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08/11/2016

Rose pour les filles

Rouge Rose masculin.jpg« Longtemps, du reste, il n’y a pas eu de distribution sexuée, filles et garçons pouvant être vêtus aussi bien de rose que de bleu. Les bébés masculins semblent même être plus fréquemment costumés de rose que de bleu, si l’on en croit la peinture mondaine antérieure à la Première Guerre mondiale. Elle nous en a laissé plusieurs exemples. Cette mode, toutefois, ne concerne que les milieux de la cour, l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Dans les autres classes sociales, les nourrissons sont presque toujours vêtus de blanc. Rouge Cassatt Head_of_Margot_ca_1902.jpgIl faut en fait attendre les années 1930 et l’apparition d’étoffes dont les couleurs résistent au lavage répété à l’eau bouillante pour que l’usage du rose et du bleu ciel se généralise, d’abord aux Etats-Unis, plus tard en Europe. A cette occasion, un choix plus fortement sexué se met en place : rose pour les filles, bleu pour les garçons. C’en est fini du rose pensé comme une déclinaison pour enfant de l’ancien rouge viril des guerriers et des chasseurs. Le rose est désormais féminin, essentiellement féminin, alors qu’au XVIIIe siècle il était encore bien souvent masculin. A partir des années 1970, la célèbre poupée Barbie le consacre pleinement dans ce rôle et étend peu à peu son empire à tout l’univers ludique et onirique des petites filles. Il est permis de le regretter. »

Michel Pastoureau, Rouge. Histoire d’une couleur

Maurice Quentin de La Tour, Portrait d'enfant, pastel (1765), Paris, musée du Louvre

Mary Cassatt, Sketch of Head of Margot, esquisse au pastel (vers 1890), Chicago, The Sullivan Collection

07/11/2016

Rouge de plaisir

S’il est toujours gai pour une passionnée de lecture de recevoir un livre, quand il s’agit d’un album très attendu comme Rouge de Michel Pastoureau, le plaisir est décuplé ! Rouge. Histoire d’une couleur est le quatrième essai de la série, après Bleu, Noir et Vert ; le prochain sera consacré au jaune. Pastoureau étudie les couleurs en historien et s’intéresse en priorité au lexique, au vêtement, à l’art, aux savoirs et aux symboles. Feuilleter ce beau livre abondamment illustré et à la maquette soignée est un régal.

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Soulevons donc le rideau de scène. Pastoureau présente le rouge comme « la couleur archétypale, la première que l’homme a maîtrisée, fabriquée, reproduite, déclinée en différentes nuances, d’abord en peinture, plus tard en teinture. » Même détrôné à présent par le bleu, la couleur préférée des Occidentaux, le rouge reste la couleur « la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d’horizons poétiques, oniriques et symboliques. »

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Rideau de scène, 1928, BNF, Bibliothèque-musée de l'Opéra, ESQ 19 [86

L’auteur rappelle les difficultés rencontrées pour écrire l’histoire des couleurs, et leur caractère culturel lié à une société donnée. Si vous les avez lus, vous trouverez forcément ici des éléments déjà abordés dans ses ouvrages précédents. Son histoire du rouge se décline en quatre volets : « la couleur première », « la couleur préférée », « une couleur contestée », « une couleur dangereuse ? »

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Isis accueillant Thoutmosis IV (5e et 6e en partant de la gauche), vers 1380 avant J.-C., Louxor
© Osirisnet 2006

Dans la peinture funéraire de l’Egypte antique, les couleurs « toujours franches et brillantes » diffèrent pour les personnages masculins – « carnation rouge ou brun-rouge » – et féminins – « le corps est plus clair, beige ou jaunâtre ». Quant à celui des divinités, il est « d’un jaune plus vif ». Au Proche-Orient, le rouge est positif, « lié à la création, à la prospérité et au pouvoir » et aussi à la fertilité.

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Le plongeur du Paestum, vers 480-470 avant J.-C., Paestum (Italie), Musée archéologique national

Il est difficile de savoir pourquoi le rouge a cette « primauté symbolique » dans les sociétés anciennes. Beaucoup d’explications ont été avancées. Pastoureau rappelle les « deux principaux « référents » de cette couleur : le feu et le sang », qui amènent à percevoir le rouge « comme un être vivant ». De belles reproductions en pleine page illustrent sa présence dans le décor des riches villas romaines ou dans la céramique grecque.

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Joueuse de cithare (Villa de Boscoreale), vers 40 avant J.-C., New York, Metropolitan Museum of Art

Les teinturiers ont été performants « dans la gamme des rouges » d’abord. Les principaux colorants qu’ils utilisent sont la garance et le kermès (cf. rouge carmin), parfois la pourpre, le carthame et le henné. Les artisans romains se spécialisaient non seulement par couleur, mais aussi par matière colorante ; six noms distinguent ceux qui teignent en rouge ou dans un ton avoisinant. La pourpre, produite par le suc de certains coquillages (purpura, murex) est la plus prestigieuse.

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Essai de reconstitution de la polychromie sculptée :
moulage de l’Auguste de Prima Porta (vers 20 avant J.-C.), exposé en 2004, Rome, musée du Vatican

Le rouge est présent dans la vie quotidienne des Romains : étoffes, polychromie des sculptures et des bâtiments – « l’image d’une Grèce et d’une Rome blanches » est fausse. La plupart sont peints, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec une dominante rouge. C’est depuis toujours la couleur des fards que les femmes mettent sur les pommettes et les lèvres, à côté du blanc pour le front, les joues, les bras et du noir pour les cils et le tour des yeux.

