur qui les attend : Nana s’est pendue à un arbre.

Alors il faut bien que son père l’accueille, mais ce sera de courte durée. On la marie à un cordonnier de Kaboul, Rachid, veuf depuis dix ans et dont le fils s’est noyé. Mariam comprend qu’on veut l’éloigner, proteste, puis s’incline quand son père organise le mariage. Elle le vénérait, désormais elle ne veut plus le voir.

Rachid exige que Mariam porte une burqa si elle veut sortir de la maison. En ville, elle croise des femmes qui n’en portent pas et se maquillent, prend conscience de « son physique quelconque, de son manque d’ambitions et de son ignorance ». Quand Rachid exige son dû conjugal, c’est sans égards pour elle, jusqu’à ce qu’elle soit enceinte, ce qui le rend fou de joie à l’idée d’avoir un garçon. Mais une première fausse couche change tout : Rachid, désormais, sera de mauvaise humeur, méprisant, irascible et brutal.

En 1978, l’assassinat de Mir Akbar Khyber est suivi d’un coup d’Etat : Kaboul « appartenait au peuple désormais ». Cette nuit-là naît une petite fille, Laila, un peu plus bas dans la rue de Rachid et Mariam, âgée alors de dix-neuf ans. Laila, elle, aura la chance d’aller à l’école, encouragée par son père, de nouer une amitié pour la vie avec Tariq, un garçon de onze ans qui a perdu la moitié d’une jambe. Elle aime apprendre toutes sortes de choses en classe avec son professeur, une prosoviétique au chignon sévère qui refuse de se couvrir la tête et l’interdit à ses élèves, soutenant l’égalité entre femmes et hommes.

Le père de Laila enseignait à l’université, mais les communistes l’ont renvoyé. Quand elle apprend la mort de ses deux fils à la guerre, la mère de Laila ne s’en remet pas. Tout le temps couchée, elle ne parle que pour chanter leurs louanges et se lamenter. Laila n’existe pas pour elle. Heureusement son père s’occupe d’elle, l’emmène avec Tariq voir les deux bouddhas de Bamiyan, fier du « fabuleux héritage culturel » de leur pays. Vu la situation politique, il envisage d’emmener sa famille vivre au Pakistan et puis, peut-être, aux Etats-Unis, où il ouvrirait un restaurant afghan, par exemple. Mais son épouse veut rester au pays pour lequel ses fils ont donné leur vie. Laila rêve de rejoindre un jour Tariq, parti avec son père au Pakistan.

Mille soleils splendides raconte l’histoire de ces deux femmes dont les destinées vont se lier, pour le meilleur et pour le pire, à la suite d’un bombardement sur Kaboul où les différentes factions qui se disputent le pouvoir se livrent une guerre incessante. A travers les épreuves qu’elles traversent, dans une société où les femmes perdent leurs droits et leurs libertés, et dans leur vie privée aussi, Khaled Hosseini montre sans fioritures l’évolution de son pays natal livré à la barbarie.

Né en Afghanistan en 1965, fils d’un diplomate afghan et d’une prof de farsi réfugiés aux Etats-Unis en 1980, romancier et médecin, Hosseini a travaillé en 2006 pour le Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés ; il consacre une postface à la situation dramatique des réfugiés afghans – encore des millions – et de toutes les autres personnes déplacées à travers le monde.

« Nul ne pourrait compter les lunes qui luisent sur ses toits / Ni les mille soleils splendides qui se cachent derrière ses murs. » Le titre tiré de ces vers de Saib-e-Tabrizi (poète persan du XVIIe siècle) que le père de Laila aimait, renvoie aussi à l’indomptable énergie de ces femmes humiliées, enfermées, brutalisées. Vivre, survivre est leur combat, pour échapper un jour à l’enfer, c’est leur espoir.

17/01/2017

Sensible

VdW Le peintre devant sa fenêtre 1920.jpg« Le dessin a pour moi une importance primordiale, il doit être aussi sensible que la couleur qu’il limite. Je modèle mes surfaces avec soin, chacune d’elles devient alors un volume possédant sa valeur propre mais chacun de ces volumes est solidaire des autres. Tous s’efforcent de donner à l’ensemble de la toile l’homogénéité indispensable, sinon c’est le chaos. »

Gustave Van de Woestyne (entretien de 1929)

Robert Hoozee et Cathérine Verleysen, Gustave Van de Woestyne, Fonds Mercator / MSK, Gand, 2010.

Gustave Van de Woestyne, Le peintre devant sa fenêtre, lithographie, vers 1920, collection privée

16/01/2017

G. Van de Woestyne

Gustave Van de Woestyne, par Robert Hoozee et Cathérine Verleysen, est un bel ouvrage paru au Fonds Mercator en 2010, à l’occasion d’une rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK). Il me semble que c’est au musée Van Buuren, qui possède trente-deux toiles du peintre gantois, que j’ai découvert son nom en premier, notamment sous La table des enfants dont j’aime la clarté, l’angle de vue, la lumineuse simplicité – cinq enfants au regard sérieux.

