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07/08/2008

Guerre lente

Qu’ajouter aux multiples commentaires qu’ont valus aux Ames grises les prix littéraires de 2003, puis le film qui en a été tiré ? Tout ce bruit m’avait rendue méfiante. Mais le roman de Philippe Claudel y résiste. Il distille l’inquiétude de la première à la dernière page, dans une langue simple et forte.

Toile de fond, la première guerre mondiale. Figure marquante, un procureur d’une terrible indifférence envers les accusés, Pierre-Ange Destinat. (A tous les personnages, de premier ou de second plan, Claudel a donné des noms très parlants.) Au restaurant où Destinat a sa table, comme le juge Mierck, les filles du restaurateur servent gracieusement. Mais Belle, la petite dernière, dite Belle de jour, dix ans, est retrouvée morte un matin, étranglée, près du petit canal, non loin du « Château » où vit le procureur. C’est l’hiver de décembre 1917, et dans le froid coupant, le juge Mierck, pas malheureux d’avoir un crime à se mettre sous la dent, commande des œufs mollets en attendant le médecin.

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L’Affaire est au cœur du roman – qui est l’assassin de la petite ? a-t-on désigné le
vrai coupable ? Les soubresauts de l’enquête permettent au narrateur, un policier qui revient des années plus tard sur ces événements, de portraiturer toute une galerie de riches et de pauvres, de forts et de faibles, de perdants – d’abord tous ces soldats partis se faire tuer ou blesser – et de « chanceux », les gars qui travaillent à l’Usine locale, réquisitionnés et donc restés chez eux, « c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire dans un pays où pendant des années la rumeur ne nous est parvenue que comme une musique lointaine, avant un beau matin de nous tomber sur la tête, et de nous la casser de manière effroyable, quatre années durant. » 

L’arrivée d’une jeune institutrice ramène de la lumière. Lysia Verhareine a vingt-deux ans, elle attire tous les regards et éblouit les écoliers par ses manières douces, son élégance. Mais elle aussi a rendez-vous avec un destin tragique, longtemps inexpliqué. « Rien n’est tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… T’es une âme grise, joliment grise, comme nous tous » dira une voisine au policier revenu des années plus tard pour enterrer son père. Au premier rang des salauds, le juge s’est trouvé un complice, le colonel Matziev désigné pour l’enquête. A ceux qui souffrent, ils donnent sans vergogne le spectacle de leurs appétits insatiables, de leur mépris pour ceux qui ne sont pas de leur milieu.

L’horreur ne manque pas dans ce récit qui va et vient dans le temps, au gré des souvenirs et du désespoir qui saisit le narrateur irrésistiblement poussé à tout raconter, puisque s’y mêle son drame personnel. Sa rencontre avec un curé amoureux des fleurs, qui voit dans leur beauté la preuve de l’existence de Dieu, offre une courte respiration.

Quand un jour, longtemps après la mort de Destinat, le policier solitaire pénètre dans la bibliothèque du Château, il découvre le fauteuil qui garde l’empreinte du procureur, les Pensées de Pascal souvent lues, la fenêtre avec vue sur le canal et sur la Guerlante qui coule non loin de là, et sur la maison du parc où logeait l’institutrice. Dans le secrétaire, « un petit carnet, rectangulaire et fin, recouvert d’un joli maroquin rouge. La dernière fois que je l’avais vu, il était dans les mains de Lysia Verhareine. » Ce que l’institutrice y a consigné va lever bien des mystères, révéler ce qu’elle pensait d’eux tous, elle, la souriante. « On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres. » Cette note rouge, dans la grisaille de la guerre et des vies perdues, annonce le temps des aveux.

31/07/2008

L'attentat

Quartiers d'été / Incipits

 

Loin, bien loin, au fin fond de la Deuxième Guerre mondiale, un certain Anton Steenwijk habitait avec son frère et ses parents en lisière de Haarlem. Le long d’un quai qui bordait un canal sur une centaine de mètres puis décrivait une faible courbe pour redevenir une rue ordinaire, quatre maisons se dressaient, assez rapprochées. Les jardins qui les entouraient, leurs balcons, leurs bow-windows et leurs toits pentus leur donnaient l’allure de villas, malgré leurs dimensions plutôt modestes ; à l’étage, toutes les pièces étaient mansardées. Elles étaient lépreuses et un peu délabrées car, même dans les années trente, on ne les avait plus guère entretenues. Chacune d’elles portait un de ces noms fleurant bon l’innocence bourgeoise propre à des jours moins troublés : Beau Site   Sans Souci   Qui l’eût cru   Mon Repos.