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Fermail circulaire (or et grenat) trouvé à Saint-Denis, VIe siècle, Bruxelles, Musées royaux d'Art et d'Histoire

Les pierres rouges sont recherchées pour la parure : pierres fines (rubis, grenat, jaspe, cornaline), pâtes de verre. On leur attribue des vertus protectrices, le rubis « passe pour réchauffer le corps, stimuler l’ardeur sexuelle, fortifier l’esprit, éloigner les serpents et les scorpions ». Grâce à leur crête rouge vif, « les coqs sont les rois du monde » (Pline). En revanche, « les cheveux roux ont mauvaise réputation » ; « rufus » (roux) est une insulte courante dans le monde romain et encore au moyen âge en milieu clérical.

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Calendrier (vers 1260), Paris, cathédrale Notre-Dame, rosace occidentale

Si pour les Grecs et les Romains, le rouge est la couleur « par excellence », il faut attendre le haut Moyen Age pour qu’on puisse parler de « couleur préférée ». Les textes de Pères de l’Eglise organisent la symbolique chrétienne autour de quatre pôles, le feu et le sang dans leurs bons et mauvais aspects : rouge feu de l’enfer opposé à celui de la Pentecôte, rouge sang de la violence et de l’impureté mais aussi symbole de vie.

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Le Pressoir mystique, miniature extraite de la Bible moralisée dite de Philippe le Hardi, XIVe-XVe s., Paris, BnF.

L’analyse de Pastoureau à propos du sang du Christ est illustrée par un étonnant « pressoir mystique » où celui-ci est assimilé à une grappe de raisin et son sang recueilli dans une cuve, comme le vin. Aux XIIe et XIIIe siècles, la dévotion envers le sang du Christ devient telle qu’on ne communie plus sous les deux espèces mais seulement sous une seule (le pain), le vin de messe étant réservé aux officiants. En contradiction avec les paroles de Jésus lors de la dernière Cène, cette limitation entérinée par le concile de Constance en 1418 suscite de nombreuses oppositions.

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Le pape Clément IV, vers 1270-1275, Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), tour Ferrande, 3e étage

En plus d’être la couleur préférée du pouvoir en Occident, le rouge est aussi pour cette raison celle des vêtements du pape et des cardinaux, avec le blanc ; le blanc papal prendra peu à peu le dessus, sauf pour le manteau et les mules (le pape François a surpris en portant des chaussures noires). Dans le domaine du blason, dont Pastoureau est un spécialiste, le rouge est présent sur plus de 60% des armoiries aristocratiques.

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L'atelier d'un tailleur, Manuscrit rhénan d'un Tacuinum sanitatis, vers 1445-1450, Paris, BnF

Au XIIe siècle, cette couleur jusqu’alors sans rivale en trouve une : le bleu devient à la mode – progrès dans les techniques ? mutations idéologiques ? Pastoureau examine ces questions brièvement – Bleu y est déjà consacré. Par exemple, sur le vêtement de la Vierge Marie, d’abord de couleur sombre pour le deuil de son fils crucifié, le bleu prend place, de plus en plus clair, couleur du ciel. Le goût des belles étoffes rouges ne disparaît pas pour autant. Les jeunes dames de Florence au XIVe s’habillent de la couleur de l’amour et de la beauté, couleur de fête. Les paysannes se marient en rouge, la plus belle couleur obtenue par les teinturiers (en blanc seulement à la fin du XIXe).

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Titien, Le miracle du nouveau-né (détails, 1511)

Puis vient la montée du noir : les protestants, en particulier, rejettent le rouge trop voyant, voire dépravé, qui rejoint la rousseur dans l’exclusion symbolique. Les prostituées doivent porter quelque chose de rouge que ne portent pas les honnêtes femmes. Idem pour le boucher, le bourreau, le lépreux, l’ivrogne etc. Contre le rouge de la liturgie catholique, la Réforme rejette le luxe, le théâtre, les ornements. Le vêtement doit être « simple, sobre, discret ».

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Anonyme, d'après Abraham Bosse, La Vue, vers 1635-1637, Tours, musée des Beaux-Arts

Dans Rouge. Histoire d’une couleur, Michel Pastoureau nous parle de l’amour des peintres pour le rouge, du Paléolithique jusqu’à aujourd’hui ; du rouge, « couleur primaire » dans le spectre de Newton ; des talons rouges des aristocrates au XVIIe siècle et du rouge (drapeau et bonnet) des révolutionnaires… Il fait un petit détour par le rose avant de revenir au rouge « couleur politique » et de suivre sa trace dans le temps présent. S’il n’est plus la couleur préférée, s’il se fait plus discret, le rouge, en de nombreux domaines, garde intacte sa force symbolique.

03/11/2016

Chacun tout seul

Le phare occupe peu de place sur la couverture de mon vieux livre de poche, la brume y efface la ligne d’horizon, sous un soleil jaune : La promenade au phare (To the Lighthouse, 1927) de Virginia Woolf est un roman de mer et de terre, et, osons l’écrire, surtout de mère et de père. Mrs. Ramsay répond « oui » à son fils James, six ans – « s’il fait beau demain » – et le voilà rempli d’« une joie extraordinaire » à l’idée de s’approcher enfin du phare, « la merveille contemplée depuis des années et des années ». L’expansion de cette joie d’enfant se termine brutalement à la page suivante : « Mais, dit son père en s’arrêtant devant la fenêtre du salon, il ne fera pas beau. »

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« La fenêtre », première partie de La promenade au phare et la plus longue, insiste d’emblée sur la personnalité de Mr. Ramsay, « maigre comme un couteau, étroit comme une lame, avec le sourire sarcastique que provoquaient en lui non seulement le plaisir de désillusionner son fils et de ridiculiser sa femme, pourtant dix mille fois supérieure à lui en tous points (aux yeux de James), mais encore la vanité secrète tirée de la rectitude de son propre jugement. Ce qu’il disait était la vérité. C’était toujours la vérité. »

