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01/07/2010

De Millie à Camille

Dans la main du diable racontait comment Gabrielle Demachy s’introduisait en 1913 au Mesnil, dans la propriété familiale des Galay, à la recherche de renseignements sur son bien-aimé cousin mort en Birmanie, et y trouvait l’affection d’une petite fille sans mère, Millie, et puis l’amour de Pierre de Galay. Dans L’enfant des ténèbres, le deuxième volet de sa trilogie romanesque Une traversée du siècle (dont le troisième tome, Pense à demain, vient de paraître), Anne-Marie Garat reprend ses personnages vingt ans après, en 1933. Elise Casson, la petite Sassette d’antan, devenue assistante du libraire parisien Brasier profite d’un voyage à Londres pour guetter la sortie de Virginia Woolf sur le seuil de la Hogarth Press. A Paris, Camille Galay (Millie) attend son amie Magda à la gare de l’Est. « Le soleil se couchait sur l’Europe, (…), quel veilleur, quelle sentinelle verrait, dans cette invasion naturelle des ténèbres, le spectre d’une main colossale planant sur la carte, y jetant son ombre tentaculaire… » 

 

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Robert Delaunay, Le Champ-de-Mars – La Tour rouge (1911) Ó The Art Institute of  Chicago

 

Toutes deux se frottent à l’histoire de leur siècle, sans mesurer encore quels risques elles y courent, pas plus que Pauline, qui a aussi grandi au Mesnil, couturière chez Chanel, impatiente d'ouvrir sa propre boutique. Elise a accepté de prendre livraison de revues littéraires anglaises sans se douter au début que le gentil garçon d’hôtel londonien qui l’accueille à chaque voyage est un « contact » et qu’elle joue les « agents de liaison ». Camille vient de rentrer de New-York où son ami photographe est mort fauché par une voiture. Dans un chagrin qui l’éloigne de tous, elle s’est installée rue Buffon dans l’appartement dont elle vient d’hériter. Six mois pour renaître. Elle y accueille Magda, son amie hongroise, qui n’en revient pas d’apprendre que Camille travaille sous un faux nom comme manutentionnaire à la fabrique des Biscuits Bertin-Galay, pour « tâter de la condition ouvrière ». Magda, aguerrie par la ruine de sa famille à Budapest, y voit comme un caprice d’enfant gâtée chez cette héritière actionnaire.

 

Camille est bientôt démasquée : Simon Lewenthal, le brillant directeur de l'entreprise, le bras droit de Mme Mathilde, la convoque, la renvoie, avant de l’accompagner en ville. La jeune femme l’intéresse, il l’emmène chez lui dans son luxueux appartement rempli d’œuvres d’art. Il aimerait l’initier à toutes ces belles choses, lui parle de la collection d’objets d’Henri de Galay, son grand-père, qu’il voudrait sauver de la dispersion par le biais d’une donation. Lewenthal a l’âge de son père, mais il ne manque pas de charme. Et pour lui, Camille représente bientôt une nouvelle raison de vivre. Elle se trouve chez lui quand un coup de téléphone l’anéantit : son frère, professeur de lycée, s’est suicidé. Il ne s’était pas remis d’un séjour à Berlin où, avec un groupe d’intellectuels, il avait voulu venir en aide à un commerçant juif attaqué par la milice, une expérience de « mal absolu ».

 

Anne-Marie Garat jette parents et amis, maîtres et employés, dans la mêlée du XXe siècle, quand l’Europe tarde à mesurer le danger du nazisme. Agents secrets, espionnes, tueurs, il n’en manque pas dans cette fresque sociale et historique que l’auteur met autant de précision à décrire que ses portraits d’individus héroïques ou diaboliques comme Grubensteiger, ami de Goebbels, qui a un compte personnel à régler avec les Bertin-Galay. L’Enfant des ténèbres est un roman foisonnant que les descriptions détaillées privent souvent de rythme, mais le rendu d’une époque, avec ses catégories sociales, ses mœurs, ses artistes, ses notations de tous ordres, est impressionnant. Une page ne suffirait pas à présenter tous ses personnages, que le lecteur suit, de séquence en séquence, à travers l’Europe. « Rien n’est de hasard, sinon par l’ignorance où nous nous tenons des destinées. » Epreuves, dangers, sauvetages, éloignements, retrouvailles nourrissent le suspens de cette saga où une poupée chinoise et une petite bague d’émail bleu permettent, non sans douleur, de réconcilier le passé avec le présent, de Millie à Camille.

