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07/05/2011

Scandale

« Il y a tout simplement trop peu de syllabes bien sonnantes pour maudire le scandale de sa déchéance, de son combat inégal. De son destin. Et dans son destin, celui de tout un chacun.

La langue de ma mère Couverture.png

C’est pourquoi ceci ne pouvait rien avoir de commun avec l’art littéraire mais en même temps il fallait que cela devienne une Bible en mieux, un immortel poème comme il n’en a jamais été composé. Un hymne belliqueux, enthousiaste et entraînant et impitoyable, comme pour l’été le plus fertile et le plus torride de tous les étés. Et pourtant, en même temps, je le soutiens mordicus : un témoignage sec, une addition de scènes et de tableaux dépouillés de toutes fioritures et prétentions, rien de plus : « la vie comme elle est », imparfaite, fragmentaire et chaotique. »

Tom Lanoye, La Langue de ma mère

05/05/2011

Langue maternelle

Première œuvre de l’écrivain flamand Tom Lanoye traduite en français, La Langue de ma mère est un roman magistral, une des lectures les plus marquantes de cette année 2011 en ce qui me concerne. Je n’en suis pas encore sortie, je m’y suis plongée et replongée comme un poisson dans la Mer du Nord. « Digne successeur de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », peut-on lire en quatrième de couverture. Et comment !
 

Moulines Femme en bleu.jpg

 

Le sujet n’est pas facile, le récit est jubilatoire. Sprakeloos, le titre original, désigne le malheur qui frappe sa mère devenue aphasique à la suite d’une attaque cérébrale : « Elle a d’abord perdu la parole, ensuite la dignité, ensuite le battement de son cœur » - deux années infernales. A ceux qui n’aiment pas les écrits « qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes », à ceux qui refusent les incohérences, l’auteur lance un avertissement liminaire : « Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre. Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler. Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose. Et passez-vous de l’histoire de ma mère. »

 

Elle était la plus jeune des douze enfants Verbeke, « on pouvait se demander d’où étaient sorties soudain tant de beauté et d’élégance. » La plus fine, elle avait suivi un an de français à Dinant, à l’âge de seize ans, puis appris l’anglais à Northampton. La Belgique était alors florissante grâce à la corne d’abondance congolaise, à la bière et aux armes à feu. « Ons Joséeke, notre petite Josée » rêvait d’être avocate, et tous savaient dans la famille que « quand notre Joséeke a quelque chose derrière la tête, il vaut mieux s’écarter de son chemin. »

 

Et voilà Sint-Niklaas (Saint-Nicolas) en Flandre orientale, au moment de son lâcher annuel de montgolfières par-dessus le clocher de Notre-Dame, en langue populaire « Marie Dorée », puis l’antique prison devenue bibliothèque publique avant d’être transformée en lofts, ce qui réveille le souvenir de la brave bibliothécaire qui l’avait autorisé à lire des livres de la catégorie supérieure quand il n’en restait plus aucun en rapport avec son âge, à condition qu’il ne le dise à personne. La digression est longue, « mais c’est ainsi, c’est comme ça qu’on se rappelle les choses dans ma famille et dans ma région », continue Lanoye, et de nous parler des saules têtards (« kloefen » et non « klompen » comme en bon néerlandais), des canadas (peupliers), avant de revenir au potager où sa mère s’active en maillot noir à motifs blancs…

 

C’est qu’il lui est très difficile d’écrire ce livre, de faire son deuil : « votre cas est terriblement ordinaire, inévitablement banal, mais aussi effroyablement unique et incomparable ». En plus, il y a la pression de sa mère qui comptait sur lui pour écrire un jour à son sujet et méprisait ceux qui disent du mal de leurs parents. Contre son goût, elle avait mené une vie de bouchère, tout en jouant dans une troupe de théâtre amateur. « Quoique je vous livre ici, de quel ordre ou de quelle tonalité que ce soit, cela restera un noble mensonge, un fragment, un éclat du prisme qu’était sa vie. »