Anton habitait la deuxième maison à partir de la gauche : celle qui avait un toit de chaume. Elle portait déjà son nom quand ses parents l’avaient louée, peu avant la guerre ; son père l’aurait plutôt baptisée Eleutheria – ou d’un autre terme du même goût, mais écrit en lettres grecques. Même avant la catastrophe, lorsqu’il entendit parler de Sans Souci, Anton n’interprétait jamais ces mots comme exprimant l’absence de soucis, mais plutôt leur abondance : « cent soucis » - de même qu’une personne qui prétend vous recevoir « sans façon » fait généralement « cent façons », ce qui est exactement le contraire.

 

Harry MULISCH, L’attentat, Calmann-Lévy / Babel, 2001.
Traduit du néerlandais par Philippe Noble.

 

28/07/2008

Le café Zimmerman

Quartiers d'été / Incipits

 

Je devais non pas le rencontrer, mais simplement faire sa connaissance, de manière superficielle, fugitive. Puis l’oublier, peu à peu, probablement même dès le lendemain de son dernier concert. Et tout cela dans des circonstances programmées de longue date, et ordinaires. Au lieu de quoi il me faut bien parler d’une véritable rencontre, dont le souvenir, même si elle n’avait pas été décisive, ne se serait pas laissé chasser si facilement. Or elle a été décisive, et elle s’est produite de la façon la plus inattendue qui soit.

On me l’a brusquement annoncé : Vilhem Zachariasen demande à te voir.

Quoi ? Me voir ? Là ? Maintenant ? Il est ici ? Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Le diable l’emporte – tout cela en moi-même.

J’ai demandé posément trois minutes, prétextant un courrier à finir. Sois gentille de le faire patienter trois minutes. Dans les institutions culturelles, ou artistiques, ou dites « de communication », j’avais appris qu’il est de bon ton de se tutoyer, de faire mine de ne connaître chacun que par son prénom, et très vite constaté que tous les coups fourrés, même les plus assassins, se font sous couvert de cette familiarité très camarade. Donc Sois gentille, et Trois minutes, mais je ne saurais dire combien de temps a passé en réalité ni pourquoi j’avais pris l’habitude de désigner une durée indéterminée par l’exact temps de cuisson d’un œuf à la coque. C’était ainsi. C’est toujours ainsi, quoique aujourd’hui je demande ces trois minutes de délai le plus souvent en anglais ou en danois.

Toutes affaires cessantes et maudissant son irruption, je me suis fébrilement plongé dans la lecture du programme, notice certes succincte, mais ponctuée d’assez de noms propres et de dates, d’indications esthétiques pour me permettre d’opiner du chef, ou de dire Ah oui, le violoniste de Köthen, ou Style italien, d’un air entendu, s’il devait immédiatement se lancer et, par conséquent, me précipiter moi-même dans je ne sais quelle conversation de « musicologue érudit », ainsi qu’il était écrit de lui dans le dossier de presse.

 

Catherine Lépront, Le café Zimmerman, Le Seuil / Points, 2003.

24/07/2008

Un chant d'amour

Quartiers d'été / Incipits 

 

Je suis assis devant mon bureau dans une petite pièce qui donne sur l’avenue Gabriel et qu’une aimable vieille dame m’a prêtée pour trois mois. Le soleil brille. C’est le mois de mai. Les marronniers sont en fleur. Sous ma fenêtre les philatélistes butinent parmi les éventaires des marchands de timbres et une nurse pousse une voiture d’enfant à l’ombre des Champs-Élysées. J’aperçois (je crois que j’aperçois) la poussière d’eau qui vole autour de l’une des fontaines de la place de la Concorde. Le bonheur flotte dans l’air. Au-dessus de ma tête, quelqu’un joue du Mozart.

