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05/11/2009

Dans les Adirondacks

La région des Adirondacks, ses lacs, son parc naturel, voilà le cadre de La Réserve, un roman de Russell Banks (2007). J’ai découvert cet écrivain américain avec l’inoubliable American Darling, dont l’héroïne, Hannah, quitte cette même région à cinquante-neuf ans, vers 1970, pour se rendre au Liberia, où elle est prise dans le tourbillon de l’histoire africaine et dans les tremblements de ses abîmes personnels, un récit passionnant et bouleversant. 

Ampersand_Adirondacks_NJ_USA, photo de Jarek Tuszynski (Wikimedia commons).jpg
 

 

Eté 1936. La rencontre entre le peintre Jordan Groves, qui se déplace le plus volontiers en hydravion, et la sulfureuse Vanessa Cole, fille adoptive des riches propriétaires d’une « campagne » au bord d’un lac de la Tamarack Wilderness Reserve (seize mille hectares dont l’accès est réservé à une élite et aux employés), semble plus convenue au premier abord. Le Dr Cole a invité le peintre à donner son avis sur quelques paysages de Heldon, le peintre le plus renommé de la région après lui. Grâce à sa femme, Alicia, qui lui a montré des photos de l’ex-comtesse Von Heidenstamm dans des magazines de luxe, Jordan, la quarantaine, reconnaît Vanessa – « Quel bel animal, se dit-il. Mais une femme à regarder, c’est tout. Pas à toucher. Tout au plus à peindre, peut-être. En tout cas une femme dont il faut se méfier. »

 

Ces « ploutocrates » ne sont pas du tout son genre, des « républicains de la « classe de loisir ». Des héritiers sans réelle culture et, à part le médecin, sans compétences utiles. » De son côté, après avoir observé la manière silencieuse avec laquelle le peintre regarde les tableaux de son père, Vanessa Cole n’hésite pas à lui chuchoter au passage : « Je ne serai pas contente tant que vous ne m’aurez pas emmenée faire un tour dans votre avion. » Et lorsqu’il prend congé, en effet,  la belle aux longs cheveux roux l’attend sur la plage, en jupe blanche et veste de lin. En vol, il lui explique les règles de base du pilotage, lui laisse un instant les commandes, puis pose son appareil près du rivage d’un étang. Au grand dépit de sa passagère, il la laisse là, seule, au clair de lune, furieuse qu’il ne la suive pas.

 

Le lendemain, dans sa maison non loin de la rivière Tamarack, qu’il a fait construire sur ses propres plans et en mettant la main à la pâte, le peintre songe dans son atelier
à la soirée de la veille, à son travail, à sa famille, Alicia et les garçons. Il leur a donné des noms d’animaux qu’il admire, Bear et Wolf. Alicia, de dix ans plus jeune que lui – elle a été son élève au cours de gravure – s’est habituée à ses longs voyages solitaires en Alaska, au Groenland, à Cuba ou ailleurs, mais non aux flirts épisodiques de son mari. Lui ne voit pas en quoi il serait coupable, n’étant jamais tombé amoureux d’une autre femme. Quand il l’interroge sur ses projets pour la journée et qu’elle répond avoir envie de marcher, de travailler au jardin, et de réfléchir parce qu’elle a « besoin de pensées nouvelles », Jordan pressent que quelque chose va leur tomber dessus, qui se rapproche, en silence.

 

C’est pourtant ce que le peintre appelle « une parfaite journée des Adirondacks, parlant ainsi non pas de température ou de saison, mais bien de lumière éclatante ». Au village où il se rend avec ses fils et ses chiens pour prendre livraison de fournitures, Jordan apprend la mort du Dr Cole, victime d’une crise cardiaque pendant la nuit. En passant devant l’entrée du club Tamarack, il aperçoit Vanessa et
sa mère non loin du directeur sur la véranda du club-house et pour la première fois, range sa voiture dans l’allée de ce club dont il n’a jamais souhaité faire partie. Vanessa répond sèchement à ses condoléances – elle a déjà scandalisé tout le monde en racontant comment il l’a abandonnée dans l’obscurité la veille au soir – puis, à l’écart, le provoque : « Vous vouliez faire l’amour avec moi. Mais vous n’avez pas pu. »