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Gustave Van de Woestyne, La table des enfants, 1919, Uccle, Musée Van Buuren © SABAM Belgium

Né à Gand, il est le frère cadet d’un écrivain belge de langue néerlandaise, Karel Van de Woestijne, qui a choisi une graphie plus flamande pour son patronyme. Après cinq ans à l’Académie de Gand, Gustave Van de Woestyne (1881-1947) détruit presque tout ce qu’il y a fait avant de s’installer à Laethem-Saint-Martin chez son frère aîné. Celui-ci y fonde un cercle artistique, avant de se marier et de quitter Laethem. Une exposition sur les Primitifs Flamands à Bruges en 1902 les a beaucoup marqués, ainsi que le travail de George Minne, leur voisin.

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Gustave Van de Woestyne, Autoportrait à Laethem-Saint-Martin, 1900, collection privée
© SABAM Belgium (couleurs peu fidèles)

Le jeune peintre est attiré très tôt par la spiritualité, et par deux fois, il se tourne vers la vie monastique, mais à l’abbaye bénédictine de Louvain, on lui conseille de « rentrer dans le monde » et c’est dans son atelier que Gustave VdW va mener sa vie de « créativité contemplative ». A la différence des autres peintres du premier groupe de Laethem-Saint-Martin, il ne peint pas le paysage, la nature, la beauté des saisons. Ce qu’il préfère, ce sont les figures, et en particulier peindre des paysans, des humbles, des déshérités. Dans ces portraits individuels, le visage occupe la toile en gros plan, le décor est présent, mais secondaire, plutôt symbolique.

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Gustave Van de Woestyne, Le berger, 1910, Uccle, Musée Van Buuren © SABAM Belgium

En 1908, il épouse Prudence De Schepper. Leur premier enfant meurt l’année suivante, à l’âge d’un mois. Ils quittent alors le village de Laethem pour Louvain, mais Gustave VdW continuera à s’en inspirer. Ils auront cinq autres enfants. Dans la couleur, il se distingue par une palette « plus proche du fresquiste du Quattrocento que des peintres médiévaux de son propre pays ». Ses portraits de femmes privilégient « le raffinement formel, la sérénité et la pudeur spiritualisée ».

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Gustave Van de Woestyne, Dimanche après-midi, 1914, Bruxelles, MRBAB © SABAM Belgium (source) 

Pendant la première guerre mondiale, il se réfugie en Grande-Bretagne, comme beaucoup d’artistes belges. Au Pays de Galles puis à Londres, il rencontre des exilés, comme Emile Claus qu’il admire, et un mécène et collectionneur d’art, Jacob de Graaff, avec qui il correspondra pendant vingt ans, « une des principales sources écrites pour l’étude de l’artiste ». Ce qu’il peint en Angleterre diffère du « réalisme de détail » d’avant-guerre, la texture de la toile y est traitée dans une manière plus proche de la fresque.

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En couverture du catalogue : Gustave Van de Woestyne, Gaston et sa sœur, 1923, KMSK

Au retour, il reste sous l’influence des primitifs flamands – réalisme, simplicité, clarté – alors que l’expressionnisme flamand bat son plein. Il déclare dans un entretien son goût pour « un classicisme en rapport avec les idées de notre temps », son horreur des grands gestes et des poses, de l’emphase : « La vie intérieure ne se révèle jamais aussi intensément que dans le silence. » (1929)

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Gustave Van de Woestyne, Le Christ offrant son sang, 1925, Bruxelles, MRBAB
 © SABAM Belgium

Pourtant il peint aussi des tableaux religieux pleins de souffrance et d’angoisse, qui sont critiqués. Quels sont alors ses tourments ? Il regrette d’avoir trop peu de temps pour peindre comme il veut, vu le temps qu’il consacre à enseigner à Malines, Anvers, Bruxelles. En tout cas, il cherche à créer un art religieux moderne qui ne soit ni mou, ni sucré – « des œuvres d’art sincères et authentiques ». Il se sent des affinités avec Maurice Denis.

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Gustave Van de Woestyne, Paysanne, 1926, Bruxelles, Musée Van Buuren © SABAM Belgium

Si Van Buuren lui commande des natures mortes pour décorer sa maison (aujourd’hui musée), Gustave VdW reste avant tout un portraitiste. Beaucoup lui demandent de peindre leur portrait, c’est une source de revenus constante, mais il se plaint du temps passé à ces « stupides portraits ». Lui peint de préférence un « type humain introverti », des aveugles, des visages impénétrables.

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Gustave Van de Woestyne, Le Christ dans le désert, 1939, Gand, MSK
 © SABAM Belgium

Impossible de résumer l’évolution de Gustave Van de Woestyne de façon linéaire, son œuvre est éclectique. Son frère Karel y distinguait trois groupes : « les paysans, les scènes religieuses et les expériences personnelles ». J’aurais aimé vous montrer beaucoup plus de peintures, il y en a tant de belles ! La Collection d’art flamande présente 40 œuvres, à agrandir sur son site.