Virginia Woolf a déjà une vision très claire du roman en 1925 : « Mais le thème est peut-être sentimental, en effet : le père, la mère, l’enfant dans le jardin : la mort ; la promenade en bateau jusqu’au phare. Je crois cependant qu’une fois lancée je l’enrichirai de mille et une façons ; je l’épaissirai, je lui donnerai des branches et des racines que pour l’instant je ne perçois pas encore. Cela pourrait être un concentré de tous les personnages ; et de l’enfance, avec aussi cette chose impersonnelle que mes amis me défient d’y mettre : la fuite du temps et ce qui en découle : une rupture d’unité dans mon dessein. Ce passage-là (je conçois le livre en trois parties : 1. à la fenêtre du salon ; 2. sept ans plus tard ; 3. la promenade) m’intéresse beaucoup. » (Journal, Lundi 20 juillet)

J’ai pensé à Proust en retrouvant ici les émotions d’un petit garçon choqué par ce qui vient contrarier la bienveillance maternelle à son égard, et tout au long de ce roman. Dans leur maison près de la mer où ils passent l’été, les Ramsay et leurs huit enfants accueillent des invités parmi lesquels Lily Briscoe, 33 ans. La jeune femme peint ; elle incarne, malgré ses échecs, l’aspiration à créer, à représenter l’instant, l’espace, la vie. S’il est « impossible de prendre sa peinture très au sérieux », « c’était là une petite créature indépendante et Mrs. Ramsay l’aimait à cause de cela. »

En se regardant dans la glace, celle-ci voit « à cinquante ans, ses cheveux gris et sa joue creuse », alors que les autres perçoivent son extraordinaire rayonnement en tant que mère et maîtresse de maison. La sœur de Virginia Woolf, en lisant La promenade au phare, est bouleversée d’y retrouver leur mère si présente : « Elle a vécu le livre : a trouvé presque pénible cette résurrection des morts » (Journal, Lundi 16 mai 1927). Celle-ci, ou du moins Mrs. Ramsay, admire son mari philosophe, malgré son caractère tranchant, et quand elle s’émerveille de « la grande assiettée d’eau bleue » posée devant elle et du « Phare austère et blanc de vieillesse » au loin, c’est encore à lui qu’elle pense : « C’était là la vue qu’aimait son mari, dit-elle en s’arrêtant, tandis que ses yeux prenaient une couleur plus grise. »

En relisant ce roman, à la trame si simple et à la vision si complexe qu’on se demande comment en parler, j’ai été frappée, sans doute plus qu’à la première lecture, par les répétitions qui rendent cet étirement de la vie au fil des jours, des leitmotivs comme « Erreur, erreur fatale ! » (Mr. Ramsay hurle des mots, des vers quand il se promène) ou « la beauté » de sa femme, incomparable, qui fascine tous les autres : « Elle était femme, et en conséquence, on venait naturellement la trouver, toute la journée, tantôt pour une chose et tantôt pour une autre (…) ; elle avait souvent l’impression de n’être qu’une éponge imbibée d’émotions humaines. »

L’observation de ce qui se passe entre les êtres, entre les hommes et les femmes, occupe une grande place dans ce tableau vivant qu’est La promenade au phare. Du point de vue de Mrs. Ramsay, le plus souvent, dans la première partie : « Il y avait dans Lily une veine de quelque chose ; une flamme de quelque chose ; de quelque chose bien à elle que Mrs. Ramsay aimait en vérité beaucoup, mais qui, elle le craignait, ne plairait à aucun homme. »

Virginia Woolf montre son héroïne toute en sensibilité, attentive à ce qui accorde ou désaccorde, accueillant les mille éclats d’une journée ordinaire comme un prisme. Chacun, même au milieu des autres, est seul dans ses pensées, ses émotions. Pourquoi et comment fait-on tel geste, dit-on telle ou telle chose, et quelles en sont les répercussions autour de soi ? Comment percevons-nous le monde, la vie ?

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https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d9/LighthouseMap.pdf

Quand Mrs. Ramsay ne sera plus là, elle y sera encore, dans cette maison un temps à l’abandon puis réveillée, dans ce jardin, ces nuits, ces jours, ces tempêtes… La promenade tant rêvée par James est à jamais perdue, même quand Mr. Ramsay l’organise dix ans plus tard pour deux de ses enfants qui n’en veulent plus. La jeune Cam, regardant la mer et l’île, fidèle au pacte passé avec son frère James, se tait et répète en elle-même le vers souvent cité par son père : « nous pérîmes, chacun tout seul ». Quant à Lily Briscoe, restée dans le jardin des Ramsay, elle aura sa « vision » et mettra la dernière touche à sa toile.

Une lecture commune à l'invitation de Claudialucia (Ma Librairie)

29/10/2016

Rester fortes

Toranian affiche expo.jpg« Toute la nuit, Aravni reste au chevet de sa mère. Quand son corps commence à refroidir, elle se blottit contre elle, comme une petite fille. Au matin, Méliné la relève doucement et la prend dans ses bras.
– Si j’étais morte à la place de Maral, maman serait restée en vie, murmure Aravni, fixant l’aube violette qui s’étire à l’horizon.
– Je t’interdis de dire ça. Ta mère est morte d’épuisement et de chagrin. Les vivants ne doivent pas se reprocher d’être vivants. Sinon les Turcs nous auront tout pris. La vie et la raison. Le convoi est plein de femmes à moitié folles. Ecoute-moi bien, Aravni, nous allons rester en vie et rester fortes.
Elle ajoute, par pure superstition :
– Si Dieu le veut. Et elle crache en l’air.
Pour que le mauvais œil comprenne à qui il a affaire. »