 

La première partie de La Langue de ma mèreLUI (ou : le récit du récit) – tourne autour de sa mère qui a fini sa vie en institution fermée, autour de sa propre enfance puis carrière en « paresseux farfelu » ou « acteur de théâtre manqué », du père installé tout près dans une maison de retraite et qui va y mourir paisiblement, en « polisson de quatre-vingt-huit ans » – « je suis foutu, je l’ai dans le baba, hu hu hu ! » Le fils comprend alors, c’est terrible à dire, que ce livre était impossible à écrire tant que son père, un homme magnifiquement généreux et patient, admirateur de Justine Henin, était en vie. Et aussi qu’écrire ce livre ne sera pas du tout un travail de conservation, mais au contraire de destruction, une manière de chasser le souvenir, de prendre congé de cette famille nombreuse installée dans une petite ville, dans une petite maison d’angle sans jardin où il avait sa chambre au-dessus du magasin loué à Dikke Liza, des voisins et des clients. Rien à faire des schémas préparés, se dit-il, mais être seulement « à l’affût du moment vif-argent », par exemple de ce dimanche de septembre ensoleillé où sa mère coupait les asperges au potager, tandis que son père dormait sous le parasol, la radio allumée à côté de lui.

 

ELLE (ou : frappée d’aphasie), récit du soir fatal. C’est la deuxième partie, l’essentielle, trois cents pages pour raconter comment vivait sa mère, comment elle avait arrangé sa maison, avec son bric-à-brac acheté en salle des ventes et ses objets préférés, jusqu’au soir fatal où « le regard vide, méconnaissable », elle saute à la gorge de son mari avec un cri de rage. De sa bouche sortent alors des bruits rauques, incompréhensibles. Plus jamais on n’entendra « ce magnifique et ininterrompu flot de paroles baroque et précis de jadis ».

 

A la retraite, les parents de Lanoye n’ont pas voulu déménager, préférant s’installer dans le logement exigu de leur ancienne propriétaire. Il se souvient d’y avoir tremblé d’impuissance sur les genoux de sa mère pourtant « forte en bec » en présence de la grosse Liza, harpie déplaisante avec ses locataires, même si Josée aidait la religieuse qui venait laver l’obèse de temps à autre. A sa mort, le père avait dû surenchérir contre les enfants de la propriétaire cherchant sans vergogne à tirer un maximum de leur héritage. Pour effacer le souvenir de Liza, la mère avait multiplié les aménagements, surchargé la décoration, obtenu contre l’avis de tous l’installation d’une salle de bain dans un réduit minuscule.

 

Après sa première attaque, quand il la retrouve aux soins intensifs, son fils revenu du Cap se sent coupable et parce qu’à chaque départ, elle lui faisait une scène, et parce qu’il a osé supposer encore « une intrigue grotesque de notre petit tyran ». Et surtout parce qu’en assistant à la terrible fin de sa sœur, Maria l’artiste, sa mère lui avait demandé de faire quelque chose pour elle si ça lui arrivait : « Laissez partir ». Il se passera encore deux ans avant sa mort. Deux années où les rôles sont inversés : Joséeke l’infirmière pleine d’attentions pour l’enfant malade, la reine du plat froid, l’actrice du Théâtre Municipal, la femme qui avait pour principe qu’il faut faire soi-même ce qu’on peut faire soi-même, « un Kladdaradatsch de scènes et d’images », est dorénavant celle qu’on soigne, qu’on nourrit, qu’on visite.