29/06/2010

Je ne désire

                                                                                                                                    

Hortensia.JPG

 

 

Pour les cheveux du blé, l’œil de la prune,

Pour un sanglot de colombe assouvie,

Pour le mutisme d’une écorce brune

Je ne désire que louer la vie.

 

Pour ce duvet qu’un doigt du vent dévie

Sur l’eau du ciel où transparaît la lune

Je vais fluide et je n’ai d’autre envie,

Comme chacun d’ici, comme chacune,

 

Que d’être prononcé, syllabe obscure

Du long récit qui sans bruit se murmure

Par l’insecte irisé, la sombre mousse,

 

Et de porter de seconde en seconde

La nouvelle de naître à la très douce

Eternité que respire le monde.

 

 

Robert Vivier, Chronos rêve, in Poésie 1924-1959,
Editions universitaires, Paris, 1964.

26/06/2010

L'argenterie

« Marchant sur la pointe des pieds, j’ai enjambé les pièces d’argenterie alignées sur le sol pour prendre place sur le lit.

- Ce sont des objets assez coûteux. On ne peut plus s’en procurer désormais.

Il a fait demi-tour à sa chaise pour se tourner vers moi.
- Vous croyez ? Il est vrai que pour ma mère, c’était très précieux.

- Cela vaut le coup de les astiquer. Plus on le fait soigneusement, plus c’est gratifiant.

- Comment ça, gratifiant ?

- La pellicule d’ancienneté dont ils étaient recouverts s’en va peu à peu et le brillant revient. Pas un éclat perçant, une lumière beaucoup plus discrète, sage et solitaire. Quand on les prend, on a l’impression de prendre la lumière elle-même. Et je m’aperçois qu’ils me racontent quelque chose. Alors j’ai envie de les caresser.

- Jamais je n’aurais pensé que le brillant de l’argent pouvait faire cet effet-là.

J’ai regardé le chiffon bleu foncé en bouchon sur la table. Il ouvrait et refermait ses doigts comme pour détendre ses mains. »

 

Yoko Ogawa, Cristallisation secrète 

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24/06/2010

L'île de l'oubli

Cristallisation secrète, un roman de Yoko Ogawa récemment traduit par Marie-Rose Makino, date de 1994. La romancière japonaise situe l’action sur une île, l’île des disparitions – « Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier ». La narratrice, qui écrit des romans, ne peut se figurer l’époque d’avant sa naissance que lui décrivait sa mère, quand « il y avait des choses en abondance ici ».  A chaque disparition, les choses s’effacent de la mémoire des insulaires au point que, très vite, leur nom même n’évoque plus rien pour eux. Sauf chez quelques-uns. Ainsi sa mère a longtemps caché dans les tiroirs d’une vieille commode un ruban, un grelot, une émeraude, un timbre, du parfum, qu'elle lui montrait en racontant leur usage autrefois.

 

 

Après avoir perdu sa mère, son père, puis sa nourrice, la jeune romancière a appris à vivre seule dans sa maison. Un matin, les oiseaux disparaissent. Tous ceux qui en possédaient chez eux ouvrent spontanément leurs cages et le lendemain, la police secrète débarque chez elle pour vider le bureau de son père ornithologue, éliminer toute trace de ce qui concerne les oiseaux. Dans sa vie, deux personnes comptent vraiment : le grand-père, un ancien mécanicien du ferry, le mari de la nourrice, qui réside à bord du vieux ferry rouillé amarré au port – il n’y a plus de ferry sur l’île depuis longtemps – et R, son éditeur, à qui elle montre régulièrement ce qu’elle écrit. C’est en se rendant chez lui qu’elle croise pour la troisième fois depuis le début du mois les traqueurs de souvenirs, ceux qui arrêtent les gens qui ont trop de mémoire, comme sa mère, emmenée il y a quinze ans. Ces policiers débusquent leurs cachettes, les repèrent même par « décryptage des gènes », selon la rumeur, et les embarquent on ne sait où dans des camions bâchés.