J’ouvre un mince volume et contemple une petite fleur de pissenlit écrasée. Je regarde une photographie où bien des doigts ont laissé leur empreinte et où s’inscrit une dédicace tracée d’une écriture maladroite et enfantine. Je caresse un vieux mouchoir marqué dans un coin d’un S brodé. Ce sont mes talismans. Ils m’ont porté bonheur. Je les transporte avec moi depuis de longues années. Ils m’ont sauvé la vie une fois à Tokyo (du moins j’aime à me l’imaginer) et un soir à Monte-Carlo ils ont fait ruisseler sur moi une pluie d’or.

Je ferme les yeux et me voici brusquement emporté par un torrent d’images. Je distingue une voile, d’une blancheur de mouette, au bord de l’horizon. Je distingue un lac ridé par l’averse, une écharpe de colombes autour de la basilique. Je distingue le long du quai les platanes qui s’accrochent au brouillard comme de grandes tarentules. Je respire l’odeur de la sueur et de l’écœurant sirop d’amande dans le souk.

Est-ce tout ? Rien qu’une éblouissante vision de formes à demi oubliées que rien ne relie entre elles hormis le sombre fil de la passion ? Eh bien, la voici.

 

Frederic PROKOSCH, Un chant d’amour, Actes Sud / Babel, 1982.
Traduit de l’américain par Marcelle Sibon.

 

21/07/2008

Les invités de l'île

Quartiers d'été / Incipits 

 

Il est grand temps que je termine. S’ils ont pris le bateau de midi, ils peuvent être là dans une demi-heure. Ca m’est arrivé une fois : en nage, contente de mon travail, je ferme la maison, glisse la clef sous le paillasson et les découvre là, plantés à côté d’une carriole de plage où trônent bagages et enfants, au bord du sentier de coquillages. La déception sur leurs visages. Depuis, je sais que je dois demeurer invisible. S’ils me croisent ici, la maison ne sera pas autant la leur, et s’ils ne s’approprient pas la maison, ils ne vont pas passer un bon séjour. Même s’ils savent qu’ils ne la louent que pour une semaine, deux semaines, voire même un mois, ils doivent pouvoir se figurer qu’elle est à eux. Si c’était moi la locataire, cela irait tout seul. De toutes les maisons où j’ai fait le ménage, Duinroos est celle que je préfère. Torenzicht, Kiekendief, Jojanneke et D’instuif, je m’en suis débarrassée au fil des années. De belles maisons, je ne dis pas, où l’on a posé du carrelage et du lino, bien plus faciles d’entretien que Duinroos, mais ça faisait trop, il a fallu que je choisisse.

 

Vonne van der Meer, Les invités de l’île (La maison dans les dunes), Héloïse d’Ormesson / 10-18, 2007.
Traduit du néerlandais par Daniel Cunin.

 

14/07/2008

Curiosité

Une jeune serveuse fascinée par un peintre, une comédienne qui entre peu à peu dans son rôle, une fille de dix-neuf ans curieuse et qui ose… C’est Lily, dans L’envoûtement de Lily Dahl (1996) de Siri Hustvedt.

Par la fenêtre de son appartement, Lily observe dans l’hôtel en face, à une vingtaine de mètres, « dans le rectangle éclairé : un homme très beau, debout devant une grande toile ». Elle sait qu’il s’appelle Edouard Shapiro et qu’à Webster (Minnesota), les rumeurs courent sur ce peintre juif new-yorkais.

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Mabel, la vieille voisine, devine ce qui se passe chez la jeune fille ; les cloisons sont minces. Ancien professeur, elle l’aide à répéter le rôle d’Hermia dans Le Songe d’une nuit d’été, ce dont Lily a bien besoin pour mieux comprendre le texte et le dire, comme on le lui a demandé, d’une voix plus naturelle. « Rappelez-vous ceci : Hermia n’est ni plus ni moins que les mots sur la page. Les dire, c’est être elle. C’est aussi simple que ça. La qualité de votre jeu dépend, néanmoins, de votre capacité à donner corps au langage. Et ça – Mabel pointa l’index vers Lily –, c’est spirituel. »

A l’Idéal-Café, où elle travaille pour financer ses études universitaires, Lily connaît vite les habitudes des solitaires qui viennent y prendre tôt leur petit déjeuner, elle se sent bien dans cet endroit même si elle y est parfois l’objet d’une attention gênante. Le jeune Martin Petersen la regarde fixement, les frères Bodler s’y installent repoussants de crasse. Hank, son ancien petit ami policier, rôde dans les parages. Vince, le patron, la surveille.