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Gustave Van de Woestyne, Fugue, 1925, Gand, MSK © SABAM Belgium 

Si le nombre de sujets est limité, on peut y trouver des liens avec le symbolisme, l’art nouveau, le modernisme, l’expressionnisme, mais sa peinture est profondément originale – « Le mystère Gustave Van de Woestyne », titrait Guy Duplat en 2010. Parfois serein, parfois tendu, son monde est intériorisé et c’est sans doute pourquoi, encore aujourd’hui, il nous interpelle d’une manière singulière, et avec force.

14/01/2017

Chez mes parents

Lodge en 1974.jpg« Mon mode de vie n’était pas très différent de celui d’un étudiant du continent où il n’est pas rare encore aujourd’hui d’aller à l’université la plus proche et de vivre chez soi. Pour la plupart des étudiants britanniques après la guerre, vivre loin de la maison une bonne partie de l’année, comme cela avait toujours été la tradition à Oxbridge [Oxford et Cambridge], constituait une part essentielle de leur enseignement supérieur. Quand le système a évolué dans les années soixante et soixante-dix, l’Etat a fait construire de nouvelles universités en brique sur le modèle des campus américains et mis à la disposition de leurs étudiants toujours plus nombreux des résidences universitaires appelées halls of residence – une expression quelque peu archaïque qui évoquait l’héritage d’Oxbridge. Moi, je vivais chez mes parents et allais tous les jours à la fac en train ou en métro, au milieu des employés de bureau ou de magasin. Je me suis parfois demandé si, en ne logeant pas en résidence universitaire, je n’étais pas passé à côté de quelque chose, mais d’après ce que j’ai pu entendre de collègues qui n’en gardaient pas un bon souvenir, je n’aurais sans doute pas été mieux loti. »

David Lodge, Né au bon moment

Photo de David Lodge en 1974 à Birmingham par Paul Morby (The Guardian)

12/01/2017

Lodge par lui-même

David Lodge aura bientôt 81 ans. Dans Né au bon moment (1935-1975), première partie de son autobiographie (Quite A Good Time to Be Born, traduit de l’anglais par Maurice Couturier, 2016), l’écrivain anglais s’estime chanceux. Enfant unique d’une famille modeste, il a bénéficié de la Loi sur l’enseignement de 1944, « qui garantissait la gratuité de l’enseignement secondaire et des bourses calculées sur les revenus familiaux pour les étudiants. » Les études lui ont permis d’accéder à la bourgeoisie, « les couches sociales de la Grande-Bretagne d’avant-guerre se sont désagrégées pour donner naissance à une société plus ouverte. »

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Photo de David Lodge entre 6 et 7 ans (couverture)

Eduqué dans le catholicisme, qu’il a vu évoluer dans les années soixante et dont il s’est largement inspiré (surtout pour ce qui est de la vie sexuelle), il a entrepris de décrire comment il est devenu auteur « de romans et de critiques littéraires ». Avec un grand souci d’exactitude, il rapporte les expériences et les influences qui ont nourri son œuvre, en commençant par présenter ses parents, un père « musicien d’orchestre » autodidacte et une mère secrétaire, « intelligente et discrète » totalement dévouée à sa famille.

En 1936, ils déménagent dans une petite maison où ils vivront jusqu’à leur mort et lui, jusqu’à son mariage, au 81 Millmark Grove (Brockley, au sud de Londres). « Une des choses qui m’a (sic) incité à écrire sur la vie et l’œuvre de H. G. Wells a été son intérêt frénétique pour l’architecture domestique et sa conviction que la santé, le bonheur et le comportement des gens sont affectés de manière cruciale par leur habitat, bon ou mauvais. »

La guerre éclate quand David Lodge a quatre ans et demi, juste au moment où une fausse couche de sa mère les prive d’une petite sœur annoncée. Sa mère et lui se réfugient à la campagne, ce qui l’amène à changer plusieurs fois d’école et à élargir son champ d’expérience – « Une expérience intéressante, c’est de l’argent en banque pour un romancier, et il n’est jamais trop tôt pour ouvrir un compte. » La vie de pensionnaire dans un couvent l’a durablement angoissé, bien que sa mère, heureusement, l’en ait délivré au bout d’une ou deux semaines.

Il y a un côté encyclopédique dans le récit de David Lodge, tant il s’applique à tout raconter, décrire, avec un maximum de précision, au risque d’être ennuyeux. Il restitue bien les personnalités rencontrées sur son chemin, comme sa tante Eileen, la jeune sœur de sa mère, « jolie, pimpante et pleine de vie, et excessivement bavarde », qui a beaucoup compté pour lui, ou son oncle Victor, un cousin de sa mère, qui les a logés chez lui pendant la guerre.

Bombardements, abri Morrison dans leur salon, c’est le contexte de son retour à Londres lorsqu’à sept ans, il fait sa première communion à l’église paroissiale. Lodge décrit les préparatifs en vue de ce qu’on annonçait aux communiants comme « le jour le plus heureux » de leur vie, alors qu’il espérait surtout la fin de la guerre et le retour de son père. Quand cela se produit, son père court à nouveau le cachet dans des bals et des clubs.