Vanessa joue dans ce roman le rôle de la femme fatale. Malgré eux, Jordan et Alicia vont être attirés dans un piège où il n’est pas question que de sexe ou d’amour. La séductrice mène aussi un jeu étrange et dangereux à Rangeview, la maison de campagne, dans une tragédie familiale où elle implique Hubert St. Germain, le précieux et dévoué guide de la Réserve qui s’est toujours occupé de leur propriété. L’intrigue rocambolesque m’a pourtant moins intéressée que la belle description de cette région sauvage des Adirondacks à travers le savoir du guide et le regard du peintre.

L’univers de Jordan Groves, ses liens avec d’autres artistes, son engagement social – le récit est entrecoupé de brèves incursions dans la guerre civile espagnole à laquelle il prendra part en 1937 – son amour de la terre, ses problèmes de conscience, tout cela m’a paru plus authentique que les aléas de l’histoire. Celle-ci, pleine de rebondissements parfois peu vraisemblables, tient en haleine jusqu’au bout des quelque quatre cents pages de La Réserve, une œuvre en deçà, à mon avis, d’American Darling.

03/11/2009

Isba

« Au moment de dépasser un petit pont affaissé, Mila ralentit, proposa de faire une halte. Et c’est alors que sur la pente de la vallée, à l’écart des toits détruits par un incendie, ils virent une maison intacte. Une isba vide dont la porte était largement ouverte. Un peuplier, haut d’au moins une douzaine de mètres, se dressait entre une palissade en bois et la margelle d’un puits. La pâleur mauve de la matinée donnait l’illusion que les murs étaient transparents et que la maison tanguait doucement, comme une barque, sur la houle des herbes hautes. »

Andreï Makine, L’histoire d’un homme inconnu

Isba.JPG

 

02/11/2009

Makine et l'inconnu

Dans La vie d’un homme inconnu (2009) d’Andreï Makine, il est difficile de ne pas imaginer l’auteur derrière Choutov, son personnage, un écrivain russe exilé à Paris qui vit les derniers temps de sa  liaison avec Léa « qui a l’âge d’être sa fille ». Hanté par le « Je vous aime, Nadenka » de Tchekhov dans une nouvelle (Plaisanterie), l’aveu timide d’un jeune homme à la jeune fille avec qui il dévale une pente neigeuse en luge,
il mesure le fossé entre ses goûts littéraires et ceux de sa compagne admirative d’un écrivain « post-moderne », névrosé, cynique, parfaitement à l’aise dans le microcosme médiatique qu’il déteste.
 

St Petersbourg 267.jpg

Lors de la mise à mort de leur amour, Léa a ricané sur l’étymologie de son patronyme – « Choutov veut dire « clown ». Oui, un bouffon, quoi. » Clown triste, Choutov revit à travers cette séparation le départ de sa mère qu’il n’a pas connue. Dans son colombier parisien, des affaires de Léa portent encore son empreinte. « Ils lisaient Tolstoï presque tous les soirs en cet hiver, très froid, d’il y a deux ans, en ce début de leur vie amoureuse. » Fascinée par le Paris littéraire, Léa croyait Choutov « très introduit » et avait fini par comprendre « que cet homme n’était en fait qu’un marginal ».

 

« Vint un printemps gris, sans goût : le vide des rues la nuit, le flou des jours qui commençaient pour lui à trois heures de l’après-midi et ce grenier, seul endroit où sa vie gardait un semblant de sens. » Pour ne pas assister au tout dernier déménagement de Léa aidée par son nouveau compagnon, Choutov décide de
profiter du visa encore valide sur son passeport pour aller à Saint-Pétersbourg. Il veut retrouver la trace d’une amie secrètement aimée, « une silhouette tracée par le
soleil d’automne sur la dorure des feuilles ».
Iana a quitté Leningrad à la fin de ses études, il ne sait rien d’autre, mais de coup de fil en coup de fil à d’anciens contacts, Choutov finit par obtenir le numéro de portable de cette femme qui vit à nouveau à Pétersbourg, mariée à « un type qui était dans le pétrole ».