A ses heures libres, Lily retourne dans la campagne aux abords de la ville, où elle a vécu enfant. Elle aime fouiner près des fermes. Celle des Bodler l’attire particulièrement, à cause de l’histoire obscure d’Helen Bodler, aux ossements retrouvés là des années après sa disparition jamais élucidée. Dans le garage ouvert traîne une valise. Pourquoi ne peut-elle s’empêcher d’entrer, de l’ouvrir, d’y voler une paire de souliers blancs en cuir qui lui vont bien ? Lily l’impulsive se laisse envoûter, ensorceler, enchanter, tantôt par les gens, tantôt par les choses.

Rentrée chez elle, le soir, les chaussures blanches aux pieds, elle offre à Shapiro qui regarde vers chez elle un surprenant strip-tease. Il y répond : un duo d’opéra traverse la rue. « Don Giovanni », dira Mabel le lendemain matin. Lily ne connaît pas Mozart, et entend parfois sans les comprendre « un flot de phrases pleines de noms de gens dont Lily ne savait rien. » Entre elle et Shapiro, quelque chose a commencé.

Mabel est à plus d’un titre l’initiatrice dans l’apprentissage de Lily. Vieille femme solitaire et sans enfant, elle devient une confidente. Au retour d’une expédition nocturne d’où Lily rentre sale et blessée, Mabel la soigne. Elle lui parle des mains de sa mère, des livres, du fameux Christ mort de Grünewald devant lequel elle s’est évanouie comme Dostoïevski, de « la grande vie passionnée, pleine de risques, de beauté et de douleur » qu’elle voulait vivre. Et quand Lily lui demande si telle a été sa vie : « Je crois que ce n’est pas tant ce qui arrive dans la vie que la façon dont on se représente ce qui arrive, dont on colore les événements. »

Si les allées et venues chez Shapiro provoquent bien des commérages, Lily découvre qu’en réalité il peint des portraits, de personnes marginales qui acceptent de lui raconter, pendant des heures et des jours, leur histoire, qu’il résume en cases narratives en haut de la toile. Quand le peintre invite Mabel à poser pour lui, Lily, de l’autre côté de la rue, regarde celle-ci parler sans fin. Shapiro a besoin de ces paroles pour entrer dans l’intime, qui fera la vérité des portraits. Même si elle reconnaît que les toiles ont « du caractère », Lily ne l’acceptera pas toujours : « Ils te parlent de leurs parents et de leurs amours, et même de leurs fantasmes secrets, et tu absorbes tout ça comme une grosse éponge – au nom de l’art. »,

Il y a des drames dans L’envoûtement de Lily Dahl, plein de personnages qu’Hustvedt fait parfois passer au premier plan, et qui nous surprennent. Il y a des rapprochements et des séparations, de la joie et de la douleur. Lily est au cœur du récit « un cerveau brûlant qui perfore l’univers ».

10/07/2008

D'une maison à l'autre

Three junes - Jours de juin (2002), le premier roman de Julia Glass, s’ouvre dans la collection Points sous une belle couverture de plumes colorées, allusion à Felicity, l'attachant perroquet femelle confié à Fenno McLeod, le protagoniste des trois temps de l’intrigue, d’une maison à l’autre, dans la dernière décennie du vingtième siècle. Un bon livre pour commencer l’été.

C’est à Tealing, la maison des McLeod, que Paul a réalisé le rêve de sa femme : une grande demeure campagnarde, des fils, un élevage de collies, la première passion de Maureen. L’aîné, Fenno, et les deux jumeaux, Dennis et David, s’y retrouvent pour accompagner leur mère qu’un cancer va emporter. Fenno a quitté l’Ecosse et ouvert une librairie à Manhattan. Paul se sent mal à l’aise quand il voit revenir son fils homosexuel en compagnie de Mal, amaigri par le sida.