Valérie Toranian, L’étrangère

27/10/2016

Nani d'Arménie

Un bandeau au bas de la couverture : « Ma grand-mère s’appelait Aravni et ne parlait jamais de son passé. » L’étrangère de Valérie Toranian, son premier roman, rend hommage à cette grand-mère et brise le silence autour du génocide arménien. La mère de son père, elle (la narratrice) la voyait comme une femme pas belle mais respectable à qui elle ressemblait, et non à sa mère blonde aux yeux bleus : « Je suis de la lignée des boucles drues, des yeux sombres et des paupières qui tombent. » Sa sœur aînée a les cheveux lisses, son frère aussi. « Je me reconnais dans le camp des bouclés par dépit, mais je reconnais qu’il a du panache. »

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Valérie s’appelle Astrig en arménien, « petite étoile ». Elle cherche à séduire son père, plutôt sévère, et perçoit des tensions dans l’histoire familiale liée à sa grand-mère arménienne, « rescapée du génocide ». Comme celle-ci ne parle que sa langue, même si elle prononce « quelques phrases rudimentaires » en français, elles ne se comprennent pas. Mais, installée dans l’appartement parisien au-dessus du leur, sa grand-mère a « l’obsession orientale du gavage d’enfant » et l’attire par la gourmandise : elle fabrique de délicieux « tire-bouchons », des biscuits salés en forme de tresse que son frère et elle ont baptisés ainsi à cause de leur forme.

« Amassia. Juillet 1915 » : le jour de Varvatar, « la fête de l’eau », pas de messe, le prêtre a été arrêté, et tous les hommes entre 18 et 50 ans, le père et le mari d’Aravni aussi. Sa mère, l’élégante Anna Messerlian (leur mercerie est un des plus beaux magasins de la ville), a décidé de quitter la maison avec ses deux filles, Aravni, seize ans, mariée à un cousin éloigné, « un homme raffiné, instruit, passionné par les progrès de la science, doué pour le piano », et Maral, dix ans. Alors qu’elles terminent d’emballer leurs affaires, le jardinier turc, sa femme et leur fille, sont déjà dans la maison à vider leur penderie – « Bientôt, toutes les maisons arméniennes seront pillées, livrées aux vautours. » Parmi les documents éparpillés, Aravni aperçoit le diplôme de son mari, le plie et le glisse contre son ventre. Elles seront du premier convoi, avec la tante Méliné, qui leur a annoncé qu’elles ne reverront plus ni père, ni mari. « D’ici dix jours, Amassia sera vidée de ses treize mille sujets arméniens. »

Alternant avec la vie au présent à Paris, le récit des démêlés familiaux, Valérie Toranian raconte le terrible exode de sa grand-mère dans le convoi d’Amassia. Après quelques jours, les réserves de nourriture et d’eau sont épuisées ; dans les villages traversés, l’afflux de réfugiés arméniens encourage le marché noir, et malheureusement les rapines. Des Kurdes, des Turcs, des Tcherkesses font main basse sur le contenu des chariots et, pire, « les convois sont devenus d’immenses foires aux esclaves ». Femmes et enfants sont emmenés pour devenir des domestiques, voire des épouses « éduquées, vaillantes » ; seules les familles qui ont de quoi payer y échappent. Les bijoux cachés dans des pochettes cousues à l’intérieur des vêtements ne feront pas long feu lors des fouilles au corps, jusque dans les parties intimes. La petite Maral et Anna, sa mère, n’y survivront pas – Aravni, « si Dieu le veut ».

Valérie aime sa grand-mère mais a honte de cette femme « trop grosse, trop bizarre, trop étrangère, trop susceptible, trop paranoïaque, trop tout. » Elles regardent la télévision ensemble, adorent suivre les mimiques de « Ma Sorcière bien-aimée ». Aravni, pour sa petite-fille, c’est « Nani » ; « Mamie », c’est la mère de sa mère, « l’exact opposé » de celle de son père. Elle ignore encore comment Aravni a échappé aux enlèvements, grâce aux conseils de sa marraine Méliné : prendre un air abruti, se mettre de la terre sur la figure, se pisser dessus pour sentir mauvais… Celle-ci la prétendra très malade lors d’une épidémie de dysenterie pour éloigner un de ces prédateurs.

Avec son physique, son nom exotique et aux sonorités malheureuses autant que ses initiales (V. C.), sa jupe tricotée par sa grand-mère, Valérie est le bouc émissaire de ses camarades de classe. Ce qui la sauve, c’est l’un ou l’autre professeur attentif et la lecture. Dès six ans, elle est une dévoreuse de livres. « La lecture ne comble pas ma solitude, elle me bouleverse. J’accède à l’immense famille humaine. » Les Misérables deviennent le livre de sa vie, Victor Hugo, le « maître vénéré » dont un alexandrin l’a pétrifiée, au début de L’enfant, lu en classe : « Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil. »

En quelque deux cents pages, Valérie Toranian réussit à nous captiver et pour ce qu’a vécu Aravni, survivante du génocide arménien, avant d’arriver à Paris (convoi d’Amassia, Alep, Constantinople, Marseille) et pour sa propre enfance au croisement des cultures paternelle et maternelle. « L’histoire d’Aravni est une reconstitution romancée » à partir des notes que l’auteure a prises auprès de sa grand-mère à la fin de sa vie, précise-t-elle au début de ses remerciements, suivis d’une importante bibliographie. Un roman de reconnaissance.