A l’école, ce sont les premières lectures marquantes, comme Ivanhoé. Son père lui fait lire Alice au pays des merveilles et écouter beaucoup de musique, mais sans lui apprendre à jouer d’un instrument, ce que David Lodge a regretté plus tard. A l’académie Saint Joseph, tenue par des frères de La Salle, le niveau des études était médiocre, l’enseignement religieux encore pire : « un endoctrinement au moyen du catéchisme Penny » dont les élèves doivent retenir les questions et les réponses, et la récitation du rosaire. Les châtiments corporels y étaient courants, mais aucune affaire de pédophilie dont il ait eu connaissance, écrit Lodge. Malachy Carroll, un nouveau prof d’anglais, les fait écrire en troisième sur « les techniques de la poésie » et deviendra son mentor.

Culpabilité et angoisse de la masturbation, intérêt pour la sexualité des adultes – dans son milieu, il était inimaginable que les adolescents en aient une – seront des problèmes abordés dans ses romans, dont David Lodge cite les passages les plus fidèles à ce qu’il a vécu (ils sont nombreux). Des vacances d’été à Heidelberg chez sa tante Eileen, en 1951, vont lui procurer un peu plus de confiance en soi, notamment en fréquentant ses amis et en partageant leurs loisirs.

C’est à l’université que sa vie prend une direction plus claire, d’abord à University College, ouvert à tous contrairement à Oxford et Cambridge réservés exclusivement aux « membres de l’Eglise d’Angleterre ». Il y rencontre Mary Jacob, catholique comme lui. Sans le savoir alors, il bénéficie là du « meilleur département d’anglais du pays après Cambridge et Oxford ». Les cours de Winifred Nowottny sur Shakespeare ont donné à David Lodge « pour la première fois l’excitation et le bonheur intellectuels que peut procurer l’analyse littéraire ».

A la maison, sa mère le soigne « comme un coq en pâte »  plus dévouée qu’une domestique. « Je n’avais rien d’autre à faire que de poursuivre mes études et me livrer à mes activités préférées. » Mary, elle, partage un studio avec une autre étudiante. « Il est très difficile de se souvenir avec précision de ses sentiments et de son attitude soixante ans après, si bien que toute trace écrite est éclairante, et parfois surprenante. » Leur correspondance de jeunesse l’étonne par son style artificiel et littéraire. Le premier texte qu’il écrit, une nouvelle, tourne autour de la chasteté avant le mariage et de la confession (le thème de Jeux de maux)

A l’œuvre d’Henry James, il préfère l’Ulysse de James Joyce dont il admire l’art de « créer des styles distinctifs pour ses deux principaux personnages, Stephen et Bloom (…) ainsi qu’un troisième pour Molly Bloom (…) ». Comme il l’espérait, il obtient un « First »le grade le plus convoité pour mener une carrière universitaire. Son service militaire l’a convaincu « à quel point était enviable une occupation où on était payé à lire, méditer et discuter de livres, tout en écrivant. »

Ce sont deux années perdues, à ses yeux de « Angry Young Man », comme on a appelé cette génération, si grande était la frustration de ces jeunes gens issus « de la petite bourgeoisie et des classes laborieuses » en constatant que la guerre n’avait pas modifié les rapports de force dans la société. Une expérience sur laquelle il écrira, bien sûr.

La British Library alors au British Museum, à moins d’un kilomètre de University College, David Lodge la trouve si fascinante qu’il en fera le décor d’un de ses romans. Inscrit en maîtrise, il choisit d’écrire un mémoire sur « Le roman catholique depuis le Mouvement d’Oxford : ses formes littéraires et son contenu religieux ». Au récit de ses travaux s’ajoute celui des amitiés qui se forment, parfois pour la vie, comme celle de l’Américain Park Honan et de sa femme Jeannette. Mary et lui, plus patients, se fiancent en 1957 et se marient en 1959. Tandis qu’il « candidate » à tous les postes universitaires pour lesquels il est « éligible », leur respect des pratiques catholiques en matière de contraception mène rapidement Mary à se retrouver enceinte, contrairement à leurs souhaits.

Né au bon moment relate toutes les péripéties du cursus universitaire de David Lodge et sa vie privée en parallèle, ses lectures, ses rencontres, ses voyages. Alors qu’il se reproche au début du récit de s’être trop peu intéressé à sa mère, par rapport à son père, il m’a semblé que lui-même est si focalisé sur ses propres projets – bien sûr, il doit gagner sa vie et faire vivre sa famille – que ceux de Mary, coincée par la maternité (une fille, puis deux garçons) et par les déménagements, eux, tombent souvent à l’eau.

David Lodge, finalement professeur en titre à Birmingham, se raconte avec un grand souci de réalisme et d’honnêteté, sans gommer ses défauts : maladresse dans les décisions pratiques, esprit d’économie souvent excessif, naïveté par rapport à l’éducation religieuse comme devant l’importance des pistons dans les processus de sélection… Avec simplicité, il montre ce que ses romans doivent à ce qu’il a vécu (ce qui ne peut quintéresser ses lecteurs merci, C.) J’aurais aimé qu’il y mette moins de détails et beaucoup plus d’humour – paradoxalement, cette ironie si plaisante est ici très rare.