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Juin 1989. Peu après la mort de sa femme, Paul s’est décidé à découvrir la Grèce, ses îles. Parmi ses compagnons de voyage, une jeune femme, Fern, retient son attention. Il aime la regarder dessiner, converser avec elle. A propos de Paris où elle séjourne grâce à une bourse, elle se montre moins enthousiaste qu’il ne l’imaginait à son âge : « Ce que je veux dire, c’est que les gens traînent leur vieille existence partout où ils vont. Il n’existe pas d’endroit assez parfait pour vous en débarrasser. » Paul aimerait errer d’île en île, et pourquoi pas, s’y trouver « une petite maison sur une colline surplombant des terrasses plantées d’oliviers et la mer Egée ».

Juin 1995. Les McLeod reviennent à Tealing pour les funérailles de leur père. Dennis, excellent cuisinier, et son impeccable épouse française ont trois filles. David, qui a hérité de sa mère la passion des animaux, s’est marié avec Lillian qui l’aide à la clinique vétérinaire, mais ils n’arrivent pas à avoir d’enfant. En préparant la réception des funérailles, Fenno les observe et se sent, comme toujours, différent, coupé de certaines choses, même si d’autres lui ont été données. La chance de vivre de sa passion pour les livres, grâce à sa librairie spécialisée dans les ouvrages sur les oiseaux ; l’amitié de Mal – le personnage le plus fascinant du roman, Malachy Burns, l’impitoyable critique musical du New York Times, occupe dans l’immeuble en face un intérieur merveilleusement raffiné ; la compagnie de Felicity, l’incroyable cantatrice aux plumes rouges et mauves que Mal, trop malade, ne peut garder chez lui. Plus compliqués sont les rapports de Fenno avec Tony, un photographe qu’il a rencontré devant une minuscule maison blanche inattendue dans New York, et qui passe sa vie à garder le domicile des autres en leur absence. A Tealing, Fenno l’expatrié est l’objet de toutes les attentions et découvre qu’on attend de lui bien plus que son avis sur le sort à réserver aux cendres de son père. A New York, Mal aussi a besoin de lui.

Juin 1999. Tony habite une maison près de la mer à Amagansett avec une amie, Fern. La jeune peintre des îles grecques est maintenant graphiste et travaille à des maquettes de livres. Son mari est mort, elle est enceinte d’un autre homme qui n’est pas encore au courant. « Souvent, elle se représente attachée à plusieurs laisses très longues, chacune tenue par un membre de sa famille éparpillée. Elle ressent des tiraillements et des secousses, et n’éprouve jamais un sentiment de totale liberté. » L’arrivée de Fenno et de son frère Dennis à Amagansett va éclairer les relations entre eux tous et faire naître de nouvelles complicités.

J’ai aimé l’atmosphère de Jours de juin, avec ses personnages entre souvenirs et désirs, entre ici et là, curieux des autres, affectueux avec leurs bêtes, et qui avancent parce que « L’ennui, c’est que si vous vous persuadez que le passé est plus glorieux ou plus digne d’intérêt que l’avenir, vous perdez toute imagination. »

30/06/2008

Ailleurs

Belge de langue néerlandaise, Lieve Joris propose dans La chanteuse de Zanzibar (1995) des récits rédigés entre 1988 et 1991. Ecrivaine et journaliste, elle relate huit rencontres, attentive aux personnes, aux lieux, aux ambiances, et bien sûr aux préoccupations de ses interlocuteurs. En Tanzanie, Aziza, la chanteuse éponyme avec qui elle se rend à une soirée sur l’île de Zanzibar, lui montre un peu sa vie et celle de ses amies, entre maris et rivales. Au Zaïre, des Polonais l’accompagnent à Kokolo, auprès du Père Gérard qui a décidé de célébrer « Noël en forêt vierge ». Au Sénégal, on lui arrange une entrevue avec le roi Diola. Tout le monde attend la pluie à Oussouye, c’est le moment des sacrifices rituels. Ailleurs encore en Afrique, ce sera la pesante atmosphère d’une maison de sœurs chez qui elle a trouvé une chambre.