 

Son roman en cours conte l’histoire d’une dactylographe qui perd sa voix, enfermée dans une tour, emprisonnée par son amant. Un jour, la romancière reçoit la visite inattendue de la famille Inui : sa mère leur avait confié quelques-unes de ses sculptures ; comme ils craignent d’être arrêtés, ils les lui rapportent. Elle ne sait pas encore qu’elles possèdent un secret. Un autre jour, les roses disparaissent, leurs pétales jonchent la rivière. Quand elle court à la roseraie, elle découvre un cimetière
de tiges sans fleurs, le vent les a toutes emportées.

 

« … C’est sans doute parce que vous écrivez des romans que vous allez
trop loin, euh, comment dire, peut-être que vous pensez des choses un peu extravagantes ? »
répond le grand-père quand la jeune femme s’inquiète du sort de l’île. Dans son roman en cours, la dactylo a perdu sa voix depuis trois mois. Dans sa vie, c’est l’avenir de R qui pose problème : il se souvient de tout, comme sa mère auparavant, or les traqueurs de souvenirs sont de plus en plus actifs et brutaux. Avec le grand-père du ferry, la romancière aménage une cachette dans le sous-sol de sa maison, à laquelle on n’accède que par une trappe dissimulée sous un tapis. R accepte avec reconnaissance de s’y cacher et sa femme enceinte retourne vivre chez ses parents.

 

Cristallisation secrète est un récit fantastique sur la mémoire et l’oubli, sur la résistance de quelques-uns au pouvoir totalitaire. Ce qui est troublant, c’est que les uns et les autres ne semblent pas choisir de se souvenir ou d’oublier, mais retiennent ou non la trace des choses en eux. Encouragés par l’éditeur, ses amis vont essayer de résister à l’érosion des souvenirs – « Vous croyez sans doute qu’à chaque disparition le souvenir s’efface, mais en réalité ce n’est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d’une eau où la lumière n’arrive pas. C’est pourquoi
il suffit d’oser plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l’on ramène à la lumière. C’est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre cœur s’épuiser. »

 

Mais de disparition en disparition, le trio est confronté aux aspects pratiques du secret et de la cohabitation – à la suite d’un tremblement de terre, le grand-père est venu les rejoindre –, à la pénurie qui s’installe peu à peu sur l’île, à la police secrète de plus en plus inquisitrice. Pourront-ils préserver cette vie solidaire et clandestine ? faire face
à la disparition des photographies ? des romans ? des corps mêmes ?

 

Yoko Ogawa, attentive aux gestes quotidiens, au concret, au langage des corps qui occupent une part essentielle dans son œuvre, prend place avec ce roman aux côtés des anti-utopistes (Huxley, Orwell, Bradbury). Son univers poétique éclaire de façon très délicate les liens qui se tissent entre les êtres, même au cœur d’un drame qui prive les personnages de leur passé et, peut-être bientôt, de leur avenir.

22/06/2010

Bavarder

« Ils burent, mangèrent, parlèrent de leur vie dans le bruit de la pluie battante qui ne semblait pas vouloir s’arrêter. Sans le dire, les trois hommes se sentaient bien là, près du feu. Ils parlaient, retrouvaient l’habitude oubliée de « bavarder autour d’un verre », se regardaient sans crainte car, plus gros ou plus maigres, chauves ou la barbe blanchie, ils gardaient une certitude : certains tigres ne se soucient pas d’avoir une rayure de plus ou de moins. Même l’histoire de Lucho Arancibia, avec ses deux frères engloutis dans la nuit dictatoriale, son passage par les salles de torture de la rue Londres et, plus tard, son internement dans le camp de concentration de Punchacaví d’où il était ressorti avec un fusible en moins, comme il le disait lui-même, n’était qu’une conversation de plus entre Chiliens, entre Sud-Américains, entre habitants de ce foutu sud du monde. »

 