05/01/2017

Verhaeren en passeur

« Le regard de Verhaeren / Verhaeren verbeeld », c’est le titre de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK) consacrée à Emile Verhaeren en tant qu’écrivain-critique de l’art de son temps (de 1881 à 1916), la seule des expositions organisées pour le centenaire de sa mort encore en cours. A cette occasion, le musée gantois si agréable à visiter (et à découvrir de toute façon pour ses collections permanentes), inaugure un nouveau cabinet de dessins. Entre livres, illustrations et surtout peintures, pour la plupart du MSK, c’est un beau parcours dans cette période faste du renouveau artistique.

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Théo Van Rysselberghe, Verhaeren lisant, 1898. Eau-forte, 241 x 171 mm, Gand, MSK

Subjectif et intuitif, Verhaeren cherche à transmettre « la sensation artistique », son enthousiasme pour les novateurs, les « intéressants oseurs ». « Dès ses premiers articles sur l’art, le caractère descriptif et illustratif du texte joua un rôle essentiel. » (Catalogue) « Nous ne prétendons nullement dire le dernier mot de l’art, mais uniquement le mot de l’heure et du moment. » L’émotion intense ressentie au contact direct avec l’œuvre d’art est pour lui une véritable jouissance – « une jouissance, oui, psychique et sensuelle ».

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Théo Van Rysselberghe, Octave Maus lisant, 1883-1884.
Huile sur toile, 55 x 38 cm, Musée d'Ixelles, Bruxelles.

On découvre en entrant à l’exposition un beau portrait d’Octave Maus lisant (secrétaire des XX) signé Van Rysselberghe, accroché près de celui d’Edmond Picard (les yeux fermés) par Auguste Levêque. Picard, l’avocat bruxellois chez qui Verhaeren a fait un stage dans les années 1880, lui a fait découvrir « la vie artistique progressiste de la capitale » (Guide du visiteur). En vitrine, différents documents rappellent que Verhaeren écrivait dans des revues comme L’Art moderne et La Jeune Belgique.

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Guillaume Vogels, Vue de plage, vers 1878. Huile sur toile, 41 x 61 cm, MSK.

Au mur, de salle en salle, des citations tirées de ses articles et essais permettent de suivre son regard sur les peintres qu’il aimait. Des paysages lumineux voisinent avec des portraits du poète par Maximilien Luce, dont il admirait l’intérêt pour les ouvriers, par Van Rysselberghe ou par George Lemmen, en hommage à « l’un des principaux acteurs du paysage culturel belge et européen vers 1900 » (Idem).

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Léon Spillliart, Double portrait de Léon Spilliaert et Emile Verhaeren (Edmond Deman en arrière-plan), 1908.
Pointe sèche, 114 x 152 mm, Zoersel, NF Art Gallery.

Verhaeren aimait aussi l’art des XVe, XVIe et XVIIe siècles, comme le rappellent ici, par exemple, des œuvres de Bruegel et de Jerôme Bosch – très beau Saint Jerôme en prière –, ainsi que ses monographies sur Rembrandt et sur Rubens : « On admire Rubens, mais on aime Bruegel. » Pour décrire la peinture flamande, Verhaeren parle d’une « manière solide, sanguine, profonde, large et grasse de sentir », privilégiant la sensualité et l’opulence.

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Jheronimus Bosch, Saint Jérôme en prière, vers 1485-1495. Huile sur panneau, 80,1 x 60,6 cm, MSK.

Dans cette salle consacrée à « Verhaeren et l’art ancien », une gravure de Rembrandt où la grande aile d’un ange protège au dernier moment Abraham prêt à sacrifier Isaac ; des gravures de William Hogarth que Verhaeren appréciait particulièrement ; Melencolia de Dürer, peintre à la longue chevelure rousse qu’on peut voir ci-dessous (à droite) sur un tableau de Henri Leys le montrant en visite à Anvers.

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Henri Leys, La visite d'Albrecht Dürer à Anvers en 1520, Huile sur panneau, 1855, Anvers, KMSKA.

Les meubles de présentation en chêne clair comportent de nombreux tiroirs à ouvrir pour admirer des trésors conservés à l’abri de la lumière, des éditions anciennes, des illustrations : celles d’Odilon Redon, de Fernand Khnopf, de George Minne. Avec Edmond Deman, libraire et éditeur, un ami proche, qui a édité 18 livres de lui, Verhaeren partageait l’amour du livre où texte, graphisme et illustration visent à l’harmonie avec originalité. Les illustrations de Redon m’ont éblouie. (Il faut absolument ouvrir les tiroirs où reposent ces merveilles.)

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La Lecture par Emile Verhaeren de Van Rysselberghe, cette grande toile de 1903 où le poète, en veste rouge, la main levée, lit un poème à un groupe d’amis attablés autour de lui, est évidemment l’œuvre phare de cette exposition. Vous y verrez de nombreuses toiles des peintres qu’il admirait et que je ne peux tous énumérer.

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Théo Van Rysselberghe, La lecture, 1903. Huile sur toile, 181 x 241 cm, Gand, MSK.
De gauche à droite : Felix Le Dantec, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Félix Fénéon (debout accoudé),
Henri-Edmond Cross, André Gide, Henri Ghéon, Maurice Maeterlinck.

Bien sûr, Ensor, le « poète et musicien de la couleur », « coloriste impeccable », ou le « peintre de masques », est bien représenté. A découvrir, un prêt au musée pour deux ans, ses « Poissardes mélancoliques » (1892), œuvre vendue à un prix record chez Sotheby’s, et ce n’est pas la seule. (Des extraits de Verhaeren sur Ensor sont à lire ici.)

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James Ensor, Les Poissardes mélancoliques, 1892
Huile sur toile, 100 × 80,5 cm. Collection privée. Courtoisie Sotheby’s

Admirateur des impressionnistes belges, Verhaeren s’enthousiasme ensuite, après le choc ressenti devant Dimanche à La grande Jatte de Seurat, pour les néo-impressionnistes français et belges. Il considère Van Rysselberghe, qui saura se dégager des règles, comme « le néo-impressionniste le plus complet ».

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Paul Signac, Application du Cercle Chromatique de Mr. Charles Henry, 1888 / 1889.
Programme de la 5e nuit au Théâtre Libre à Paris, Lithographie en couleurs, 161 × 184 mm. Collection privée.

Que dartistes à l’honneur ! Finch, Toorop, Anna Boch, Vogels, Mellery, Heymans, Claus, Le Sidaner, Signac, Cross… Un autre beau portrait de lecteur, celui de Laurent Van de Velde par Henry Van de Velde, assis dos à la plage, à la fois portrait et paysage.

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Xavier Mellery, Mon vestibule. Effet de lumière, vers 1889.
Craie et encre sur papier, 54 × 76 cm. Collection privée.

Le débat sur la place de l’art dans la société, sur son rôle émancipateur – « un art pour tous », importe à Emile Verhaeren. Il apprécie les artistes qui montrent l’homme au travail (comme Meunier), les conditions de travail et de vie du peuple (comme Luce, Laermans).

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Auguste Rodin, La Douleur, vers 1903–1904.
Plâtre, 25 x 25 x 28 cm. Collection privée.

Le symbolisme lui semble plus difficile à appréhender en peinture, mais le touche beaucoup, lui qui sait la force des images en poésie. Il admire les sculptures d’Eugène Carrière et de Rodin. Du premier, on peut voir aussi un étonnant Sommeil (Jean-René Carrière) d’une modernité inattendue. 

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Maximilien Luce, Fonderie à Charleroi, la coulée, 1896.
Huile sur toile, 130 x 160 cm, Mantes-la-Jolie, Musée de l’Hôtel-Dieu.

Ce très bel hommage à Verhaeren en passeur d’art est présenté à Gand jusqu’au 15 janvier et se prolonge dans un riche catalogue bilingue, qui explicite et illustre le rôle d’Emile Verhaeren au tournant du XXe siècle.

31/12/2016

Je me promène

Woolf Piddinghoe_church_-_geograph_org_uk_-_67769.jpg« Hier, dans les collines de Piddinghoe, j’ai été prise sur le fait par Mr. Gwynne, un homme noble : chasseur, maigre et desséché, avec des yeux pareils à deux petits galets mouillés ; un homme pas commode. Je lui ai souri. Lui, craignant sans doute quelque inconvenance de ma part (j’étais en train de me faufiler sous les fils barbelés, avec ma cagoule de laine sur la tête) m’a demandé :
« D’où venez-vous comme cela ?
– Je me promène, simplement.
– Ceci est une propriété privée.
– J’espère que je ne suis pas en train de compromettre votre partie de chasse ?
– Pas du tout. Je vous en prie, continuez… »
Il aura sûrement demandé à son épouse qui était cette femme bizarrement accoutrée qui vit à Rodmell. Elle aura deviné : Mrs. Woolf. Il aura répondu… »

Virginia Woolf, Journal (samedi 6 janvier 1940)

St John's parish church, Piddinghoe, Kent, seen from the west © Iain Macaulay / http://www.geograph.org.uk

 

29/12/2016

Virginia 1939-1941

Et voici le dernier volume du Journal de Virginia Woolf. De sombres années – la guerre éclate – et si elle s’y sent vieillir, avec des accès de dépression, les hauts et les bas qui se succèdent dans son Journal depuis des années n’annoncent pas pour autant son suicide, le 28 mars 1941. Ses ultimes notes du 24 mars reflètent ses préoccupations habituelles, avec ces derniers mots : « L. est en train de tailler les rhododendrons… »

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Portrait de Virginia Woolf par Gisèle Freund, 1939

Mais revenons en janvier 1939. Peu avant ses 57 ans, Virginia se retrouve parfois « nez à nez avec l’idée de la mort et de la vieillesse » et se réjouit d’encore conjurer l’âge par son « génie créatif – toujours en ébullition ». Ce mois-là, la guerre d’Espagne fait la une : « Franco aux portes de Barcelone ». Dans l’autobus, Leonard et elle énumèrent les livres qu’ils voudraient écrire « s’il (leur) était donné de vivre encore trente ans. »

Freud s’est réfugié à Londres, ils rencontrent à Hampstead ce « très vieux monsieur tout ridé et rabougri, avec des yeux clairs comme un singe » qui lui offre un narcisse. Ils parlent d’Hitler, de la guerre. Mais lors d’une soirée donnée par son frère Adrian, Virginia s’amuse : « C’est une sorte de libération qu’engendre le port d’un masque. On se grise, on s’abandonne au désir de n’être plus son « moi » habituel. Tom s’épanouit au milieu des lumières et de l’agitation, tout autant que moi. »

Elle adore discuter, quitte à se retrouver « à bout de nerfs à force d’avoir parlé », alors elle reste des jours sans ouvrir son Journal. Le meilleur remède, pour elle, c’est d’aller se promener. En mars enfin, elle termine « la première mouture de Roger » : « Il se pourrait bien qu’il y ait dans ce livre un frémissement de vie… ou ne serait-il qu’un amas de cendre et de poussière ? »

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Portrait de Leonard Woolf par Vanessa Bell (sœur de V. Woolf)

Quand Leonard a de la fièvre et s’alite, elle s’inquiète ; une grippe, un rhume la dépriment. Les deux semaines à Monk’s House en avril sont marquées par les tensions politiques, les déclarations d’Hitler, les réactions : « Hommes, femmes, enfants, tous sont prêts à affronter la guerre, si guerre il y a. » – « Déclaration de Chamberlain à la Chambre aujourd’hui. La guerre n’est pas pour demain, je suppose, mais elle se rapproche. »

Ses projets littéraires ? Ecrire « des livres courts, vifs, serrés » et « s’attacher aux livres de qualité » plutôt que lire des écrits quelconques ou trop bavards. Elle rend compte un jour d’une conversation intime : Leonard lui a dit « qu’il était plus attaché à (elle) que (elle) à lui », qu’il accordait plus d’importance qu’elle à leur vie commune et qu’il préférerait mourir le premier. « Selon lui, j’évolue beaucoup plus dans un univers à moi. »

A Londres, la démolition des maisons voisines leur fait chercher un autre endroit à louer pour échapper au bruit. Ce sera le 37, Mecklenburgh Square. Mais c’est au 52, Tavistock Square qu’a lieu, en juin, la séance à laquelle nous devons les portraits de Virginia Woolf par Gisèle Freund, un coup de son amie Victoria Ocampo qui lui amène la jeune photographe parisienne avec « tout son attirail ». Virginia, furieuse, ne peut échapper à la séance de pose. Une après-midi odieuse et contrariante, écrit-elle, mais « une photographie grandeur nature, aux couleurs naturelles et pleine de vie. »

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© Enslin Du Plessis (1894–1978), Mecklenburgh Square, Winter, Southampton City Art Gallery

A la fin du mois, la mère de Leonard fait une chute, semble s’en remettre – « l’immortalité des vampires » note Virginia, consciente d’être cruelle mais soucieuse pour sa belle-sœur Flora qui « va se faire sucer son sang goutte après goutte pendant bien des années encore. » Mrs. Woolf décède quelques jours plus tard : « je regrette la mort de cette ardente vieille dame qu’il était si assommant d’aller voir. Tout de même, c’était un personnage (…) ».

Leur séjour d’été à Monk’s House est un temps gâché par un différend au sujet de la serre souhaitée par Leonard et de son emplacement. Une fois de plus, Virginia juge intéressant « de décrire l’avènement de la vieillesse et la lente approche de la mort », « une expérience prodigieuse, pas aussi inconsciente, du moins dans son avènement, que la naissance. » 

Le 1er septembre, Hitler attaque la Pologne. « La guerre fond sur nous ce matin. » Convaincus de vivre leurs dernières heures de paix, ils écoutent les nouvelles : « J’ai passé deux heures à coudre des rideaux. Un bon tranquillisant. » C’est la pire expérience de sa vie, son cerveau est en panne et elle sent « s’échapper tout le sang de la vie ordinaire ».