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« Avec V.S. Naipaul à Trinitad » est le plus long récit du recueil. Cette fois, Lieve Joris s’exprime davantage sur les raisons de sa présence : interviewer l’écrivain indien dans son île natale. Elle fait connaissance avec ses proches, en attendant son arrivée, et retrouve partout les personnages de ses premiers romans. « Kamla, la sœur aînée de Naipaul chez qui il loge le plus souvent lorsqu’il est à Trinidad, passe me prendre pour une petite excursion dans l’île. C’est un dimanche radieux, j’ai été réveillée par les chants d’église et maintenant, des femmes passent coiffées de superbes chapeaux, et des fillettes en robes blanches, des nœuds rouges dans les cheveux. »

Quand elle le rencontre enfin, l’homme paraît énigmatique, facilement contrarié, mais tout de même bienveillant à son égard. « On revient de temps à autre en espérant voir du nouveau », dit-il pour expliquer son séjour. A propos des origines de sa vocation littéraire, il cite un trait de famille : « Observation aiguë – nous avons hérité cela de notre père. Quand je rencontre des gens, je vois aussitôt leurs travers : bassesse, grossièreté, vanité, toujours les défauts d’abord. » Elle l’interroge sur ses études de littérature anglaise à Oxford, sur sa vie en Angleterre. Un jour où il y a du monde chez sa sœur, un repas de famille animé, Naipaul interpelle Lieve Joris : « Tu n’entends pas ? Fais bien attention. – Quoi donc ? – Tout le monde parle, personne n’écoute. » Il a raison. « Moi, je suis un auditeur, dit-il, et toi, qu’est-ce que tu es ? » De promenade en soirée, une connivence s’installe.

Ensuite nous voilà au Caire, avec Naguib Mahfouz., dont les journées sont parfaitement réglées, de sorte que chacune sait où le croiser selon le jour et l’heure. « Le Caire est à Mahfouz ce que Paris fut à Zola, Londres à Dickens. Comme d’autres ont parcouru le monde, lui a sillonné sa ville ; il a nommé ses rues, décrit ses habitants jusque dans les moindres détails. » Le Prix Nobel de littérature changea sa vie en 1988 : sollicitations continuelles, quasi plus de temps pour écrire. « Un serviteur de Monsieur Nobel, voilà comment lui se perçoit. » Le vendredi après-midi, tout le monde sait le trouver au casino Kasr el-Nil. Journalistes, jeunes écrivains, ingénieurs « le tiennent informé de ce qui se passe dans sa ville ». On discute, on se chamaille, on rit. « Au bout de la table, Mahfouz, absent, sourit. »

Derniers récits : à nouveau au Caire, deux ans plus tard, Joris rencontre l’acteur Abdelaziz, désenchanté par la mainmise des Arabes du Golfe sur le cinéma égyptien, qui l’invite dans sa maison d’Al-Fayoum, sur une colline près du lac, où il s’échappe quand il étouffe en ville. Puis c’est le tour de Joseph, un journaliste libanais, qui vit désormais dans « une ville arabe tapie au sein même de Paris, avec des cafés et des restaurants où il rencontrait des amis, comme autrefois à Beyrouth. »

Entre reportages et récits de voyage, les textes de La chanteuse de Zanzibar révèlent une personnalité tournée vers les autres, vers l’ailleurs. Avec Naipaul à Trinidad ou Mahfouz au Caire, Lieve Joris prend le temps de cadrer son sujet, laisse des temps morts donner un peu d’air au récit, et du coup le lecteur y respire mieux, comme s’il passait du statut de spectateur à celui de l’invité.

26/06/2008

La montagne et le ciel

« L’autobus repart difficilement dans la montée, sort de la ville par les anciens quartiers : larges rues de terre battue, maisons faites de très gros rondins qui, parce que le soleil brille déjà depuis cinq heures, diffusent une délicieuse odeur de bois. Derrière les doubles vitrages, devant les rideaux blancs ouvragés, géraniums, misères mauves, cactus fleuris et dahlias jaunes en vases, posent de délicates couleurs dans ces cadres de fenêtres ouvragées et surmontées de véritables dentelles de bois. » C’est un dimanche, à Irkoutsk. Marc de Gouvenain vient de quitter Moscou, où rien ne lui a plu, à cet ancien « beatnik des champs » que les villes ennuient.