 

Revalidation, rechutes, souvenirs d’elle, du voisinage, de la kermesse sur la Chaussée d’Anvers, des courses cyclistes, tentatives de retour à la maison, mariage en pleine guerre, comptes, grand-père colombophile fier de la langue de Guido Gezelle et lecteur de La Libre Belgique en français… Lanoye nous saoule de ses souvenirs et de ceux de sa mère, qu’il dresse contre « l’inacceptable déchéance » de cette langue maternelle. Quand à vingt-deux ans, il décide d’enfin annoncer à ses parents qu’il est homosexuel (Quelle différence entre être pédé et être nègre ? – « Si vous êtes nègre, vous n’êtes pas obligé de le dire à vos parents »), la mort de son frère, le Plus Difficile et le Plus Populaire, change la donne. Sa mère est anéantie, sombre dans l’alcool et les tranquillisants. La scène de son « coming-out », des années plus tard, est à la fois comique et terrible, le fils et la mère s’y montrent impitoyables l’un envers l’autre.

 

Tom Lanoye veut tout dire des derniers mois, décrit « la fin d’un monde ». Dans MOI (ou : et maintenant ?), après les funérailles et un dernier questionnement sur le livre qu’il est en train d’écrire, « avant tout un livre du temps et des choses qui passent », il termine sur le « véritable adieu », les derniers instants, et l’engagement qu’il prend alors : lutter contre le silence par sa voix, contester le vide par la parole. « Ne plus jamais se taire, toujours écrire, plus jamais sans parole. Je commence. » Ne manquez pas La Langue de ma mère, livre de tendresse et de sarcasme où les mots sont à la fête, « magnifique et bouleversant chant d’amour » (Guy Duplat).

03/05/2011

C'est un rêve

« C'est un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j'éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d'une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d'une façon différente, tout s'écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c'est le chaos ; je suis au centre d'un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l'ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n'était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n'était qu'une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j'entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu'un mot, un seul, sans rien d'autoritaire, un mot bref et bas ; l'ordre qui accompagnait l'aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, “Wstawac”. »

 

Primo Levi, La Trêve 

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02/05/2011

Primo Levi, une expo

« Du cri à l’écrit ». Ce 27 avril, à l’invitation du Centre Scolaire des Dames de Marie, j’ai participé à une soirée passionnante consacrée à Primo Levi, le vernissage d’une exposition de la Fondation Auschwitz intitulée « Primo Levi : de la survie à l’œuvre ». Lire la littérature étrangère est une activité phare du cours de français en rhétorique dans cette école secondaire bruxelloise (qui a fêté en 2006 ses 150 ans). En lien avec les cours de religion et d’histoire, ses élèves viennent de visiter le siège de la Fondation et puis le Fort de Breendonk. En mai, d’autres rencontres sont programmées, et aussi une projection de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais.

 

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Lire Primo Levi est une expérience au-delà de la littérature, d’un autre ordre. Après Auschwitz, celui-ci s’est donné comme but de témoigner, afin qu’une chose pareille n’arrive plus jamais. Dans sa biographie Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Myriam Anissimov rappelle que rien ne prédisposait à la littérature ce jeune chimiste judéo-piémontais agnostique passionné par la science, qui, après l’indicible expérience concentrationnaire, n’a cessé de dire et d’écrire. Il est de ceux « qui ont su surmonter la tentation d’évacuer l’horreur et la douleur, en mettant leur intelligence, leur honnêteté, leur sensibilité au service de l’humanité. Pour l’avenir. » (René de Ceccaty, Le Monde, 21.1.2005)

 

La Fondation Auschwitz, comme l’a rappelé son secrétaire général, Henri Goldberg, enfant caché, s’est constituée en 1980 à partir de l’Amicale des Ex-Prisonniers politiques d’Auschwitz-Birkenau, Camps et Prisons de Silésie, pour perpétuer la mémoire des crimes et génocides nazis et, tournée vers les jeunes, promouvoir une éducation, une formation et une recherche qui éclairent la conscience collective contemporaine. Voyage d’études annuel à Auschwitz-Birkenau, visite à Breendonk, concours de dissertation, bibliothèque, photothèque, prix, les nombreuses activités de la Fondation permettent aussi, au sein des écoles, d’organiser des conférences et des expositions.