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Portrait de Virginia Woolf par Gisèle Freund, 1939 (Portraits d'écrivains)

Pour travailler, elle propose ses services au New Statesman, au Times. Leonard et elle redeviennent journalistes. L’atmosphère a changé, « tout est suspendu ». Elle note que sa main frissonne « comme une feuille de tremble », mais est bien décidée à ce que « Roger » soit « entre les mains de Nessa d’ici Noël – à tout prix. » « Il est impossible d’échapper à la guerre à Londres. (…) C’est un Moyen Age à rebours, où les grands espaces et le silence de la nature seraient transposés au milieu de cette forêt de maisons noires. » Ils séjournent de préférence à Rodmell qui leur offre « l’espace, la concentration, la liberté. »

Contre le vieillissement, elle veut « aborder constamment de nouvelles choses. Casser le rythme, etc. » Son Journal de 1940, elle l’écrit sur de grandes feuilles volantes, non plus le matin, mais le soir : une « douleur oppressante dans la tête », incontrôlable ; une promenade à travers le marais, « un moment rare sur fond de guerre » ; les fortes gelées de l’hiver ; la rupture dans leur vie du fait de vivre à la campagne, « un changement beaucoup plus radical que n’importe quel déménagement. »

Une mauvaise grippe en mars lui laisse « les jambes molles comme de la cire », elle voudrait se sentir plus vigoureuse. Actualité, rencontres, soucis familiaux, décès, écriture, le Journal relate les choses de leur vie, dont cette réflexion de Leonard un jour : « suffisamment d’essence dans le garage pour se suicider au cas où Hitler l’emporterait ». Ils discutent du suicide avec leurs amis. Parfois le désespoir les envahit.

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La publication de la biographie de Roger Fry, en juillet, la trouble à l’avance – « Chacun de mes livres contient un peu de la fictive V. W. que je porte comme un masque de par le monde. » Son appréhension s’évanouit aux premiers compliments, comme à chaque fois.

Les raids aériens se rapprochent de Rodmell. Un jour d’été, ils s’aplatissent sous un arbre sans oser traverser le jardin. Puis le calme revient, les parties de boules. Alertes, informations, brefs passages à Londres, la vie n’est pas drôle, mais elle est moins difficile à la campagne. Bien que les bombardements éprouvent les nerfs, elle arrive encore à écrire « P. H. » (futur Entre les actes), avec plaisir.

En octobre, elle passe une bonne journée avec Vita, elles sont pleinement réconciliées. Virginia apprécie sa manière de vivre, son humour, son affection. La guerre a mis fin aux « corvées » mondaines, ce qu’elle juge positif. Ce mois-là Tavistock Square est bombardé, puis Mecklenburgh Square : ils sauvent des gravats quelques livres et objets – expérience de la dépossession –, les 24 volumes de son Journal sont sauvés.

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« Je suis à présent une spécialiste du mental. Je veux jouir de chaque jour qui passe. » (15 novembre) En décembre, elle fait le bilan, note qu’elle a moins d’énergie qu’autrefois et la main qui tremble. « Et c’est une journée où chaque branche est d’un vert très clair et où le soleil m’éblouit. » Quelques jours après : « Je note avec un certain effroi que ma main se paralyse. Pourquoi ? Je l’ignore. »

1941 commence sous la neige et des températures glaciales. Elle décrit encore une fois les collines, les arbres, se répétant un vers : « Posez votre dernier regard sur toutes choses charmantes… » (Walter de la Mare) Mais à la fin du mois de janvier, note avoir engagé la lutte contre la dépression – « Cette lame de désespoir ne réussira pas, je le jure, à m’engloutir ».

Les pages du Journal s’espacent, ce seront les dernières : seulement trois dates en février, deux en mars. Le 8 mars : « Je note simplement ce mot de Henry James : « Observez inlassablement. » Observer les prémices de la vieillesse. Observer la cupidité. Observer mon propre découragement. »

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Lettre d'adieu à Leonard (traduction)

Le Journal est fini. Que dire des derniers jours ? Virginia Woolf a réussi à terminer Entre les actes, mais elle envoie des lettres très négatives à ses proches. A Vanessa : « L’horreur a recommencé. » Leonard est inquiet. Le 27 mars, il emmène Virginia chez une amie médecin. Le lendemain matin, elle se noie dans la rivière Ouse, des cailloux dans les poches – sa canne est restée sur la berge. On retrouvera son cadavre environ trois semaines plus tard. Leonard enterrera ses cendres sous un des grands ormes de Monk’s House.

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24/12/2016

Tempête

woolf,virginia,journal,tome 7,1937-1938,littérature anglaise,culture« Tempête terrible ce week-end. Nous sommes allés à Cuckmere en passant par Seaford. Les vagues déferlaient sur le front de mer ; pour ma plus grande joie des flots d’écume jaillissaient par-dessus la promenade et le phare, même par-dessus la voiture. Puis à Cuckmere nous sommes descendus à pied jusqu’à la mer. Les oiseaux prenaient soudain leur vol, comme catapultés. Le souffle coupé, aveuglés, nous ne pouvions lutter contre le vent. Nous nous sommes mis à l’abri pour regarder les vagues sur lesquelles tombait une lumière jaune cru : elles cognaient, énorme masse brutale d’eau incurvée. Qu’est-ce donc qui nous fait aimer ce qui est frénétique, déchaîné ? » 

Virginia Woolf, Journal (lundi 25 octobre 1937)

Le phare de Newhaven, dans le Sussex, au sud de l’Angleterre, 14/11/2009 (photo Reuters, détail)

* * * * *

A vous toutes & tous qui ouvrez cette fenêtre,
un Noël de lumière et d’espérance !

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Amicalement,
Tania