Parmi ses dessins qui illustrent Un printemps en Sibérie, récit de son voyage en 1990, des fenêtres, des isbas, des paysages. Pour aller à la rencontre des Sibériens, du peuple bouriate surtout, en plus du russe, Gouvenain a pris soin d’apprendre quelques mots de leur langue, la seule langue mongole de Sibérie. Vu le peu de cartes disponibles, il s’attache à repérer les noms de lieux, baptise lui-même les endroits qui pourraient servir de balises pour des randonneurs aventureux.

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Fièvre des débuts. « L’inconnu m’attend, sans risques sinon la déception peu probable. Tout alors est source de plaisir : je vais survoler la taïga, je vais m’approcher de la Mongolie, je vais, je le veux, parcourir la région à cheval, je reviendrai chargé de l’or de mes histoires. » Tout change quand, bringuebalé dans un camion sur une piste de terre noire quasiment liquide, il faut à tout moment en sortir pour le désembourber à l’aide de troncs d’arbres. Au bout de la route, une petite cabane en bois, beaucoup de fatigue et le vague-à-l’âme en pensant à ceux qu’il a laissés derrière lui en France, au temps qui passe et qui éloigne.

« Réveil avec le chant du coucou, oiseau sibérien par excellence » : le voyage continue à pied, l’œil aux aguets pour les relevés topographiques. Forêts de mélèzes, de bouleaux, bruit de torrent jamais aperçu, un environnement où se perdre est un jeu d’enfant. Jusqu’à ce qu’il aperçoive des vaches, des plantes d’oignon doux, et des hommes à cheval à qui il peut indiquer la direction des bêtes égarées, ce qui est le plus sûr moyen de nouer de bonnes relations.

Il y aura enfin Woïto-gol, un de ces « lieux parfaits du monde, de ces endroits où la nature a associé quelques ingrédients qui ont plu aux hommes qui, à leur tour, ont posé une juste touche et renforcé la force du site. » Puis la rencontre de Nikolaï, qui vient d’Orlik, et avec qui la communication est immédiate, renforcée de regards et de sourires, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Cette Sibérie, que je n’arrivais pas à cerner, à appréhender, dans laquelle je ne discernais ni odeur dominante, ni musique, qu’un moment j’avais simplifiée en un élément difficilement maniable : la forêt, et surtout sa couleur – le vert – avec l’apaisement qu’il implique mais aussi l’inutilité, la trop grande amplitude d’une couleur unique ; cette Sibérie est désormais faite de visages et de gestes, de regards et d’échanges. Woïto-gol est un lieu parfait du monde, 1675 m, douze degrés. »

Un autre voyage commence alors, avec l’amitié. A cheval, avec Nikolaï, c’est la découverte d’une région où « Tout est immense, tout est beau. » Ce n’est pas une promenade : « Notre but, ce n’est pas un village, ce n’est pas une isba, c’est la montagne, c’est le ciel, un tracé sur la carte qui ne soit plus négligeable. » Gouvenain prend des notes, indéchiffrables pour les autres, mais nécessaires pour le livre à construire. La fin du récit est à l’avenant, « festival d’impressions » lors de chevauchées et de marches, et à la fin, dans le salon de Nikolaï à Orlik, dans la maison de Daria où la musique l’attend.

Le récit de Marc de Gouvenain nous laisse un goût fort de terres sauvages et d’émotions humaines. Fleurs, rivières, animaux, pierres, repas, signes, croyances… On se surprend à énumérer comme le fait l’auteur en nous rappelant les huit signes du tao oriental : l’Air, la Terre, le Feu, l’Eau, la Forêt, le Vent, la Montagne et le Lac. Un printemps en Sibérie a changé notre regard sur la carte du monde, sur les confins de la Russie et de la Mongolie.

23/06/2008

Glissements

Siri Hustvedt, l’auteur du passionnant Tout ce que j’aimais (2003), recueille un beau succès avec son dernier roman, Elégie pour un Américain (2008). Parmi ses premières oeuvres, Les yeux bandés (1992), dédiés à Paul Auster (son mari), sont traduits de l’américain par Christine Le Bœuf, leur traductrice attitrée aux éditions Actes Sud..

Iris Vegan, une étudiante en lettres qui prépare un doctorat à l’Université de Columbia, y raconte ses rencontres dans New York, sa vie sentimentale, ses difficultés financières. Cela pourrait être banal et ce ne l’est pas. Iris aime les expériences nouvelles, même risquées, et va jusqu’au bout de ses choix. On le découvre en quatre séquences numérotées.

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D’abord avec Mr. Morning : sa petite annonce affichée à l’institut de philosophie demande un assistant, de préférence étudiant en littérature. Il engage Iris pour un travail très particulier, en rapport avec des objets qu’il a conservés, d’une jeune femme morte trois ans plus tôt. A chaque objet, sa boîte ; pour chaque description minutieuse, à enregistrer sur cassette, soixante dollars. La première fois, Iris rentre chez elle avec un gant plutôt sale déposé sur du papier de soie. De rendez-vous en rendez-vous, sa curiosité pour son employeur, pour la disparue, se mue en malaise. Elle l’interroge, mais ses questions l’irritent, sans autre réponse que « J’essaie de comprendre une vie et un geste. J’essaie de rassembler les fragments d’un être incompréhensible, et de me souvenir. » Alors Iris joue les détectives, ce qui n’est pas sans danger.

Ensuite apparaît Stephen, attirant mais secret. Leur relation amoureuse est compliquée. Iris le rencontre avec un ami qu’il lui a caché, Georges, un photographe en vue. Invitée dans son loft luxueux, elle est impressionnée par ses clichés : « Toutes les photographies que je regardai évoquaient en moi un sentiment de tristesse. Elles n’avaient rien de sinistre, rien de macabre, et pourtant la juxtaposition des images suggérait un monde en déséquilibre. » Un jour où ils prennent le soleil, tous les trois, sur le toit de l’immeuble, une femme s’effondre dans la rue. Georges se précipite sur son appareil pour fixer sans état d’âme la crise d’épilepsie, le corps convulsé. Iris est choquée de son indiscrétion. Mais elle acceptera tout de même de se laisser photographier par lui, se demandant si cela déplaît à Stephen ou si, au contraire, ils ont manigancé cela ensemble. « Georges avait du goût pour l’ambiguïté, et j’avais l’impression qu’il avait créé en moi, en vue de son amusement personnel, une brume de doute. » Cette séance va bouleverser leur trio, irréversiblement.

Iris se retrouve à l’hôpital, dans le service des grands migraineux. Malade depuis des mois, sujette à des hallucinations, elle a épuisé tous les remèdes. Entre une Mrs. M. qui cherche à dominer son monde, et la vieille Mrs. O., frêle mais étonnamment énergique dans ses crises, Iris qui n’est plus que souffrance frôle la folie.

Dernière séquence, au séminaire convoité du Professeur Rose sur « Hegel, Marx et le roman du XIXe siècle ». Iris s’y lie d’amitié avec Ruth, qui la présente lors d’une soirée à un extravagant critique d’art du nom de Paris. A défaut d’autre déguisement, les deux amies se sont habillées en hommes, et Paris s’intéresse de près à ce qu’Iris ressent dans ses habits masculins, les cheveux dissimulés sous un chapeau. Elle le repousse. Quand Mr. Rose lui propose de traduire un roman allemand méconnu, sur la dérive d’un gentil garçon, Klaus, aux fantasmes de plus en plus cruels, Iris est troublée et par le récit et par l’attention que lui accorde le professeur. Nouvelle plongée dans l’inconnu : elle se met à errer en ville, la nuit, dans le costume du frère de Ruth jamais réclamé. Elle s’y sent autre, plus libre, plus audacieuse. Mais l’argent manque, elle mange de moins en moins, traîne dans les bars, se perd au hasard des rencontres. Se retrouvera-t-elle ?

Dans Les yeux bandés, comme l’indique le titre, Siri Hustvedt décrit les glissements du corps et de l’esprit, les états limites, la quête de la vérité sur les autres et sur soi. « Ce qui m’intéresse depuis toujours, affirme Iris, c’est de maintenir mon équilibre, pas de le compromettre. J’ai, de nature, un tempérament difficile, sujet au vertige, prêt à basculer. » Dans une appréhension très physique du monde, un objet, un geste, une sensation suffisent à provoquer le trouble de la jeune femme et, parfois, à lui entrouvrir la porte d’un enfer.