 

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L’exposé de Philippe Mesnard, directeur de la Fondation, avait pour thème : « La Trêve a-t-elle eu un sens pour Primo Levi ? » Centré sur Primo Levi le témoin, il a montré comment cet Italien de Turin qui savait à peine, avant la guerre, qu’il était juif, a survécu à Auschwitz en écrivant, devoir de mémoire pour celui qui en était sorti vivant. Ses premiers textes pour Si c’est un homme ne trouvent pas d’éditeur, l’Italie en a assez des horreurs de la guerre, et Primo Levi ne sera finalement publié que grâce à l’appui de déportés, dans une petite maison d’édition, en 1947, sans grand écho. Mais Se questo è un uomo est réédité chez Giulio Einaudi en 1958 et dès lors, traduit, commenté, lu et relu, devient ce texte majeur de la littérature concentrationnaire pour le monde entier.

 

Après avoir restitué, étape par étape, les circonstances d’une vie et les préoccupations qui sous-tendent l’engagement de l’écrivain italien, le conférencier a commenté deux extraits. D’abord « La zone grise » (Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, 1986) qui s’ouvre sur cette question : « Avons-nous été capables, nous qui sommes rentrés, de comprendre et de faire comprendre nos expériences ? » Puis un passage de La Trêve (1963), le récit du retour (après l’arrivée des Russes au camp où seuls les malades n’avaient pas été évacués, il lui faudra attendre neuf mois pour rentrer chez lui à Turin) – « la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m’attendait. »

 

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Malgré « la joie libératrice de raconter », il mettra des mois à se réhabituer à un lit moelleux, à perdre l’obsession de la nourriture. Mais un rêve terrible le visite toujours, où tout s’écroule, où le chaos l’environne, où il se retrouve à Auschwitz. Invité dans les lycées italiens, Primo Levi a exercé trois métiers : chimiste, écrivain et « présentateur-commentateur de moi-même, ou plutôt, écrit-il en 1976, de cet autre et lointain moi-même qui avait vécu l’épisode d’Auschwitz et l’avait raconté. » Témoigner par l’écrit, témoigner par la parole. En 1987, il se donne la mort dans la cage d’escalier de son immeuble.

 

L’exposition « Primo Levi : de la survie à l’œuvre » est présentée dans la belle bibliothèque du Centre Scolaire des Dames de Marie, installée dans l’ancienne chapelle néo-gothique. Trente panneaux richement illustrés présentent un homme « aux multiples facettes » et son œuvre, ainsi que l’histoire de la Déportation, les camps d’Auschwitz, l’univers concentrationnaire.  Des documents filmés sont projetés, près de l’escalier qui mène à la mezzanine. La direction, Mme El Akel et ses élèves du troisième degré ont accueilli le public avec beaucoup de gentillesse, encore merci. L’exposition est ouverte au public sur rendez-vous, jusqu’au 5 mai.

30/04/2011

La seule façon

« Oh ? Garven ne professe pas une religion, reprend Elsa ; ce n’est pas un prêtre.

- La religion ne change rien à l’affaire, réplique la princesse. Il ne faut jamais se laisser diriger par un seul homme. Par un grand nombre d’hommes et de femmes, oui, en les observant et en les écoutant, et finalement en délibérant avec soi-même. C’est la seule façon. C’est la vie qui doit être notre directeur spirituel. »

 

Muriel Spark, Une serre sur l’East River 

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28/04/2011

Spark l'inventive

Vous connaissez ces coïncidences : on ouvre le journal, un livre, et hop, une passerelle apparaît entre choses vues, lues, entendues. C’est un des plaisirs qui augmentent avec l’âge, ces liens de plus en plus nombreux qui croissent au jardin de notre mémoire. Une serre sur l’East River de Muriel Spark (The Hothouse by the East River, 1973, traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos ) commence ainsi : « Si seulement c’était vrai que tout est bien qui finit bien, si seulement c’était vrai. »

 

 