22/10/2016

Heures

woolf,virginia,journal,tome 3,1928-1930,littérature anglaise,culture« Pendant ma promenade, je me suis dit que je commencerais par le commencement. Je me lève à huit heures et demie et traverse le jardin. Ce matin, le temps était à la brume, et j’avais rêvé d’Edith Sitwell. Je me débarbouille et je vais m’attaquer au petit déjeuner qui est servi sur la nappe à carreaux. La chance aidant, j’aurais peut-être une lettre intéressante ; aujourd’hui, il n’y en avait aucune. Ensuite je prends un bain et je m’habille, puis je viens ici pour écrire ou corriger pendant trois heures, étant interrompue à onze heures par Leonard qui m’apporte du lait et parfois les journaux. A une heure, déjeuner (aujourd’hui petits pâtés rissolés et flan au chocolat.) Après déjeuner, court moment de lecture et cigarette et vers deux heures je chausse de gros souliers, je prends Pinker en laisse et je sors. Cet après-midi j’ai gravi la colline d’Asheham pour m’asseoir une minute ou deux au sommet et puis je suis rentrée en longeant la rivière. Thé à quatre heures environ. Puis je viens écrire quelques lettres ici, suis interrompue par le courrier (qui contient une nouvelle proposition pour des conférences) ; ensuite je lis un livre du Prélude et la cloche ne tardera pas à sonner. Nous dînerons et puis nous écouterons de la musique ; je fumerai un cigare ; nous lirons (du La Fontaine, ce soir, je pense), puis les journaux… Ensuite, au lit ! »

Virginia Woolf, Journal (Jeudi 22 août 1929)

20/10/2016

Virginia 1928-1930

Le tome 4 du Journal de Virginia Woolf traverse trois années plutôt prospères et en tout cas heureuses, comme elle le répète souvent. Elle termine d’écrire Orlando en mars 1928 – « trop long pour une farce et trop frivole pour un livre sérieux » – avec un grand désir de soleil, de vin et de « rester assise à ne rien faire », ce qu’elle pourra faire à Cassis, où elle rejoint sa sœur qui y migre à présent chaque hiver. Au retour, elle « consigne » drôlement la réception de son prix Femina en mai pour La promenade au phare : « une abomination », mais le succès du roman lui permet l’acquisition d’une automobile qu’elle surnomme « le Phare ».

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Lenare, Portrait of Virginia Woolf, 1929 (The Red List)

Le retour de Nessa en juin réjouit Virginia : « Nessa m’est nécessaire – comme je ne le lui suis pas. Je cours vers elle comme un petit kangourou vers sa mère. C’est aussi qu’elle est pleine d’entrain, solide, heureuse. » Souvent elle note l’importance d’avoir des enfants, même si elle n’a plus envie d’en avoir pour pouvoir donner libre cours à ses pensées sans être dérangée – « la seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire ».

L’été à Monk’s House amène une nouvelle idée de roman qu’elle appelle d’abord « Les Phalènes » (Les Vagues) et d’agréables visiteurs avec qui boire le thé au jardin. Les arbres accrochent toujours son regard, ou les corneilles en lutte contre le vent – « Je suis fascinée par le spectacle des choses » – et elle se demande « Avec quels mots rendre tout cela ? » Mais elle déteste les visites de Mrs. Woolf, sa belle-mère, « cette tyrannie qu’exerce la mère – ou le père – sur la fille, leur droit à « ce qui leur est dû » étant une des choses les plus fortes du monde. Et après cela, on se demande pourquoi les femmes n’écrivent pas de poésie. » (A l’anniversaire de son père, qui aurait eu 96 ans, elle note : « Mais, Dieu merci, il ne les a pas atteints. Sa vie aurait absorbé toute la mienne. »)

La perspective de passer sept jours en Bourgogne « seule avec Vita » en septembre l’effraie, mais au retour, après avoir écrit beaucoup de lettres à Leonard, elle n’en dit que ceci dans son Journal : « Nous ne nous sommes pas mutuellement percées à jour ». Un autre texte l’occupe, d’abord en vue de conférences sur « Les femmes et le roman » à de jeunes femmes. Je leur ai dit de boire du vin et d’avoir une chambre à soi « affamées, mais intrépides, intelligentes, ferventes, pauvres et destinées par bancs entiers à devenir institutrices » (d’où le titre définitif). Elle aura bientôt sa propre chambre, grâce à la vente d’Orlando « étonnamment rapide », plus de 6000 exemplaires déjà en décembre ; elle se fait ouvrir un compte en banque personnel et peut dépenser son argent « librement », à 46 ans.

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1929 commence bien avec un article élogieux du Manchester Gardian : « Orlando est reconnu pour ce qu’il est : un chef-d’œuvre. » Rien dans le Times sur l’exposition de Nessa – « Et voilà que je pense à part moi : Ainsi, de mon côté, je possède quelque chose, à défaut d’enfants, et je me mets à comparer nos vies. » Sans cesse, elle revient sur ce lien profond avec sa sœur, et leurs vies différentes. « Et même, si je me vois laide dans le miroir, je me dis : très bien, au-dedans de moi je regorge plus que jamais de formes et de couleurs. »

Dans « Les Phalènes », elle veut « reproduire l’instant dans sa totalité, quoi qu’il puisse inclure (…) une combinaison de pensée, de sensation, plus la voix de la mer. » Elle y pense longuement, avant de se mettre à l’écrire, par fragments : « un esprit en train de penser », « des îlots de lumière », « le vol fluide des phalènes ». « On pourrait appeler cela : « autobiographie ».

Les démêlés avec Nelly et Dottie – elle rêve de ne plus avoir de domestiques à demeure – sont parfois cocasses, comme quand Virginia Woolf se scandalise à l’idée que Nelly désire comme elle la victoire des travaillistes aux élections – « Je crois qu’être gouvernés par Nelly et Lottie serait un désastre. » Durant leur séjour à Cassis en juin (« jamais connu de vacances aussi chaudes »), elle est tentée par l’achat d’une maisonnette, « une petite île » qui représenterait « chaleur, silence, détachement total de Londres », mais elle y renoncera.