Luis Sepúlveda, L’ombre de ce que nous avons été 

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Luis Sepúlveda a Sarzana per il Festival della Mente 2009 Ó Elena Torre
(Wikimedia Commons)

21/06/2010

Ombres chiliennes

« A mes camarades, ces hommes et ces femmes qui sont tombés, se sont relevés, ont soigné leurs blessures, conservé leurs rires, sauvé la joie et continué à marcher. » Cette dédicace en première page de L’ombre de ce que nous avons été (La sombra de lo que fuímos, 2009) donne le ton du récit de Luis Sepúlveda. Devenu célèbre avec Le vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman, l’écrivain chilien a reçu le prix Primavera 2009 en Espagne où il vit depuis 1996.

 

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"Le Chili met des pantalons longs. Maintenant, le cuivre est chilien"
(affiche de 1971)

 

Un vétéran se souvient de son grand-père qui a trinqué avec lui, quarante ans plus tôt, à la santé de Carlos Gardel, et s’est suicidé le lendemain avec un Smith & Wesson. Un calibre 38 spécial qu’il avait reçu en 1925 pour attaquer une banque de Santiago, non pour voler, mais pour faire « le bonheur des damnés de la terre », en
compagnie de trois autres « justiciers » – « Salut et anarchie ! ». Aujourd’hui, vêtu de noir, le « petit-fils d’un pionnier » se cale ce revolver sous l’aisselle et murmure avant de sortir : « Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. » Un certain Cacho Salinas, de son côté, achète six poulets « pour l’approvisionnement du groupe » dans une rôtisserie non-stop où il s’attarde, en attendant que la pluie cesse sur Santiago, à bavarder avec le vendeur, un ancien communiste rentré au Chili après dix ans passés en Suède.

 

Mais la chute dans la rue d’un tourne-disque, suivi de quelques livres, provoque la mort d’un homme. Concepción García, furieuse de l’indifférence de son mari, Coco Aravena, lorsqu’elle lui annonce qu’ils sont mis à la porte de leur appartement pour retard récurrent dans le paiement du loyer – lui ne songe qu’à passer la soirée devant un bon film en buvant de la bière – s’est mise à tout jeter par la fenêtre. En bas, un homme habillé de noir gît inerte, il porte un revolver et dans sa poche, Coco trouve un papier avec un numéro de téléphone.

 

Dans le hangar d’un atelier de réparation automobile, Lucho Arancibia fait des mots croisés quand on frappe au portail. Il exige le mot de passe, mais Cacho Salinas l’a oublié, il doit le mettre sur la voie pour qu’il retrouve – « Nous sommes la jeune garde » – et Lucho de répondre « Qui forge l’avenir » avant de le laisser entrer. « Ils n’étaient plus la jeune garde. La jeunesse s’était éparpillée en cent lieux différents (…) et il n’en restait que des chants révolutionnaires mais plus personne ne les chantait car les maîtres du présent avaient décidé qu’il n’y avait jamais eu au Chili de jeunes comme eux, qu’on n’avait jamais chanté La jeune garde et que les lèvres des jeunes filles communistes n’avaient jamais eu la saveur de l’avenir. »

 

Les vieux camarades ne se sont plus vus depuis des années, ils se racontent leur vie : Salinas exclu par le Parti pour un désaccord concernant Che Guevara, puis exilé à Paris ; Lucho qui parle tout seul depuis que les militaires lui ont fait « sauter un fusible ». Souvenirs de l’extrême gauche après l’accès d’Allende à la présidence. Lolo est en retard, il devrait être là pour l’arrivée du Spécialiste. Ils attendent.
Pendant ce temps-là, à la police judiciaire, l’inspecteur Crespo est informé du décès d’un homme « trouvé sur la voie publique ». On l’a identifié : le casier judiciaire de Pedro Nolasco Gonzáles contient une « longue liste de plaintes et de condamnations légères pour des délits mineurs, bizarres, inhabituels », comme l’attaque d’un élevage de visons appartenant à un riche gendre de Pinochet. A la morgue, en examinant le cadavre retrouvé sans chaussures ni aucun objet auprès de lui, l’inspecteur trouve dans son oreille une aiguille de tourne-disque. Des voisins ont porté plainte pour vol, il ira les voir.

 

Au hangar, les retrouvailles de Lolo Garmendia et Cacho Salinas qui ne se sont plus rencontrés depuis 1973 ramènent toute une époque révolue. Il ne manque plus que le Spécialiste à leur réunion. L’homme qu’ils attendent en vain n’est autre que « L’Ombre », celui qui dérobait l’argent que des militaires corrompus voulaient envoyer à l’étranger pour le rendre à la banque centrale, et qui les a recontactés via une petite annonce sur internet. Ils vont récupérer son « assurance-vie », un magot dont personne n’a jamais trouvé la cachette, qu’il est seul à connaître. Pendant que Concepción se saoule et s’abreuve de nostalgie – elle rêve tout le temps de Berlin où elle a été heureuse –, son mari décide d’appeler le numéro de téléphone trouvé sur le mort, et puis rejoint les trois autres à l’atelier.

Comment les anciens révolutionnaires vont-ils s’y prendre ? Avec quel succès ? Que fera l’inspecteur de police qui connaît bien tous ces anarchistes et qui raconte leur histoire à sa jeune adjointe, une policière de la génération « qui a les mains propres » ? Sepúlveda présente une à une les pièces du puzzle, dans Santiago où le passé trouble encore le présent. L’écrivain chilien, que la section allemande
d’Amnesty International a libéré des prisons de Pinochet, a été un militant d’extrême gauche, une expérience qu’il évoque avec humour. « Ne fais jamais confiance à la mémoire, car elle est toujours de notre côté ; elle enjolive l’atrocité, adoucit l’amertume, met de la lumière là où régnaient les ombres. Elle a toujours une propension à la fiction. »

19/06/2010

Envie de partager

« Elsa Platte avait toujours été sensible à ce ton des conversations familières, conjugales et quotidiennes, qui n’ont rien de palpitant ou de passionnant, mais qui sont la matière du lien. Car toute chose dite à l’autre, livrée, ou offerte comme un cadeau, comme son envie de partager, ne sert qu’à le tisser. Oui, nos amours autant que nos amitiés étaient des tresses de mots, comme ces épaisses cordes lisses le long desquelles on doit grimper enfant à l’école. »

 

Alice Ferney, Paradis conjugal 

Paradis conjugal - couverture Babel.jpg

17/06/2010

Couples de fiction

Paradis conjugal (2008) d’Alice Ferney s’ouvre sur le générique de Chaînes conjugales (1949) de Joseph Mankiewicz. Ce soir, ce n’est pas la première fois qu’Elsa Platte (clin d’œil à Sylvia Plath) va regarder ce film, un dvd offert par son mari. Avec dans l’oreille ce qu’Alexandre lui a dit la veille : « Demain soir et les soirs suivants, prépare-toi à dormir seule. Je ne rentrerai pas. Je ne rentrerai pas
dans une maison où ma femme est installée devant la télévision, voit le même film depuis trois mois, ne se lève plus pour me préparer à dîner, et se couche sans me regarder. »

Couverture de Chaînes conjugales en dvd.jpg

En découvrant les états d’âme d’Elsa, danseuse à l’Opéra juste à la retraite, pendant le début du film, je me demandais comment diable Alice Ferney, qui dit choisir ses sujets par élection quasi amoureuse, allait pouvoir mener à bien ce roman cinématographique, dont le début me semblait poussif, artificiel. Et pourtant, au long des quelque quatre cents pages de Paradis conjugal, un univers se construit et nous capte. « Ce n’est pas un film sur la séparation, c’est un film sur le mariage. Sur le soupçon. Sur l’imperfection dont on est toujours coupable et que l’on doit
bien reconnaître. Sur toutes les raisons que, dans un couple, on aurait de partir. Sur l’amour qui fait rester, dit Elsa. »
Avec les aînés de ses quatre enfants, Max et Noémie, venus la rejoindre devant la télévision, nous suivons l’histoire de trois femmes qui passent une journée ensemble et qui se demandent, chacune, lequel de leurs trois maris est parti avec leur rivale de toujours, Addie Ross, l’irrésistible, la fatale. 

 

Le va-et-vient entre la fiction et la vie tient le lecteur en haleine. Pourquoi Elsa s’enchante-t-elle de ce mélodrame ? Qu’y cherche-t-elle ? Où cela va-t-il la mener ? La mise en abyme multiplie les angles de réflexion. Nous écoutons la voix off, celle d’une des protagonistes, et aussi les commentaires échangés devant l’écran. La mère garde pour elle ses tourments personnels, écoute les réactions de ses enfants, prend garde à ne rien dévoiler de cette intrigue qu’elle connaît par cœur.

 

 

Depuis qu’elle ne danse plus, son corps est éteint, irritable, Elsa Platte est sans désir. Ce film la rend heureuse, elle veut comprendre « par quel canal, par quel mécanisme intérieur » un film peut agir sur l’humeur, alors que rien n’a changé entre-temps dans la vie réelle. Place donc à Deborah, « naturelle et ravissante », mariée à un « nanti charmant », Brad Bishop, parti en voyage alors que d’ordinaire il joue au golf le samedi. A Rita, « la femme d’aujourd’hui » et George Phipps. A l’élégante Lora Mae, d’origine modeste, qui a épousé son patron, Porter Hollingsway, le plus riche des trois. Mais personne ne sait tout de l’autre, pas même d’un conjoint.

 

Au moment où les trois jeunes femmes embarquent sur un bateau pour accompagner des orphelins en excursion, arrive une lettre d’Addie Ross qui leur est adressée : elle a quitté la ville en compagnie du mari de l’une d’entre elles, a-t-elle écrit. « Ah la vache ! s’exclame Max » ; sa sœur réclame le silence ; Elsa pousse sur la touche « pause » pour commenter la situation avec eux. On fera connaissance aussi avec les maris, à travers quelques scènes révélatrices, des soirées où les couples se rencontrent, des conversations privées, des scènes de ménage.

 

Alice Ferney nous fait visiter dans Paradis conjugal les apparences et les coulisses
de ces couples, trois couples plus un, celui des Platte, sans compter Addie Ross, la trouble-fête. Pourquoi se marie-t-on ? Comment vit-on mariés ? Baisers, trahisons, soirées, solitudes, maisons, paroles, reproches, on en parcourt toute la gamme – y compris la part de la sexualité – et parfois ses clichés. Son récit interroge les liens du mariage, paradis ou chaînes (deux titres pareillement excessifs), sans toutefois nous infliger de réponse. Il instaure peu à peu entre fiction romanesque et cinéma une intimité plus fructueuse que je ne l’aurais cru et qui, loin d’épuiser l’intérêt du film de Mankiewicz, donne envie de le regarder.

15/06/2010

Le meilleur

« Mais combien de temps l’homme peut-il passer à se rappeler le meilleur de l’enfance ? Et s’il profitait du meilleur de la vieillesse ? A moins que le meilleur de la vieillesse ne soit justement cette nostalgie du meilleur de l’enfance, de ce corps, jeune pousse de bambou, avec lequel chevaucher les vagues du plus loin qu’elles se formaient, les chevaucher bras pointés, telle une flèche dont la tige serait ce torse et ces jambes effilés, les chevaucher à s’en râper les côtes contre les galets pointus, les palourdes ébréchées, les débris de coquillages de la grève, pour ensuite se dresser, belliqueux, sur ses pieds, faire aussitôt volte-face, s’enfoncer flageolant jusqu’au genou dans le ressac, plonger et nager comme un fou vers les brisants renflés, jusqu’à l’Atlantique vert qui s’avançait à sa rencontre, roulait vers lui irrésistible comme cet avenir, réalité obstinée et, s’il avait de la chance, arriver à temps pour attraper la grosse vague suivante, et puis la suivante, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la lumière rasante brasillant sur les vagues lui dise qu’il était temps de rentrer. »

Philip Roth, Un homme

Surfer sur la vague.jpg

http://www.temps-jeunes.com/temps-jeunes-association.aspx

 

14/06/2010

Vieillesse ennemie

« Ici-bas, où les hommes ne s’assemblent que pour gémir, / Où la paralysie fait trembler sur le front un triste reste de cheveux gris, / Où la jeunesse devient blême, spectre d’elle-même, et meurt, / Où le simple penser est comble du chagrin…» : Philip Roth ouvre son roman Un Homme (Everyman, 2006) avec ces vers de Keats (Ode à un rossignol), nous voilà prévenus. C’est au lendemain de l’enterrement de son ami Saul Bellow qu’il a commencé à écrire la scène initiale, un enterrement dans un vieux cimetière juif (où se déroulent les scènes les plus fortes de ce récit). Flash-back sur la vie d’un homme qui s’était cru invulnérable.

 

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La religion étant selon lui une imposture, « s’il écrivait un jour son autobiographie, il l’intitulerait Vie et Mort d’un corps d’homme ». Autre titre possible pour Un homme. « Le corps est le paysage de ce livre » déclare-t-il dans un entretien. Bien sûr, il avait eu quelques accrocs : opéré d’une hernie quand il était gamin, d’une assez grave appendicite avec perforation vingt ans plus tard. Ensuite, vingt-deux ans « de parfaite santé ». Mais en 1989, un quintuple pontage, et d’ennui en ennui, la vieillesse ennemie.

 

A soixante-cinq ans, juste retraité et trois fois divorcé, un homme (qui n’a pas de nom, qui est chaque homme, et Philip Roth sans doute) décide, après le 11 septembre 2001, de quitter Manhattan pour Starfish Beach, une communauté de retraités sur la côte du New-Jersey où il passait l’été durant son enfance.  Sa carrière de publicitaire terminée, il a décidé de réaliser son rêve, dans un pavillon de plain-pied transformé en atelier d’artiste : peindre tous les jours. Il aimerait que sa fille Nancy, divorcée elle aussi, vienne s’installer dans les parages avec ses jumeaux de quatre ans. Chaque année,  une nouvelle intervention médicale le ramène à l’hôpital, « échapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l’histoire de son déclin physique. »

 

« Il y a des gens comme ça, des gens d’une bonté qui saute aux yeux, de vrais miracles, et la chance avait voulu que son incorruptible fille soit un de ces miracles-là. » Ses deux fils, d'un premier mariage, ne lui ont jamais pardonné d’avoir abandonné leur mère. Pour « nouer des contacts satisfaisants » avec autrui, il décide de donner des cours de peinture, un pour débutants, l’après-midi, un autre le soir pour les plus avancés. Millicent Kramer est « de loin sa meilleure élève », elle peint d’instinct, mais un terrible mal de dos l’oblige souvent à s’allonger, à prendre des analgésiques. A son chevet, lors d’une crise – « on est si seul quand on a mal » –, il tente de l’apaiser, mais elle se suicidera dix jours plus tard.

 

Sa « mémoire affamée » ne cesse de lui rappeler son passé : son enfance heureuse, la bijouterie familiale, et les femmes de sa vie. Alors que Phoebe, sa deuxième épouse, le soutenait constamment, une crise de désir sexuel, à la cinquantaine, l’a poussé vers sa secrétaire d’abord, puis vers une jeune Danoise, mannequin, qu’il a même emmenée en voyage à Paris. Phoebe, qui l’appelait à l’hôtel pour l’avertir de l’attaque dont sa mère avait été victime, l’a démasqué. Et comme il persistait à mentir, à son retour, a demandé le divorce. Alors il a épousé Merete, sans rien y gagner : « Il avait troqué une femme-ressource contre une femme qui se lézardait à la moindre tension. » Leur mariage ne durera pas.

 

Sans illusions sur sa peinture, malgré les encouragements de Nancy, sans illusions sur lui-même, insatisfait de son corps et de sa vie, un vieil homme chavire. La compagnie des autres résidents lui devient insupportable. Même son frère Howie, qui l’aime d’un amour sans faille, présent à chaque coup dur, il le tient maintenant à distance, jaloux non de sa réussite financière, non de sa famille unie et chaleureuse, mais de sa santé de fer, insolente. Avec Un homme, Philip Roth – qui croit à la vitalité du roman américain, alors que la lecture, aux Etats-Unis, ne cesse de reculer – écrit le roman du déclin physique : « Ce n’est pas une bataille, la vieillesse, c’est un massacre. »