Un magasin de chaussures à New York, essayages. Le vendeur regarde les chaussures, la dame observe l’homme. Quand son mari, Paul, rentre chez eux, elle lui annonce une nouvelle incroyable, tournée vers la fenêtre en contemplant l’East River : Helmut Kiel, « un des prisonniers de guerre en Angleterre », vend des chaussures sur Madison Avenue, elle l’a reconnu. « Elle lui dit tout ce qui lui passe par la tête à cette heure du soir ; à lui de découvrir si ce qu’elle raconte est vrai ou si elle l’a imaginé. Mais est-ce voulu ou bien n’y peut-elle rien ? Où le vrai, où le faux ? »

 

Elsa est le sujet de conversation le plus fréquent entre Paul et Pierre, leur fils, pour qui sa mère est loin d’être une idiote. Tous deux sont convaincus qu’elle doit poursuivre son analyse auprès de Garven, pour éviter un nouveau séjour en clinique. Elsa, la femme élégante et fortunée qu’il a épousée, est si étrange parfois – folle ? Garven (le psychiatre demande à ses patients de l’appeler par son prénom) est pris au dépourvu quand Elsa déclare « A Carthage je m’en fus » ; elle se réjouit d’être une fois de plus parvenue à lui faire perdre son sang-froid. Paul est agacé, il se rend sur Madison Avenue pour vérifier, lui aussi y reconnaît Kiel, ce n’était pas l’imagination d’Elsa.

 

Paul s’énerve de voir sa femme toujours assise à la même fenêtre. « La fenêtre en saillie, accrochée quatorze étages au-dessus de tout, passe pour un signe de luxe. Ces grandes fenêtres occupent un tiers du mur oriental qui surplombe le fleuve, ainsi que la totalité du mur septentrional de l’autre côté de la rue, et le coin attenant du mur occidental d’où l’on voit toute la rue et les avenues qui se croisent, diminuant peu à peu jusqu’à l’immeuble de la Pan Am. » Mais Elsa préfère regarder le fleuve et ses couleurs changeantes.

 

La singularité d’Elsa Hazlett apparaît dans la lumière : « Elsa projette une ombre dans le mauvais sens », un autre sens que les autres. Paul ne dort plus dans le même lit que « la schizophrène ». « Nul homme ne peut dormir avec une femme dont l’ombre tombe à l’envers et qui reçoit de la lumière – de la lumière ou autre chose – venue d’ailleurs. » Leurs enfants, Pierre et Katarina, s’en sont rendu compte, eux aussi, mais Garven ? Dans l’immédiat, leur problème, c’est ce Kiel, arrêté après la guerre et décédé, d’après les registres de la prison de Hambourg. Vivant, avec de nouveaux papiers, il représente une menace.

 

Paul et Elsa, quand ils étaient jeunes, travaillaient en Angleterre pendant la guerre. C’est là qu’ils se sont fiancés. Kiel était un agent double. Eux agissaient au Complexe, un avant-poste des services secrets britanniques, à la campagne. Paul avait été informé un jour par un officier de la Sécurité d’une liaison suspectée entre Kiel et Elsa. « A l’été 44, est-il en train d’expliquer à son fils, la vie était plus animée que maintenant. Les heures du jour duraient plus longtemps. On vivait passionnément et dangereusement. Il y avait une guerre. » Pierre ne prend son père au sérieux que quand il remarque un homme dans la rue qui, tous les soirs, surveille l’entrée de son immeuble. Maintenant que Kiel obsède Paul, Elsa l’accuse à son tour d’imaginer : cet homme est trop jeune pour être ce Kiel même s’il lui ressemble, c’est son fils, peut-être.

 

Il y a trois ans, quand ses enfants lui reprochaient de n’être plus aussi « douce et patiente », Elsa leur avait reproché de manquer de compréhension : « A votre tour d’être doux et patients ». Katarina lui écrit encore pour demander de l’argent. La seule à rester l’alliée d’Elsa sans réserve, c’est l’énorme princesse Xavier, « Poppy », qui se plaint toujours de la chaleur que leur système de chauffage central ne permet plus de réduire dans l’appartement.