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Créer, voilà ce qui lui importe avant tout dans cette vie « transitoire ». Et elle est heureuse d’être à présent dégagée des soucis matériels. Mais elle a besoin aussi « d’illusion humaine » : « inviter quelqu’un demain soir, après dîner, pour me lancer une fois de plus dans cette stupéfiante aventure qu’offre l’âme des autres… dont je connais bien peu de chose. Serait-ce l’affection qui nous mène ? »

Parfois elle plonge dans son « grand lac de la Mélancolie » d’où seul le travail la sort : « Aussitôt que je cesse de travailler, je sombre de plus en plus profond. » Ou un achat personnel, que ce soit une robe ou un canif. Et la construction de son pavillon à Monk’s House, transformé « en palais confortable ». Elle se réjouit de l’arrivée d’un fourneau à pétrole où cuisiner et réchauffer « sans produire d’odeur ni de résidu, et sans causer d’agitation », « en toute liberté ».

A quoi lui sert ce Journal ? A écrire des choses qu’elle ne raconte même pas à Leonard, à cerner de près les sentiments – « Il est probable que je ne dis pas tout, si bien que ce que je fais là équivaut, somme toute, à me confier. » « Oui, il est bien vrai que coucher quelque chose par écrit, c’est s’en débarrasser. »

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Virginia Woolf et Ethel Smyth (New York Public Library) 

En 1930, les Woolf envisagent de s’installer à Monk’s House dès le mois d’avril. Les Vagues sont en plein élan : « Pas de vacances ; pas de pause, si possible, avant que tout soit terminé. Puis repos. Et ensuite récrire le tout. » A 48 ans, elle fait ses comptes et constate qu’elle gagne à peu près le salaire d’un fonctionnaire, elle qui s’est contentée de si peu pendant tant d’années. Grippée, en février, elle note : « Une ou deux fois j’ai senti dans ma tête cet étrange bruissement d’ailes qui me vient si souvent quand je suis malade. » « Quelque chose se produit dans mon cerveau. Il se refuse à continuer d’enregistrer des impressions. Il se ferme. Je deviens chrysalide. »

Mais Virginia Woolf donne aussi de formidables portraits comme celui de « Snow », une amie et correspondante fidèle, dont elle déplore la vie gâchée. Quel contraste avec Ethel Smyth invitée à prendre le thé, plus âgée qu’elle ne pensait (71 ans), fantasque et pleine de bon sens, parlant sans discontinuer, « une femme de qualité et d’expérience, qui connaît la vie ». Celle-ci lui dit que « n’ayant eu personne pour l’admirer, elle écrira peut-être de la bonne musique jusqu’au bout » ! Le début d’une amitié indéfectible. Ou encore le portrait de Yeats, rencontré chez Ottoline.

Seules les Œuvres romanesques de Virginia Woolf (deux tomes) ont été publiées dans La Pléiade en 2012. J’espère qu’on y trouvera un jour ses essais rassemblés, et aussi ce Journal pour lequel on aimerait disposer d’un index. Rendez-vous pour la suite dans quelque temps – rien ne presse, et il lui faudra bientôt affronter les années de guerre. Elle conclut, le 30 décembre 1930 : « Mais tout de même, je suis allée à Lewes, et les Keynes sont venus pour le thé, et, m’étant remise en selle, le monde reprend ses proportions ; moi, c’est le fait d’écrire qui me donne mes proportions. »

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18/10/2016

Indéfinissable

enquist,anna,quatuor,roman,littérature néerlandaise,musique,anticipation,amitié,deuil,souffrance,couple,vieillesse,culture« Comment définir un son ? »
Jochem réfléchit.
« On emprunte des mots qui existent déjà : chaud, pointu, riche. Ou bien on fait des comparaisons. Ici, la semaine dernière, il y avait un violoncelle qui sonnait comme un saxophone. J’ai aussi eu un alto pareil à une corne de brume, une viole qui toussait comme un canard enrhumé. Avec tout ça, je m’en sors. On est tellement obsédé par le verbe qu’on veut tout nommer, tout expliquer. Le son est indéfinissable. Il faut simplement l’entendre. »

Anna Enquist, Quatuor

17/10/2016

Quatuor inquiet

Quatuor inquiet – ou d’un monde inquiet –, c’est dans un avenir indéterminé mais proche qu’Anna Enquist situe l’histoire de quatre musiciens amateurs. Quatuor (Kwartet, 2014, traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif) est un roman sur la musique et l’amitié, sur le deuil et la souffrance, sur le lien social, qui ne touche pas d’emblée, qui fait parfois froid dans le dos. Elle y dessine à petites touches des vies de femmes et d’hommes qui habitent une ville d’eau, Amsterdam peut-être, et y travaillent. On les découvre l’un après l’autre, sans transition. Leurs rendez-vous musicaux apportent à chacun d’eux quelque chose d’essentiel.

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Le récit s’ouvre sur un vieil homme à la fenêtre de son jardin qu’il néglige « Personne ne lui a encore fait de reproches, mais ce n’est qu’une question de temps. » Un genou mal en point le fait souffrir à chaque déplacement, mais il passe outre pour sortir le violoncelle de son étui : il attend son unique élève, Caroline. Finis les voyages et les concerts, les cours aux élèves les plus doués du conservatoire. A présent, toute l’énergie de ce violoncelliste renommé passe dans l’effort pour paraître encore dynamique, une condition nécessaire pour qu’on le laisse vivre seul dans sa maison. Quand il sort son sac-poubelle, un gamin souriant, dont il se méfie d’abord, lui vient en aide. Est-ce par simple gentillesse ?

Heleen travaille comme infirmière dans un cabinet médical où son amie Caroline exerce son métier de médecin généraliste. Pleine d’énergie, Heleen veille à tout, au travail et à la maison, elle correspond aussi avec des détenus de longue durée (écrire aux demandeurs d’asile est désormais interdit). Daniel, l’autre médecin du cabinet, s’intéresse au quatuor à cordes dont Caroline et Heleen font partie, comme violoncelle et second violon. Le premier violon est un cousin d’Heleen, Hugo, qui dirige un centre culturel dans l’ancien Palais de la musique ; Jochem, le mari de Caroline, joue de l’alto.

Daniel aime aussi la musique et parle avec Caroline du Quatuor des dissonances, « le plus beau quatuor de Mozart ». Caroline le connaît bien, elle ne peut se passer de musique classique – « Les mots la fatiguent, la musique lui apporte le repos ». Quel dommage que celle-ci ait perdu son importance, que les enfants ne l’apprennent plus. Heureusement Jochem a du travail à son atelier de luthier, peu pour des instruments neufs, beaucoup de restauration, ça lui va – « C’est de l’ouvrage. Et de l’ouvrage, il en a envie et besoin. Travailler l’aide à rester debout. »

Au cabinet, ses collègues la ménagent, mais Caroline a le visage fermé quand elle rentre le soir, ne s’intéresse guère au plat que Jochem lui a réchauffé pour manger avant son cours de violoncelle chez Van Aalst, elle chipote avec la nourriture. Lui contient sa colère : « Il est préférable de rester courtois, en reconnaissant que chacun de nous fait son possible et qu’il existe des divergences entre nous. » Quand Caroline propose de donner un mini-concert surprise pour les cinquante ans de Daniel, il n’est pas emballé, mais finit par acquiescer, pour elle.

Convoqué par l’adjointe au maire chargée de la Culture et des Affaires économiques, Hugo se rend à l’hôtel de ville à vélo. Le bilan d’occupation du Centre est problématique depuis qu’on a dissous les ensembles, l’Orchestre de la Capitale, etc. Les bureaux sont loués à des sociétés, des avocats, et maintenant l’adjointe veut faire du Centre un espace de prestige, un lieu d’accueil pour les missions économiques. Quand il lui promet un devis, elle l’arrête : cet édifice a été bâti par la ville, elle veut en disposer gratuitement. Hugo a compris et n’a plus qu’une envie, sortir de là. Encore un lieu perdu pour la musique.

Reinier Van Aalst a été le professeur de Caroline pendant trois ans au Conservatoire, jusqu’à ce qu’elle se décide pour la médecine – option qui présentait plus de sécurité, plus d’utilité à ses yeux. Aucune des difficultés du vieil homme ne lui échappe quand il lui ouvre la porte, mais elle ne dit rien. Il la fait rire en lui demandant si elle croit réussir « à maigrir encore » et résume sa philosophie : « accepter les choses telles qu’elles sont ». Alors elle ose s’inquiéter de son mal au genou, des médicaments qu’il prend, avec la grille d’évaluation « d’autonomie fonctionnelle » en tête : « Capacité à effectuer les travaux ménagers, à faire les commissions, mobilité, gestion, productivité, hygiène. » Trop de cases vides et on procède au « transfert » du patient qu’on ne reverra plus. Aussi le vieux professeur veille à masquer son infirmité au maximum et préfère entamer la leçon.

« On peut être à la fois grosse et belle », dit son mari à Heleen, qui prend plaisir à bien les nourrir, lui et ses trois fils. Elle se dit une fois de plus qu’elle devrait « juste éviter de suivre leur rythme » et manger moins, plus lentement. Quand ils partent s’entraîner au club de foot, elle en profite pour écrire des lettres, en suivant les consignes de discrétion en ce qui la concerne, tout en parlant de ce qu’elle fait.

C’est à la première répétition du quatuor que les drames personnels se précisent : la petite fille d’Hugo, divorcé, est chez sa mère. Il la confie parfois à Caroline et Jochem, avec un peu d’inquiétude – ils ont perdu leurs deux enfants dans un accident de car et, dévastés par le deuil, n’arrivent plus à communiquer entre eux. Anna Enquist sait de quoi elle parle, elle a perdu sa fille dans un accident en 2001. « Ça pourrait être du Bergman. C’est du Bergman. Une intrigue infime, des silences lourds de sens, des chagrins indéracinables, des âmes nues titubant de chagrin… » écrit Florence Noiville dans Le Monde des livres.

« Musicienne, pianiste concertiste, Anna Enquist est aussi psychothérapeute, spécialité qu’elle a longtemps exercée en milieu hospitalier. » (Quatrième de couverture) Axé sur les relations entre les personnages, Quatuor aborde sans fioritures les aléas de l’existence dans une société qui ne donne plus la priorité à l’humain, où les responsables politiques sont incapables ou corrompus, et où chacun s’efforce de résister à sa façon. Une fois le décor planté, la romancière confronte le quatuor à une épreuve inattendue et le climat romanesque bascule. C’est très « tenu » et d’autant plus violent, dramatique.  

13/10/2016

Artiste mais femme

Jeu savant et passionnant, Le Monde flamboyant de Siri Hustvedt (2014, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf) pourrait passer pour un essai, à lire l’avant-propos signé I. V. Hess sur Harriet Burden, une artiste new-yorkaise retirée du monde de l’art après avoir exposé dans les années 1970-1980. En 2003, une lettre de Richard Brickman à une revue d’art révélait qu’Harry était l’auteur véritable de « Masquages », une formidable expérience artistique sur la façon dont l’œuvre d’art est perçue et valorisée.