 

C’est avec une facilité déconcertante qu’il l’entend lui répondre de sa voiture, lui
parler de son fils qui s’occupe de publicité pour une maison d’édition. Quand Choutov lui annonce son arrivée le jour même, Iana qui travaille dans l’hôtellerie regrette que leurs retrouvailles coïncident avec les festivités du tricentenaire de la ville – elle a beaucoup à faire, mais lui laisse sa nouvelle adresse.

 

Loin de l’image vieillie que Choutov s’est figurée en pensée, Iana est une femme « mince, aux cheveux d’un blond ocré, à l’allure juvénile. » Stupéfait, il remarque qu’elle ressemble à Léa. L’amie d’antan lui fait visiter son nouveau domaine, un ancien appartement communautaire dont elle a réussi à reloger tous les locataires sauf un, et qu’elle aménage luxueusement, à l’occidentale. Son fils Vlad a l’allure que pourrait avoir un jeune homme de vingt ans « à Londres, à Amsterdam ou dans une série télévisée américaine ». Quand Choutov confie qu’il écrit ses livres à la main et les retape à la machine, Iana et Vlad rient de concert, y voient un trait d’humour. Seul le vieillard à qui Iana réexplique en sa présence qu’on viendra le chercher le lendemain pour l’installer dans une maison de repos rappelle à Choutov la Russie qui a été la sienne : « En reculant, il remarque un livre abandonné sur le lit : la main du vieillard touche le volume comme si c’était un être vivant. »

 

Ce sont alors les retrouvailles avec la ville, la Nevski, les rues pleines de musique tonitruante et d’animations diverses, le Palais d’Hiver. Au restaurant bruyant où Iana lui a donné rendez-vous, Choutov comprend par bribes ce qu’a vécu Iana « après leur bref amour inavoué » : le travail, un mariage et un fils, le divorce et le retour dans sa ville. Choutov n’est pas assez bien habillé pour cet endroit où les regards le jaugent rapidement, où l’on vient saluer son amie, où un bel homme de « cet âge lisse et bronzé que ceux qui en ont les moyens savent figer » fait s’éclairer le visage de Iana, son amant sans doute.

 

L’histoire d’un homme inconnu prend un nouveau départ au milieu du roman avec
la demande que fait à Choutov le fils d’Iana : sa mère l’a chargé de surveiller ce soir le vieux locataire muet, de crainte qu’il ne lui arrive quoi que ce soit de fâcheux avant le déménagement, mais il souhaite s’absenter. Choutov accepte de le veiller. Tandis qu’il fulmine devant le spectacle affligeant des chaînes télévisées russes – « venu en pèlerin nostalgique, le voilà au milieu d’une modernité en délire » –, il entend tousser le vieillard qui ne dort pas et sur un coup de tête, décide de lui installer le téléviseur dans sa chambre, pour le distraire. On passe un reportage sur des constructions de « haut standing » à proximité de Saint-Pétersbourg lorsque Choutov entend « C’est exactement à cet endroit qu’on s’est battus à mort. Pour la mère patrie, comme on disait à l’époque… » Le vieil homme qui ne parlait jamais se présente, il s’appelle Volski.

La suite, c’est le récit d’une vie, ou plutôt de deux, celles de Volski et de Mila qui se sont rencontrés à la veille de la guerre, que la vie a séparés et réunis plus d’une fois. C’est le récit du terrible siège de Leningrad, de la famine, des morts innombrables, dans l’absurdité de la guerre, puis l'arbitraire du totalitarisme. Choutov, venu en Russie pour une femme, écoute le cœur battant cette voix qui lui rend sa Russie au cœur. Il a pris conscience « qu’il n’appartiendra jamais à ce monde russe qui renaît maintenant » et qu’il restera jusqu’à la fin d’une époque « qu’il sait indéfendable et où pourtant vivaient quelques êtres qu’il faudra coûte que coûte sauver de l’oubli. »

31/10/2009

Papillon du soir

« La vie est une chose chatoyante, si belle qu’on voudrait s’y plonger ; on croit qu’elle durera éternellement… mais la vieillesse, elle, est un papillon du soir qui fait un bruit bien inquiétant à nos oreilles. C’est pourquoi on aimerait étendre les mains pour résister, pour ne pas devoir s’en aller, car on a manqué tant de choses ! »

Adalbert Stifter, L’homme sans postérité

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Walter Sauer, Masque japonais (Wikimedia commons)

 

29/10/2009

Sans postérité

Il y a une jouissance particulière à découvrir un classique de la littérature à côté duquel on est passé, on ne sait pourquoi, et dont on devine, dès les premières pages, qu’il est de ces récits intemporels dont la force échappe à la poussière des siècles. L’homme sans postérité (1844) d’Adalbert Stifter, professeur, peintre et écrivain autrichien que Nietzsche comptait parmi les rares prosateurs allemands qui méritent d’être lus et relus, décrit en sept temps l’initiation de Victor, un orphelin désargenté, convoqué à la fin de ses études secondaires par un vieil oncle qui tient à ce qu’il séjourne chez lui avant de se lancer dans une carrière quelconque.

Cela commence par une joyeuse balade à la campagne de Victor avec des amis, pour l’anniversaire de Ferdinand. « Partout, c’est le printemps, aussi inexpérimenté, aussi ingénu qu’eux. » Pourtant, avant de rentrer chez lui le lendemain matin, Victor confirme à son ami ce qu’il avait déclaré : « Je ne me marierai jamais, et je suis bien malheureux ». Parti à l’aube, après quatre heures de marche, il est accueilli par son chien, le vieux Spitz, et la vieille femme qu’il considère comme sa mère, à qui il a été confié à la mort de ses parents.

Alors qu’elle lui montre les affaires qu’elle a préparées pour son premier poste, des vêtements, du linge, des livres, et de l’argent qu’elle a économisé pour lui, Victor lâche qu’il n’a « plus de goût à rien ». A bientôt soixante-dix ans, la mère se refuse à le laisser penser ainsi. « On doit se réjouir de tout, oui de tout. Le monde est si beau, il devient même de plus en plus beau aussi longtemps qu’on vit. » Victor doit apprendre à apprécier les choses. Après s’être rendu à pied chez son oncle, comme son tuteur l’y a engagé, il commencera une autre vie, se mariera... Mais Victor refuse l’argent qu’elle veut lui donner, qui lui revient à elle, et à sa fille Hanna, sa sœur de lait. La mère décide de le garder en dépôt jusqu’à leur majorité ; alors ils en disposeront à leur guise.

« C’est comme hier : les montagnes sont encore là, le soleil les éclaire, et les années ont passé comme si elles n’avaient été qu’un seul jour. » Victor se promène une dernière fois autour de la maison, trouve Hanna au jardin. Le cœur lourd à l’idée de quitter « les seuls qui aient été bons » pour lui, il lui confie son chien et lui offre une petite boîte en argent qu’il tient de sa vraie mère. « Il y a que tout est fini et que je suis l’être le plus seul qu’il y ait sur terre. » Vu que son oncle lui reprend son bien, il s’estime incapable de nourrir un jour une épouse. Hanna pleure avec lui, l’embrasse, et lui offre un portefeuille qu’elle a doublé de soie blanche, pour son voyage. Sous le regard ému de la mère, Victor s’en va au petit matin.

« Le monde devenait de plus en plus vaste, de plus en plus lumineux ; il s’étendait de plus en plus loin au fur et à mesure que le voyageur avançait. » Trois jours après son départ, le marcheur est rattrapé par un Spitz amaigri, affamé, fidèle. Après les petites montagnes apparaissent les hauts monts, Victor demande son chemin pour Attmaning, puis La Hul. Au col, le garçon d’auberge qui l’a accompagné pour lui en indiquer la direction montre comment atteindre le lac où il pourra se faire passer en bateau sur l’île où son oncle l’attend.

L’arrivée à l’Ermitage le glace : le vieil homme, méfiant, lui dit d’aller noyer son chien ! Révolté, Victor fait demi-tour, mais ne peut se faire entendre du passeur déjà trop éloigné. Il décide de dormir à la belle étoile quand Christophe, le domestique de son oncle, vient le chercher pour le repas et le rassure pour sa bête. Agapes silencieuses, puis on lui montre les deux pièces qui lui sont réservées, avant de l’y enfermer à clé.

Dans un paysage d’une « terrifiante beauté », Victor découvre la vie rituelle de son oncle, un homme maigre et chenu d’allure négligée, qui lui laisse quartier libre entre les repas, lui ouvrant la grille d’entrée et la refermant à clé chaque fois. De l’extérieur, le jeune homme découvre la bâtisse et les alentours, le monastère abandonné, l’embarcadère où quatre barques sont cadenassées. Le deuxième jour, son oncle lui montre un portrait de son père à qui il ressemble, un « visage extraordinairement gracieux, franc et insouciant ».

Sinon, rien ne se passe et au bout de la semaine, Victor demande à son oncle pourquoi il l’a convoqué, car il désire repartir le lendemain. L’homme est étonné – il reste six semaines à son neveu avant d’entrer en service – et refuse. « Alors me voilà prisonnier ? » Victor, furieux, déclare que tous les liens entre eux sont dès lors rompus. Commence une période de découverte approfondie de l’île, de baignades dans le lac. Seule la nature et lui-même, pense Victor, échappent à toute cette vieillesse. Un jour, il se sent observé pendant qu’il nage. Son oncle finit par lui
adresser la parole aux repas, le conseille sur sa façon de nager, lui suggère de chasser. Convaincus tous deux que « jeunesse et grand âge ne vont pas ensemble », l’oncle et le neveu apprennent peu à peu à se connaître, à défaut de s’aimer. Enfin Victor découvrira les raisons de son séjour à l’Ermitage, dont il repartira changé, et avec de nouvelles perspectives.

La confrontation entre ces deux personnages est très particulière, un vieil homme qui s’enferme farouchement dans la solitude, un jeune homme qui la craint et se voit soumis à une épreuve dont le sens lui échappe. Une vie sans parents, une vie sans enfants, ce sont des thèmes douloureux que Stifter aborde dans L'homme sans postérité, avec une acuité qui ne laisse pas indemne.

 

27/10/2009

Idéaux

« J’avais besoin de ses certitudes, qui pour une fois repoussaient la solitude que je ressentais depuis mon enfance ; j’avais besoin de l’image revalorisée qu’il me renvoyait de moi-même ; j’avais besoin de ses idéaux, parce que je n’en avais jamais eu en propre.

C’était une constatation pathétique, car je découvrais pour la première fois combien est trouble le tissu qui unit une personne à une autre, ce tissu que nous dissimulons sous des mots aussi mythologiques qu’amitié et amour. »

 

Carla Guelfenbein, Ma femme de ta vie 

Sarteel Léon.jpg

26/10/2009

Amis et amoureux

Entre deux lectures successives apparaissent parfois d’étranges liens : dans Chaos calme, un homme perd sa femme au moment où il en sauve une autre de la noyade ; dans Ma femme de ta vie (La mujer de mi vida, 2005), la chilienne Carla Guelfenbein réunit deux amis qui ne se sont plus vus depuis quinze ans au bord d’un lac de montagne au Chili pour Noël. En invitant Theo, Antonio n’avait pas mentionné la présence de Clara, Theo ne serait sans doute pas venu. Revoir « sa » Clara qui a renoncé à la danse pour illustrer des contes pour enfants, Theo n’y est pas préparé. Correspondant de guerre, il n’a qu’une seule attache stable : sa fille Sophie, qui vit avec sa mère aux Etats-Unis. Pourquoi l’a-t-on invité ? Ni Antonio ni Clara ne répondent clairement à cette question. Quelques jours après s’être réconcilié avec Theo, Antonio trouve la mort en se jetant à l’eau pour sauver une fillette. A ses funérailles, son ami, qui l’a « trahi » autrefois, est bouleversé du désespoir de Clara : l'épouse d’Antonio a été pour Theo la femme de sa vie et l’est peut-être encore. 