 

Angleterre, 1944. New York, années septante. Muriel Spark oscille d’un temps à l’autre, insinue de nouveaux éléments pour donner du grain à moudre aux lecteurs. Raconte l’histoire d’Helmut Kiel. Transforme Garven, le psychiatre, en maître d’hôtel des Hazlett – il veut étudier de plus près le cas Elsa, en faire un livre. Paul trouve cette situation insupportable. Il se réfugie chez son fils, qui monte au théâtre un Peter Pan joué uniquement par des acteurs sexagénaires, et qui a besoin d’argent - l’argent d’Elsa, l’argent suisse. Et voilà Elsa à Zurich avec le vendeur de chaussures, qui s’appelle en réalité Müller. Mais elle rentrera pour assister à la première, ce qui promet.

 

Une serre sur l’East River s’affranchit de la logique pour nous conduire on ne sait où, drame ou pirouette. Déconseillé aux cartésiens. Recommandé aux amateurs de fantaisie, pour le plaisir des situations absurdes et des répliques.

23/04/2011

Une question

« C’est le sermon du pasteur Green que vous écoutez ? elle demande.
-        Oui, ma’am, c’est ça. »
Miss Skeeter fait un genre de sourire. « Ça me rappelle ma bonne, quand j’étais petite.
-        Ah, je l’ai connue, Constantine », je dis.
Miss Skeeter laisse la fenêtre pour me regarder. « C’est elle qui m’a élevée, vous le saviez ? »
Je fais oui de la tête, mais je regrette d’avoir parlé. Je connais trop bien cette situation.
« J’ai cherché à me procurer l’adresse de sa famille à Chicago, dit Miss Skeeter, mais personne n’a pu me renseigner.
-        Je ne l’ai pas non plus, ma’am. »
Miss Skeeter regarde encore par la fenêtre la Buick de Miss Hilly. Elle secoue la tête, à peine. « Aibileen, cette discussion tout à l’heure… Ce qu’a dit Hilly. Enfin… »
Je prends une tasse à café et je me mets à la frotter bien fort avec mon torchon.
« Vous n’avez jamais envie de… changer les choses ? » elle demande.
Et là, c’est plus fort que moi. Je la regarde bien en face. Parce que c’est une des questions les plus idiotes que j’aie jamais entendues. Elle a l’air perdue, dégoûtée, comme si elle avait mis du sel au lieu de sucre dans son café.
Je me remets à frotter, comme ça elle ne me voit pas lever les yeux au ciel. « Oh non, ma’am, tout va bien. »

Kathryn Stockett, La couleur des sentiments

21/04/2011

La parole aux bonnes

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Girard, le premier roman de Kathryn Stockett, La couleur des sentiments (The Help, 2009) est de ces livres qu’on ne lâche pas. Des autobiographies nous ont déjà éclairé sur la condition des noirs américains dans les Etats du Sud au siècle dernier, celle d’Angela Davis ou les lettres de prison de George Jackson (Les frères de Soledad) dans les années septante et avant eux, Richard Wright avec Black boy (1945). Le roman d’Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960), plusieurs fois cité par Stockett, se déroule en Alabama. C’est  dans l’Etat voisin, le Mississippi, et plus précisément  à Jackson, la ville où Richard Wright est allé vivre chez sa grand-mère quand il était enfant et celle où l’auteure a grandi, que vivent les personnages de La couleur des sentiments.

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Kathryn Stockett y donne la parole aux bonnes noires des blancs, celles qui élèvent leurs enfants, les nourrissent, en plus de s’occuper de leur propre famille. Et en particulier à deux d’entre elles, Aibileen et Minny. En août 1962, Aibileen est la bonne de Miss Leefolt, qui n’a pas un regard pour sa petite fille de deux ans, Mae Mobley. Elle est entrée à son service après la naissance de celle-ci, quelques mois après la mort de son fils unique de vingt-quatre ans, qui avait commencé à « écrire son livre sur comment les gens de couleur vivaient et travaillaient dans le Mississippi ». Elle en garde « une graine d’amertume » et n’accepte plus les choses comme avant.