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Trois hommes, de 1999 à 2003, ont accepté successivement d’exposer ses œuvres sous leur nom et de jouer le créateur pour le public et les médias : Anton Fish, Phinéas Q. Eldridge et Rune, avec un succès retentissant. Ainsi Harriet Burden a magistralement démontré le « préjugé antiféministe du monde de l’art » et les « rouages complexes de la perception humaine ». Nourrie de lectures philosophiques et théoriques, méconnue de ses contemporains, elle voyait en Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, intellectuelle excentrique du XVIIe siècle, son alter ego – d’où le titre du roman, que Siri Hustvedt lui a emprunté.

Ce début sérieux pourrait rebuter, et la structure fragmentée de cette fiction, mais au fur et à mesure que le puzzle de Siri Hustvedt donne chair à la vie de femme et au destin d’artiste de Harry Burden, c’est un roman captivant, bouleversant même. On fait connaissance avec elle juste après la mort de son mari, un riche marchand d’art, qu’elle a rencontré dans sa galerie à vingt-six ans (lui en avait quarante-huit) et qui s’écroule brutalement un matin, à la table du petit déjeuner.

Leurs enfants, Maisie et Ethan Lord, donnent leur point de vue de temps à autre dans le récit qui contient des lettres, des articles, des témoignages, et beaucoup de passages des carnets répertoriés alphabétiquement où Harry notait ses observations et réflexions. Dans la dépression du deuil, elle reprend goût à la vie grâce à une phrase du Dr Fertig qu’elle voit régulièrement : « Il est encore temps de changer les choses, Harriet. » A sa fille, après son déménagement à Brooklyn, elle dira : « Maisie, je me sens des ailes. »

Ce qui est étonnant, c’est que personne n’ait soupçonné le jeu des pseudonymes. Même une critique qui avait apprécié ses débuts d’artiste n’a rien deviné et, quand on lui demande après coup si elle l’aurait exposée, « croit » qu’elle l’aurait fait, bien que son travail lui semblait « trop intense ». Grande, puissante, érudite, Harry faisait peur en tant qu’artiste, tout le monde la jugeait parfaite dans le rôle d’épouse du riche Felix Lord.

Sa fille, en lisant ses notes après sa mort, se reprochera de n’avoir pas senti à quel point sa mère était malade de se savoir « affreusement incomprise » dans son métier. Les « poupées » que fabriquait Harry inquiétaient Maisie comme des signes de dépression, alors que sa mère donnait vie ainsi à son imaginaire : « Non existants, impossibles, les objets imaginaires habitent tout le temps nos pensées mais, en art, ils passent du dedans au dehors, mots et images franchissent la frontière. » (Carnet C)

Après la tristesse de la séparation avec Felix, Burden sent que sa liberté est arrivée, que personne ne la bloque plus sauf elle-même. Et pour déjouer les préjugés à l’égard des femmes artistes, dont elle donne de nombreux exemples dans l’histoire de l’art, elle se donne pour défi de changer la manière dont on perçoit ses « métamorphes ». Anton Tish, son premier masque, rencontré dans un bar grâce à un des « assistants-réfugiés » qu’elle accueille dans sa grande maison, fera « un malheur avec son installation ».

Son amie depuis douze ans, Rachel Briefman, a toujours vu en Harry une passionnée, « une omnivore animée d’une immense avidité de toutes les connaissances qu’il lui était possible d’ingérer. » Enfant, Harry admirait son père, « le philosophe-roi » dont le bureau lui était interdit. Vers seize ans, le développement de son corps « magnifique, fort, voluptueux » l’avait terriblement embarrassée. Dans Frankenstein de Mary Shelley, le monstre était son personnage préféré.

« Pourquoi les gens voient-ils ce qu’ils voient ? Il faut qu’il y ait des conventions. Il faut qu’il y ait des attentes. Sans cela, nous ne voyons rien ; tout serait chaos. Types, modes, catégories, concepts. » (Carnet A) La « grande Vénus » de Harry offre à Anton Fish, vingt-quatre ans, la reconnaissance en tant qu’artiste que n’aurait pas obtenue la mère de deux enfants adultes. Ensuite, avec Phineas Q. Eldridge qui se produit sur scène en tant que mi-homme mi-femme, mi-noir mi-blanc, la complicité est immédiate. Il l’aidera à fabriquer et exposer les « Chambres de suffocation ».

Bruno Kleinfeld, un voisin subjugué par l’allure, les manteaux et les chapeaux de Harriet Burden, finit par oser l’inviter à dîner et devient son complice intime et attentionné. Bien qu’il la pousse à signer son travail, elle reste cachée et veut choisir le bon moment pour la révélation. Son troisième avatar masculin, Rune, déjà célèbre par ses vidéos égotistes avant leur collaboration pour « Au-dessous », va bouleverser les plans de Harry de manière inattendue.

Un monde flamboyant multiplie les points de vue sur l’artiste, sur l’art, sur la réception des œuvres, entraînant le lecteur dans une exploration vertigineuse de la création et de la manière dont les autres la perçoivent. L’abondance des références littéraires et artistiques en fait une mine de sujets à méditer. Ceux qui connaissent un peu Siri Hustvedt, « intellectuelle vagabonde », fameuse épouse du non moins célèbre Paul Auster, s’amuseront de la voir mentionner brièvement son nom au passage comme celui d’« une obscure romancière et essayiste ».

Coïncidence (une expérience que les lecteurs connaissent bien) : La femme qui pleure de Picasso rencontrée dans La compagnie des artistes, la Dora Maar du « petit Picasso ardent et énergique » qui aimait faire pleurer les femmes, y fait une apparition. « Tous, nous voulons nous croire résistants aux paroles et aux actions d’autrui », c’est une illusion.