Cahier rouge.jpg

 

« Les certitudes qui m’habitent ne sont pas nombreuses, mais je suis convaincue d’une chose, nous sommes trois et ce capital de temps qui s’étale devant nous dans toute sa plénitude est puissant et nous appartient » : voilà ce qu’écrit Clara en juillet 1986 dans le cahier à couverture rouge qui ne la quitte pas. A cette époque, Theo est devenu l’ami d’Antonio, un étudiant chilien en troisième année de sciences politiques à l’université d’Essex. Lui n’est qu’en deuxième, mais ils ont un cours commun, où les confrontations entre un professeur et Antonio à propos du marxisme révèlent l’aura que procure à celui-ci la réputation de son frère, un dirigeant étudiant en pointe dans la résistance à la dictature chilienne. L’assurance d’Antonio, sa personnalité fascinent Theo. Le jour où ils se découvrent la même date d’anniversaire, à un an près, ils font vraiment connaissance.

 

A la surprise de Theo, qu’une angine cloue au lit peu après, Antonio vient alors s’occuper de lui, lire dans sa chambre pour lui tenir compagnie – personne à part sa mère ne s’est jamais soucié de lui de cette manière. Puis un jour, Antonio l’emmène chez son père, qui parle mal l’anglais, mais Theo a appris l’espagnol. Jour de drame : un coup de téléphone informe sa famille de la mort de Cristóbal, le frère d’Antonio, tué dans une manifestation. Après cela, Antonio n’a qu’une obsession : rentrer au pays, se préparer à la guerre. En attendant, Théo lui est devenu aussi indispensable qu’un frère.

 

Au début des vacances d’été, les deux amis se rendent à Edimbourg, chez un professeur de littérature latino-américaine dont la fille, Clara, suit des cours de danse à Londres. Son père est un « disparu » chilien. Quand Clara apparaît, avec sa façon « typique des danseuses de se déplacer », ses yeux clairs font à Theo « l’effet
d’une lumière qui soudain vous brûle ».
Il est submergé de désir et Antonio le voit. Pour lui, dit-il, Clara est « comme une sœur ». Theo pressent qu’il y a davantage entre eux, même après que son amour pour Clara est devenu une réalité visible : « il essayait de nous montrer qu’il n’était en rien affecté par ma relation avec Clara, et plus encore que, quoi que nous fassions, nous lui appartenions tous les deux. »

 

Déprimé de voir le parti envoyer quelqu’un d’autre au Chili, Antonio sombre dans la dépression. Clara se charge de lui, lui fait remonter la pente. Il faut de l’argent à Antonio pour financer par lui-même son retour au pays. Theo s’en procure en écrivant des articles qu’un ami, admiratif de sa plume, l’aide à faire éditer dans une revue. Clara, avec son groupe de danse, prépare un spectacle pour une fête de solidarité chilienne. Mais les choses ne se passeront pas comme prévu – ni sur le plan politique, ni dans ce trio amoureux et ami.

La vie étudiante, avec tous ses possibles, et le regard qu’on porte plus tard sur sa jeunesse, Carla Guelfenbein les dépeint dans Ma femme de ta vie à travers les liens puissants et parfois troubles entre ces trois personnages. Relatée par Theo, leur histoire est régulièrement interrompue par des extraits du « Journal de Clara », en contrepoint. A la fin du roman, un an après le drame, Theo et Clara se retrouvent au bord du lac où Antonio s’est ouvert à son ami une dernière fois, sans tout lui dire cependant. Dans quelle mesure la vie les a-t-elle changés ?

24/10/2009

Frontière obscure

« Tout propos d’ailleurs, même le plus ridicule, prononcé peu avant la mort de quelqu’un, frôle la frontière obscure de la prophétie, mais il ne faut jamais oublier que le temps ne s’écoule que dans un sens, et que ce qu’on voit en le remontant est trompeur. Le temps n’est pas un palindrome : en partant de la fin et en le parcourant à l’envers dans son entier, il semble prendre d’autres significations, inquiétantes, toujours, et il ne faut pas se laisser impressionner. »

 

Sandro Veronesi, Chaos calme 

Horloge républicaine (wikimedia commons).jpg

 

22/10/2009

Le Chaos de Veronesi

Chaos calme, le gros roman de Sandro Veronesi, a récolté en italien (prix Strega 2005) puis en français (prix Femina 2008) un succès aux multiples raisons : son sujet douloureux (un homme enterre sa compagne le jour prévu pour leur mariage, ils ont une fille de dix ans), une situation inédite (un cadre important cesse du jour au lendemain de se rendre au bureau), un suspense psychologique (jusqu’à quand se tiendra-t-il là où il se sent à l’abri de la souffrance ?) et, sans doute, la force du titre – mais un chaos n’est-il pas tout sauf calme ?

Ciel en feu.JPG

La scène du début est à couper le souffle : à Roccamare où les Paladini passent leurs vacances, Pietro et Carlo se reposent après avoir surfé « comme il y a vingt ans ». Des cris sur la plage : deux nageuses se noient, prises dans un tourbillon. Les deux frères se jettent à l’eau, ignorant l’avertissement d’un grand type : « N’y allez pas, vous risquez d’y rester vous aussi. » Quand Pietro rejoint une des deux femmes, celle-ci s’agrippe à lui en l’enfonçant dans l’eau : il recule, elle disparaît, il la rattrape, mais elle s’agite comme si elle voulait mourir. Il s’épuise en vain, puis réussit à passer derrière elle pour la ramener, à grands coups de bassin qui provoquent en lui une réaction « absurde, impudique et sauvage ». Il se sent couler à son tour, touche le fond et remonte lorsque enfin ils atteignent la cordée qui s’est formée pour leur venir en aide. Les deux victimes sont prises en charge, leurs sauveurs se retrouvent seuls comme s’ils n’avaient rien fait, ahuris, à descendre le chemin entre les dunes. « Et c’est à ce moment-là que je vois la lumière bleue du gyrophare » : Lara, sa femme, est à terre, « dans une pose désarticulée qui n’a rien de naturel. »

A quarante-trois ans, Pietro Paladini se retrouve seul avec sa fille Claudia, veuf quoique non marié. C’est bientôt la rentrée des classes à Milan. Devant l’école, où affluent vers lui les condoléances et les marques de sympathie, il fait à sa fille cette promesse : « je t’attendrai ici ». Sa voiture est munie d’un fax, son téléphone d’une connexion internet, ce sera plus tranquille que le bureau où des menaces de fusion énervent tout le monde. Et quand Claudia regardera par la fenêtre de sa classe, il pourra lui faire un signe pour la rassurer : « se séparer aujourd’hui est trop risqué ; pour elle, et peut-être aussi pour moi ».

Et le voilà qui entre dans un temps différent, celui de l’immobilité choisie, où tout est bon pour ne pas penser à Lara : noter dans son carnet la liste des compagnies aériennes avec lesquelles il a voyagé, répondre aux appels de sa secrétaire, observer les allées et venues, puis se joindre au « souk habituel » de la sortie après quatre heures, « un chaos joyeux, sans drame », grâce aux enfants, au « calme chaos qui les inspire ». Quand il interroge sa fille sur ce qu’elle a appris, sa réponse le surprend : « Ta bête te bat. » Claudia a eu un cours sur la réversibilité, et c’est le premier des palindromes de ce roman, un leitmotiv. Le lendemain, Pietro range sa voiture en face de l’école, et ainsi de suite. Là, il se sent bien.

Son chef, Jean-Claude, apparaît un jour à l’improviste, avec des papiers à signer. La direction parisienne lui a retiré l’utilisation de l’avion de la société, Jean-Claude se sent trahi. C’est le premier des visiteurs qui viennent se décharger de leurs préoccupations chez Pietro. Celui-ci s’étonne du mélange de respect et de peine qu’on lui témoigne, l’attribue au prestige de sa fonction (il est directeur d’une télévision privée).

Mais ses proches, eux, s’inquiètent. D’abord Marta, sa belle-sœur, avec qui il a couché avant de connaître sa sœur Lara, « un peu moins belle, un peu moins jeune, et beaucoup moins dangereuse qu’elle », un coup de foudre. Marta a eu deux enfants de deux pères différents, et se retrouve enceinte d’un troisième. Elle sème le trouble chez Pietro en lui parlant de Lara qui « allait mal ». Ensemble, elles étaient allées il y a peu chez une voyante – « Je ne veux pas finir comme Lara. Je veux être aimée. » Au vieux gymnase où il suit l’entraînement de Claudia à la gymnastique artistique, Pietro s’interroge, car Lara ne lui en avait pas parlé.

Le chef du personnel vient l’informer du licenciement de Jean-Claude, puis lui expose une explication religieuse inattendue sur les méfaits des fusions. « Venir souffrir ici et s’épancher devient, je ne sais pourquoi, une habitude. » En l’écoutant, Pietro regarde la jeune fille au golden retriever qu’il voit se promener là tous les jours. Et puis le PDG en personne, venu de Paris, lui propose le poste de Jean-Claude, que Pietro refuse bien qu’il soit tenté – « Je ne veux pas être avide, pourquoi le suis-je ? » On lui demande de prendre le temps de la réflexion.

Pietro reçoit une invitation à une conférence pour les parents sur le sujet : comment parler de la mort avec ses enfants ? Puis arrive son frère, Carlo, le célibataire, célèbre styliste toujours en voyage, l’oncle adoré de Claudia. Il a rencontré à un dîner la femme qu’il a sauvée de la noyade ; l’autre, celle ramenée par Pietro, est une milliardaire. Carlo critique le comportement de son frère qui fait jaser toute la bourgeoisie à Milan comme à Rome où il vit.

Dans la succession des jours de Chaos calme, les questions restent en suspens : quand Pietro va-t-il exprimer sa souffrance ? quand arrivera-t-il à parler de Lara avec sa fille qui, comme lui, mène une vie apparemment tranquille ? que vont devenir ses relations avec Marta ? avec son frère qu’il jalouse tout en déplorant sa toxicomanie ? Et quel avenir enfin pour ce projet de fusion dont tout le monde vient lui parler et où il semble avoir un rôle à jouer ? Veronesi distille la tension de bout en bout du roman en tête duquel il a placé une citation de L'innommable de Beckett : « Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »

Entre les inévitables répétitions engendrées par son schéma narratif et ses leitmotivs, des variantes, des imprévus, le passage d’une saison à l’autre, d’une façon très fluide, renouvellent la situation romanesque, ainsi que l’alternance des descriptions, réflexions et dialogues. Au bout de ces cinq cents pages où on découvre que, dans la langue des chasseurs, l’expression « calme chaos » signifie « une chasse sans fin, où, d’un moment à l’autre, le chasseur peut se transformer en gibier »,  la fin rivalise en intensité avec le début. On n’oubliera pas de sitôt ce personnage matérialiste, athée, subversif, comme il se présente, qui se tient dans l’œil du cyclone, au plus près de sa fille, pour ne pas se perdre.

20/10/2009

Vanité

« O Vanité des vanités, mais vanité plus insensée encore que vaine! Les murs de l'église sont étincelants de richesse et les pauvres sont dans le dénûment; ses pierres sont couvertes de dorures et ses enfants sont privés de vêtements; on fait servir le bien des pauvres à des embellissements qui charment les regards des riches. Les amateurs trouvent à l'église de quoi satisfaire leur curiosité, et les pauvres n'y trouvent point de quoi sustenter leur misère. »  

Statue de Saint Bernard, place Saint Bernard à Dijon.jpg

« Enfin quel rapport peut-il y avoir entre toutes ces choses et des pauvres, des moines ; des hommes spirituels? Il est vrai qu'on peut, au vers que j'ai cité plus haut, répondre par ce verset du Prophète : « Seigneur, j'ai aimé les beautés de votre maison et le lieu où habite votre gloire (Ps. XXV, 8). » Je veux bien le dire avec vous, mais à condition que toutes ces choses resteront dans l'église où elles ne peuvent point faire de mal aux âmes simples et dévotes, si elles en font aux cœurs vains et cupides. »

 

Saint Bernard de Clairvaux, Apologie de Saint Bernard adressée à Guillaume, abbé de Saint-Thierry (Chapitre XII, 28)