 

Les récits des deux bonnes alternent avec celui de la blanche et jeune Skeeter Phelan, désolée de ne pas retrouver Constantine chez ses parents à son retour de l’université, alors que leur domestique noire a tant fait pour elle. Elle ne comprend pas qu’ait disparu sans un mot celle qui lui a inculqué l’estime de soi, précieux contrepoids au discours ironique de sa propre mère qui trouve sa fille laide et trop grande – encore heureux qu’elle soit intelligente.

 

Miss Skeeter est l’une des invitées d’Elizabeth Leefolt, le jour du club de bridge, quand Miss Hilly déplore que « la négresse » aille dans les mêmes toilettes qu’elles, suscitant l’embarras. Hilly enfonce le clou : elle a rédigé une proposition de loi pour « promouvoir les installations sanitaires réservées aux domestiques comme une mesure de prévention contre les maladies ». Skeeter n’en revient pas et lâche : « C’est peut-être pour toi qu’on devrait bâtir des toilettes à l’extérieur, Hilly ». Celle-ci, qui dirige la Ligue d’aide aux pauvres enfants d’Afrique victimes de la famine, menace : elle juge toute plaisanterie « à propos du problème noir » déplacée de la part de Skeeter, rédactrice en chef de la Lettre.

 

Minny servait Miss Walters, la mère d’Hilly. Renvoyée, elle avait du mal à retrouver une place, Hilly la traitant partout de voleuse. Aibileen, un jour où elle répondait au téléphone en l’absence de sa patronne, a recommandé Minny à Miss Celia, la jeune épouse de Johnny Foote, qui ne connaît personne encore à Jackson. Le premier jour se passe bien : Célia demande à la bonne de lui apprendre à cuisiner et à tenir une maison, mais à l’insu de son mari, à qui elle veut faire croire qu’elle peut se débrouiller seule. Minny accepte de jouer le jeu un premier temps, mais voudrait que le mari soit mis au courant avant Noël, pour éviter les ennuis.

 

Skeeter Phelan se présente pour un emploi de dactylo au journal local. Elle suit le conseil d’une éditrice new-yorkaise à qui elle a envoyé son curriculum vitae alors qu’elle ne possède encore aucune expérience. On lui confie la « Chronique de Miss Myrna » : répondre aux questions des ménagères – elle qui n’a aucune idée du ménage ! Skeeter espère s’en sortir en interrogeant Aibileen, la bonne expérimentée. Son amie Elizabeth veut bien leur accorder un peu de temps pour cela. Quant à Hilly, que Skeeter connaît depuis l’école, elle présente Skeeter à Stuart, un cousin de son mari, fils de sénateur, un bon parti.

 

Soucis domestiques, rivalités entre « amies », émancipation par l’écriture, et surtout, surtout, la question des limites à ne pas franchir entre blancs et noirs, voilà les grands axes de La couleur des sentiments. La tension romanesque s’installe rapidement, et plus encore lorsque Skeeter décide d’écrire avec Aibileen un livre qui montrera comment les blancs de Jackson traitent leurs bonnes. Le point de vue, celui des bonnes elles-mêmes, serait quelque chose d'inédit. Il reste à Aibileen de les persuader de témoigner,  malgré les risques énormes, de raconter leur expérience. Pour leur sécurité, le secret s’impose, ainsi que de faux noms ; si Skeeter Phelan arrive à donner forme à tous ces entretiens et à les faire publier, ce serait de façon anonyme – sinon Jackson, Mississipi, deviendra un enfer pour chacune d’elles. 

 

Kathryn Stockett rend compte de la vie des unes et des autres, campe des caractères, décrit les préjugés, les différences sociales, l’atmosphère souvent contrainte des relations mondaines, la violence et le racisme, mais aussi la profondeur des liens entre bonnes et enfants, entre femmes solidaires. Il y a des drames, des scènes très drôles – le « happy end » est loin d’être assuré. Après les remerciements à ceux qui l’ont aidée à rédiger La couleur des sentiments, Stockett rend hommage, sous le titre « Trop peu, trop tard », à Demetrie, la bonne de sa famille, et reprend là une phrase du roman à laquelle elle tient particulièrement : « N’était-ce pas le sujet du livre ? Amener les femmes à comprendre. Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru. »

19/04/2011

Une crique

« - Là !

Tous les soirs, ils cherchaient une crique. Les voyages aux quatre vents rendent exigeant. Il leur fallait un mouillage calme et extrêmement sauvage. La moindre trace de présence humaine déconsidérait tout endroit. Rien ne les déprimait davantage qu’une colonne de fumée plantée dans le moutonnement des arbres. Pas question de partager un paysage avec qui que ce soit. Si une route desservait la plage où le vent les avait conduits, ils viraient de bord. Sur l’eau et dans la vie, le demi-tour garantit le bonheur. L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’éventualité qu’ils arrivent. »

Sylvain Tesson, La crique (Une vie à coucher dehors)

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18/04/2011

Le sens de la chute

Lisez-vous souvent des nouvelles ? Une vie à coucher dehors (Prix Goncourt de la nouvelle, 2009) de Sylvain Tesson en rassemble quinze, où vous devriez trouver quelque bonheur de lecture, à défaut d'optimisme. L’asphalte, la première nouvelle du recueil, tourne autour de l’obsession d’Edolfius, un paysan de Tsalka, en Géorgie. Une piste caillouteuse traverse son village « au bord d’un lac à l’abri des ondulations de collines » et les nuages de poussière qui s’en élèvent le font tousser. Pourquoi ne couvre-t-on pas cette route d’asphalte pour « rabouter Tsalka à son siècle » ? Tract, pétition, contacts… Edolfius arrive à ses fins. Avec le ruban d’asphalte, les villageois découvrent la vitesse, la proximité de la ville, un nouveau mode de vie. Et le paysan son malheur. 

Voilier à l'entretien (La Seyne sur mer).jpg

Tesson, géographe et voyageur teinté d’un moraliste, plante sa plume ici ou là sur le planisphère : à lire la vraie vie d’un élevage de cochons dans le Dorset (Les porcs), pas sûr qu’on ait encore envie d’en manger. Qu’elles vivent au Népal ou au Texas, en Inde, en France ou au Mexique, les femmes savent comment se venger des hommes impossibles (Le bug). Et les ours de ceux qui les piègent (Le lac).

En Afghanistan, Zaher le démineur est excédé : sa femme vient d’accoucher d’une cinquième fille. En nettoyant les champs, l’équipe de déminage met régulièrement au jour des vestiges anciens, et cette fois Zaher tombe sur une gracieuse statuette. « Le génie grec féconda la mystique orientale. Un art nouveau naquit. Quinze siècles plus tard, les Talibans abattaient les canons de la beauté avec les canons de leur bêtise. La petite déesse enfouie devant Zaher était une alluvion de ces âges tumultueux. » Il décide de sauver l’objet, de lui substituer une pierre, y voit la promesse d’une nouvelle vie, d’un fils… Avec toute la prudence dont il est capable, réussira-t-il ? (La statuette)

Parmi quelques nouvelles maritimes – « Le bateau convient aux âmes fragiles que le chaos du monde rebute » (La crique) –, je vous recommande L’île, l’histoire d’un naufrage. Quelques rescapés échouent sur une petite île, avec assez de vivres pour subsister. Lothka, un professeur hongrois, va les sauver de l’ennui en leur racontant des histoires, quand vient la nuit. Ses compagnons d’infortune ignorent qu’il a récupéré sa malle pleine de livres et qu’elle est sa source d’inspiration. Leur réaction quand ils l’apprennent est une leçon de bêtise.

Sylvain Tesson a le sens de la chute, une loi du genre. En quatrième de couverture d’Une vie à coucher dehors, il annonce la couleur : « Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »